Attention
même articuler quelques aimables : « Oui, monsieur... Entendu, monsieur... » Après quoi, reprenant son air de dédain supérieur et fourrant ses mains dans ses poches, il interpella en termes grossiers trois ou quatre pauvres émigrants qui attendaient dans une courette, accroupis près de leur minable bagage, et qui avaient l'immense tort de n'être point nés, eux, et de ne point venir au Maroc en touristes...
Mallande s'était esclaffé :
— Très « quai d'Orsay », ton attaché de consulat!... Continue, mon vieux.
Le calvaire — classique, paraît-il! — avait commencé, la course d'hôtel en hôtel, presque tous identiques, anciens logis de notables indigènes, — avec une cour centrale qui avait été un patio, avec des escaliers de marbre et de mosaïques violemment bariolées, avec des chambres déplorablement sombres et d'une propreté douteuse, — presque tous appartenant à des Espagnols olivâtres et hautains qui répondaient uniformément : « Pas de place... On va vous mettre un matelas dans le salon... » Et nous repartions, moi, mon ânier et son
a ne, à travers le dédale des petites rues malodorantes, pavées de galets pointus.
Une auberge, tenue par un ménage maltais, m'avait finalement donné asile. J'avais élu domicile, pour quarante sous par jour, dans une chambrette de planches et de tôle dont tout l'ameublement consistait en un lit de sangle, en un bureau-table de toilette, en une chaise de rotin, — sans compter quelques myriades de mouches et quelques douzaines de moustiques. — Mais de mon perchoir, érigé sur la dernière terrasse de Timmeuble, je pouvais, sans bourse délier, jouir du panorama le plus admirable, embrasser du regard le champ de mes exploits futurs.
Il se déroulait à mes pieds comme sur une carte géante : l'anse demi-circulaire où se balançaient, au gré de la houle, les paquebots, les cargo-boats et les barques de pêche; la ville serrée dans son corset de remparts et qui dessinait sur le rivage, en carreaux blancs et bleus, la forme d'un croissant aux deux pointes orientées vers le large*; — à la corne ouest du croissant, l'enceinte crénelée de l'ancienne casbah, qu'avaient défoncée les obus de la
Gloire et qui enfermait aujourd'hui les bâtiments crépis à la chaux de Fliôpital militaire; à la corne est, une plage jalonnée de cabanes et de guinguettes, puis les avenues rectilignes du « faubourg », la ville nouvelle que hérissaient des bâtisses à cinq étages, des échafaudages, des pylônes de fer et de ciment armé, des cheminées d'usines; — sur une ligne de collines médiocres et figurant \elles-mêmes un arc de cercle dont les extrémités touchaient, d'un côté, au faubourg, et, de l'autre, à l'hôpital, le camp, formidable agglomération de baraquements, de tentes-marabouts et de casernes en construction... Entre les deux croissants, civil et militaire, sur la pente insensible des collines, des villas et des jardins... Partant des trois portes principales, — à l'orient, Bab-es-Souk; au midi, Bab-Marrakech ; à l'occident, la Porte de l'Hôpital, — des routes qui filaient tout droit vers la plaine à peine ondulée, verte d'orge et de blé naissants, vers Rabat, vers Marrakech, vers Mazagan, vers les régions soumises de l'Empire chérifien, — le bled makhzen, — où des conquistadors de mon espèce édifiaient leurs fortunes de nababs, vers les âpres mon-
tagnes des tribus dissidentes, — le hled-es- Siba, — où, pour nous frayer des chemins, les gens de guerre conduisaient leurs colonnes et bâtissaient des postes...
J'avais songé, accoudé au parapet de ma terrasse, — tandis que venait le soir violet et que glapissaient les muezzins sur les tours des mosquées, — j'avais songé : « Que sera demain?... » Mallande jeta :
— Voilà pour la topographie. Parlons maintenant ethnographie.
Je dus confesser que je m'y perdais. Huit jours durant, j'avais erré, sans but, à travers Casablanca, roulant de café en café, déjeunant dans un hôtel, dînant dans un autre, ahuri par la cohue cosmopolite qui refluait dans la rue, dans les estaminets, dans les salles de restaurant. Je n'étais parvenu à distinguer nettement que deux catégories de bipèdes, les Européens et les indigènes, — et, parmi ces derniers, deux subdivisions aisément reconnaissablés : l'Arabe, à son burnous ou à sa djellaba; le Juif, à sa souquenille noire.
— Ce n'est déjà pas si mal! — remarqua Mallande. — Avec un peu d'entraînement, tu
parviendras bien vite à discerner les courants principaux des races, des castes et des professions. Voici quelques données élémentaires qui faciliteront ta tâche, en ce qui concerne nos compatriotes.
Du cours succinct et limpide qu'il me fît en quelques phrases, il résultait que je pouvais choisir entre trois classes :les «gros bonnets », — pour user de son expression, — industriels, colons, commerçants, architectes, banquiers, membres des syndicats puissants qui trafiquaient des peaux, de l'orge, du blé, spéculaient sur les terrains, sur les immeubles du faubourg et de la banlieue, agents grassement payés d'importantes sociétés métropolitaines; les « risquemenu », — comme les désignait mon camarade, — boutiquiers de la rue du Commandant-Provost, tenanciers de modestes hôtelleries, emplo3^és à la solde des «gros bonnets » ou des administrations, comptables, contremaîtres, chefs de chantiers; la plèbe, enfin, multitude hétéroclite, individus dépourvus de pécune et trop fréquemment de préjugés et qui assuraient leur vie misérable par toute sorte d'expédients licites ou illicites, — coiffeurs qui
accolaient à leur officine un bar peuplé de servantes à tout faire, mercantis qui brassaient des affaires invraisemblables et quelquefois réprouvées par le Gode, aigrefins de tout poil et de toute plume, chevaliers complaisants de demoiselles légères, surintendants de tripots et de bouges, gardiens de harems plus ou moins soumis au contrôle de la police urbaine.
Cette classification n'était pas absolue : il n'y avait pas entre les trois compartiments de cloisons étanches; d'une couleur à l'autre, on rencontrait toutes les nuances intermédiaires.
— Même méthode pour t'y reconnaître dans les colonies étrangères, allemande, anglaise, autrichienne, portugaise, espagnole, italienne... A signaler cependant l'afflux d'immigrants espagnols et italiens venus ici sans espoir de retour à la terre natale, exerçant le métier qui, dans leur pays, ne les nourrissait plus : terrassiers, manœuvres, maçons et autres ouvriers qui font à la main-d'œuvre indigène une concurrence sérieuse et que les Marocains haïssent, pour ce motif, de toute leur âme positive... Notons à ce propos que le Marocain est un autre travailleur que l'Algérien, dont^l'insouciance et la fainéan-
tisc sont proverbiales. C'est un laboureur aussi amoureux de son lopin de terre que peut l'être de son champ notre paysan français, un artisan actif et adroit, un commerçant avisé et soucieux de ses intérêts, quelqu'un enfin avec qui l'on doit compter. . . comme nous comptons avec lui, d'ailleurs, quand, le fusil au poing, il s'oppose à notre intrusion !
— Et les Juifs?
— Des gens extraordinaires. Une race qui, pendant des siècles, a vécu sous la botte des oppresseurs berbères, rançonnée et décimée à intervalles presque fixes, et qui a réussi à vivre pourtant. Ce qu'elle a souffert est inimaginable, mais elle vivait, à force d'endurance, de courage passif, de courbettes et d'astuce. Le jour de gloire est arrivé pour elle : nous avons mis fin à son martyre. Les Juifs ont pris à peine le temps de respirer et se sont remis à leur besogne traditionnelle qui est de gagner de l'argent.
— Tu ne les aimes guère...
— Je ne les aime ni ne les hais. Je rends hommage aux qualités solides de ce peuple; je reconnais qu'il a préparé et facilité notre
œuvre, grâce principalemenl aux écoles de l'Alliance Israélite... Mais il n'est pas bon que notre victoire puisse apparaître aux yeux de l'élément arabe et berbère une revanche de l'élément juif, .. Laissons cela... Qu'as-tu exactement l'intention de faire, au Maroc?
J'avouai que je n'en savais trop rien.
— Quelles sont tes ressources actuelles?
— Quelques billets de mille, dont un sérieusement écorné.
— Diable! diable!... Pas de chèques?... pas de carnet de compte dans quelque bonne banque de Casablanca?
— Rien.
— Embêtant, très embêtant...
Mallande s'absorba dans une méditation laborieuse que trahissait le geste machinal de ses doigts tordant sa longue moustache. Puis, comme nous arrivions à ma porte :
— As-tu au moins quelque idée? — demandat-il.
— lieu... heu...
— Tu ne peux cependant pas continuer à jouer les touristes... Dans trois mois, ton dernier billet de mille serait claqué... Te prêter
quelque argent?... Ne te donne pas la peine de protester, Maxime : je ne te prêterai pas un sou, parce que je n'ai que ma solde pour vivre. Les Mallande ne possèdent, en fait de biens au soleil, que leur blason, et moi, unique héritier du nom, que mon épée... Dis donc, mon vieux...
— Quoi?
— Retourne en France.
— Non!... Je suis venu au Maroc conquérir la toison d'or : je la conquerrai, devrais-je y laisser ma peau! '
— Il n'y a pas de toison d'or ici pour les hommes de ta sorte.
— Je me déclasserai, s'il le faut.
— Il n'est pas question de cela. Il te manque, pour être un « gros bonnet », les capitaux. « Risque-menu », tu gagneras le pain de chaque jour, pas une once de plus...
— Tu ne me vois pas en gratte-papier, derrière le grillage d'un comptoir?
— Je ne te vois pas, en effet!
Comme il se taisait ensuite, je conclus :
— Reste donc la troisième hypothèse : être un c( indésirable »...
Il me considém, un moment, et prononça de sa voix la plus rude :
— J'ai peur, Maxime, j'ai peur que tu n'échoues finalement dans la tourbe des indésirables...
Son regard acéré arrêta dans ma gorge l'exclamation de fureur qui allait en jaillir.
— Je te connais, mon pauvre Maxime : tu n'as de volonté que par accès, d'énergie que par crises. . Quelles aptitudes possèdes-tu? Aucune, n'est-ce pas?. . . Sans ressources pécuniaires, sans connaissances professionnelles, sans caractère, que peux-tu? Rien... Tu vas à la bataille sans armes et sans troupes : tu es vaincu d'avance.
Je voulus crier, je ne pus que gémir :
— Non... Je serai vainqueur!
— Vaincu, — te dis-je, — vaincu d'avance... Je sais, je sais quels gredins te tendront les bras, voudront t'associer à leurs louches négoces, à leurs spéculations de terrains inexistants ou de mines chimériques... Je sais quels compagnons te guettent, et quelles compagnes... Reprends le paquebot, rentre en France : il y a là-bas, pour les faibles comme toi, des sinécures à occuper, des héritières à épouser...
40 LE COiNQUERANT
— Je serai vainqueur!
— Vaincu... Tu es marqué pour la défaite... Ilentre en France.
— Non... J'y suis brûlé, d'ailleurs...
— Il y aurait une solution, mais accepterastu? T'engager, sous un faux nom, dans la Légion étrangère... Dans l'armée, tu auras un caractère, une énergie : le caractère et l'énergie de tes chefs et de tes camarades, de la masse où tu seras noyé. Tu auras un but, celui que s'est assigné l'armée tout entière : faire pour le mieux l'humble devoir quotidien, sans discuter et sans se casser la tête à rechercher le pourquoi de chaque chose.
— Tu oublies que j'ai vingt-sept ans. Et puis, quelles perspectives? La soupe, le bœuf et le rata, trois sous par jour et la gloire pardessus le marché... Coucher onze mois sur douze en plein air et finir dans la fosse anonyme, après quelque piètre escarmouche...
Grand merci. Mallande : je crois que, décidément, tu me prend-s pour un niais!
J'étouffais de rage et je trépignais comme un enfant.
Jean haussa les épaules :
— Calme-toi. Je me devais et je te devais de te mettre en face de la vérité toute nue. C'est fait maintenant : tu as pu contempler à ton aise cette dame et tu es édifié sur sa structure. Sois persuadé que j'ai agi pour ton bien.
— Tu m'as coupé les ailes! — murmurai-je d'une voix basse et douloureuse.
— Je t'ai empêché de sauter dans le vide avec des ailes de carton... Allons, bonsoir!
— Adieu.
— Bonsoir et sans rancune, n'est-ce pas?... Je file demain chez les Zaër avec mon escadron. Je reviendrai dans un mois, inch' Allah/... Tu seras en France, je suppose...
— Tu me retrouveras ici, Jean, en train de combattre.
— Vaincu déjà.
— Non! debout dans la mêlée et frappant d'estoc et de taille!
— Vaincu!
Je suis seul, seul enfin dans ma chambre, seul avec mon découragement effroyable et ma lassitude infinie. De mes espérances, de mes
illusions, il ne subsiste que des cendres. Je me suis jeté sur ma couchette et j'ai fermé les yeux, attendant que le sommeil vînt pacifier mon cerveau tumultueux. Mais trop de visions désolantes m'assaillaient, trop de faces railleuses et narquoises grimaçaient devant mes paupières obstinément closes, trop de pensées confuses se pressaient dans mon imagination en déroute... L'obsédante parole résonnait trop haut à mon oreille : « Tu es un vaincu ! . . . »
Je me suis levé, je me suis assis devant ma table souillée de taches et boiteuse, j'ai noirci quelques feuillets de mon journal... Le journal d'un vaincu!...
Eh bien, non! Je ne serai pas un vaincu! Et Mallande a menti!...
Quel silence terrible m'entoure, quel silence lourd de menace et d'hostilité!... Sous ces terrasses de pisé, sous ces toits de tuiles, tant d'êtres humains reposent, qui sont mes adversaires, et que je devrai abattre, que je devrai broyer pour n'être point broyé par eux ! . . .
Eh bien, je me battrai!... Debout! debout!...
En avant, Chadeuil, pour le combat, pour la victoire!... En avant!...
Il faudra que je tâche de revoir cette petite personne blonde qui dansait à l'Alhambra...
— A la tienne, Chadeuil!
— A votre santé, monsieur Pinguet.
— De quoi? de quoi? tu ne peux pas me tutoyer?... On est des copains, à cette heure. Pas vrai, vieux Chadeuil?... Réponds, hé! empoté !
Et, d'une tape formidable sur l'épaule, le nommé Pinguet manque de me précipiter à bas de mon escabeau.
— Dis voir un peu... On est des copains, ou on n'est pas des copains?
Je bégaye :
— Mais, certainement, on l'est...
— Alors on siffle un autre kummel... Ma-
daine Léa, une autre tournée... Du même... C'est moi qui régale.
Une griserie singulière et délicieuse m'envahit à mesure que l'alcool douceâtre insinue son poison plus avant dans mes fibres. Il me semble que chaque petit verre — combien en ai-je bu, au fait? — éveille dans mon cerveau des légions d'idées merveilleusement belles qui se dressent toutes ensemble et se bousculent, que chaque gorgée de liqueur suscite en moi des vaillances et des audaces irrésistibles. Mes angoisses de la veille, j'en ris aux éclats, d'uu rire nerveux et bruyant qui m'emplit de larmes les paupières et déchaîne l'hilarité de M. Pinguet,
— Qu'as-tu à te tordre, camarade?
— Rien... rien...
Et je m'esclaffe à la pensée que, pour quelques âneries proférées par ce cuistre galonné de Mallande, j'ai pu désespérer de mon avenir, de mon resplendissant avenir, douter de moi, Ghadeuil, l'invincible conquistador!
La grosse Léa, sous couleur de dénombrer nos soucoupes, appuie contre ma joue sa gorge rebondie qui fleure l'ambre et le musc, elle
presse du genou mon genou. Une œillade récompense la généreuse dame dont les joues couperosées et fardées s'embrasent, aussi flamboyantes que les bandeaux ondulés de sa perruque.
— La vie est belle!
— Ne nous frappons pas! — répond en écho M. Pinguet.
A travers le brouillard opaque, — fumée des cigarettes et fumées de l'ivresse, — qui flotte dans le bar, j'aperçois vaguement la face rubiconde et congestionnée de mon nouvel ami, sa face hilare et brutale d'hercule forain, oii scintillent les dents de loup, sa trogne épatée de bouledogue. Nous nous sourions; il écrase mes deux mains entre ses pattes massives, hérissées de poils fauves, et sa voix éraillée s'élève :
— Copains à la vie, copains à la mort!... C'est juré, Chadeuil?
— C'est juré, Pinguet.
— Chadeuil, on est des frères, nous deux... Il faut que je t'embrasse.
Par-dessus la table, où les verres culbutent avec fracas, nous nous étreignons virilement.
— Tu verras ce qu'on va en faire, des choses, nous deux... On va en brasser des affaires, vieux Chadeuil!... Je connais le pays, moi! Il y a quatre ans que j'y roule ma bosse... Pas moyen de me berner. Les Arbis, les crochus du Mellah, les requins à peau blanche, je sais ce qu'ils ont dans leur sac à malices et de quelle façon il faut les mener... Tu verras, mon garçon...
Quelle poigne! Je masse furtivement mes côtes endolories et je contemple avec admiration la carrure de Pinguet. C'est un homme!... En voilà un qui doit foncer dans la bataille, droit devant lui comme un boulet, sans réfléchir aux chances qu'il a ou qu'il n'a pas de s'en tirer indemne! Il m'enchante : j'envie son assurance de brute magnifique. Sa vue seule m'inspire confiance et courage. Il me semble qu'auprès de lui je tenterais sans peur les aventures les plus extravagantes et que, chaque fois, avec un allié de cette trempe, je dompterais la chance... Brave Pinguet! Je l'aime comme si nous vivions depuis des années sous le même toit, et pourtant, il y a trois quarts d'heure environ, quand je pénétrai dans ce
bar, nous étions l'un pour l'autre des inconnus.
Après un déjeuner solitaire et sinistre où j'avais mâché et remâché les cruels pronostics de Mallande, après une lamentable course par les ruelles de la ville, j'avais avisé dans la rue Provost ce ce Snob-Bar » que fermait une portière de perles multicolores. Pinguet y sirotait du kummel en compagnie de la patronne, la flamboyante Léa. Je m'assis à une table voisine de la sienne et commandai ce une fine », puis une autre « fine », puis une autre encore, pour m'étourdir, pour échapper à mes réflexions lugubres et à moi-même. Gomment la conversation s'engagea-t-elle? Comment en sommesnous venus à nous offrir, ainsi que des maçons dans un estaminet des boulevards extérieurs, des « tournées » successives? Je ne me rappelle pas, et puis qu'importe?
Nous sommes amis ! Je ne suis plus tout seul, et Pinguet s'offre à me servir de guide à travers ma nouvelle existence, de second dans le duel que je vais engager avec le Destin. Brave, brave Pinguet!... Il s'est raconté à moi> sans embarras et sans réticences. Ses trois
années de service militaire tirées aux bataillons d'Afrique, où quelque peccadille l'avait fait envoyer, il est venu au Maroc : il y a tenu tous les emplois, successivement gâcheur de plâtre, — son ancien métier, — puis entrepreneur, puis coiffeur, puis marchand de goutte, puis que sais-je encore!...
— J'ai suivi les colonnes du Tadla, en 1910, pour vendre du tafia à la troupe. Sale pays! et quelle chaleur, mon petit! En trois jours, la Légion a vidé mes barils... Tu parles d'une noce, au retour!... L'an passé, quand j'ai su qu'on allait marcher sur Fez, j'ai loué un chameau et une bourrique, et me voilà parti avec une pacotille : des aiguilles, du fil, des boutons, des flacons d'alcool de menthe, du papier à lettre... Fameuse opération!... Mais tout ça, c'est bon pour les meskine * : on gagne trop peu et on risque trop gros. Les officiers sont toujours à vos trousses,. pendant les étapes, pour vous forcer à rejoindre le convoi; au bivouac, ils consignent votre gourbi et flanquent devant votre porte une sentinelle sénégalaise qui ne