DE MADRID
Politique personnelle du duc de Luynes à l'égard de TEspagne. — Instruction donnée à Bassompierre. — Ligue des Grisons avec le duc de Milan. — Rapprochement entre la France et Venise. — Bassompierre à la cour d'Espagne. — Le traité de Madrid.
L'envoi du comte de Bassompierre en Espagne fut un acte tout personnel du duc de Luynes. Il prit cette résolution, à ce qu'il semble, contre le gré des autres ministres ; c'est ce qui ressort suffisamment d'une dépêche de l'ambassadeur vénitien, approbateur naturellement très-ardent de la tournure plus décidée que faisait prendre à la politique du gouvernement français l'annonce de cette ambassade extraordinaire. « J'ai trouvé, écrit-il au Sénat, le garde des sceaux plein de confusion et d'irrésolution. Il m'a dit que les Espagnols ne rendront pas si facilement qu'on le croit la Valte-
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line ; que sans doute Bassompierre partirait, mais qu'il ne ferait rien qui vaille ; qu'il était nécessaire avant tout d'établir un accord général entre les Suisses elles Grisons, parce que la désunion qui règne parmi eux servait aux Espagnols dans leur dessein de ne rendre jamais ce qu'ils ont pris. En somme, ajoutet-il, le langage de ce ministre est sans consistance; il est vacillant dans ses paroles et dans ses sentiments ; il se montre dans ses gestes plein de superbe et « m conclusione nescit stare loco; » il ne pense, croyons-nous, à autre chose qu'aux affaires des huguenots, lesquelles lui sont profondément enracinées dans l'esprit.»
La mauvaise humeur du garde des sceaux du Vair, attaché à la famille du chancelier Brulart, prouve évidemment que la politique nouvelle du duc de Luynes n'avait point l'approbation des autres membres du conseil. Dans un entretien très-confidentiel que le chet du gouvernement eut avec les ambassadeurs vénitiens, il n'hésita point à leur déclarer que les affaires avaient été gâtées chez les Grisons par la politique molle et maladroite du ministre des affaires étrangères de Puisyeulx et qu'il allait envoyer dans cette contrée, pour réparer le mal, M. de Montholon, « homme prudent, avisé et énergique et qui, par-dessus
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tout avait peu de confiance en Puisyeulx et par conséquent en M. de Guelîier*. »
Les termes de Tinstruction donnée au comte de Bassompierre par la chancellerie française se ressentent des dispositions véritablement résolues du duc de Luynes *, elle est rédigée avec art et fermeté :
(( Le roi de France rappelle à son ambassadeur l'alarme et la surprise que lui a causées la dernière entreprise du duc de Feria en Vallcline. Il a pris acte cependant de la déclaration du cabinet espagnol, aux termes de laquelle l'occupation de la Valteline n aurait eu lieu qu envue de protéger la religion catholique, sans aucune prétention au dit pays, le roi d'Espagne ayant même ojffert de rendre Sa Majesté Très-Chrétienne dépositaire des forts occupés. Le comte de Bassompierre est envoyé pour induire le roi d'Espagne à la restitution de la Valteline, et il fera valoir les arguments qui suivent en faveur de cette rétrocession:
« Les fortifications dont les places occupées par les troupes de Milan ont été munies, font évidemment redouter aux États voisins un établissement plus durable que ne le disent les ministres d'Espagne, et la durée de cette occupation, de quelque prétexte quelle fût colorée, serait pleine de dangers à cause du nombre et de la qualité des intéressés.
« Le roi de France ne saurait être accusé de déserter les
Amb. vcn. dcp. iv 21 et i?-, 20 et 24 janvier 1O21.
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intérêts de la religion catholique , car il a prouvé le contraire par tout ce qu'il a fait chc^ les Grisons à l'avantage de l'évêque de Coire, ainsi que dans le Valais et en diverses occurrences, tant au dehors qu'au dedans de son royaume.
a Si l'on met en avant la nécessité de maintenir l'union et la concorde dans le pays des Grisons, le roi de France fait observer que Sa Majesté Catholique n'a aucune confédération avec les Grisons, tandis que Sa Majesté Très-Chrétienne a une ancienne alliance avec cette nation; le roi de France a donc un intérêt notable à conserver che\ eux la bonne entente générale, et « le roi d'Espagne est prié et requis d'en laisser le soin au seul roi de France. »
« Dans l'état présent des choses, ce que le roi catholique veut opérer par les siens che^ les Grisons, au profil de la religion catholique, donne un tel soupçon aux protestants et met en telle défiance les intéressés, que plus Sa Majesté Espagnole insistera et afiectera de vouloir embrasser et soutenir ladite religion, plus elle excitera les Grisons les uns contre les autres, ralliera leurs voisins et amis pour la défense de la cause contraire, en sorte que S. M. produira un effet contraire à ses intentions mêmes. Un tel procédé donnerait en outre occasion de croire que c'est plus l'ambition que la foi qui l'incite.
(( Il faut donc que la conduite des ministres du roi d'Espagne réponde à leurs paroles et aux desseins manifestés par Sa Majesté Catholique, «.par une réintégrande cnllcre et prornpte de ladite Valteline, des forts pris en icelle, et
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que le loul soil remis en (premier éiai qu'il a été ei-devanl. » u Sj Majesté ne pourrait défaillir aux ojjïces et devoirs d'amitié et d'assistance à rendroit des Grisons par les voies cl moyens ordinaires en semblables occasions. Elle a cependant voulu tenter toute voie amiable avant de s'engager plus avant, à la réquisition des intéressés, si les ministres du roi d'Espagne apportent longueurs ou dijficultés épineuses aux commandements que Sa Majesté Catholique leur fera touchant ladite restitution, comme elle sera priée défaire, sans autres remises et tergiversations. Le sieur de Bassompierre fera cette déclaration audit roi et à ses principaux conseillers en termes qui ne puissent être injputés à menace et néanmoins à une signification bien claire et précise de l'intention de Sa Majesté en cet endroit^. »
La dernière partie de cette instruction, dont on remarquera le ton décidé, avait trait à des incidents nouvellement survenus dans Taffaire pendante. (( Sa Majesté, disait-elle, est bien informée de ce qui se passe au pays des Grisons, où l'on essaye de séparer et de diviser les Ligues sous l'appât de la religion et de ta crainte des protestants. Sa Majesté est en effet avertie que le gouverneur de Milan fait rechercher d'alliance la Ligue Grise, sous espérance de lui laisser laV altetine, et qu'il fait la même pratique dans aucunes communes des autres Ligues. »
i. Nous ne donnons ici qu'une analyse de cette longue instruction.
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En effet, le gouverneur de Milan, surpris par un retour subit des protestants qui avaient récupéré en Valteline le passage de Bormio, dont la possession rétablissait leurs communications avec TÉtat de Venise et fermait celles de Milan avec le Tyrol, avait recours à la ruse en voyant compromis les effets de ses violences ^ Il avait, par ses intrigues, provoqué une scission entre la Ligue Grise et les deux autres, afin de joindre la première aux cinq petits cantons catholiques sous la protection de PEspagne. En cette [circonstance la Ligue Grise « avait bien fait voir que tout son fait n'était qu'espagnolerie. » Elle avait résolu d'envoyer des députés à Milan pour négocier la conclusion d'une confédération avec le gouverneur espagnol. Ceux-ci se trouvèrent en face d'incroyables exigences : le gouverneur entendait en effet qu'il n'y eût plus d'hérétiques en Valteline, prétendait en outre garder les
1 . Voir : Lettres de M. Guefjïer, résident en Suisse et vers les Grisons, eicrites à M. le marquis de Cœuvres, ambassadeur du Roy à Rome. (Bib. nat. mss. n» 4,070.) — Lettres de M. Pericart, ambassadeur en Flandres en 16 ig, 1620 et 162 1, escrites à M. le Marquis de Cœuvres , ambassadeur extraordinaire à Rome. (Bib. nat., mss. n» 4070.) — Lettres de M. Myron, ambassadeur en Suisse, escrites à M. le marquis de Cœuvres, ambassadeur à Rome. (Bib. nat., mss. n« 4070,) — On trouvera à l'appendice (Extraits de diverses correspondances) quelques passages intéressants de ces dépêches.
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forteresses pendant dix ans et avoir le passage libre tant poLirroffensive que pour la défensive. « Cette alliance, écrit le résident GuefHcr, sera la pierre d'achoppement et de scandale, car elle est trop préjudiciable à la France, et ne crois pas, puisque nous n\ivons peu souffrir celle de Venise, que Ton soit pour endurer celle-là. Si je suis secouru à temps, je Tempescheray avec l'ayde de Dieu. » L'alliance n'en fut pas moins conclue à des conditions non-seulement humiliantes pour les Grisons eux-mêmes, mais intolérables au point de vue des intérêts français. La première clause remettait, il est vrai, les Grisons en possession de la Valteline « antico possesso et dominio, » mais ce n'était là qu'une rétrocession illusoire, car il était stipulé que les forts seraient occupés pendant huit ans par Sa Majesté Catholique ; que le passage serait accordé aux Espagnols, sous la condition de n'en user que pour quatre cents fantassins et quatre cents cavaliers à la fois , payant leur dépense et leur logement ; que nul individu, ne professant pas la religion catholique, apostolique et romaine, ne pourrait habiter dans la Valteline, avec cette réserve que les protestants possesseurs de biens dans le pays pourraient y venir trois fois par an, et séjourner deux mois pour y cultiver
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leurs terres et en recueillir les fruits, restant libres au surplus d'aliéner leurs biens *.
Quoique le gouvernement français ait afl'ecté de séparer la politique du duc de Feria de celle du cabinet espagnol, il est certain que Madrid et Milan s'entendaient. Nous en avons la preuve dans les dépêches de la chancellerie pontificale à Pévêque de Gampagna, nonce en Suisse 2.
Grégoire XV venait de monter sur la chaire de saint Pierre; les ministres du roi d'Espagne essayèrent de mettre à profit cette mutation dans le gouvernement de l'Eglise et le cardinal Ludovisi signale au nonce les efforts tentés par le duc d'Albuquerque, ambassadeur d'Espagne, pour faire approuver au Saint-Père ce traité conclu entre la mort de son prédécesseur et son avènement.
Pour conserver son attitude d'impartialité et de
1. So)nmario de cayitoli stabiliti tra l'EcC" siff. duca di Feria e H ambasc. délia Lega grisa qiianto concerne la Valtellina stabiliti il 6 febraro 1621. (Bib. corsini, mss. 682, col. 35, B. II, f. i53). — Le traité est inséré au complet dans VAm^ bassade de Bassompierre.
2. Registre délie lettere scritte dal S^<' Card' Ludovisi a nome di N. S. papa Gregorio XV a mons^' ^'escovo di Campagna nimtio alli ^Mffjfcr/ (1621-23). Bib. Barberini, )72.ç^. I.XVI^ri. Ce manuscrit est à moitié maniée par les vers.
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conciliation, le gouvernement de Louis XIII, quj Ignorait encore la ligue de Milan, mais qu^on ne saurait accuser de s'être laissé prendre au dépourvu, indiqua nettement, dans Tinstruction à Bassompierre, son intention de ne pas plus tolérer une alliance des Grisons avec les Vénitiens ses alliés qu'avec le gouverneur de Milan, son adversaire déterminé. — « Le roi de France, lisonsnous dans ce document diplomatique, a toujours rejeté en partie sur les Vénitiens le niai qui est advenu aux catholiques. Le sieur de Bassompierre n'omettra point de représenter les devoirs continuels que les ministres du Roy ont fait pour empêcher les cabales vénitiennes, conserver la religion catholique, les choses et le gouvernement de la république grisonne en sa première forme. Elle a renouvelé ce commandement dans l'intention de s'opposer aux efforts de la République de Venise pour introduire che\ les Grisons et y faire recevoir son alliance. Sa Majesté désire et entend que, pour ce regard, nulle autre nouveauté ne soit admise par ces peuples et qu'ils vivent et jouissent de leur premier repos dans les mêmes amitiés et confédérations de leurs louables ancêtres *. »
Ce n'était point là le compte des Vénitiens, qui espéraient, au contraire, tirer parti des impru-
I. \'oir cette Instruction d^nsV Ambassade de Bassompierre ; elle est datée du 21 janvier 1621, signée Louis et Brulart.
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dences du gouverneur de Milan pour en arriver à leurs fins. Les ambassadeurs vénitiens auprès de la cour de France, Priuli et Gontarini, eurent mission de piquer au jeu le gouvernement français et de préparer ainsi entre ce dernier et le Sénat une entente favorable aux intérêts et aux desseins de la République.
L'idée d'une coalition franco- italienne contre l'Espagne était une conception politique vers laquelle ils cherchèrent à incliner les dispositions du gouvernement français, qui, se réservant cette dernière ressource, ne s'y montra point défavorable. Dans une audience du 4 mars 1621, les Vénitiens en firent Touverlure au duc de Luynes dans les termes suivants : « Pour vous le dire en toute confidence, il nous a été touché quelques chose par différents ministres d'une union pour la défense de l'Italie ; mais nous ne savons si ces propos ont un fondement sérieux. — Je suis heureux, leur répondit le duc, que Vos Excellences m'aient ouvert ce bon avis; j'en veux parler au roi et âmes amis; laissez-moi un peu manœuvrer tout seul dans cette affaire, et de grâce, n'en parlez à personne autre ; » puis il ajouta : « Nous cachons en nous des choses d'importance ; le roi est résolu et généreux, » puis il se tut. Les ambassadeurs
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ayant pressé le duc de Luynes de s'expliquer plus clairement et de dire ce qu'il cachait en lui relativement aux affaires présentes, il répondit : « Les choses que nous cachons en nous regardent moins ritalLe qu'elle ne concernent ce royaume*, je veux vous le dire, mais, de grâce, gardez cela pour vous : finissons de nous débarrasser des affaires domestiques et d'apaiser les huguenots, et nous pourrons nous appliquer avec plus de cœur aux affaires qui sont en train *. »
Le duc de Luynes n'avait donc pas encore à ce moment renoncé à l'idée d'en finir pacifiquement av^ec les huguenots; la situation de la France à l'extérieur attirait sa sollicitude et son esprit s'ouvrait aux moyens de l'améliorer. Mais on ne saurait trop insister sur ce fait que, à l'intérieur comme à l'extérieur, c'étaient les exagérations et les violences du parti protestant qui embarrassaient ou paralysaient l'action du gouvernement. Louis XIII, dans l'audience qu'il accorda aussi aux ambassadeurs vénitiens, et pendant laquelle il les entretint fort privément, suivant la mode française, dans la ruelle de son lit, ne fut pas plus explicite que son ministre. Il répondit à leurs do-