Malheureux, besoigneux, « pouilleux
plaisante pas; les convoyeurs kabyles se saoulent avec votre rhum et vous paient en coups de matraque ou de surin... Il y a aussi les attaques de nuit : les balles des Marocains tombent dans le camp au petit bonheur, aussi bien sur les non-combattants que sur les autres... Je voudrais me lancer dans la grande spéculation.
Je lui ai rendu confidences pour confidences. Et nous avons décidé que nous ferions ensemble quelque chose. Quoi? Nous l'ignorions encore, mais nous buvions, en attendant d'être fixés, à la réussite de nos vastes projets. Casablanca est à nous, le Maroc, le monde entier et Paris, — Paris où nous rentrerons en triomphateurs, en nababs, vingt fois, trente fois, cent fois millionnaires!
— C'est ça qui épatera mes poteaux du XI^.. C'est là que je suis né, moi, au 33 bis de l'impasse de la Baleine, sixième au-dessus de l'entresol... Ils en baveront, quand je reviendrai, en carrosse à quatre chevaux...
— A la tienne, Pinguet!
— A la tienne, Chadeuil!
— La vie est belle!
— Et comment!
La tignasse ardente de Léa frôle ma tempe. Le rideau de perles laisse entrevoir la ru€ oii vont et viennent, au radieux soleil de l'aprèsmidi, les officiers en uniformes de drap réséda, les Européennes en toilettes claires, les Arabes assis de côté sur le bât de leurs ânes et criant d'une voix languissante : ce Balek! halek! » sans se départir de leur impassibilité hautaine, les Juifs qui ont conservé la défroque traditionnelle,— la lévite de satinette noire et la calotte de drap noir, — et qui marchent en courbant l'échiné et jetant de côté des coups d'œil furtifs. Sur le seuil d'une boutique, un Syrien menace de la voix et du bâton des garçonnets marocains qui collent obstinément aux vitres de la devanture leurs museaux malpropres et émerveillés. Un tirailleur algérien, qui porte sur la manche de son boléro bleu ciel le brassard numéroté des agents de police, déambule avec la gravité d'un véritable sergent de ville et, soudain furieux, pourchasse à grands moulinets de son gourdin un gueux misérable qu'enveloppe, en guise de burnous, un vieux sac de toile grossière. Devant une automobile qui
tient presque toute la largeur de la chaussée et qui fait un vacarme du diable, trépide, hurle, souffle des vapeurs empestées, des mules caparaçonnées de velours et d'acier niellé trottinent placidement, et leurs cavaliers, de notables musulmans, encapuchonnés et drapés de soie et de laine blanche, dédaignent de détourner vers la bruyante voiture des Roumis leurs visages basanés et graves.
L'étrange artère, tout en zigzags, en crochets, en angles aigus, où l'Europe et l'x^frique heurtent leurs civilisations, leurs styles et leurs tendances, — celle-ci imposant le souvenir de sa royauté déchue par les frontons de ses terrasses, par les saillies triangulaires que ses palais désaffectés projettent au-dessus des trottoirs et qui rompent si brutalement la ligne chère à nos yeux de septentrionaux, par ses loggias closes de grilles maussades et de verres de couleur, par les meurtrières invisibles d'où les recluses des harems épiaient jadis les allées et venues des passants^; celle-là, l'Europe conquérante, installant avec le plus tranquille sans-gêne ses ouvriers et ses industries dans les cadres antiques, ouvrant des fenêtres béantes
dans les murailles que de simples mâchicoulis entaillaient autrefois, élargissant les tanières des boutiquiers disparus pour y loger ses magasins, ses épiceries, ses bazars tout scintillants de glaces et de lettres dorées, pavoises d'affiches, de pancartes et de réclames î L'étrange rue où se coudoient et se démènent et tournoient les représentants de cent races ! . . .
J'ai trop bu, beaucoup trop!... Les gens n'apparaissent plus à mon regard troublé par l'ivresse que sous l'apparence de silhouettes vagues et sautillantes, dans un halo de clarté roussâtre.
— A quoi que tu penses, Chadeuil?
— Heu... heu...
— Il faut te secouer, bonhomme! 11 n'y a pas de pain ni de beurre ici pour les croquela-lune. Il faut être un gars d'attaque, et le poing toujours prêt à taper.
— Taper... sur qui?... sur quoi?
— Hé! on verra bien!
Léa toussote pour attirer notre attention et susurre, d'une voix onctueuse :
— Moi, j'aurais peut-être une proposition
sérieuse à vous faire... Je songe à céder mon fonds...
Pinguet se lève à demi et hurle :
— Tu entends, Chadeuil?... Elle céderait son fonds!... On le rachète, nous deux; on installe au comptoir un joli brin de fille, accueillante et roublarde... Et, chaque fin de mois, on passe à la caisse... Avec les bénéfices, on monte une autre affaire : on spécule sur les terrains de la route de Médiouna et du camp sénégalais; on bâtit des bicoques de bois derrière les casernes et on les loue à des ménages de terrassiers italiens. On gagne la forte somme : alors, on organise un service de camions automobiles pour les transports militaires sur Rabat et Marrakech... La fortune, mon bon! la grosse fortune... Qu'est-ce que tu dis de ça?
— Heu... heu...
— Cornes du diable! tu es mou, Chadeuil! Je bégaye, furieux de ma lenteur à trouver
les mots :
— Et. . . et. . . où prendrons-nous le. . . l'argent?
— L'argent?... Léa est accommodante. N'estce pas, Léa?
La chevelure flamboyante frôle de plus près ma moustache et les yeux noisette se font plus langoureux.
— Pour sur ! ... Je m'entendrais toujours avec monsieur de Chadeuil... J'ai confiance en monsieur de Chadeuil... C'est drôle comme j'ai eu tout de suite confiance en lui!... Nous causerons, voulez-vous?... Ce soir, après dîner, vous reviendrez au bar...
Les mains réunies de Pinguet dessinent sur nos têtes un geste bénisseur.
— C'est ça, vous causerez... Dis donc, Léa, va donc voir un peu dehors si j'y suis!... J'ai besoin de parler à mon ami, entre hommes.
La grosse femme s'éclipse et Pinguet, une patte posée fraternellement sur ma nuque, me souffle au nez son haleine vineuse :
— Tu as bien quelques sous, camarade?
— Heu... heu... trois... quatre... billets de mille.
— Hurrah ! . . . Il faut que je t'embrasse ! ... Eh bien, nous allons marcher carrément... Mais, dis donc, tu ne t'imagines pas, je suppose, que je suis un type à te rouler, à t'emmancher dans une sale combinaison, à rafler tes billets bleus
et à te laisser barboter?... Tu ne crois pas ça, hein?..^ tu ne le crois pas?...
Je proteste, sincèrement indigné :
— Je jure que tu es le meilleur et le plus fidèle des amis.
— Merci, mon vieux... Tu sais, je ne suis pas un ange de vertu ; j'ai mes défauts, comme tout le monde, parbleu! Mais jouer un tour à un frère, jamais!... Répète que tu ne te méfies pas de ton vieux Pinguet.
Je répète, et nous nous accolons de nouveau.
— C'est bon, l'amitié!... Pas, camarade Chadeuil?... Et maintenant, à la besogne!... Voilà mon plan...
Il se lance dans des explications que je suis de mon mieux, tandis que devant mes paupières battantes les vases nickelés, les fioles, les hauts tabourets, le rideau de perles exécutent des cabrioles fantastiques, tandis que de la rue assombrie me parvient un brouhaha confus et assourdissant.
Je crois entendre qu'il est question d'un certain Méchain, qui sera l'intermédiaire obligé de notre négociation, et d'une certaine Aline, qui doit être notre associée.
— Elle a de la galette. Et c'est une maîtresse femme... Tu verras ça, mon gars... Hé! la patronne!
Lca reparaît, toujours avec son sourire de fille accueillante et bonne à tout un chacun. Elle repousse la main que je lui tends et où tremble une pièce de cent sous.
— La dernière tournée, c'est moi qui l'offre, monsieur le comte... Si! si! vous me peineriez, voyez-vous!... Vous me promettez de revenir ce soir?
— Mais oui! mais oui! Il reviendra. Je te le ramènerai.
Je récupère mon large feutre gris de conquistador et ma cravache. Pinguet vérifie devant une glace la raie irréprochable de sa toison châtain, frisée et bouclée, onctueuse de pommade et de brillantine, et coiffe sa vaste casquette de maquignon. Et nous démarrons, bras dessus, bras dessous, suivies par le regard attendri de Léa, debout entre les perles multicolores de sa porte.
— Je crois, — me confie mon cynique ami, — je crois qu'elle en tient pour ta bobine de joli garçon... 11 faudra la con-
tenter, cette femme : ça ne te coûtera pas cher...
Jusqu'à la nuit, nous avons arpenté les rues et couru les estaminets, en quête de l'introuvable Méchain. L'air frais du soir, que la marée montante imprégnait d'arômes salins, m'a remis d'aplomb. Mon ivresse, peu à peu dissipée, ne laisse plus dans mes veines qu'une chaleur bienfaisante, dans mon cerveau qu'une allégresse fluide, qu'un incroyable besoin de bouger, de bondir et d'agir.
Aussi bien l'ambiance, à défaut de l'alcool, suffirait à m'électriser. Calfeutré jusqu'à ce jour dans mon taudis, ou, lors de mes promenades solitaires, évitant la cohue, je n'avais pas eu encore le spectacle de la ville cosmopolite à l'heure où la brûle d'une flamme plus ardente sa fièvre spéciale.
A cette heure où s'allumaient les lampes à acétylène sous les vitres des réverbères vieillots, c'était dans la rue du Gommandant-Provost une mêlée touffue et grouillante d'êtres humains, représentants de tous les peuples et de toutes les races, habillés de costumes incroyablement
divers, jacassant dans toutes les langues et dans tous les dialectes, se coudoyant, se bousculant. Parnii le tohu-bohu des automobiles qui mugissaient de leurs trompes, des fouets qui claquaient comme des coups de fusil, des charrettes dont les jantes de fer scintillaient, retentissaient sur le pavé disjoint, des « halek! balek! » vociférés à pleine gorge par les chameliers marocains, un torrent d'hommes et de femmes ruisselait et bouillonnait en tous sens devant les échoppes, maigrement éclairées d'un lumignon fumeux, où se tenaient accroupis à la turque des brocanteurs juifs, devant les vitrines étincelantes et resplendissantes des épiceries et des bazars européens.
Une ardeur terrible et frémissante transfigurait, eût-on dit, ces déracinés qui étaient accourus de si loin pour s'abattre sur la terre neuve, comme des corbeaux sur le champ de bataille : ardeur de la curée un instant interrompue et qui demain reprendrait sous le soleil implacable et affolant. Dans les masques basanés et momifiés, les prunelles brillaient d'un éclat insoutenable; les bras n'esquissaient que des gestes brefs et saccadés de soldats
au combat; les voix âpres sonnaient comme devaient jadis, quand on se battait corps à corps avec la hache et l'épée, sonner les défis des héros.
Des officiers passaient, par groupes de trois ou quatre, maigres et bronzés, en uniformes extraordinaires de couleurs et de coupe, — tuniques réséda, bleu ciel, rouge sang, lilas, kaki, gilets cramoisis entre les pans dégrafés des dolmans, culottes de velours, bottes de cuir jaune et de cuir vermillon. — Leur entrain, à ceux-là, leur entrain endiablé et gamin, je savais quelle source l'alimentait : le goût atavique, national, du risque, des chevauchées hasardeuses, des beaux coups assénés ou reçus, la vieille furia francese qui, là-bas, dans les brousses du Bled-es-Siba, se donnait libre cours. Les rires vibrants, les rires francs et sains, qui jaillissaient de ces bouches! Je les enviais, ces lurons qui parlaient de leur tâche magnifique et propre avec tant de gaîté juvénile, qui échangeaient avec une insouciance si crâne des mots parfumés de poudre : « Marrakech... Demnat... Mogador... », des phrases nerveuses qui rappelaient aussitôt les exploits
des camarades morts et toute l'épopée entamée par leurs anciens, poursuivie par eux :
— J'étais au Tafoudeït... J'ai chargé avec mes spahis pour tâcher de reprendre aux Zaïan le corps de ce pauvre Battaille... Je n'ai rien trouvé que les cadavres de quatre Sénégalais qui s'étaient fait massacrer sur place plutôt que d'abandonner leur lieutenant.
— Le Résident rentre dans trois jours... Penses-tu qu'il aura obtenu du gouvernement l'autorisation de foncer vers Taza?
— Je l'espère bien... On va à Taza, Latour?
— On y va. Toi, avec tes Manteaux-Rouges; moi, avec mes Pieds-Noirs.
De-ci, de-là, au passage d'un sabreur, Pinguet ôtait sa casquette, lançait un : « Bonjour, mon capitaine ! » et me confiait :
— Celui-là commandait le convoi numéro 2, pendant la marche sur Fez. J'ai eu affaire à lui. Le cœur sur la main, mais pas commode. Un sacré lapin!
Nos pareils, les conquistadors civils, montraient des allures aussi tranchantes, mais les besognes moins nettes et moins nobles mettaient sur les visages moins de clarté. J'imagine
que je devais avoir, moi aussi, le regard avide et cruel et inquiet de bête féroce aux aguets que je surprenais dans ces faces tourmentées. Bien peu, comme Pinguetdont je jalousais l'encolure de taureau, respiraient la force paisible et la confiance en soi. Chez les autres, chez presque tous, on devinait, sous l'affectation d'assurance, l'attente anxieuse du lendemain. Merveilleux demain, libéral en appâts peut-être illusoires, prodigue d'espérances qui seront peutêtre déçues, offrant à souhait des perspectives de richesse, d'or et de ripaille! C'est, vers lui que se ruait, à son insu, le troupeau ondoyant et piétinant, vers lui que s'orientaient toutes les pensées, vers lui que se bandaient les muscles de ces aventuriers, français, anglais, allemands, grecs, espagnols, italiens, écume de la volute énorme qui sans cesse s'écrasait sur les plages de la terre promise; c'est lui qu'épiaient les « gros bonnets » qui accaparaient les terrains achetés pour quelques pesetas aux misérables indigènes, qui édifiaient les immeubles à cinq étages de la ville nouvelle, qui lançaient par les routes à peine ébauchées leurs convois de marchandises, — lui aussi qu'invoquaient les
gueux de mon espèce, essayant le possible et l'impossible pour emplir leur besace...
Je cueillais au vol des lambeaux de conversation :
— Trois francs le mètre... Dix francs le mètre...
— Et il les a eus à deux sous, après le bombardement...
— Tâche donc de persuader Ben-Ghéli.
— C'est un Juif!
— Rien à faire sans les Juifs, à moins d'avoir des capitaux.
— Ben-Ghéli est propriétaire des trois quarts de la banlieue.
— Ah! si on le tenait dans un coin!...
Les poings fermés se levaient comme pour assommer des adversaires invisibles, les mâchoires s'abaissaient comme pour mordre.
A travers cette tourbe grondante, des femmes allaient et venaient, la raquette de tennis à la main, pimpantes et sémillantes, des commerçants authentiques, *des colons véritables, en veston et la canne accrochée au bras, paisibles et sereins, comme si, au lieu de la rue Provost, le boulevard des Capucines eût prêté ses trot-
toirs d'asphalte à leur promenade de travailleurs regagnant le logis familial.
Les sans-le-sou, les Pinguet et les Ghadeuil, spadassins armés jusqu'aux crocs pour le guetapens et l'embuscade, et non pour le duel loyal, ne pouvaient que haïr bassement, ignoblement, l'évidente tranquillité de ces aristocrates. Je les détestais de toutes mes forces, cramponné au bras de mon ami et forgeant, au feu de mon imagination, mes rêves chimériques. Je les détestais parce que je pressentais obscurément qu'ils étaient, eux, les maîtres de ce magique demain qui, sans doute, échapperait à mes griffes éperdues...
Je suis las, effroyablement las. Cette course épuisante à la poursuite de l'insaisissable Méchain, les alcools que j'ai ingurgités, l'atmosphère de fièvre où j'ai vécu toute cette journée d'hier, m'ont rompu jusqu'aux os. Je ne me sens pas le cœur de sortir de ma tanière, de rôder à travers la ville par ce matin d'avril baigné d'une lumière si caressante et si vibrante, d'aller vers la plage que j'aperçois, de mon perchoir, rose et grise au bord de la mer azurée et scintillante.
Mieux vaut rester ici, entre ces quatre murs crépis à la chaux, et continuer de noircir les pages de mon journal. Où en étais-je?... Ah! que je suis las, las de tout, las de moi-même ! . . .
Cette soirée d'orgie dont j'ai entrepris la relation minutieuse et complète, il faut pourtant que je dise comment elle s'acheva puisque aussi bien elle est grosse d'actions qui m'engagent gravement, qui me conduisent, pieds et poings liés, vers un avenir encore mal défini. Allons, Chadeuil, lâche et faible Chadeuil, raconte-toi à toi-même comment tu as fait tes premiers pas dans le chemin boueux qui doit te mener vers la toison d'or. Raconte, conquistador, comment des truands et des ribaudes t'ont racolé pour la mêlée et le pillage...
Vers minuit, au Café-Glacier. Sa terrasse donne sur le Socco, la place du marché, — que délimitent les remparts de la ville arabe et les bâtisses du faubourg neuf, — l'aire vide et poussiéreuse 011 viennent aboutir les boulevards du camp et, une fois dépassées les deux poternes accolées de Bab-es-Souk, la rue du Commandant-Provost.
Les mêmes figurants s'y entassaient que j'avais dénombrés à la chute du jour, pêle-mêle avec des filles empanachées de plumes extravagantes et resplendissantes de bijoux arabes en filigrane
d'or, pêle-mêle avec des troupiers permissionnaires de la nuit, zouaves à profils sémites, légionnaires allemands en bordée, turcos ivres et braillant dans leur sabir extraordinaire, soldats coloniaux, spahis, convoyeurs kabyles à mines de bandits, — tout ce monde buvant, jacassant, hurlant, se démenant dans la nappe de clarté laiteuse et brutale qu'épandaient les globes électriques.
Sur la houle bigarrée des coiffures et des épaules qui ondulaient au rythme des airs écorchés par un violoniste valaque et un flûtiste andalou, et que rayait d'un éclair fugace le galon d'or d'un képi ou l'acier d'un sabre, une femme se dressait, chanteuse ou danseuse, efflanquée ou obèse, mais toujours décolletée jusqu'au nombril, sanglée dans l'inévitable robe-cuirasse à paillettes d'acier et de jais, gambadant selon d'immuables rites ou glapissant avec des intonations et des mimiques prévues. Les regards de tous les mâles se braquaient aussitôt sur la chair de sa poitrine et de ses bras qui reluisait d'onguents et de crèmes, et les yeux des Marocains en guenilles piétés sur quatre rangs au bord du trottoir
pétillaient sous les capuchons des burnous. Nous étions une demi-douzaine formant le cercle autour d'une table où rutilaient les verres à liqueur. Pinguet, saoul depuis longtemps, son encolure de bœuf comme avalée par son dos monstrueux d'hercule de foire, sa large face rubiconde au nez trop court plissée par un rire inextinguible de bon « poivrot », ses mains en battoirs posées à plat sur le velours à côtes de son vaste pantalon, Pinguet était le président de cette assemblée hétéroclite où je tenais moi-même, assis à la droite de mon compère, l'emploi du noble invité. A sa gauche, Léa, langoureuse et épanouie dans sa robe floue, — tulle gris perle sur taffetas gris taupe; — après Léa, Méchain, un « Moco » de Marseille, court et trapu, frétillant, brun comme une olive confite dans l'huile, l'air d'une fouine, rusé et peureux, effronté et humble, en habits râpés, frottant sans discontinuer ses paumes l'une contre l'autre, avec mille grimaces de son museau ridé et tanné. Après Méchain, Aline, une petite femme osseuse et desséchée, parée comme une châsse, le buste raidi, jouant avec les anneaux de son sautoir et me dévisagea'nt
de ses yeux inquiétants, de ses yeux durs et brillants comme deux tessons de porcelaine bleu de Prusse. Entre Aline et moi, la tiUette qui dansait l'autre soir à l'Alhambra et qui vient de m'apprendre son nom : « Lilette Desroses », d'une voix basse et un peu rauque, toujours prête, dirait-on, à s'entrecouper de sanglots. — Une fillette, vraiment, menue et frêle dans son manteau de soie noire à collet marin et qui m'attendrit infiniment, tant ses yeux puérils, d'un bleu pâle veiné d'émeraude, rayonnent de candeur et d'ingénuité!...
Douce Lilette au prénom enfantin et printanier, je la revois assise bien sagement sur le bord de sa chaise, feignant de prêter une attention polie aux propos que nous échangions, et si lointaine pourtant, si différente de nous, agnelle égarée parmi les chacals !
Nous devions ressembler, en effet, pendant que nous jetions les bases de notre union, à des chacals dépeçant une charogne.
— Il ne faut pas que ça traîne ! — avait prononcé, en guise d'exorde, Pinguet parfaitement lucide malgré son ivresse.
Ça n'avait pas traîné. Au bout de dix mi-
nutes, l'accord était conclu et le bar de Léa était devenu notre propriété. Aline, qui se réservait le comptoir et la gérance de l'établissement, versait deux mille francs et recevrait quatre dixièmes des bénéfices. Pinguet, inventeur et initiateur de la combinaison, toucherait pour sa part deux dixièmes. Le reste m'était attribué en échange de deux billets de mille, que je remis, sans plus attendre, à la sémillante Léa.
Elle glissa le précieux papier dans son réticule à mailles d'argent doré, en minaudant :
— Ce n'était pas pressé, monsieur de Chadeuil. Vous auriez pu me donner cela tout à l'heure, chez moi.
A quoi la sèche Aline s'empressa de répliquer, du bout de ses lèvres minces et sans se départir de sa raideur souveraine :
— Monsieur de Chadeuil ne pourra pas vous accompagner, madame. Il a bien voulu accepter de me reconduire jusqu'à ma villa, où nous avons à arrêter quelques dispositions de détail.
— C'est vrai, monsieur le comte? — cria la grosse commère, toute congestionnée.
Les yeux impérieux et durs me dictèrent la réponse que je balbutiai piteusement :
— Oui... J'ai promis... Vous m'excuserez... Pinguet cependant chuchotait à mon oreille :
— Il ne faut pas vexer Aline, tu sais, mon vieux. Mets-toi bien avec elle : cette satanée femelle-là, il vaut mieux être dans ses papiers... Elle a de la tête et de la galette... Si elle nous lâchait, nous serions fichus.
Sa bonne physionomie exprimait une déférence et une crainte sans mesure de bouledogue à qui le maître a montré le manche du fouet. Ne ressentais-je pas moi-même un malaise bizarre, à l'instant où je mentais pour complaire à ce tyran en jupons?
Méchain, courbé sur la table et lançant à chacun de nous des coups d'œil furtifs, murmurait avec son accent faussement puéril de méridional :
— Je vous propose, mesdames et messieurs, de boire à la prospérité du Snob-Bar, à sa patronne nouvelle, la belle et gracieuse Aline!
Nous choquâmes nos verres, à la stupéfaction des Marocains empilés devant la terrasse. Méchain profita du remue-ménage qui s'en-
suivit ])()ur insinuer sa chaise près de la mienne et entamer tout bas un éloge dithyrambique de mes associés.
— Mon cher monsieur de Chadeuil, vous avez fait une excellente affaire, croyez-moi. Pinguet est un brave garçon à qui je confierais sans hésiter ma fortune, si j'étais autre chose qu'un gueux. Madame Aline, qui veut bien m'honorer de son estime, vous la verrez à l'œuvre et vous l'apprécierez bien vite. C'est un cerveau admirable... Et un cœur! oui, un cœur!... Vous lui êtes infiniment S3^mpathique, permettez-moi de vous le dire...
Je tournai le dos au bavard, qui battit en retraite avec un ricanement discret, et, sans plus m'occuper de lui, ni de Léa qui me décochait des œillades désespérées, ni de Pinguet affalé et somnolent, ni de l'impénétrable Aline, je me mis en devoir de dérider Lilette.
— Vous vous ennuyez bien , mademoiselle?
— Oh non! — protesta-t-elle avec un sourire timide.
— Vous ne dansez pas, ce soir?
— Non : j'étais un peu fatiguée; monsieur
Siméonidès, le directeur de l'Alhambra, m'a donné la permission de la soirée.
— Vous connaissez tous ces gens-là?
— Je suis allée quelquefois au bar de madame Léa : j'y ai rencontré ces messieurs, vos amis.
— Oh!... mes amis!...
C'est vrai qu'ils devaient passer pour mes amis, ces louches individus avec qui j'étais attablé. Mais il m'était désagréable que Lilette nous classât, eux et moi, dans la même catégorie sociale.
— Je ne suis — expliquai-je rudement — que leur associé, ou plutôt leur commanditaire. Un comte de Ghadeuil peut frayer avec cette sorte de gens sans être pour cela leur pareil.
Je retrouvais, devant cette enfant, un reste de fierté, et je me demandais, je me demande pourquoi cette révolte insolite. Que m'importait l'opinion que se formait de ma personnalité la pauvre Lilette, une cabotine, après tout, une hétaïre pareille aux autres hétaïres de son « beuglant », une ribaude parmi les ribaudes occupées, au Maroc, à piller les pillards? Mais
non! je la devinais, je la voulais, je la savais tout autre que ses misérables sœurs...
Sans insister davantage, elle murmura :
— Vous êtes comte?... C'est beau d'être comte!
Son pitoyable sourire de petite fille découvrait ses quenottes de poupée, creusait dans ses joues trop poudrées deux fossettes émouvantes. Une commisération indicible me poignait à la voir si gracieuse et si fragile, à considérer l'ovale régulier de son visage gamin et pourtant fripé, le nez droit aux ailes un peu retroussées, la mousse légère et vaporeuse des cheveux blonds et surtout ses yeux immenses, ses yeux d'un bleu pâlissant d'où les larmes semblaient toujours prêtes à jaillir, ses yeux implorants de biche traquée.
Je pris ses menottes, dont je pressai les doigts exsangues.
— Voulez-vous, Lilette, voulez-vous de mon amitié? Et voulez-vous me donner votre amitié? Elle me fera du bien. Je me débats au milieu de soucis cuisants, de difficultés effroyables. Je suis seul et pas heureux...
Pourquoi me suis-je confié à cette inno-
cente et pourquoi lui ai-je crié mon épouvante de la solitude et de la mêlée? Besoin instinctif de m'appuyer, de me réchauffer à une affection, ressouvenir du giron maternel, qui jette, inconscient, l'homme vers la femme aux heures de détresse.
Lilette s'incline vers moi comme pour se blottir au creux de mon épaule et sa voix brisée prononce doucement :
— Vous êtes gentil.. . Moi non plus, je ne suis pas heureuse.
Tout bas, elle me raconte l'histoire banale et lamentable de son passé. Fille et petitefille d'ouvriers dauphinois, elle a pris, après les sommaires leçons de l'école laïque, le chemin de l'atelier. Elle avait dix-sept ans, lorsqu'un apprenti l'a séduite. Il l'a emmenée à Grenoble, puis à Lyon, puis à Paris, et puis l'a plantée là un beau matin.
— Et ensuite?
Ensuite? J'imagine aisément sous les réticences, sous les éclats de rire qui sonnent comme des sanglots, les phases classiques de la chute au ruisseau, les entreteneurs qui se sont succédé, plus ou moins généreux, plus ou moins
intéressés, de jeunes hommes avides et féroces, de vieux messieurs cossus et exigeants, toutes les misères, les ignominies et les fanges où elle a du marcher, faible créature condamnée à vivre de son corps... Son corps menu et frêle sous le manteau de taffetas!... Un cabotin marseillais lui a enseigné, à coups de botte et de cravache, les rudiments de son art et l'a exhibée sur les tréteaux des beuglants de province. Il est mort d'une embolie, et Lilette, délivrée et ne sachant que faire de sa liberté, est venue au Maroc, parle hasard d'un engagement signé chez le directeur d'une agence artistique. Il y a deux mois qu'elle est à Casablanca.
— Seule, Lilette?
Elle rougit jusqu'à la racine de ses cheveux ébouriffés, et murmure :
— Non.
Pourquoi cette réponse, attendue cependant, m'a-t-elle empli soudain d'une tristesse amère? Quoi! quoi! n'est-elle pas, celle-là, comme toutes les autres, xîomme Aline, comme Léa, une ribaude? Ne faut-il pas qu'elle pille, elle aussi, les vainqueurs enrichis par le pillage? Et puis, que m'importe!...
LE CONQUERAiNT 77
Je me renverse sur ma chaise et je compare en silence, les paupières closes, mon rêve de conquête et la réalité malpropre : parti pour jouer les Pizarre, me voici affilié à une association de plats gredins, commanditaire d'un café borgne, et buvant, en compagnie d'aigrefins et de prostituées, au succès de mon entreprise... EtLilette n'est, elle aussi, qu'une prostituée!... Les brutales prédictions de Mallande me reviennent à la mémoire... J'acquiers tout à coup la notion de leur infaillibilité, de ma veulerie incurable et de mon impuissance, et j'entrevois avec netteté le plongeon final. Un inexprimable découragement me creuse la poitrine et me voiite le dos. Courbé sur la table où scintillent les traînées de sirop, je rumine mon écœurement, mon dégoût, ma lassitude... Joli conquérant !
Brusquement, je me lève, je grommelle un bref : « Bonsoir », et je fonce à travers les Arabes qui s'écartent avec des grognements peureux. Je cours me' réfugier dans ma tanière, comme un loup blessé.
Que cette matinée de mai était fraîche et claire ! Je marchais allègre et comme grisé par la divine lumière du jour, je marchais dans les ruelles resserrées et tortueuses de la ville indigène, lisant les noms inscrits en lettres blanches sur des plaques bleues : rue Sidi-Fatah, rue de Marrakech, rue Djemââ-ech-Chleuh.
J'allais au hasard, trébuchant sur les galets arrondis du pavage, enchanté du radieux soleil qui poudrait d'or l'azur argenté du ciel, la chaux étincelante des maisons arabes, l'outremer des maisons juives. Les âniers marocains passaient au petit trot, jambes et bras nus, pourchassant avec des hurlements rauques
leurs bourriquets chargés de tonnelets. Des gamins costumés sommairement d'une serpillière gambadaient dans l'ombre violette des murs, qui faisait plus luisant le regard de leurs yeux fauves.
Je croisais des files muettes de femmes, spectres alourdis de voiles, de gandouras et de tuniques, et qui se dandinaient sur leurs pieds rougis au henné, des Juifs habillés de souquenilles noires, coiffés de calottes de drap noir d'où sortaient les spirales emmêlées et graisseuses de leur tignasse. Je levais ma canne et ils s'écartaient, obséquieux, penchant la tête sur l'épaule avec un sourire : le vieux geste de soumission... Combien faudra-t-il d'années de paix, de sécurité et d'indépendance pour restituer à ces âmes misérables la dignité humaine que des siècles d'oppression ont abolie en elles?... Les autres, — les représentants de la -race dominatrice, pasteurs drapés dans leurs burnous de laine grossière, et qui cheminaient à grandes foulées, à la façon des dromadaires, négociants immobiles, dans leurs djellabas de drap marron, devant leurs boutiques de bimbeloterie et de bric-à-brac,
soldats du tabor en tuniques écartâtes à longues jupes, marchands d'eau plies en deux sous leurs outres gonflées et ruisselantes, garçonnets dont le crâne rasé portait comme la houppe d'un bonnet la mèche unique du vrai croyant, — les autres, en me cédant le trottoir, me dévisageaient avec un coup d'oeil direct et assuré et qui semblait dire : « Tu m'as vaincu parce que tu es le plus fort et qu'Allah l'a permis : je m'incline devant ta puissance, mais je ne consens pas à m'humilier... » Diablement sympathiques, ces gaillards bronzés et maigres, aux yeux brillants, aux nez busqués en bec de vautour, à la démarche fière !
J'allais, heureux de l'air vif, du ciel miraculeusement pur où filaient des hirondelles et que découpaient en polygones extravagants de puzzle les fantaisistes zigzags des façades, des balcons et des loggias, souriant aux dignes vieillards accroupis au fond de leurs niches de rôtisseurs, humant avec délices les odeurs diverses de la cité arabe, le parfum de l'eau de rose comme le relent abominable du beurre rance. Je déambulais, parfaitement oublieux
de mes préoccupations, redevenu l'insouciant badaud des boulevards, lorsque j'aperçus, venant en sens contraire, sautillant et frétillant,
le sieur Méchain.
Le temps d'esquisser une volte-face, il fondait sur moi, les deux mains tendues :
— Té! bonjour, monsieur de Chadeuil î Et comment va cette petite santé? Pas mal, à ce que je vois. Tant mieux, tant mieux!... Moi aussi, ça va... Et autrement?
— Quoi, autrement?
— Les affaires?... Vous ne vous occupez pas beaucoup des affaires, hé?... Mais nous travaillons pour vous, monsieur de Chadeuil. On en a fait, de la besogne, cette semaine, et de la bonne, allez ! Aline et moi, nous avons installé le bar. C'est superbe, maintenant. Un comptoir de pitchpin, et garni de gobelets à cocktails, de coupes à Champagne et de chrysanthèmes stérilisés. Contre les murs, des guirlandes de lierre et de belles affiches ; au plafond, des drapeaux* en papier, des drapeaux de toutes les couleurs. Devant le comptoir, de grands tabourets, comme dans les bars américains. Derrière le comptoir, madame Aline
bien ondulée et couverte de bijoux. Ça reluit, ça étincelle, ça éclate. . . C'est magnifique, quoi ! Quand viendrez-vous faire le tour du propriétaire?
— Pieu... heu... un de ces soirs, peut-être...
— lié! dites, vous n'êtes guère pressé!
Il m'agaçait, l'animal! Je ripostai brutalement :
— Qu'est-ce que ça peut bien vous faire?
Ses joues olivâtres prirent une teinte terreuse; sous les paupières sans cesse battantes, ses yeux noirs de Sarrasin s'humectèrent; son dos rond, qui bombait le veston râpé, se voûta davantage.
— Monsieur le comte, — dit-il (et sa voix tremblait), — excusez-moi si je vous ai froissé.
J'eus pitié du petit Provençal qui se courbait et s'humiliait sous l'affront. Je lui tendis ma main, qu'il serra fortement de ses deux pattes poilues et grassouillettes.
— Vous me faites plaisir, monsieur le comte. Vous êtes un homme de cœur. On s'entendra, nous deux... Vous comprenez, je suis méridional : j'ai mes défauts de méridional; je me
mêle, des fois, de ce qui ne me regarde pas, avec les meilleures intentions. Mais ça ne plaît pas à tout le monde, bien entendu ! . . . C'est plus fort que moi : je veux rendre service, je veux bouger, m'agiter, même lorsque ça ne me rapporte rien du tout, pour le plaisir de ne pas rester en place. Et, des fois, on me renvoie à la niche, comme vous venez de le faire. Je sais bien que je ne l'ai pas volé. Mais ça m'afflige quand même... Que voulez-vous? je suis sensible, moi!
Rasséréné par ma poignée de main, il jacassait avec rondeur et bonhomie. Je le considérais, trottinant auprès de moi, gesticulant et grimaçant comme un singe et, comme un singe, multipliant dans toutes les directions des clins d'œil furtifs. Il ressemblait à un singe, positivement, à un singe apprivoisé qui aurait l'habitude des horions et qui, sans cesse, guetterait la mornifle à venir. Au passage de ce pantin bedonnant et trapu qui remuait en parlant ses bras trop courts et jetait de droite et de gauche ses jambes arquées, les indigènes se retournaient, surpris et railleurs. Il était fou, bien sur, ce Roumi trépidant et d'aspect si
comique!... Tous les Roumis, d'ailleurs, ne sont-ils pas plus ou moins fous?...
— Ecoutez, monsieur le comte, je vais être franc avec vous... Parce que, voyez-vous, je suis un brave garçon et j'aime bien qu'on ne s'abuse pas sur mon compte. Et puis, la dissimulation, c'est trop fort pour mon caractère de Moco exubérant. Et puis, vous m'inspirez une véritable sympathie... Oh! très respectueuse, croyez-le bien! Je n'oublie pas qui je suis et qui vous êtes.
— C'est bon, c'est bon! — hs-je aimablement, en lui tapant sur l'épaule.
— Allez, allez, monsieur le comte, lanoblesse, ça impressionne toujours les gueux de mon espèce. On a ça dans le sang, quoi! depuis le temps où nos aieux étaient les tenanciers des vôtres... J'ai donc pour vous du respect et aussi de la sympathie, si vous me le permettez. Et je ne voudrais pas vous être antipathique. Alors, je vais vous dire ce que je suis exactement, moi, Méchain. Un pauvre diable, voilà ce que je suis... Oui, un pauvre diable, pas méchant, pas très fort et qui tâche de gagner ici sa pauvre diablesse de vie. Et ça ne va pas
tout seul... Je ne vous ennuie pas avec mes confidences, hé?
— Mais non... Au contraire!...
— Ça me soulage, Aoyez-vous...
Nous étions parvenus à l'ancien Mellah, — le quartier autrefois réservé aux Juifs et d'où ils ne pouvaient sortir que de l'aube au coucher du soleil. — Là ils exerçaient jadis leurs sordides métiers de gagne-petit, humbles chacals qui taillaient sur la proie du lion arabe leur chétive part, vite enfermée en quelque tanière et chaque jour grossie, couvée avec une sollicitude inquiète. Là se ruaient les hordes hurlantes des massacreurs marocains, affamés de viol, de pillage et de meurtre, avaut que vînt s'embosser dans la rade le croiseur battant pavillon tricolore.
Les maisons, percées de fenêtres européennes, avaient gardé leur badigeon outremer, et le soleil, réverbéré par ces murailles bleues, imprégnait d'indigo flambant jusqu'à la pénombre des ruelles étranglées où nous trébuchions. Derrière les portes massives frettées de ferrailles et fermées de cadenas énormes, des voix pointues psalmodiaient des airs hébreux
mélancoliques et graves, et qui ressemblaient de façon curieuse à notre plain-chant.
Méchain poursuivait sa confession :
— Je suis ce qu'on peut appeler un raté primaire. Des bonshommes de mon acabit, l'instruction obligatoire et gratuite en confectionne par douzaines et par grosses. Vous connaissez l'antienne, hé? Le fils d'ouvrier qui a réussi au certificat d'études et que le papa vaniteux pousse jusqu'au brevet et qui étudie pour faire un instituteur, un monsieur. Les années d'Ecole normale, le stage d'adjoint. Et puis, on lâche la craie et la grammaire parce qu'on trouve le traitement trop maigre et indigne de la dose de connaissances que l'on croit posséder. Et alors on est un déclassé, un propre à rien, bouffi de suffisance et de sottise, renié par ceux de la terre qui ricanent en lorgnant vos mains blanches, repoussé par les bourgeois qui ont été sur les bancs du collège et ne vous y ont point coudoyé... On découvre qu'on en sait trop pour être un ouvrier, pas assez pour un bureaucrate, un ingénieur, un écrivassier enfin. Alors les uns s'engagent dans l'infanterie de marine,
les autres bricolent ici et puis ailleurs , comme moi, essayant tous les métiers sans jamais réussir. Il y en a qui finissent par ramasser des bouts de cigarette sur les trottoirs de Paris ou par vendre aux terrasses des cafés des cartes transparentes... Moi, j'ai été secrétaire d'un agent électoral qui, une fois la besogne finie, m'a mis à la porte; j'ai gratté du papier chez un chiffonnier d'Aix-en-Provence. . . Et qu'est-ce que je n'ai pas été!... Puis, je suis venu au Maroc...
Il s'épongea le front et cracha.
— Il y a six ans que je m'y décarcasse... Correspondant de journaux métropolitains, auxquels j'envoyais des articles et des photographies et que j'abandonnai pour tenir les écritures d'un brocanteur juif; pourvoyeur d'avoués plus ou moins diplômés, commissionnaire, courtier, intermédiaire dans toutes les combinaisons possibles, cicérone de touristes, qu'est-ce que je n'ai pas été, au Maroc aussi bien qu'en France?... Et voilà que j'ai quarante ans bien sonnés. Et mon porte-monnaie est toujours aussi plat... Mais maintenant que vous acceptez d'être notre associé...
Je le toisai, cet individu grotesque et falot qui me nommait « son associé ».
— Je ne crois pas — fis-je — que nous puissions nous allier jamais!
— Hé! tant pis, monsieur le comte!...
Tant pis pour vous, tant pis pour votre serviteur!... Isolés, nous sommes perdus, vous et moi, et les camarades. Que v^oulez-vous que nous ayons à tenter contre les gros seigneurs de finance qui traitent les affaires sérieuses? Il nous manque, à tous, le capital,. et, à chacun en particulier, quelque ressort indispensable. Coalisés, nous nous complétons les uns les autres. J'apporte mon astuce, mon flair, ma connaissance de tous les milieux et de tous les bipèdes qu'on y rencontre, européens et indigènes. Pinguet représente la force brute, l'énergie aveugle et entêtée et qui n'est pas rongée par le doute et par la peur... Vous seriez, vous, monsieur de Ghadeuil, notre porte-respect, notre président de conseil d'administration. Rien que votre nom et A^otre particule, ça vaut une devanture de banque avec des lettres d'or sur la glace. Et notre belle amie Aline figurerait, dans l'association, le cerveau... C'est
une tête, cette femme-là... une tête... et un cœur.
Il ajoutait, d'un ton confidentiel :
— Elle vous veut du bien, monsieur de Ghadeuil. Je vous conseille de ne pas la fuir, de vous rapprocher d'elle, au contraire... Je peux bien vous le dire, n'est-ce pas? Notre amie s'étonne et s'afflige de votre disparition... Songez un peu, hé? Huit jours que vous avez passés sans donner signe de vie, sans venir faire un tour dans notre bar... Croyez-moi, il faut être moins rare, monsieur le comte.
— Qu'a-t-elle besoin de moi? J'ai fourni mon appoint comme il était convenu. Que veutelle de plus? Elle n'attend pas, je suppose, que j'aille lui tenir compagnie... D'ailleurs, ces huit jours, je les ai employés à suer la fièvre, dans mon lit...
Je ne mentais pas. Une semaine durant, la lièvre m'avait brûlé et cloîtré dans mon taudis, la fièvre qui est le tribut inévitable payé à la terre africaine par ses enfants d'adoption.
— Je n'ai de comptes à rendre à personne. Je suis mon maître, monsieur Méchain.
— Hé! vous vous emballez, vous prenez
la mouche... Qui vous parle de rendre des comptes ou de siéger derrière le comptoir? Aline sait bien qui vous êtes et ce qu'elle vous doit... Mais enfin elle serait heureuse de vous voir, cette femme, de causer avec vous... Je vous répète que vous lui êtes très sympathique.
Je le toisai derechef :
— Monsieur Méchain, votre insistance est au moins singulière.
Il plia de nouveau son échine habituée aux coups de cravache, baissa le nez vers les galets du pavage et se mit à parler d'une voix sourde, étoufîée. Longuement, péniblement, avec des réticences, des ellipses et des sousentendus, il m'expliqua la nécessité où nous nous trouvions de rester unis, d'accepter l'autorité d'un chef, et comment ce chef ne pouvait être qu'Aline. Que celle-ci fût une drôlesse vieillissante, possible. Mais elle possédait le sens de l'intrigue, mais elle disposait de relations étendues et variées, mais elle avait, au fond de cachettes d'elle seule connues, les subsides qui nous faisaient défaut, mais elle était puissante, toute-puissante et quiconque n'était pas avec elle était contre elle.
A travers le verbiage ambigu et confus de mon interlocuteur, une figure énigmatique et redoutable se dessinait progressivement, la figure de cette Aline, impératrice et reine des truands, mercantis et autres indésirables, de nous tous enfin, souveraine au masque impénétrable et dont le pouvoir occulte était infini.
— Il ne faut pas la mécontenter, monsieur de Chadeuil.
Il frissonnait et je ressentais, à le considérer courbé et grelottant, un singulier malaise.
— Que me veut-elle, enfin?
Méchain leva ses deux ailerons et les laissa retomber contre ses flancs. « Il ne savait pas. Vraiment, il ne savait pas. Mais Aline avait exprimé le désir formel de me voir. Il fallait obéir, obéir tout de suite... » Et, tremblant d'une terreur abjecte, il marmottait :
— Ne refusez pas, monsieur le comte...
Allons, allons, so3^ez conciliant, que diable!
Nous atteignions la^Porte de la Marine. Dans l'ogive basse de la poterne, la rade s'encadrait, fumante de navires à l'ancre, grouillante de barcasses et de chalands qui s'entre-croisaient.
et la darse où les vedettes et les remorqueurs et les chaloupes entre-clioquaient leurs coques débordantes de fret et de passagers, et le terreplein du quai où serpentaient les files de portefaix ahanant sous leurs charges, et les docks où s'amoncelaient les ferrailles, les sacs, les ballots, éléments des fortunes qui se bâtissaient sur le sol vierge de l'Eldorado. Des seconds-maîtres réglaient, aux modulations stridentes de leurs sifflets, le va-et-vient d'une grue à vapeur qui soulevait une pièce de 75, grise et bleue; une équipe de matelots guidait vers la pointe du môle et les terrains vagues de la plage de Sidi-Béliout des compagnies de zouaves débarqués du courrier d'Algérie; des convoyeurs kabyles harnachaient de cuirs neufs les mulets du Poitou qu'un palan saisissait dans une barque et déposait, un par un, sur une litière de paille.
Hommes, bêtes et engins, tout s'engouffrait et se ruait de l'Océan vers la terre qu'il s'agissait de conquérir pour le plus grand profit de quelques élus. Pour le plus grand profit, par exemple, de ces deux jeunes gens qui surveillaient, les mains derrière le dos et le monocle
dans l'arccide sourcilière, le montage d'un camion automobile.
Ces élus, il fallait en être. Et si, pour avoir une place à la curée, je devais me prêter à de louches négoces, m'associer avec des gredins, avec des filles, avec un Mécliain, avec une Aline, eh bien, qu'importait!
Je saisis le bras de mon compagnon :
— Allons voir notre bar!
Aline est ma maîtresse. Elle l'est dans toute l'acception de ce vieux mot français qui marque la possession physique mais aussi l'emprise morale. Je suis son amant et je suis en même temps son esclave, sa chose. Non que ma chair soit asservie, mais parce que cette femme dominatrice-née, ainsi que m'en avait informé le clairvoyant et peureux Méchain, exerce sur ma veulerie et sur ma mollesse une irrésistible fascination. Sa froide résolution, sa volonté inflexible, que traduisent l'accent impérieux de ses courtes phrases et son regard d'acier bleui, ont imposé bien vite à mon caractère indécis. Elle commande, elle décrète :
j'obéis, sans discuter, sans songer même à soulever une objection quelconque.
Cette aptitude inconcevable à la soumission, comment l'expliquer? Par le fait, apparemment, que je sens la supériorité de cette créature. Par le fait que je reconnais en elle le chef, comme le reconnurent en Bonaparte (si j'ose cette comparaison sacrilège) les soudards intraitables et indisciplinés de l'armée d'Italie. Je ne puis admettre que je sois parvenu à ce degré de terreur abjecte qui ploie, devant Aline, le dos rond de Méchain. Et pourtant ce malaise qui me saisit en sa présence, ma hâte à exécuter ses commandements, ne sont-ils pas des indices de crainte secrète?
Elle a voulu que nous fussions amant et amante. Nous le fûmes le soir même de ce jour où Méchain vint me quérir dans les impasses du quartier Israélite. Dès l'aube du lendemain, j'installais mes bardes et ma trousse de toilette dans sa maison de la rue Djemàâech-Ghleuh.
C'est une bâtisse arabe qu'elle a européanisée en coiffant d'une verrière le patio central et en perçant des fenêtres dans les murailles.
J'occupe une chambre du rez-de-chaussée, une salle rectangulaire, large de trois mètres et longue de huit, qui donne, par une porte à deux vantaux de cèdre sculpté, sur le patio. Des nattes recouvrent le dallage; des tapis de Rabat violemment colorés cachent les parois de mon alvéole; des plateaux de cuivre, des fusils à pierre, des couteaux à lame courbe et à poignée d'argent niellé brillent sur le fond vermillon et cinabre des tapis. D'un côté, un lit de cuivre, sous le dais immaculé de sa moustiquaire; de l'autre, ma table à écrire, drapée d'une couverture indigène à rayures fauves et grenat; dans l'intervalle, des matelas habillés de soieries et de velours brodés, des coussins, des oreillers, tout l'appareil habituel des boudoirs masculins inventés, pour leurs siestes indéfinies et leurs rêvasseries somnolentes, par les Arabes, ces dilettantes du farniente.
Deux pièces de dimensions identiques, une salle à manger (style Henri II, telle que les élaborent les artistes du faubourg Saint-Antoine) et une cuisine, ouvrent sur le patio leurs portes, — en cèdre ouvragé, bien entendu.
Au premier, les appartements d'Aline : trois chambres disposées de semblable manière et réunies par une galerie de bois.
Sur les mosaïques du patio, des chaises longues de toile sont rangées en éventail, suivant un ordre immuable que la camériste Aïcha, une négresse hideuse et criarde et tintinnabulante de pendeloques, de breloques, de bracelets, de colliers, a déterminé une fois pour toutes et s'e^ntend à maintenir. L'une d'elles m'est affectée : j'y ai passé mon après-midi, grillant des cigarettes et des cigares.
Etendu à la renverse, je considérais les volutes bleuâtres et grises de ma fumée et, sur les vitres du toit, l'agonie flamboyante du jour. Les mille et une rumeurs du crépuscule marocain, d'une fraîcheur et d'une langueur si pénétrantes, venaient du dehors, assourdies et musicales, meubler le délicieux néant de ma pensée : sonnettes de marchands d'eau; claquements des babouches indigènes sur le silex bosselé des ruelles ; appels stridents des gamins se hélant d'une courette à l'autre ; querelles de femmes qui piaillaient sur leurs terrasses de pisé; complaintes glapies en chœur par des
chanteurs nomades sous les balcons grillagés de mon voisin le kaouadji* Abdallah; lamentation monotone et lugubre du mendiant aveugle accroupi dans ses guenilles à sa place coutumière, derrière l'église catholique; ronflements de castagnettes, notes grêles et sautillantes de guitares pincées dans une posada par des terrassiers espagnols; nasillements de phonographe dans l'échoppe du brocanteur Israélite qui reprend lui-même, interminablement, son gémissement d'une tristesse affreuse... Et enfin, lorsque la nuit eut noyé la ville de son ombre d'un violet vaporeux et fourmillante d'étoiles, le cri surhumain et poignant du muezzin qui tombait d'un minaret tout proche, indiciblement distinct et mélodieux, comme une voix surnaturelle qui serait descendue des hauteurs infinies du ciel.
La maussade Aïcha m'a fait savoir, dans son langage rauque et guttural, que ma lampe était allumée : j'ai gagné mon repaire et m'y suis enfermé pour ajouter à mon journal quelques feuillets.