Bravo, petite
Pourquoi, au lieu du piano fêlé, la crécelle des guitares, le ronflement des tambours de basque et le cliquetis des castagnettes ne règlent-ils pas le déhanchement de la danseuse, les ondulations des bras qui se sont déployés et s'abattent vers les paillettes et le clinquant de la jupe et remontent, palpitants comme des ailes de mouette, les torsions des mains qui tournent vers les frises leurs paumes renversées, le frémissement des jambes qui s'écartent et se rassemblent, se plient et se tendent, tantôt avec une aisance molle, tantôt brusquement, suivant la cadence ralentie ou précipitée de la complainte?
— Ole, chiquita!
Pourquoi aussi ce visage puéril et innocent et pourquoi la mimique impudique de ce corps promis à la sensualité de la foule?... Ma pensée, Mallande la formule à l'instant même :
— Dommage que cette petite fille soit condamnée à n'être qu'une fille !
— Dommage, oui...
Chute du rideau, applaudissements, hurlements, rappels... Le rideau ne se relève pas, la danseuse ne revient pas : les grondements
s'apaisent quand elle a[>paraît dans la salle, enveloppée d'un pauvre cache-poussière en tussor, une sébile d'étain aux doigts. Elle circule entre les tables, se penche vers les consommateurs qui jettent de gros sous dans son écuelle et tachent, avec des rires épais, de frôler ses bras nus.
Jean lui fait signe : elle accourt. C'est une enfant, mais déjà sa besogne dégradante l'a marquée des stigmates professionnels : paupières fripées, cerne mauve, pli à la commissure des lèvres. Qu'elle est frêle, qu'elle est touchante, cette créature délicate!... Oui, c'est dommage... Pendant que mon ami bavarde as^ec la quêteuse, les yeux puérils m'examinent à la dérobée, et, me semble-t-il, sans antipathie...
— Au revoir, capitaine! — chante la voix un peu rauque.
— Au revoir, gentille demoiselle!
— Au revoir, monsieui ...
C'est à moi qu'elle s'adresse, en me tendant une menotte fluette et veinée de bleu sur laquelle j'applique mes moustaches.
__ Oh! — fait-elle.
24 r.E CONQUERANT
Et je la devine flattée de l'hommage inattendu et public.
Elle s'en va, trottinante et menue, si attendrissante sous la mousse vaporeuse des cheveux ébouriffés!
— Jolie, ta petite amie.
Jean me décoche un de ses regards les plus aigus.
— Elle n'est pas mon amie au sens où tu veux l'entendre. Elle n'est qu'une gamine dont j'ai pitié et dont je voudrais écarter les sales oiseaux de proie qui la guettent.
— Difficile!...
— Impossible... Je ne prétends pas jouer les rédempteurs. Il m'est simplement pénible d'imaginer le sort prochain de cet être faible et désarmé... Mais je sais que l'irrévocable s'accomplira... Baste!... Tiens, allons faire quelques centaines de pas dehors. Nous finirons de parler de toi et de tes projets.
Nous avions gagné la rue du Commandant- Provost où dormaient les Marocains gardiens des boutiques, allongés sur le trottoir et roulés dans leurs burnous. J'avais encore dans la tête toute la lumière et tout le fracas du café-concert et je marchais en sifflotant, faisant tourner ma canne, lorsque Mallande me lança, du ton brusque et cassant qui lui est habituel :
— En somme, quelle est exactement ta situation?
— Ma... ma situation? — balbutiai-je.
— Oui. Qu'as-tu fait jusqu'à ce jour? Que comptes-tu faire désormais?
Ron gré mal gré, il me fallut exposer à mon
impitoyable camarade l'état fâcheux de mes finances et quelles folies (j'omis à dessein les canailleries) m'avaient amené à la ruine parfaite.
Il coupa court à mes souvenirs :
— Bon! Résumons-nous : tu as croqué le magot de tes pères, sauf quelques billets de mille qui constituent, avec une malle de linge et ce « complet » vert mousse, ton capital actuel. Voilà pour le passé et pour le présent. Voyons l'avenir. Tu es venu au Maroc afin de réédifîer ta fortune : par quels moyens?
— Je lutterai... Je me battrai corps à corps avec la chance...
— Ne réédite pas tes divagations du diner : ça n'existe pas... As-tu quelque idée en tête, quelque idée précise?
— Non, — avouai-je piteusement.
— Quand es-tu débarqué?
— Il y a huit jours.
— A quoi as-tu employé tes loisirs depuis ton arrivée?
Un geste d'impatience m'échappa, que Mallande surprit. Sa main osseuse et brunie par le soleil étreignit fortement mon épaule.
— Comprends, — me dit-il, — comprends que ce questionnaire n'a qu'un but : m'éclairer, inspirer le conseil que je te donnerai finalement, avec mon expérience de vieux coureur du hled africain et toute mon amitié pour toi. L'essentiel est que je sache.
Comment résister à ce diable d'homme? Et me voilà lancé, narrant les péripéties de mon débarquement sur la terre d'exil... Je les revivais, au fur et à mesure, ces heures d'initiation à ma vie nouvelle, et la fièvre qui m'avait brûlé durant cette première étape revenait échaulîer mes veines.
Jeté du paquebot dans une barcasse où braillaient une douzaine de rameurs à demi nus, je m'étais trouvé, après vingt minutes de sauts et de plongeons à travers les houles de la rade, debout sur les dalles du quai, entre ma valise et ma malle, ma canne et mon parapluie aux doigts, aveuglé par le soleil, étourdi par le vacarme des grues haletantes, par les piaillements des portefaix arabes courant à la queue leu leu et courbés sous des sacs d'orge, par le grouillement de la foule qui se démenait avec frénésie et vociférait, bousculé par des marins
qui mettaient à l'eau une chaloupe, par des tirailleurs algériens que leurs officiers rangeaient et comptaient comme des tètes de bétail, par les gamins loqueteux qui se chamaillaient autour de mes bagages.
Derrière moi était la baie demi-circulaire, lumineuse et bleue, où fumaient trente navires à l'ancre; à ma droite, la darse où j'avais atterri; à ma gauche, des piles formidables de ballots et de caisses que dominaient les charpentes métalliques d'un dock gigantesque, et, barrant l'horizon à mon regard éperdu, les remparts de Casablanca, — des murailles de cité féodale, en pisé et en moellons, hautes de trente pieds, rousses et fauves, percées de meurtrières et de créneaux, et d'où jaillissait un entassement chaotique de cubes d'une blancheur éclatante ou d'un outremer insoutenable, maisons des premiers occupants du sol, Arabes et Juifs. — Par là-dessus, deux ou trois minarets quadrangulaires, gaufrés d'arabesques, quelques hampes où flottaient les drapeaux des résidents européens; et puis le ciel, d'un azur intense et frémissant, à peine glacé d'or et d'argent par la clarté merveilleuse du jeune matin.
Des commis de douane, insolents et rustres à souhait, aA^aient déplacé mes chemises et flairé ma trousse de toilette. Après que j'avais subi une heure d'attente devant leur ignoble cahute, l'un d'eux condescendait à tracer d'une craie négligente sur mes colis quelques hiéroglyphes indéchiffrables.
Et je franchissais enfin le seuil de la ville par la Porte de la Marine, une poterne basse que les embruns avaient comme givrée de sel. A mes côtés trottinaient un anon, qui pliait sous le faix de mes bardes, et son propriétaire, un Marocain troussé jusqu'aux hanches, qui me tenait, en sabir, des propos tout à fait inintelligibles et, de temps à autre, criait à pleins poumons : ce Balek^l... balek!... »
Station au consulat de France, où je déclinai mes nom, prénoms et qualités. Mon titre de comte et la profession de touriste que je m'attribuai impressionnèrent favorablement le jeune employé, pommadé et rasé comme un Anglais, qui voulut bien, en mon honneur, ôter de sa bouche sa cigarette égyptienne et