‹ Le conquérant, journal d'un "indésirable" au MarocChapitre 16 sur 25 · MARCEL PRÉVOST · texte numérisé non relu

MARCEL PRÉVOST

de l'Académie frarn^aise.

{La Revue de Paris, i^^ décembre 1914.)

Sans attendre la fin de la guerre, dans sa séance du 18 mars 1915, l'Académie française avait adopté cette résolution :

« Les prix dont l'Académie dispose pour Tannée 1915 seront décernés à la mémoire des hommes de lettres, historiens, poètes, auteurs dramatiques, morts pour la Patrie. »

Dans sa séance du 29 juillet 1915, l'Académie française a décerné le Grand Prix de Littérature à la mémoire d'Emile NoUy (capitaine Détanger).

Le diable soit des musiciens!... A travers la tôle de la cloison je perçois chaque syllabe de leur chant, chaque heurt de leurs ongles sur les boyaux des guitares, chaque braiement de leurs accordéons et jusqu'au grincement régulier des couchettes où je les devine, assis par trois ou quatre, hochant le chef et balançant le torse au rythme de leur musique. Ils sont une cinquantaine de Catalans qui, depuis Marseille, sont parqués dans cette cabine de troisième classe, — une « batterie », pour user du jargon maritime, — et qui, en attendant que se lève sur l'horizon, à l'avant du paquebot, la terre

marocaine, mangent et boivent et fument, sans jamais sortir de leur antre, et dévident, en s'accompagnant sur leurs guitares et leurs accordéons, une interminable série de complaintes langoureuses et pleurardes... Le diable soit des musiciens! Hier, avant-hier, ils m'agaçaient; ce soir, ils me troublent : je me sens ému, sottement, puérilement, au point que je me demande si je ne vais pas enfouir entre mes bras ma tête et pleurer. Oui, pleurer....

Allons! allons!... Des larmes, des soupirs, des simagrées de petite bourgeoise qui a mal aux nerfs!... dans ce carré des «. troisièmes» qui empeste la mangeaille, le tabac et la sueur, où des passagers de mon espèce, riches ainsi que moi de leurs seules ambitions, ronflent et geignent, allongés à même le linoléum du plancher et roulés dans leurs couvertures puantes!... Et j'ai vingt-sept ans! et demain ce navire, qui porte ma fortune et mes rêves, jettera l'ancre dans la rade de Casablanca!... Allons! allons! du cœur au ventre, sacrebleu!...

Dix heures du soir. Les lampes de cuivre suspendues au plafond paraissent osciller dans

leurs « cardans » avec des mouvements désordonnés comme doivent l'être, dans les ténèbres du dehors, les soubresauts de la houle. Des fuseaux alternés de lumière et d'ombre évoluent sur les parois laquées de la salle, sur les loques terreuses qui recouvrent les dormeurs, sur la toile cirée, humide et grasse, de la table rectangulaire qui occupe toute la longueur de ce ce dining-room », sur les pages du mauvais cahier à deux sous où j'inscris les premières lignes de mon journal. Pas d'autre bruit, dans cette région toute proche de l'étrave, que le chuchotement de l'eau fendue par l'acier de la proue, que le frémissement de la membrure aux chocs de l'Océan, que la vibration imperceptible de la carène ébranlée formidablement, là-bas, sous l'étambot, par l'hélice, que la mélopée gémie par le chœur inlassable des Catalans.

Pas gaie, leur romance!... Et puis, à l'appel des notes, tant de fantômes se lèvent dans ma mémoire, tant de fantômes que je n'ose regarder en face! J'ai peur, oui, j'ai peur de leurs visages, de leurs yeux qui scrutent ma conscience... Il ne faut pas que des regrets et

des remords, à la veille de la bataille, viennent distraire ma pensée du but qu'elle doit viser uniquement, amollir ma volonté tendue...

Cette mélopée, des mendiants espagnols la cliantaient, une fois l'an, aux approches de l'automne, sur la grand'place de Ghadeuil, le hameau saintongeois qui est le berceau de notre famille et dont nous portons le nom. Ils étaient deux, un vieil homme soi-disant aveugle qui grattait de la mandoline, une vieille sorcière qui brandissait un tambourin, tous deux habillés de guenilles, tous deux jaunes et ridés. Dans le cercle de vauriens qui se formait autour des gueux étrangers, je m'insinuais, petit bonhomme à tournure de fillette...

Petit bonhomme qui écoutais, les mains fourrées dans les poches, la ritournelle andalouse, petit bonhomme, pourquoi ressuscitestu, avec ta grosse caboche de garçonnet capricieux et gourmand? Pourquoi viens-tu me troubler?

Tu étais tellement « moi » déjà, enfant gâté par un père oisif et une mère frivole, sans frères ni sœurs qui eussent opposé à ta fantaisie la force bienfaisante de leur désir contraire;

pas mauvais, mais pire, bon de celte bonté facile et veule et craintive de l'effort, qui est celle des faibles; musard, paresseux, étourdi, avide à outrance de plaisir, brave jusqu'à la témérité, mais d'une bravoure folle de gamin que ne dirigeait et ne tempérait nulle énergie; volontaire et têtu quand il s'agissait de réaliser une de tes lubies, mais inapte à vouloir, à vouloir fortement et à fond!... Que cherches-tu ici, garçonnet coquet et câlin que les amies de ta maman appelaient « le joli vicomte », et qui te frottais voluptueusement à la soie de leurs jupes, et qui mendiais avec des minauderies de courtisane leurs caresses, leurs louanges et les caramels de leurs bonbonnières? Ah! que tu étais « moi » déjà!

Il était bien « moi » aussi, le collégien que ses camarades et ses professeurs eux-mêmes chérissaient pour son heureux caractère, pour son élégance, pour toute sa séduction d'aimable fainéant. Ses bulletins mensuels déploraient invariablement son apathie et son ignorance; le palmarès ignorait le nom de l'élève Maxime de Chadeuil. Mais com ment tenir rigueur de ces vétilles à l'adolescent toujours bien mis

et suprêmement distingué qui faisait honneur à l'Institution Saint-Abdon, au champion de tennis et de foot-ball, au fin diseur qui, les soirs de fête patronale, cravaté et ganté de blanc, la taille pincée dans sa tunique de drap gros bleu, débitait avec tant d'onction et tant de grâce aisée les bouts-rimés du compliment à monseigneur? Et puis, il était le fils unique du comte de Ghadeuil, seigneur de Malaville, dont les ancêdres avaient rompu des lances contre les Infidèles, sous les murailles de Tunis! Et puis, il, était si charmant, si enjôleur, si (( chatte » !

Petit bonhomme qui ressemblais à une fillette, potache élancé et mince qui avais la figure et l'âme d'une femme, vous étiez « moi ». Et, parce que vous furent épargnés, les taloches paternelles et les pensums, vous avez fait mon malheur. J'ai manqué ma vie, je suis une épave, un raté, un vaincu : c'est vous qui en êtes responsables, vous et les parents et les maîtres qui ont failli à leur tâche!...

Bon! une larme sur mon papier! Imbécile, va! femmelette! Ne peux-tu regarder une bonne fois ton passé sans pleurnicheries gro-

tesques mais en face, bien en face, comme un homme, pour dénombrer tes erreurs et, au lieu de gémir sur elles, tirer de leur chiffre et de leur énormité une leçon utile à ton avenir? Forcetoi donc à le dévisager, afin de graver dans ton cerveau les images de tes sottises, de tes crimes...

Mon passé! Ah! il n'est pas reluisant! Deux années de droit à la Faculté de Bordeaux : l'histoire banale de l'étudiant qui s'amuse, du joyeux drille qui débauche les ouvrières en modes et les plante là, une fois repu; à qui des marchandes d'amour un peu blettes dispensent gratuitement leurs faveurs, parce qu'elles ont « le béguin », et qui, ayant fait des dettes, omet de les éteindre toutes. Trois années de service militaire, aux dragons de Compiègne : le meilleur temps de ma vie, le seul propre. Puis, mes parents disparus, on m'envoie en possession de la fortune maternelle et paternelle et l'ère s'ouvre des grandes folies. La course à l'abîme dure deux années, deux années de « noce » frénétique, de frasques retentissantes, d'orgies stupides. Ces deux ans achevés, il ne me reste plus, de mon million et

demi, que des bribes. Et c'est la dégringolade. Comment ai-je vécu, de quels expédients, de quels trafics inavouables, de quelles vilaines combinaisons? Je me suis vendu moi-même, je me suis prostitué de toutes les manières. J'ai tout essayé, sauf le véritable et franc labeur, le labeur éreintant et sain auquel je ne me résolvais pas. J'ai tout tenté, aA^ec l'âpre et poignant désir de la réussite, mais avec, dans mon cœur débile, la conviction sourde que je n'aboutirais pas et, d'avance, le renoncement à la victoire, trop difficile à violer. Désirer, soit; mais vouloir était au-dessus de mes forces. Dévorer des yeux le but, soit; mais accepter les rudes moyens d'y atteindre, allons donc! Dans le crime, — car j'ai commis un crime, — je n'ai agi que parce qu'il n'était pas nécessaire d'oser, parce qu'il n'y avait qu'un geste à faire, un geste insignifiant, étendre la main, et, devant moi, qu'une créature désarmée, une femme !

Une femme!... Les femmes ont consommé le désastre de ma vie, toutes, oui, toutes, et celles que j'ai dominées, et celles qui m'ont asservi, chambrières vicieuses que je lutinais dans les

couloirs du château, amies de ma mère qui jouaient à déniaiser « le joli vicomte », filles que je ramassais aux trottoirs du quartier latin ou des boulevards pour en faire mes maîtresses d'une semaine ou d'un mois, bourgeoises neurasthéniques et assoiffées d'imprévu, demimondaines, « théâtreuses », cabotines qui m'ont aidé à croquer mon. patrimoine, ou qui m'ont fait tenir l'emploi d'amant de cœur et pis encore, femmes qui ont vécu de moi, femmes dont j'ai vécu, toutes, oui, toutes ont travaillé à ma perte. Et je les hais!... Je les hais d'autant plus qu'elles me font peur : je sais trop où elles m'ont conduit!...

Et maintenant me voici, passager de troisième classe sur ce paquebot et voguant vers le Maroc. Un article de journal lu dans un autobus a fait surgir l'idée vague, le projet en l'air, qui sont devenus bientôt une tentation obsédante. Et je suis parti et me voici en route pour la terre vierge où je veux conquérir la toison d'or.

Je veux! je veux h je veux!... De toute ma volonté qui se tend et qui plus jamais ne faiblira, je veux réussir et je réussirai. L'énergie,

la ténacité, rentôtement farouche, la confiance en moi, la foi dans ma chance, toutes les armes nécessaires au conquérant sont à mon poing, glaives affilés, sur ma poitrine, cuirasses impénétrables. Je me battrai, sans défaillance et sans merci. Et je vaincrai, parce que je veux vaincre!...

Dans ma poche, quelques milliers de francs à peine, mais en moi un capital illimité d'espoir indomptable. J'ignore par quelles voies j'accéderai à la fortune, mais qu'importe la route suivie, pourvu qu'au terme de l'étape mes doigts se referment sur l'or fluide de la toison merveilleuse?

Il n'est pas trop tard : je n'ai que vingt-sept ans. Ma jeunesse n'est pas finie, ma vigueur intellectuelle et physique est intacte. Dans la glace ternie qui occupe tout un panneau du « dining-room », je viens de considérer mon ima2:e d'Ars^onaute dont la nef va toucher au port. Elle est telle que j'attendais. Ce gars trop long et trop étroit d'épaules, qui ressemble à quelque seigneur espagnol de Ribera avec ses cheveux d'ébène reluisant, son teint mat qui rend plus clairs encore les yeux bleus de Fia-

mand, avec son nez busqué, sa courte moustaclie comme tracée à l'encre de Chine en deux coups de pinceau, 'au-dessus de la bouche un peu féminine, ce grand gars dont le regard assuré et direct répondait à l'interrogation de mon regard, il n'a plus rien du bellâtre adoré des « petites madames » et des « petites femmes » de Paris. Sur les caravelles qui emmenaient aux Indes Occidentales les compagnons de Pizarre et de Cortez, peut-être y avait-il quelque gentilhomme de ma sorte, évadé comme moi d'un passé tumultueux et qui s'élançait comme moi vers l'air vivifiant du large, vers les batailles magnifiques au grand soleil, dans la poussière, dans le vent et dans la joie. Peut-être est-il revenu, ce sosie défunt, peut-être est-il revenu de l'épique randonnée riche de gloire et d'or, des pierreries à la garde d'or de son épée, d'autres pierreries et de l'or à son pourpoint de soie, de l'or et des émeraudes et des rubis plein les poches de son haut de-chausses, plein les coffres de sa cabine, plein la cale de son galion... Peutêtre...

Oui, peut-être... Qui sait?...

Les musiciens se sont tus. Je n'entends plus

que le ronronnement étouffé des machines, que la plainte discrète des vagues tranchées par le navire brutal et qui se hâte. Dans la salle 011 dorment les émigrants allongés sous leurs couvertures miteuses, je suis seul à veiller... La veillée des armes!... Et personne qui m'assiste, qui me réconforte, qui rafraîchisse d'une main amie mon front brûlé par la fièvre! Je suis tout seul, frissonnant à la pensée que, dans quelques heures, il me faudra bondir, tête basse et poings en avant, dans l'épouvantable mêlée, suant d'angoisse devant les perspectives troubles de l'énigmatique « demain », en proie aux affres d'une véritable agonie... L'agonie de l'homme vil que je fus et qui se meurt et qui souffre avant d'exhaler le dernier soupir... Que je suis las et comme je voudrais dormir, dormir éternellement, ne plus penser, ne plus agir, dormir! dormir sans fin!... Lâche, va!

— Ça n'existe pas !

L'agaçante phrase qui brise net l'essor de mon imagination retentit pour la dixième fois, articulée d'un ton coupant qui m'ôte toute velléité de réplique. Jean de Mallande l'accompagne d'ailleurs d'un regard bref, de ce regard particulier à ses yeux bleus d'acier, incisifs et froids : un regard qui vous pénètre jusqu'au fond de la conscience et que je ne puis soutenir. Lorsque Mallande profère sa sentence, je balbutie piteusement, furieux contre moi-même, et je me tais, le nez plongé dans mon verre.

Au collège, où nous étions compagnons de classe, mon camarade avait déjà sur ma non-

chalance et ma faiblesse de nerveux cet ascendant de l'être sain, vigoureux et résolu, et qui sait ce qu'il veut et qui le veut jusqu'au bout. Un mot de lui, une lueur échappée de ces yeux clairs arrêtaient sur mes lèvres le flux des mensonges et des inventions baroques, et je rougissais de honte parce qu'il m'avait pris en faute. Il me médusait, positivement. Je l'admirais et je le révérais. Quand il avait dit : « Il ne faut pas faire cette chose », je ne la faisais pas, et quand il avait dit : « Tu as commis une mauvaise action », l'horreur de mon péché m'arrachait des larmes. Il était mon juge et mon ange gardien. Que n'est-il, toute ma vie durant, demeuré à mes côtés!

Je le considère, renversé contre le dossier de sa chaise, le front noble et haut sous la brosse de cheveux blonds et drus, le nez court et droit, la moustache de guerrier gaulois étirant ses longues pointes contre les joues rasées et brunes, le menton volontaire marqué d'une cicatrice violâtre : — un coup de sabre berbère qui valut à mon ami son galon de capitaine et la croix épinglée à son dolman écarlate de spahi . — J'envie sa magnifique stature, ses épaules

puissantes et sa taille mince qui tout à l'iieure, dans la rue du Commandant-Provost, lui méritaient les œillades des belles dames revenant du tennis. J'envie plus encore cet air de tranquille franchise, d'équilibre et d'énergie, qui pare ce visage de beau soldat d'un charme si mâle et si impérieux. Celui-là est maître de sa destinée! Celui là est un homme ! . . .

Comme tombait la nuit sur la ruelle tortueuse qui est l'artère principale de Casablanca et comme s'allumaient les réverbères, nous nous trouvâmes face à face. Il me reconnut et me tendit la main :

— Bonjour, Maxime ! Viens dîner avec moi.

Il m'entraîna tandis que je bégayais des formules de politesse. Nous dînâmes au restaurant, et là, dans le brouhaha des conversations, dans la lumière aveuglante des lampes à incandescence, dans la chaleur des vins de France, je parlai, je parlai, je parlai. Je pérorai à tort et à travers, détaillant avec fougue et incohérence mes rêves et mes projets d'avenir. Il m'écoutait sans broncher, sans donner le moindre signe d'impatience et sans cesser de sourire, lâchant seulement par intervalles, au

moment où je reprenais souffle, un : « Oui... évidemment ! » qui m'exaspérait et m'éperonnait...

Dehors, il prit mon bras et dit froidement :

— Ça n'existe pas, tout ce que tu m'as raconté là. Ça n'existe pas ! Sottises et billevesées !... Tache d'êire précis enfin. Qu'as-tu, exactement, l'intention de faire ici?

Et me voilà reparti dans mes divagations fumeuses, qu'il ponctuait et hachait de son agaçant : ce Ça n'existe pas!... »

Une fois encore, il vient de me jeter à la figure sa maudite phrase. Puis il ajoute :

— Taisons-nous une minute. Je veux voir sauter cette petite bonne femme et entendre la musique de sa danse.

Nous sommes installés dans le promenoir d'un music-hall de planches où vient, chaque vendredi soir, le tout-Casablanca. J'examine, pendant que préludent les violons de l'orchestre, l'établissement où Mallande m'a conduit. C'est une sorte de hangar gigantesque aux parois badigeonnées de chaux, que font plus blanches et plus désolées les flammes livides des quinquets à acétylène. Des essaims

de mouches constellent de grappes immobiles les solives du plafond. Des banderoles de papier et d'étamine accrochées aux poutres et aux chevrons de la charpente se balancent lourdement dans l'air puant et dense. L'énorme halle de bois, de torchis et de tôle ondulée semble une grange transformée en théâtre forain. Il fait horriblement chaud, une chaleur d'étuvc chargée de relents de crasse et de sueur; l'acre fumée des cigares et des cigarettes roule devant les affiches et les réclames du pourtour ses volutes bleuâtres ; l'odeur ignoble et sucrée des alcools et des sirops se mélange au parfum écœurant des essences, des pommades et des lotions. Cela sent l'officine de coiffeur, la chambrée et le mauvais lieu.

Je pourrais me figurer que je bois mon verre de kummel dans quelque beuglant de sous-préfecture ou quelque méchant casino-cinéma de petite plage, n'était le public des fauteuils d'orchestre, du parterre, des galeries et du promenoir.

Des militaires, des quantités de militaires de tous grades et de toutes armes en uniformes de toute nuance, en toile kaki, en « cheviotte » ré-

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séda, en drap beige, usés H déteints par les étapes dans la brousse; des militaires qui ne semblent avoir avec les soldats poupins et corrects de nos garnisons métropolitaines aucune parenté, tant sont bronzées leurs faces maigres qui respirent l'énergie, l'audace, l'allégresse, la soif gamine du plaisir hâtif et violent entre les randonnées périlleuses d'hier et les risques de demain : de joyeux gars pressés de vivre et contents de leur vie ardente et simple. Quelques femmes d'officiers, « chapeautées» et nippées à l'avant-dernière mode et qui jacassent chiffons avec des voix perçantes.

Des civils, moins nombreux que les militaires. Je note l'impossibilité absolue où je me trouve de les classer d'après leur mise, de les cataloguer par castes, — bourgeois, artisans, terriens, — comme je l'eusse fait dans la métropole. Ils sont identiques quant au costume : feutre à larges bords, veston, culotte, jambières de cuir fauve, éperons à la chevalière et, au poing, une cravache qui leur sert à se tapoter les mollets ou à marteler la tôle peinte des tables. Quelquesuns, bien peu, ont des visages épanouis de repus; la plupart, des masques tragiques de

flibustiers, des profils cruels d'oiseaux de proie. Tous mènent grand tapage, battent du talon le plancher, rient bruyamment. Chez tous, qu'ils soient Français de Provence, de Gascogne, de rile-de-France, du Lyonnais, — reconnaissables à leurs accents caractéristiques, — qu'ils soient Italiens, Espagnols, Maltais, Grecs, Allemands, Anglais, Levantins, chez tous, j'aperçois l'angoisse inavouée, la fièvre de la lutte, qui crispe leurs traits et brûle leurs yeux. Cette baraque est le gîte d'une heure où ils cherchent à s'étourdir, à oublier leurs soucis passés et futurs. Aurai-je, dans quelques semaines, cette mine inquiète de bête féroce affamée?

Il y a des Juifs, de jeunes hommes d'Israël déguisés en Européens et qui jouent de leur mieux les Brummel. H y a des courtisanes juives, fagotées tant bien que mal en demoiselles de France, effroyablement poudrées et maquillées, mais gardant, sur les coques huileuses de leur chevelure, le mouchoir de soie bigarrée de leurs aïeules. Il y a des « moukhères », des Marocaines, drapées dans des cotonnades crémeuses et qui écartent leurs voiles pour montrer aux Roumis luxurieux leur mi-

nois basané, leur nez ovin, leur menton tatoué de bleu. Une dizaine de Marocains, en djellabas marron, graves et majestueux, lampent silencieusement des coupes de Champagne. Et enfin, une nuée de ribaudes, venues de tous les ports de la Méditerranée, de Marseille, de Naples, d'Alger, de Tunis, de Smyrne, de Port-Saïd, jeunes ou vieilles, laides ou jolies, étiques ou grasses à faire peur, harnachées pompeusement ou en guenilles, l'écume de la vague formidable qui a roulé sur la plage du pays neuf...

— Regarde, — dit mon ami ; — par exception, ce numéro n'est pas trop médiocre.

Sur la scène, une danseuse s'avance à petits pas pressés que scandent les notes aigres du piano. Les feux blafards de la rampe criblent d'étincelles les perles d'acier et le satin mauve du corsage bas, irisent de lueurs fugaces la chair nacrée du buste qui jaillit de la cuirasse pailletée et les bras qu'enserrent, au-dessus du coude, des rubans de velours rouan. Le tulle raide, grenat et saumon, de la jupe évasée découvre jusqu'à mi-cuisse les jambes fines, gantées de soie rose. Pas vilaine, la danseuse : une poupée blonde, — dix-huit ans au plus, -

à figure allongée et pâlotte de petite fille qui aurait un corps musclé et plein de Diane chasseresse. De ce contraste une séduction singulière émane, qui fouette les nerfs des mâles entassés et refoule dans les gosiers les rires et les beuglements.

Elle danse, les talons joints, les mains derrière la nuque, roulant des hanches aux premières mesures de la mélodie andalouse, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, jusqu'à exécuter une sorte de danse du ventre frénétique et lascive, sans que bougent les jambes gainées de soie, ni la gorge, ni les bras, sans que cessent de sourire presque douloureusement les lèvres saignantes de fard et les yeux pervenche d'enfant ingénue. Et le piano égrène les notes chevrotantes de la habanera, un de ces vieux airs où les musiciens espagnols, fils des conquérants maures et des nomades gitanes, ont insinué toute l'ardeur sauvage et toute la mélancolie atavique de leur race.

— Ole, chiquita ^ ! — susurrent des Catalans aiïalés sur leurs chaises et prêts à se pâmer.

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