Ambassadeur disgracié par le Scnat
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refus formel et absolu ; et son âme en a éprouvé un grand déplaisir; car elle supposait chez ces messieurs du Sénat la réciprocité de ses bons sentiments, et pensait pouvoir obtenir d'eux, pour en témoigner, ces deux satisfactions -, car pour dire la vérité, elles sont fondées sur la justice, la piété et 1-amour de la religion. Au moins pouvait-on donner la réponse avec quelque ménagement, mais le faire en termes si absolus, c'en était trop. De cette façon vos maîtres ont causé une déception à S. M., laquelle, dans les affaires d'Italie, et au point de vue de leurs intérêts particuliers, s'est toujours montrée si bien disposée.
— Votre Illustrissime Seigneurie, répondit Tambassadeur, n'a point lieu de s'étonner de ce refus, parce que la Sérénissime République ne pouvait, en aucune façon, accueillir ces demandes. En ce qui est de Badouer, j'en ai déjà parlé avec M. le chancelier, votre père, qui, dans sa grande prudence, a compris, après ce que je lui ai dit, la nécessité du refus. Quant aux Jésuites, je dois vous dire que ces Religieux ont été chasses de notre Etat pour de très-raisonnables et trèsjustes causes. La République, connaissant le danger dans lequel elle avait vécu pendant longtemps, a non-seulement décidé de les chasser : elle
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a encore décrété qu^elle ne les recevrait plus^ en quelque occasion que ce fût. Elle a voulu ellemême se lier les mains, s'enchaîner les pieds par le moyen de cette loi, afin de ne jamais être tentée de faire quoi que ce fût, dans ce sens -, elle a même fait défense à tout citoyen de parler sur cette matière ; elle a établi que, pas même à l'instance des princes et des grands' rois, on ne leur pourrait jamais faire aucune grâce. En sorte que, pour toutes ces considérations, la République ne peut admettre l'idée de satisfaire aux demandes du roi ; car les intérêts de S. M., que le Sénat tient en si grande considération, ne sont nullement en question dans cette requête. Pour ces raisons, je veux croire que S. M., appréciant l'affection et le dévouement de la République, considérant les intérêts qui sont propres à celle-ci, et la stabilité indispensable à ses lois, c'est-à-dire ce qui est son essence même, ne s'offensera pas d'avoir éprouvé ce refus, cause, pour leurs Excellences, de tout le déplaisir que comporte la sincère affection qu'elles portent à S. M. »
A ces paroles fermes et courtoises, l'ambassadeur ajouta d'autres considérations : « — En fait de piété et de zèle pour la religion, disait-il, le Sénat ne le cédait à personne *, on savait bien tout ce qu'il avait fait pour elle et à son avantage, au prix même de
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rcfTiision da sang. Dans TEtat de Venise on avait toujours accueilli avec enipressement les Religieux de tout ordre, sans qu'il fut nécessaire pour cela d'avoir ausssi les Jésuites. Que si les Jésuites, appelés par la République, ne voulaient point venir chez elle, ne conviendrait-il pas de les laisser en paix sans pouvoir, au surplus, raisonnablement trouver rien à redire à leur refus ? par contre, les Jésuites, voulant venir, et la République ne le voulant point permettre, il n'était personne qui pût ou qui dût s'en plaindre sous un prétexte plausible. » Puis, laissant de côté ces subtilités tout italiennes, l'envoyé aborda de front la question : « — Les Jésuites, dit-il avec feu, étaient dans notre État bien vus et encore mieux traités ; ils n'ont pas su s'y tenir ; la République ne doit pas en être reprise. Elle a bien raison de ne plus se laisser aller à trébucher dans les mêmes pièges que par le passé ; et c'est pour cela qu'elle a établi la loi qui concerne les Jésuites, et dont elle éprouve tous les jours l'opportunité et les effets salutaires pour son gouvernement. » M. de Puisyeulx revint cependant à la charge : « — La République, dit-il, a été priée par le pape et par un grand roi ; on ne pouvait lui faire une demande plus honorable. Elle devait donc y condescendre et elle aurait obligé de grands princes,
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dans les circonstances présentes, en prenant une résolution véritablement digne de sa piété ; ou bien, si elle ne voulait pas admettre tous les Jésuites, elle pouvait au moins rappeler ceux qui sont ses sujets, comme nous faisons en France. Le père du présent roi, lui aussi, a chassé les Jésuites de son royaume, mais il a fini par les admettre et par les rétablir, et il en a été loué de tout le monde. La Sérénissime République pouvait bien, elle aussi, en faire autant. »
Loin de se laisser convaincre, Priuli répliqua avec plus de véhémence encore et d'adresse en même temps : « — Si Henri le Grand a rappelé les Jésuites, cela est arrivé sans doute parce qu'il avait reconnu, dans sa haute prudence, que les causes, pour lesquelles ils avaient été chassés, n'existaient plus. Mais s'il avait reconnu le contraire, comme le reconnaît actuellement la République ; s'il avait porté une loi, comme elle l'a fait en cette conjoncture, et avec raison, ce qui est public et connu de tout le monde, S. M. elle-même n'aurait certes point changé de résolution. Que votre Illustrissime Seigneurie m'en croie, la République a beaucoup d'yeux : elle voit et considère avec minutie toutes choses ; il n'est pas si facile de la tromper, et elle n'en arrive jamais à de semblables résolu-
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tions sans une nécessité rendue évidente par les faits. Un ordre religieux, quand il n'est pas aimé, ne doit pas être maintenu dans un Etat, de même qu'un évêque ne doit pas être toléré dans une cité, quand les peuples ou le prince sont mal satisfaits de lui. Vous me raccorderez et au nom de la raison d'État et au nomdu droit canonique et civil. Chasser ceux qui, par leurs actes, jettent le trouble dans le gouvernement n'est point péché, mais prévoyance ; et c'est ainsi que doit faire tout prince prudent ; car un Etat est tenu d'observer avec soin les particuliers qui, dans les limites de sa souveraineté, tiennent entre leurs mains les âmes et les consciences des citoyens. Vous êtes un ministre prudent et vous comprenez parfaitement tout ce que je vous dis; il me suffit de vous l'indiquer. »
Le ministre français ayant tenté de répondre à cette vigoureuse et juste apologie des droits de l'Etat sur le clergé^ par cette observation que les lois de la République pouvaient être amendées ou changées , ce qui se faisait à Venise, on le savait bien, tous les jours, l'Italien fit entendre ces paroles dignes d'être applaudies par un homme d'Etat : « — Oui, monsieur, ce que vous dites est vrai, mais point dans tous les cas ; et une loi importante, quand elle est juste et raisonnable,
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dans une République bien gouvernée et bien enracinée, doit être, pour ainsi dire, éternelle \ car si Ton changeait tous les jours des lois d'une si haute gravité, et les lois seraient bientôt tournées en dérision, et la République privée de sécurité. Veuillez donc faire pénétrer ces idées dans Tesprit de S. M. le roi, vous inspirant de votre prudence et de votre amour pour lui ; car elles sont la vérité même \ et je vous assure que S. M. doit tenir compte de la conservation d^un Etat aussi ami et dévoué que le nôtre, bien plus que de tous les Jésuites du monde. »
Ces paroles franches et hardies désarmèrent, paraît-il, M. de Puisyeulx, qui se mit à sourire et dit à renvoyé vénitien : « V. E. peut m'en croire ; je ferai comme elle me dit -, soyez assuré que, pour ce motif, S. M. ne changera point de sentiment; car nous sojnmes de bons amis, et nos intérêts communs veulent que nous nous conduisions toujours ainsi*. »
Ainsi le ministre des affaires étrangères, après avoir insisté pour la forme, faisait, en définitive, bon marché des offices tentés par le marquis de Cœuvres auprès du Sénat ; et le dernier mot de cette aventure diplomatique, dans laquelle il ne faut voir