‹ Le conquérant, journal d'un "indésirable" au MarocChapitre 20 sur 25 · Cafetier · texte numérisé non relu

Cafetier

J'attends, en barbouillant du papier, que vienne ma maîtresse. Elle fera son entrée tout à l'heure, jettera sur une des chaises longues son ombrelle et son chapeau, et tapera trois fois des mains. A ce signal connu, je la rejoindrai; elle offrira sa joue à mon baiser et nous commencerons de savourer les ratatouilles succulentes, grillades de mouton, couscouss, fruits confits, sucreries, que l'experte Aïcha nous présentera en grondant. Nous échangerons quelques vues sur la température, sur les nouvelles du bled, sur les décisions récentes des autorités.

Après le dessert, Aline, les deux coudes sur la table, me posera la question classique :

— Qu'avez-vous fabriqué aujourd'hui?

Bon gré mal gré, je lui rendrai des comptes

minutieux :

— Promené sur le môle. Rencontré mon ami Pinguet qui maqaignonne, prétend-il, une magnifique opération.

— Je suis au courant. Et après?

— Après? Visité le. camp sénégalais. Des demoiselles bambaras, de quatre ou cinq ans, exécutaient des danses fort plaisantes, ma foi !

— Après?

100 LE GONQUEUANï

— Après? Rentré à la maison. Recopié cette traduction de documents cadastraux que vous m'avez remise.

— Bien. Donnez-moi ces pièces.

De quoi ces paperasses, relatives à des ter^ rains sis quelque part dans la banlieue de Rabat, peuvent servir à ma maîtresse, je n'aurai garde de le lui demander. Elle est ma maîtresse, je suis son serviteur : le droit m'est dénié — et, d'ailleurs, l'envie me fait défaut! — de fourrer le nez dans ses affaires.

Vers neuf heures, nous irons ensemble écouter, à l'Alhambra ou dans tout autre beuglant, quelques chansonnettes grivoises, avaler, à la terrasse du Glacier ou de l'Industrie, des chopes de bière et des grogs, et nous regagnerons, vers minuit, notre palais. Ou bien Aline déclarera :

— Je vous rends votre liberté. Allez faire un tour ou restez dans votre chambre, comme il vous chantera. J'ai rendez-vous avec quelqu'un.

Qui est ce « quelqu'un »? Ça ne me regarde pas.

Elle rentrera très tard, en compagnie de ce mystérieux personnage, et souvent de quelques

autres individus, mâles et femelles. Un conciliabule se tiendra, dont je ne percevrai que les échos. Et puis, lorsque les gonds de fer rouillé de la porte auront grincé, annonçant l'exode des visiteurs, je verrai apparaître Aline, en galant déshabillé de crépon aubergine, fardée et poudrée comme pour le bal, une rose piquée, au-dessus de l'oreille, dans les coques noires de son chignon. Nous causerons quelques minutes, en humant des tasses de thé à la menthe préparé par l'infatigable Aïcha, et nous nous coucherons.

Ma partenaire est dépourvue de ce tempérament que les physiologistes ou les psychologues prêtent aux dames tant soit peu mures. Elle est dans l'intimité la plus intime ce qu'elle est dans la vie courante : une créature positive et qui jamais ne perd sa lucidité. Pourquoi, cela étant admis, m'a-t-elle élu? J'avoue n'avoir sur ce menu problème aucune sorte de clarté. Je ne puis dire, une fois terminées nos raisonnables et peu houleuses entrevues, qu'elle ait frissonné du grand frisson. Alors, quoi? Alors, pourquoi moi, plutôt que tel ou tel?

Et puis, qu'est-elle exactement? Après tout, je ne connais de cette femme que son prénom et quelques avatars secondaires qui me furent contés, un soir de beuverie, par cette bonne bête alcoolique de Pinguet. Elle a débarqué à Casablanca trois semaines après que les obus de la Gloire eurent ébréché les vieux remparts. Elle y a gagné de l'argent en « bricolant », — pour user de l'expression qu'employa mon compère. — Il paraît qu'elle fut, quelques mois durant, l'épouse -illégitime d'un officier supérieur, qui achalanda pour elle, au moment des adieux, une boutique de modes. Ce dont je ne puis douter, c'est qu'elle acquit en trafiquant de ses charmes une part rondelette de son actuel capital. Mais le reste, d'où lui vient le reste? Et qu'était, avant sa venue au Maroc, cette Aline?

Bah! ne nous cassons pas la tête...

Dix heures du soir.

La cérémonie classique a déroulé ses rites successifs. Aline a prononcé : « Vous êtes libre », puis a décampé. Me voici de nouveau dans ma cellule, griffonnant et réfléchissant.

Je médite sur les propos singuliers qu'a tenus Aline au moment du café. Appuyée sur l'accoudoir de ma chaise, elle feignait de jouer avec ses bagues et je devinais cependant que son regard insistant et aigu me scrutait et cherchait mon regard. Après cinq minutes de pénible silence, elle m'interrogea :

— Combien y a-t-il de jours que nous sommes ensemble, mon cher?

Je tressaillis, saisi par la soudaineté et l'étrangeté de son attaque. Elle continua :

— Quinze jours, je crois... N'est-ce pas, mon ami?

— Oui... peut-être... oui, quinze jours.

— C'est bien ce qu'il me semblait...

Le silence régna. Puis Aline reprit, tournant et retournant ses bagues :

— Vous ne paraissez guère vous soucier de votre avenir, Maxime.

Je voulus protester :

— Mais...

— Ne vous récriez pas. Vous êtes noble : les nobles n'ont aucun goût pour les choses de l'argent et ils n'y comprennent rien. Je trouve naturel votre dédain de ces réalités. Il faut bien

pourtant vous en inquiéter, de temps à autre, ou que vos amis s'en inquiètent pour vous. Je vous rendrai ce service très volontiers.

— Je suis confus, en vérité...

— Précisons d'abord votre actif. Dans votre portefeuille et dans vos poches?

— Très exactement, deux mille deux cent soixante-dix francs et des centimes.

— Le passif est représenté par une coupure de cinq cents que je vous prierai d'ajouter à votre apport primitif : les frais de première installation de notre bar ont excédé sensiblement nos prévisions. Donc, cinq cents à déduire de votre capital.

— Voici la coupure.

— Mettez ça sur la table. Passons maintenant à vos dépenses mensuelles, qui avant peu constitueront du passif. Vos menus débours quotidiens, café, tabac, Alhauibra, nous pouvons les estimer approximativement à trois cents francs par mois... A ce propos, je vous préviens que je juge tout à fait superflus les bouquets et les boîtes de bonbons que vous m'offrez sept fois la semaine.

— Mais, ma chère Aline...

— Chut! Je ne veux pas vous être à charge d'une façon quelconque. Votre budget est déjà si mince!... Je finis mon calcul. Cent francs de chambre, cent cinquante de pension, cinquante de frais divers : au total, un minimum de cinq cents francs par mois... A la fin du présent trimestre, vous n'aurez plus un sou.

— Les revenus du Snob-Bar...

— Le plus que le Snob-Bar puisse vous rapporter, c'est un billet de mille au bout de l'an. Notez que votre placement vous paiera du quarante pour cent : c'est coquet, mais insuffisant. Qu'en pensez-vous?

— Je suis de votre avis.

Puis je lançai, prenant à deux poings mon

courage

— Vous oubliez les dettes d'honneur que j'ai contractées envers vous...

Le visage blafard et plâtré d'Aline grimaça un sourire.

— Laissons cela. Vous ne me devez rien, que vos conseils et votre aide quand j'en aurai besoin. N'êtes-vous pas mon associé en même temps que mon ami?

Je baisai la main osseuse et glacée qui s'allongeait sur mon bras.

— Il vous manquera donc, pour vivre décemment, au moins quatre cents francs par mois. Gomment les gagnerez-vous?

— Je... je l'ignore... Je... je chercherai... Peut-être trouverai-je un emploi... dans une banque... chez un avoué...

— Comptable! vous! le comte de Chadeuil, comptable! Ce serait drôle!... C'est impossible, d'ailleurs : vous n'avez aucune aptitude pour le métier de mâcheur d'additions... Et puis, il n'y a pas que la matérielle : j'imagine que vous avez, comme tout le monde, rêvé de conquérir une fortune au Maroc. Ce n'est pas en traînant sur un rond de cuir que vous gagnerez des millions.

Ainsi la faillite de mes espérances qu'avait prophétisée Mallande, Aline me la montrait fatale, et dans des termes identiques ou peu s'en fallait. Je n'eus même pas le sursaut de révolte qui m'avait dressé contre mon camarade : j'étais, devant cette femme, comme un petit garçon déférant et soumis.

— Alors? — soufflai-je.

— Alors?... Soyez convaincu, mon cher, que vos alliés ne vous abandonneront pas. Moi la première, je suis résolue à vous prêter assistance. Je suis votre alliée, je le répète

De nouveau je baisai la main sèche et froide qui caressait ma joue rasée.

— Vous êtes infiniment bonne...

— Je vous aime, Maxime, plus encore que vous ne pouvez le croire... Comptez sur moi entièrement.

— Merci.

— Comptez sur moi... comme je compte sur vous... J'aurai, quelque jour, prochainement peut-être, besoin de vous.

— Je suis tout à votre disposition.

— Je suis insuffisamment secondée. Méchain, qui m'a quelques obligations, m'est absolument dévoué, mais c'est un individu taré et qui ne peut, dans le cas particulier, me servir de rien. Pinguet est une brute, un ivrogne, bon tout au plus pour les coups de force. Il me faut quelqu'un de sérieux, qui représente, qui n'ait jamais été compromis... J'ai songé à vous...

— Vous avez eu raison, Aline.

108 Ll' CONQUERANT

Sans discontinuer de meurtrir mes joues dv ses bagues, elle gémissait :

— La vie n'est pas toujours facile... On a bien du mal quelquefois... Si vous saviez!...

Une minute, elle m'apparaissait capable de s'émouvoir, humanisée par sa préoccupation secrète, moins énigmatique. moins effrayante, plus femme... Une minute, à peine... Je retrouvai aussitôt mon Aime, distante et raide. Sa voix redevenait âpre :

— Nous causerons demain ou après-demain. . . J'ai rendez-vous en ville... Vous êtes libre, mon ami...

Puis, soudain, tout en enfonçant des épingles dans son chapeau :

— J'ai rencontré, cette après-midi, au Café- . Glacier, une personne qui m'a demandé de vos nouvelles. Devinez qui?

— Mallande?

— Le capitaine de Maliande est en colonne chez les Zaër et son escadron ne ralliera Casablanca que dans un mois, pas plus tôt... Ce n'était pas lui. D'ailleurs, ce monsieur n'a jamais daigné m'adresser la parole... Cette personne était une dame...

— Une dame?

— Une dame blonde, mince...

— Je ne vois pas...

— Cherchez... Allons, je ne veux pas vous faire languir : cette dame dansait, il y a quelque temps, à l'Alhambra.

— Lilette! — m'écriai-je.

Aline eut un sourire léger et railleur.

— J'étais sûre que cette nouvelle vous réjouirait. Avouez que vous avez eu un béguin pour cette petite.

— Non! — dis-je résolument.

Et je regardai fixement Aline.

Elle eut l'intuition, peut-être, que j'accueillerais fort mal toute plaisanterie ou toute allusion et que l'esclave irait, s'il le fallait, jusqu'à la révolte ouverte.

— Ne prenez pas ces airs belliqueux : je n'attaque pas votre protégée. Nous nous sommes vues, elle m'a parlé devons, je vous le dis : un point, c'est tout... Elle est charmante, cette Lilette.

— Charmante, — ré-pétai-je en écho.

Tout en boutonnant ses gants, Aline murmurait, comme pour soi-même :

— Elle a dansé, trois semaines, à Rabat. Son

engagement fini, elle est revenue à Casablanca... Je l'inviterai à souper, un de ces soirs... J'inviterai aussi son protecteur.

— Qui est son protecteur? — questionnai-je, en simulant de mon mieux l'indifférence.

— Salomon Ben-Lahan, le fils du gros Iakoub Ben-Lahan.

--Ah!

— Très gentil, le jeune Salomon. Vous ferez une paire d'amis, j'en suis convaincue.

— Permettez-moi d'en douter, ma chère : je n'aime guère ces gens-là.

— Votre antipathie ne résistera pas à son amabilité... Allons, je vous quitte... A tout à l'heure!... Et rappelez-vous ce que je vous ai dit : j'aurai prochainement besoin de vous... Et nous vous mettrons enfin le pied à l'étrier... Vous serez millionnaire, un jour, monsieur de Chadeuil.

— Oh! oh!

— Millionnaire !

Et voilà! Je vais entrer en ligne, dégainer mon sabre de conquérant, me battre... Contre qui?... Contre quels moulins vais-je foncer, vi-

LE CONQUERANT m

sière basse et lance sous l'aisselle?... A quelle sorte de bataille me conduit-on? A quels actes, licites ou illicites, serai-je contraint de collaborer? Comment se marquera cette collaboration? Autant d'énigmes.

Je ne sais qu'une chose, c'est que l'occasion m'est offerte enfin d'aller de l'avant. L'occasion!... Chadeuil, mon vieux, chausse tes brodequins de mobilisation et coiffe ton heaume ! . . . En route pour les cavernes où gît la toison d'or, sous la garde de l'horrifique dragon !

— Lilette... Lilette... Lilette...

Je redis insatiablement ce nom puéril et fleuri. Douce Lilette, si blonde et si menue, si pitoyable!... Je vais revoir Lilette!... Tout disparaît, tout s'annihile devant la pensée de ce revoir prochain... Douce Lilette, pure agnelle parmi les loups carnassiers!

Une émotion joyeuse me soulève et m'agite. Il me semble que la lutte, elle présente, me sera plus facile et moins rude, que je combattrai avec un merveilleux e'ntrain... Douce Lilette!...

Il faut que je la revoie... demain... ce soir même... Ma canne, mon chapeau... Je vais bondir jusqu'à l'Alhambra, où, sans doute, elle

danse de nouveau... Mais non! je me heurterais à ce Ben-Lahan, assis devant un bock et témoignant par sa mimique, par ses minauderies, que Lilette lui appartient... Attendons jusqu'à demain.

Mais qu'est-il, ce Ben Lahan?... Pinguet me documentera.

— Lilette... Lilette...

Dans la vasque du patio, le jet d'eau égrène son interminable sanglot et je répète le nom enfantin :

— Lilette... Lilette...

La logeuse de Pinguet, une accorte Milanaise, rousse et mamelue, m'a inspecté, les deux poings sur les hanches, et, satisfaite probablement de l'examen, m'a révélé qu' « il signor Pingouet » était absent, qu'il devait se trouver, sauf erreur toujours possible avec un vaurien de cette envergure, chez un Espagnol nommé Tonio.

— Et où perche ce signor Tonio?

— Dans une cabane de bois, près du camp sénégalais.

En route pour la cabane du sieur Tonio !...

11 était deux heures de l'après-midi. Le soleil

éblouissant embrasait l'air, dorait les trombes

de terre pulvérisée et pourpre qui tourbillonnaient sur la place déserte du Socco, calcinait les façades blanches et bleues des maisons arabes et juives qui se haussaient au-dessus des remparts couleur de fer rouillé. Protégé {)ar mon casque de liège, à l'aise dans mon complet de coutil, je m'engageai bravement dans l'avenue qui monte, à travers des terrains vagues, grouillants de chameaux affalés, vers les baraques de l'état-major. Les pieds dans la poussière molle, le crâne dans le feu, je marchai, fermant à demi mes paupières endolories par la réverbération.

Le camp m'ouvrait ses boulevards rectilignes, jalonnés d'arbres qui, dans quelque vingt ans, avaient des chances d'épandre sur ce plateau un peu d'ombre bienfaisante, mais qui n'étaient, à l'heure actuelle, que de simples bâtons, protégés par des ronces. Passé la Poste aux armées, — une bâtisse enguirlandée fort joliment de lierre et de volubilis, — passé le Cercle militaire et son jardinet où des artistes avaient dessiné^ avec des plantes grasses et des géraniums poudreux, les grenades et les bombes et les croissants et les canons entre-croisés des

« armes » représentées au Maroc, ce n'étaient, à ma droite et à ma gauche, que longues baraques de planches à toits de tôle ondulée déplorablement scintillants, qu'alignements de tentes-marabouts coniques à champignons de cuir noir, de tentes-abris dressant à quelques centimètres du sol la pointe de leurs angles aigus, qu'échafaudages de balles de foin pressé, de traverses, de rails, d'obus, de caisses de cartouches, que parcs de fourragères et d'arabas disposées selon la règle, roue contre roue et timons parallèles.

Derrière les rangées de carapaces de tôle miroitante, les premières collines de la Chaouïa levaient leurs croupes bigarrées, — vertes de jeune blé, rouges de coquelicots, jaunes de soucis, glauques de palmiers nains, — se succédant jusqu'à l'horizon, pareilles les unes aux autres comme les lames d'une houle, sans une cime de chêne qui reposât la vue, engourdies et muettes sous la buée papillotante.

Sur l'avenue, pas d'autres civils que moi et quelques bonnes femmes, juives ou espagnoles, assises au revers des fossés entre leurs couffins d'oranges et d'arachides. Mais des sol-

dats, des multitudes de soldats, affaires, haletants, suants, courant en tous sens comme des fourmis, poussant des wagonnets sur la voie Decauville d'un tramway à traction animale qui possédait, ma foi ! une gare authentique et s'intitulait pompeusement : ce Chemin de fer de Casablanca à Ber-Réchid » ; des spahis menant à l'abreuvoir toute une file d'étalons bondissants comme des chèvres ; des convoyeurs kabyles harnachant des mulets placides et caparaçonnés de cicatrices, amarrant des ballots sur la bosse de chameaux qui exhalaient leur fureur en interminables gargouillements; des coloniaux, des « marsouins », tirant et poussant avec des jurons un tonneau d'arrosage; des artilleurs hissant un cercueil sur un fourgon; des troupiers du génie conduisant au chantier des sections de coolies marocains... Et tout ce monde étique, basané, l'œil cave, et gai cependant de cette gaîté pétillante qui est la caractéristique de nos guerriers, indigènes aussi bien que français.

Un quart d'heure de marche, et je pénétrais dans la Ville- en-Bois. C'est, à l'extrémité méridionale du camp, au point où s'échappent vers

le bled les pistes de Marrakech et de Mazagan, une agglomération hétéroclite et désordonnée de cabanes de planches, un indescriptible fouillis de huttes et de masures, quelque chose comme un bivouac de zoniers sur les glacis des fortifications parisiennes. En bordure du chemin qui longe le quartier des zouaves et, de là, file vers les casernes du tabor espagnol et vers la plage ouest, des cahutes se succèdent, minables et branlantes et toutes portant, sur des panneaux grossièrement barbouillés, sur des pancartes d'étoffe, l'inévitable inscription : Bar... Débit... Estaminet... Café... Café du S"" zouaves... Au rendez-vous des coloniaux... Au beau î^aisin d'Afrique... Bai' de la Légion étrangère... Autant là qu'autre part!... Neuf sur dix de ces guinguettes adjoignent, naturellement, à leur commerce d'alcool frelaté un (( salon de coiffure », — autre corde à l'arc des immigrés...

C'était vraiment la métropole des mercantis. Ils y pullulaient, debout au seuil de leurs assommoirs, grillant des cigarettes et jacassant dans leurs dialectes méditerranéens. Des nuées de marmots, dépenaillés et crasseux

comme savent l'être seuls les rejetons des races prétendues latines, s'ébattaient et piaillaient dans l'eau fangeuse d'un ruisselet et dans les potagers arides que délimitaient des haies d'aloès. Des commères dépoitraillées jasaient entre voisines, en espagnol, en italien, en piémontais, en sabir franco-algérien, en langue française agrémentée de locutions et d'accents cosmopolites.

On s'égorge, le soir, à tous les carrefours de la Yille-en-Bois. Les soudards qui ont absorbé trop de poison dans les tavernes des indésirables jouent de la baïonnette et du mousqueton. Les indésirables répondent à coups de navaja et de revolver. Et la police, figurée par deux douzaines de gendarmes et quelques tirailleurs oranais transformés en agents, les patrouilles dépêchées par la Place, ramassent à foison les blessés et les morts. Des vendettas s'épanouissent dans ce maquis. Des intrigues d'amour, dont les héroïnes sont des blanchisseuses algéroises et des Juives filles d'auberge, s'y dénouent par des rixes, des pillages et quelquefois par ces « néfras » qui mettent aux prises, en batailles rangées, des escouades en-

tières deturcos, de spahis ou de tringlots armés pour la bonne cause et mus par le redoutable esprit de corps.

Mais dans l'après-midi la cité des truands revêt un aspect débonnaire de hameau « banlieusard ». On se promène en manches de chemise, on fait de bourgeoises parties de boules et de bouchon, on écoute, en taillant dans le sureau des sifflets pour les bambini, le phonographe qui nasille les Addio, Napoli! et les Santa Lucia; on va contempler le spectacle toujours divertissant des mamans sénégalaises, — noires gaillardes aux rires homériques, qui palabrent, accroupies en rond sur la terre battue de leur « village », à l'ombre des figuiers, — celui des tirailleurs bambaras et ouolofs qui tressent des toitures de paille pour leurs gourbis tronconiques. Et l'on jouit, en bons fils des lazzaroni et des nervis, en bons petits-fîls des Maures, on jouit de la magnifique chaleur et du soleil généreux.

Dans l'arrière-salle d'une posada, bien close par crainte des mouches, Pinguet trônait, hilare et rubicond, encadré par l'indispensable Méchain et par le sieur Tonio, un Basque espa-

gnol, rongé de tuberculose et guère plus haut que ma botte. En face de lui, un a joyeux » à mine patibulaire et blême d'apache, à demi couché sur la table, pérorait avec l'intonation traînante et canaille appropriée à sa ressemblance. Des exclamations de surprise accueillirent mon entrée. Pinguet émit, en m'étreignant de sa poigne formidable, des mugissements inarticulés. Méchain se tortilla et glapit de respectueux et suraigus : « Bonjour, monsieur le comte » ; l'apache en uniforme porta la main à son képi avachi et évasé qui avait forme de casquette à trois ponts, et Tonio se cassa positivement en deux pour exécuter une révérence de traître de mélodrame.

— La porte! ferme la porte! — beugla Pinguet.

Des milliers, des myriades de mouches, éveillées par la clarté reparue, bourdonnaient et bruissaient, s'ébattaient sur la table rustique où serpentaient des traînées de bière et de vin, environnaient de leurs essaims le crâne chauve de Méchain criblaient de zébrures fourmillantes le comptoir de zinc visqueux, les étagères où des bouteilles vides alternaient avec des paquets

de tabac, les chromos et les réclames clouées aux cloisons, les planches disjointes du plafond : Tonio se rua, tira violemment Tais vermoulu, et, dans l'ombre rétablie, le vol des redoutables diptères cessa de vibrer.

— Une canette, moussu?

Assis à la droite de mon compère, j'avalai une gorgée de liquide nauséabond et fadasse.

— Et autrement, — demanda le Moco, — et autrement, monsieur de Chadeuil, quel bon vent vous amène?

— Oui! — ajouta rudement mon voisin, — d'abord, qui est-ce qui t'a dit que nous étions ici?

Ses yeux troubles et glauques, presque imperceptibles sous les plis de la chair boursouflée et rouge, me scrutaient; le regard sournois et fuyant du Provençal glissait obliquement, entre les paupières dénudées, dans ma direction; Tonio, le gringalet trépidant et^ jusqu'aux pommettes, violet de barbe mal rasée, épiait ma réponse, incliné sur moi et toussotant.

— Talogeuse... Je voulais te demander quelques renseignements sur les Ben-Lahan.

— Ah!... bien!... Parfait... parfait...

— Hé! soyez donc le bienvenu.

Je les dérangeais, évidemment. Leurs mines embarrassées, leurs clins d'oeil furtifs, le silence qui succéda, tout m'indiquait surabondamment que mon irruption dans l'arrière-salle du Bon Cidre des Provinces basques leur semblait plus qu'intempestive.

J'étais las, à la fin, de ces palabres d'où l'on me tenait soigneusement éloigné, de ces mystères, de ces cachotteries.

— Il paraît — déclarai-je d'un ton rogue — que je suis de trop : je me retire.

Méchain, désolé, gémit :

— Hé! vous voilà fâché contre nous, monsieur le comte...

La toux du rachitique se fit déchirante. Le joyeux assura sur sa tignasse pommadée son répugnant couvre-chet" et se leva, comme prêt au départ. Et Pinguet bredouilla :

— Allons, allons, ma vieille branche... Ne nous excitons pas... On ne se méfie pas de toi, tu penses!

— Si ! — criai-je en frappant la table du poing. Dans le mufle du bouledogue, le nez aplati

et comique devint cramoisi.

— Ne crois pas ça... Rassieds-toi, rasseyezvous tous. Et on va siffler d'autres canettes... IN'est-ce pas, ma vieille?... Je t'expliquerai tout à l'heure... Apporte ta saleté, hidalgo : c'est moi qui régale. Et on va régler cette histoire en cinq secs... Mon ami Chadeuil est discret.

Chacun réintégra sa place et empoigna son gobelet. La gêne qui avait suivi cet esclandre achevait de s'évaporer quand Tonio, toujours aux aguets, revint annoncer qu'un gendarme rôdait autour de la bicoque.

— Z'ai vou son casque...

Une seconde plus tard, le joyeux et Méchain s'étaient éclipsés, comme par miracle, plus légers et plus véloces que des ombres. Et lorsque le représentant de l'autorité, ayant poussé l'huis, apparut dans une auréole de mouches, il ne trouva plus que Tonio, confondu en salamalecs et en génuflexions, Pinguet majestueux et moi. Il nous considéra, un instant, m'adressa un salut réglementaire et tourna les talons.

— Bon voyage! — marmonna Pinguet. — Ça l'a sidéré, de butter sur un de la haute. 11 n'a pas pipé, hein?... Mince d'insolence, s'il

n'y avait eu ici que ton serviteur et le gars Tonio!

— Où sont les autres?

— Ils se tirent des pieds, et comment!... Mécliain, quand on parle de Pandore, ça lui flanque la déroute... Le biffm, lui, avait ses raisons.

— Lesquelles?

— Hum... hum... Quoi! on peut bien te mettre au courant. C'est un brave garçon qui en a par-dessus la tête de la corvée militaire; il y a quinze jours qu'il tire sa bordée.

— Mais c'est un déserteur!

— Hé! oui, un déserteur! Et après?... C'est pas son droit, à cet homme? Ne t'effare pas, ma vieille... Je vas te dire...

Avec des rires gras, il a soulevé une partie du voile. Ai-je bien compris? S'agissait-il vraiment de favoriser la fuite d'un soldat indigne, de lui fournir, moyennant finance, une défroque civile, de lui ménager une cachette d'où il pourrait, par quelque nuit sans lune, gagner le port, puis une barcasse marocaine, puis le steamer étranger prêt à l'appareillage clandestin?... Oui, c'est bien cela qu'a chuchoté Pin-

guet, SOUS promesse de ne rien divulguer de ses confidences, pas même à ma maîtresse. Et parce que, devant l'exposé de l'entreprise criminelle, je ne me suis pas dressé, bouillant d'indignation, parce que je n'ai pas menacé Pinguet de dénoncer au consulat de France l'abominable complot, parce que je n'ai pas craché au visage du Judas inconscient, parce que je n'ai pas cinglé de ma badine cet immonde Tonio qui ricanait en exhibant ses gencives exsangues et sa denture pourrie, l'étendue de ma déchéance, la profondeur de l'abîme où je roule fatalement, me sont révélées. Puisque l'ignominie des indésirables ne m'a pas révolté, je suis bien des leurs, je suis moi-même, irrévocablement, un indésirable.

Je n'ai pas bronché, je n'ai pas interrompu d'un mot, d'un geste, les confidences de l'ivrogne. Il a pu se figurer, il se figure certainement que mon approbation ou tout au moins mon indulgence est acquise aux menées de sa bande; il a estimé qu'on avait eu grand tort de m'imputer des scrupules bourgeois.

Enhardi par mon mutisme, il détaillait avec complaisance et fierté les manœuvres de ses

acolytes et l'emploi que chacun s'était attribué dans la triste comédie.

Lui et Méchain s'abouchaient dans les guinguettes avec des militaires ivres, « joyeux » de l'infanterie légère d'Afrique ou légionnaires, cerveaux brûlés qu'affolait l'alcool, mauvaises têtes que les rigueurs de la discipline exaspéraient, souteneurs que hantait la nostalgie des bals de barrière, demi-fous que tracassaient la manie ambulatoire et l'appétit de l'cc ailleurs ». Ils compatissaient à leurs maux, offraient une tournée de « dur », choisissaient dans le troupeau geignant le scélérat ou le nigaud qu'ils endoctrinaient, cajolaient, et finissaient par convaincre. Le Bon Cidre des Provinces basques donnait asile au néophyte, que Tonio travestissait en civil grâce à la collection variée de casquettes, de vestons et de culottes dissimulée dans ses malles.

Toute la confrérie des aisrrefîns et des fainéants de Casablanca, mercantis, ouvriers soidisant sans travail-, amants gagés de filles publiques, recruteurs pour maisons closes, toute la clique des gens sans aveu s'adonnait à la pratique de ce négoce, s'il fallait en croire Pinguet.

— Ça rapporte gros, mon vieux. Les types casquent ferme, bien entendu!... Etpuis, qu'estce qu'on risque? Le conseil de guerre? Penh! Les militaires ont d'autres chats à fouetter. Il faut organiser les colonnes, ravitailler les postes, construire les baraques, courir après des tribus dissidentes... D'ailleurs, un commissaire-rapporteur, ça n'a pas les capacités d'un juge d'instruction; ça hésite, ça craint les histoires avec les consulats des puissances, qui réclament leurs nationaux, avec le consulat de France, qui est enchanté de faire des niches aux porteurs de galons... Les types, une fois à bord du caboteur, gagnent un port de la zone espagnole, ou bien Tanger ou bien Algésiras. Et on n'a plus jamais de leurs nouvelles... Ça n'est pas une grosse perte pour leur compagnie : tu supposes bien que ce ne sont pas les meilleurs qui lâchent la gamelle... Hein? quoi? Qu'est-ce que tu dis?

— Rien.

Rien, en effet.

Nous avons quitté la posada, Pinguetet moi, à la nuit tombante. Nous avons cheminé côte

à côte sur la route qui, entre des parcs et des jardins clos de murailles moussues et de haies d'églantiers, descend de la zone militaire vers le Socco.

La brume accourue du large nous enveloppait de son ouate humide et glaciale. Des Marocains juchés sur leurs ânes et remorquant leurs dromadaires passaient comme des spectres dans le brouillard, marmottant des complaintes larmoyantes et désespérées. Les rumeurs familières des soirs de France s'élevaient de la terre d'exil. La cloche d'une église sonnait à petits coups étouffés l'angelus. Les chiens jappaient dans leurs niches. Le marteau dun forgeron tintait sur l'enclume. Une femme rassemblait sa marmaille, à grands cris éperdus et traînants. Derrière les persiennes d'une villa qui laissaient filtrer entre leurs lames des lueurs de lampe, un pianiste inexpérimenté, une fillette, sans doute, jouait lentement, avec des arrêts, les premières mesures du quadrille des Lanciers.

Mon âme d'enfant ressuscita en moi, mon âme étourdie et naïve. Je retrouvai, pour savourer la douceur et la mélancolie de l'heure, mon insouciance, ma sérénité de gamin inno-

cent. Le temps et l'espace s'abolirent et je ne fus plus qu'un garçonnet écoutant, au hameau de Saintonge, les pas de la nuit qui approche.

Et quand s'évanouit l'illusion fugitive, quand je me revis marchant à côté de Pinguet dans les ornières de l'avenue, quand revinrent s'imposer à ma mémoire toutes les malpropretés et toutes les infamies du présent, une horreur indicible me saisit, une honte cuisante, une amertume afîreuse, et je fus tenté de détaler à toutes jambes, dem'enfuir... M'enfuir, m'évader d'entre ces gredins, d'entre ces courtisanes!... Partir! partir!...

Alors, dans les ténèbres accrues, le rire épais de mon compagnon retentit :

— Ha! ha! ha!... Dis donc, ma vieille, nous avons oublié, avec tout ça, de causer un peu des Ben-Lahan!... Hein?

— Oui...

— V^iens donc manger avec moi le fricot de ma logeuse et je te refilerai les fins tuyaux... Ah! mon gaillard, tu veux manigancer des affaires avec les Ben-Lahan ! . . . Ah ! mon gaillard ! . . .

Son poing monstrueux martelait mon épaule, son rire énorme de colosse bien portant em-

plissait mes oreilles. J'oubliai ma défaillance passagère et mes écœurements ridicules et mes ridicules velléités de fuite... Voilà un homme qui ne s'encombre pas de préjugés désuets et de morales vieillottes et qui fonce tout droit devant lui comme un buffle. Il a raison, sacrebleu! mille fois raison! Le Maroc n'est pas la France et Casablanca n'est pas Landerneau. Ce qui pouvait au comte de Chadeuil sembler coupable et déshonorant, Chadeuil le conquistador serait bien sot de le tenir pour autre chose que peccadilles. Si les grandes rengaines de justice, de bonté, de vertu, devaient être ici, comme sur les bords fleuris de la Seine, invoquées à tout bout de champ, ne conviendrait-il pas d'abord, pour mettre en harmonie avec nos principes nos actes, que nous, les envahisseurs, qui n'avons à notre service que le droit de notre force, pliions bagage et rétrocédions le sol aux Marocains, ses légitimes propriétaires? Cortez, Pizarre et leurs suivants ne s empêtraient pas de tant de réflexions et de tant d'examens de conscience. Ils avançaient, leurs regards rivés sur ce but unique : conquérir de l'or ! Tous les moyens leur étaient bons, ceux

que les lois de l'Ancien Monde déclaraient licites comme ceux qu'elles réprouvaient. Per fas et nef as! Ils n'étaient pas de petits saints, les gentilshommes castillans qui couchaient sur des lits de braise les princes des Indes occidentales. Les mineurs du Klondyke non plus ne sont pas des saints, qui recourent si promptement au revolver et au machete, ni les Yankees du Far-West, ni les gauchos des pampas brésiliennes.

Quand dépouillerai-je donc le vieil homme? Quand rejetterai-je le manteau de grotesque pudeur dont mon hérédité et mon éducation persistent à vouloir m'affubler? Quand renoncerai-je à geindre parce que des flibustiers auront, sous mes yeux, exhibé leurs coutelas?... Pharisien que rebute et qu'épouvante l'attentat contre le pacte social, mais qui se résignerait aux pires compromissions, aux pires traîtrises, du moment que nul article du Code n'en prévoit le châtiment, — qui transigerait volontiers avec sa conscience, mais jusqu'à la limite seulement au delà de laquelle pourrait surgir le bicorne du gendarme! — Parce que des Frères de la Côte se sont glorifiés tout haut

(le leurs exploits, tu blêmis, tu rougis et tu pleures ta pure enfance. Souviens-toi donc de cette créature désarmée chez qui, un soir de novembre... Pharisien! pharisien!...

— Allons manger le fricot de ta logeuse, brave Pinguet. Ensuite, nous irons à l'Alhambra, où certaine danseuse doit avoir repris du service. Et soyons gais, mon compère!

Et comme un loqueteux arabe, échappé du Socco tout flambant de lanternes et de quinquets à acétylène, ne s'écartait pas assez prestement de mon chemin, je l'empoignai par la gorge et l'envoyai rouler sur un tas de cailloux... Ah mais! ah mais!...

A l'Alhambra... Pinguet gratifie d'une bourrade fraternelle chacun des trois contrôleurs improvisés qui furent, voilà quelques mois, m'explique-t-il, ses compagnons de chantier et qui portent de si cocasse manière l'habit noir. Et nous entrons, tout de suite engloutis et ballottés par la cohue qui piétine, tournoie, tourbillonne dans les couloirs du promenoir, entre les travées du parterre, entre les guéridons et les chaises du. foyer, et qui déferle et qui reflue avec des rumeurs croissantes et décroissantes de mer en furie. Nous nous laissons porter, un moment, par le flot des militaires en uniforme kaki, des civils coiffés de l'inévitable feutre

« matador » et des femmes galantes : — le public accoutumé des soirées du vendredi.

Par-dessus les képis et les chapeaux, j'aperçois un pan de la scène, une perruque blonde, une colichemarde à fourreau de cuir, un tablier de dentelle. Quand s'apaise le brouhaha, je cueille au vol quelques raclements de contrebasse, quelques flonflons de trombone, et des piaillements aigres de choristes. Dieu me pardonne! on joue la Mascotte : ce coquin de Siméonidès, directeur et propriétaire de l'Alhambra, ce Grec qui pratique ouvertement la traite des blanches, a transformé ses danseuses et ses pitres en comédiens et se lance dans l'opérette. Et il fait recette! Incroyable!

Pinguet, massif et cramoisi, la casquette sur l'oreille, avance à travers la houle comme un vaisseau de haut bord. Je lui emboîte le pas, garanti des remous par ses épaules de lutteur. Nous voici au port : un coin de table inoccupé, deux escabeaux dont nous nous emparons.

Une demoiselle juive, connue de mon camarade et qui répond au prénom biblique d'Esther, vient solliciter une invitation à boire en notre noble compagnie. Elle parle un français

baroque, mais suffisamment intelligible, est nippée à la française, mais a gardé, bien entendu, sur sa tignasse huileuse, le mouchoir de soie bigarrée.

— Fiche-nous la paix, hein? — vocifère le peu amène Pinguet, qui frappe dans ses pattes poilues et grasses de boucher pour appeler un garçon.

Esther s'incline, avec une résignation moutonnière, et disparaît.

— Tu as vu le produit? grogne mon ami. Tu connaissais?

— Non.

— Tu ne connais rien. Je te mènerai dans les boîtes du Mellah : on fera la bombe... Deux menthes à l'eau, garçon. Et trottez sec!

Je me suis accoudé à la balustrade qui sépare le foyer du promenoir, et je somnole, engourdi par une béatitude exquise. Cette sensation de demi-sommeil, de tiède langueur, j'en suis redevable à certain asti spumante que l'appétissante Tina, la logeuse de Pinguet, a déniché pour nous dans un coin secret de sa cave... Le bel animal que cette Tina! Heureux Pinguet, qui a su se concilier les faveurs de la

femme et l'amitié du mari, le signor Spinetta, un Piémontais rouquin et grêlé par la variole. Et quel repas succulent et plantureux, au fond de la buvette où des compatriotes du maigre et roux Spinetta fredonnaient les complaintes de leur pays natal!

L'asti aidant, je goûte l'heure qui passe, avec la philosophie indulgente et placide d'un très vieux mandarin gavé d'opium. Je retrouve l'insouciance incomparable de mes vingt ans. Je m'intéresse, comme jadis sous le péristyle des Folies-Bergère, au maquillage savant desdemi-mondaines qui me frôlent, les paupières frangées de koheul, les lèvres saignantes de « raisin » et entr'ouvertes sur les dents émaillées. Je m'amuse d'un galon d'or qui scintille sur le drap satiné et pourpre d'une manche. La gesticulation forcenée des conquistadors, qui m'inquiétait, il y a peu de jours, parce qu'elle éveillait en moi l'idée de la lutte proche, je l'interprète aujourd'hui comme un effet naturel et normal de l'atmosphère empuantie et suffocante, des bousculades, des libations, de r « ambiance ». Ces pauvres diables ont trop bu, et de détestable vinasse : quoi d'étonnant.

après cela, si leurs regards sont troubles, si la sueur coule sur leurs joues mal rasées, si leurs voix montent, rudes et rauques, vers le toit ruisselant de buée?

Il fait une chaleur atroce. Un brouillard opaque, fumée de cigarettes et poussière, roule ses volutes rougeâtres autour des globes électriques, voile de nuées les barbouillages grossiers des murailles. Des verres s'entre-choquent, des cannes s'abattent sur les tables, des buveurs braillent. Etje ne distingue rien, que la rumeur incessante de la foule, que le piétinement ininterrompu et sourd du troupeau qui défile, empilé entre les barrières de planches.

Une moukhère tout de blanc vêtue penche vers moi, entre les plis du haïk neigeux, son minois basané où flambent des yeux fauves de chèvre, immenses, et marmotte des mots qui se perdent dans l'infernal tintamarre. Pinguet la congédie, d'un signe, et la dame voilée s'éloigne, digne et majestueuse et mystérieuse, sous les cotonnades retombantes, comme une princesse des Mille et une Nuits... Toute la magie de l'Orient était dans la traînée de cinabre qui divisait son menton pointu, dans les

bijoux barbares qui luisaient à ses doigts, à ses poignets, à sa ceinture.

— Qui est-ce?

— Rien... Tamou... Nous irons chez elle, un soir... Viens faire un tour à la roulette.

Le théâtre-beuglant se double d'un tripot : admirable ! Yoilà qui apparente de façon décisive Casablanca aux villes-champignons des Eldorados américains. Je soulève une tenture et nous pénétrons dans le sanctuaire. Le même brouillard, aussi dense et aussi malodorant, remplit de ses vapeurs rougeoyantes la salle étroite où sont entassés les fidèles; mais ici le silence règne, un silence imposant que rompent seuls la psalmodie monotone de Siméonidès : « Faites vos jeux... Les jeux sont faits?... Rien ne va plous... Le houit!... » et les chuchotements des croupiers, le tintement cristallin des pièces d'or dans les sébiles de cuivre et le choc des râteaux d'ébène sur le feutre vert des tapis.

Ils sont dans cet antre une centaine qui suivent les dandinements de la boule de caoutchouc et attendent l'arrêt du dieu Hasard avec ces mines renfrognées, ces clins d'yeux fébriles

et cette affectation d'indifférence dont je me gaussais autrefois à Monte-Carlo et à Biarritz. Quelques officiers, quelques filles, quelques « gros bonnets » et une majorité de gueux, — genre Pinguet ou genre Méchain, — qui risquent des écus, des louis, voire des coupures acquises à Dieu sait quelle foire d'empoigne! Les ampoules du lustre baignent de clartés blafardes les traits contractés, les mâchoires claquantes, les nez crochus, les moustaches hérissées, les gueules de loups affamés qui, avant-hier encore, m'effaraient et m'effrayaient.

— On met chacun une thune? — propose Pinguet.

— Allons-y!

A l'instant où je m'allège, ma foi, d'un beau louis tout battant neuf, quelqu'un me saisit le bras : je me retourne, furieux. Aline! c'est Aline!... Je l'avais oubliée, celle-là. Et me voici, tout de suite penaud et petit garçon, bégayant des excuses :

— Vous me pardonnerez... Dîné avec un ami... Oublié devons prévenir...

J'attends la réplique dédaigneuse et cinglante. J'attends, les épaules rentrées et l'épi-

gastre en feu. Mais quoi! Aline est tout sucre et tout miel :

— Vous jouez, mon cher?

— Hum... non... c'est-à-dire... je jouaille..

— Le cinq! — glapit Siméonidès, bouffi, verdâtre et glabre.

— Vous avez gagné, Maxime : ramassez vite et accompagnez-moi au foyer des artistes.

J'empoche mon argent et je suis Aline, en toutou docile et craintif. Nous atteignons le foyer des artistes, un réduit contigu aux coulisses et qui pue le musc et la peinture fraîche.

Des seigneurs en oripeaux d'étamine devisent, adossés aux traverses d'un tréteau. Une cabotine quadragénaire, boulotte et minaudière, à califourchon sur un banc, enduit de blanc gras la peau fanée et couperosée de son cou.

Les vocalises du ténor et de la prima donna percent les cloisons de lattes et de papier peint, mêlées aux «grincements des violons, aux meuglements des saxophones, aux piaulements des flûtes. La flamme tressaillante et livide qui jaillit d'un quinquet à acétylène

rend plus désolé et plus sinistre, si possible, le crépi des murs, où sont accrochés des accessoires de carton et des liardes... Pas gai, le foyer des artistes!...

Un garçon accouru sur nos talons nous désigne des fauteuils branlants, apporte des coupes de Champagne qu'il dépose sur l'angle d'une coiffeuse, entre des flacons de « crème » et de lotions... Trois coupes! Pourquoi trois coupes? J'achève de formuler à part moi cette question lorsque ma maîtresse, de plus en plus souriante et gracieuse^ m'interpelle :

— Mon cher comte, permettez-moi de vous présenter monsieur Salomon Ben-Lahan.

Un freluquet d'une vingtaine d'années, fluet et voûté, invraisemblablement noir de poil, m'offre sa dextre en grasseyant :

— Enchanté, monsieur le comte... Très honoré...

N'étaient les yeux ovins aux sclérotiques exagérément bombées derrière le cristal du lorgnon, le nez en trompe pendante et piteuse, les lèvres trop charnues, les oreilles en pavillons de manches à air, le jeune Salomon pourrait passer pour Espagnol. Maintes fois déjà

cette ressemblance entre les deux races, la juive et l'andalouse, m'a frappé. Nos bons voisins, que nous nous entêtons à proclamer issus, ainsi que nous, de la souche latine, ne seraient-ils pas, plus authentiquement, fils de père maure et de mère israélite? Des silhouettes analogues à celle de Salomon Ben-Lahan, j'en ai aperçu des douzaines et des grosses dans les arènes de Madrid et sur la plage de Saint-Sébastien, courtes de taille, exiguës de carrure et de hanches, poignets étroits, mains osseuses et interminables, cheveux frisés et bleus à force d'être noirs, pommettes saillantes, teint olivâtre, exsangue sous le haie. A travers les méandres du Mellah, maints élégants m'ont coudoyé, étriqués dans leurs complets de coupe européenne, et j'hésitais à reconnaître en eux le descendant du Cid Campeador ou le rejeton du Peuple Errant.

M. Salomon Ben-Lahan est mis à la dernière mode. Une jaquette de drap beige et moussu dessine irréprochablement son torse déjeté; œillet rose à la boutonnière, cravate de satin fauve, gilet fantaisie gris-perle, chapeau de velours rouan, souliers yankees à semelles

débordantes. Trop de bagues, par exemple, et la canne à béquille d'or est d'un goût douteux.

Je touche la main qui se tend et j'émets un vague : « Charmé, monsieur... », à quoi le pseudo-hidalgo riposte :

— Monsieur le comte, je suis flatté et très heureux... Il y a longtemps que je brûlais de faire votre connaissance.

Il s'exprime bien, M. Salomon, avec un aplomb qui n'est pas pour me surprendre, mais sans intonation fâcheuse ni tâtonnements. Et Méchain, qui a surgi soudain au milieu de notre petit groupe, sans que je puisse m'expliquer par quel sortilège, et Méchain de se répandre en phrases louangeuses :

— Et dire qu'il y a six ans à peine, au moment où les canons de la Gloire se préparaient à lâcher leurs bordées sur notre bonne ville, monsieur Salomon et ses compatriotes allaient encore pieds nus, tremblants dans leurs soutanes de lustrine, cédant le trottoir au moindre vaurien berbère, et ne jacassant que l'arabe et leur patois hébreu!... Ils ont fait du chemin, depuis. Voyez monsieur Ben-Lahan

fils! Il parle mieux que moi le français. Et la jaquette, il la porte mieux que moi, hé?... C'est mirobolant, hé?

Il m'exaspère, le faquin! Je bougonne :

— Mais oui... mais oui...

Aline me souffle, tandis que nous nous asseyons :

— Soyez aimable. Souvenez-vous de nos conventions. Alliés, n'est-ce pas?

— iVlliés.

J'ai baisé le bout de ses ongles, humblement, comme le setter lèche le poing menaçant du chasseur. Puis, en témoignage de soumission, je me suis fait l'écho du flagorneur Méchain :

— C'est vrai, monsieur, que vous possédez à merveille notre langue.

Salomon se rengorge, tire ses manchettes, enlève, essuie et remet en place son lorgnon. Un vaniteux, timide, au fond, malgré ses attitudes fanfaronnes, et de nerfs peu robustes.

— Monsieur Méchain est trop gentil. En réalité, j'avais commencé avant les événements de 1907 d'apprendre le français à l'école de TAUiance Israélite. Mes camarades de classe et

moi, nous avons pu chanter la Marseillaise quand défilaient vos marins... Nous étions déjà Français par le cœur et le langage, avant de l'être de fait... La France est une grande nation...

Antienne connue, répétée par des tas de gens qui nous dupèrent. Grande nation, oui, la France, mais combien ont usé et abusé de sa générosité !

La réplique brutale que je médite et que je vais asséner, un clin d'œil d'Aline la refoule dans ma gorge. Méchain, qui a flairé l'odeur de la poudre, s'empresse :

— Remettez-vous donc, monsieur Salomon... Tenez, ce fauteuil...

Sur un trône de théâtre, dont le velours élimé laisse fuir des touffes de crin végétal, le jeune homme s'évertue à Drendre des airs indifférents, des poses lasses oe grand seigneur qui donne audience à des manants. Il croise l'une sur l'autre ses jambes décharnées, lisse sa moustache naissante, joue avec le cordon de son binocle. Sa lippe dédaigneuse et ses minauderies de noceur désabusé rappellent irrésistiblement les grimaces des jolis vendeurs

(le nos boutiques parisiennes (rayon de la parfumerie), et je suis partagé, comme il m'arrivait à Paris, entre une formidable envie de rire et la véhémente tentation de botter le derrière de ce polichinelle.

Mais Aline me surveille et toute ma fureur interne se résout en un lâche compliment :

— Vous avez un excellent tailleur, monsieur.

Salomon répond, du ton le plus excédé :

— Je vous donnerai son adresse, si cela peut vous faire plaisir. ^

— Merci !

Le mot a retenti, sec et violent comme une injure, comme le soufflet dont je voudrais redresser ce buste plié en trois. Mon homme tressaille et blêmit et tracasse désespérément son lorgnon.

Je poursuis, imperturbable :

— Mais qu'est devenu Pinguet?

Les griffes d'Aline s'enfoncent dans la chair I de mon genou, et Méchain, plus frétillant et ! plus onctueux que jamais, s'écrie :

— Hé! monsieur le comte, j'ai mangé la | consigne. . . Monsieur Pinguet a quitté l'Alham-

bra : il m'avait chargé de vous le dire... Ah! ma tête! ma tête! C'est le climat, voyez-vous... Monsieur Pinguet se rendait au Café de l'Industrie.

Puis, c'est le tour d'Aline :

— N'aurons-nous pas le plaisir de rencontrer, ce soir, votre délicieuse amie Lilette?

— Lilette ne tardera pas à me rejoindre ici. Elle est en conférence avec le régisseur de l'Alhambra.

— Quelle exquise petite femme! J'ai bien souvent chanté ses louanges à monsieur de Chadeuil... N'est-ce pas, Maxime?

— Oui...

Mes velléités de révolte se sont évaporées. Je n'ai plus qu'une pensée : « Lilette va venir. Je vais revoir Lilette... » Douce, douce Lilette!... Pourquoi tarde-t-elle tant?

La représentation a pris fin. L'orchestre ne rugit plus; les chœurs se sont tus; le flot humain a cessé de battre la cloison et sa rumeur a expiré. Il ne reste plus dans le sordide réduit que nous quatre, qui lampons des coupes de Champagne. Dans le silence qui s'est établi, la flamme blafarde du quinquet tremblote

avec un grésillement ténu. Des lueurs intermittentes embrasent la soie et les paillettes des défroques appendues aux murs.

J'écoute, le cœur battant, un claquement alerte de talons sur le plancher de la salle voisine. La porte s'ouvre : c'est Lilette! Si blonde, et si puérile, et si attendrissante!... Ah! Lilette, Lilette, que vous avez tardé!

Effusions, protestations d'amitié, compliments... Ai-je seulement ôté ma coiffure, ai-je prononcé les phrases d'élémentaire politesse? Je ne sais pas... Et qu'importe!... Elle est là, près de moi, posée sur le bord de sa chaise, sa coupe de cristal aux doigts et souriante, d'un sourire inépuisable et enfantin... Méchain, Salomon, Aline, tête basse, échangent des propos confidentiels. Mais que me font leurs propos? Lilette est là, frêle et menue sous son manteau de tussor, et me sourit.

Mon regard est rivé à son visage. Il me semble, chaque fois que se lèvent les paupières sur l'eau limpide et dorée de ses yeux, il me semble que je vais défaillir... Plus ne m'est rien, que cette lumière intarissable et merveilleuse, que la palpitation des cils soyeux, que

la blancheur rosée et nacrée des joues, que le menton troué d'une fossette, que les lèvres qui laissent filtrer le liquide éclat des dents, que le cou délicat et tendre...

Petite fille, petite fille, que vous ai-je dit? que m'avez-vous dit?... En vérité, je ne sais. Plus ne m'est rien, que vous, petite fille...

J'avais pitié de vous, si gracieuse, si faible et qui êtes la proie des barbares. J'avais pitié de moi qui suis effroyablement seul dans la tourmente et, d'avance, si las de la lutte!... J'aurais voulu appuyer mon front sur votre sein, m'abandonner à la caresse lente et miséricordieuse de vos menottes fragiles...

J'ai murmuré tout bas son nom :

— Lilette...

Elle a frissonné; le sourire s'est effacé de sa bouche qui se tord comme pour exhaler une plainte.

— Lilette...

La voix coupante de ma maîtresse m'éveille et me fait bondir sur mes pieds :

— Nous rentrons, mon cher. Il est tard : monsieur Siméonidès nous expulse...

Et nous nous sommes séparés, cérémonieux

et glacés. Et Salomon Ben-Lahan a emmené Lilette et j'ai suivi ma dominatrice.

Trois heures du matin. Aline a regagné son appartement. Je puis enfin, hors de toute présence hostile, aller et venir à travers ma chambre. Le jet d'eau qui s'égoutte dans la vasque de la cour prolonge indéfiniment sa ritournelle mélancolique. Et je marche à grandes enjambées, allègre et fiévreux, répétant le nom fleuri, parfumé et musical :

— Lilette... Lilette...

Elle sera mienne! J'espère, je crois qu'elle sera mienne...

Mais que signifie l'insolite amabilité d'Aline et pourquoi a-t-elle célébré, avec une si exceptionnelle bienveillance, la beauté de Lilette, son charme, les qualités de son esprit, de son cœur et de son corps?

— Ah! Lilette!... Lilette!

— Monsieur Maxime !

Ensemble nous avions jeté notre cri de surprise joyeuse, et trois Anglais, qui poussaient leurs chevaux côte à côte dans les algues de la plage, avaient tourné la tête. J'avais saisi les mains de Lilette, je les serrais machinalement, et tous deux, face à face, nous nous dévisagions en riant, sans entendre la mer qui dressait et brisait ses crêtes d'écume, sans voir, à l'horizon, les premières brumes de la nuit échafauder leurs nuages.

Nous étions seuls, sur l'étendue de sable aride où couraient obliquement les crabes, entre

l'Océan et la ligne des dunes tachetées de palmiers nains. Les guinguettes de planches rangées parmi les amoncellements de varech, de branchages et d'épaves enchevêtrées étaient désertes et silencieuses. La cendre et la paix infinie du crépuscule pleuvaient sur nous, qui nous tenions par les mains, graves maintenant, évitant de croiser nos regards.

A l'occident, la ville hérissait sur un ciel enflammé les cubes et les rectangles bleus et blancs de ses bâtisses, les tours carrées de ses minarets. Les steamers à l'ancre dans la baie couchaient à bâbord et à tribord leurs mâts barrés de vergues. La courbe du rivage s'infléchissait vers le nord-ouest, de moins en moins distincte sous les vapeurs accourues du large.

Le jour agonisait, vêtu de feu rougeoyant, puis de pourpre, puis de rose. Roses furent un instant les dos bombés de la houle, roses les graviers et les galets de la grève, roses les revers des dunes, rose la cité qui haussait, audessus de son carcan de murailles, ses édifices étages. Rose était le visage de Lilette.

Cela dura quelques secondes. La grisaille funèbre du soir triompha et tout fut gris, les

vagues où roulaient et tanguaient les navires, le ciel où vacillèrent les premières étoiles, la plaine qu'emplissaient les gémissements des courlis, les vieux remparts qui semblèrent resserrer leur étreinte autour des maisons groupées et massées contre les ténèbres grandissantes. Les muezzins clamèrent de leurs voix enrouées l'appel à la prière.

Alors Lilette, le front contre mon épaule, se mit à pleurer doucement.

— Qu'avez-vous, petite fille?

— Uien... l^aissez-moi... Cela me fait du bien...

— Vous avez de la peine, Lilette?

— Non... Laissez-moi... C'est bon, de pleurer...

— Il ne faut pas pleurer... Montrez-moi un peu cette frimousse de bébé qui a reçu le fouet... Oh! Lilette, quel désastre ! Vos larmes ont délayé la poudre de riz et le rouge que vous vous étiez appliqué sur les pommettes et le charbon que vous vous étiez fourré entre les cils... Ça vous apprendra, vilaine, à vous maquiller comme une vieille actrice!

Elle ne répondait rien, secouée de sanglots

Iu4 LE CONQUÉRANT

convulsifs, abîmée dans l'amère volupté de pleurer et de pleurer encore. Je l'étreignis, troublé de sentir, contre ma poitrine, les seins mignons et rigides.

— Lilette, vous me navrez. . . Je voudrais vous consoler, mais je suis tellement maladroit!... Voyons, voyons, Lilette...

Elle s'apaisait peu à peu, se détendait, se laissait aller dans mes bras.

— Lâchez-moi, monsieur Maxime... C'est passé...

La tête basse, comme honteuse, elle tamponnait de son mouchoir ses paupières et essayait de plaisanter :

— Je vais être jolie pour rentrer en ville!... Je dois avoir la figure toute barbouillée... Estce bête d'être aussi gosse!

J'écartai les coudes qui cherchaient à dérober le visage cramoisi de confusion.

— Vous avez souri, Lilette! vous avez souri!

— Lâchez-moi, monsieur Maxime... J'ai fait la sotte : qu'allez-voiis penser de moi?

— Que vous êtes gentille à croquer, que je suis content, si content de vous revoir!

— Oh!... c'est vrai? c'est bien vrai?

— Pourquoi m'avez-vous laissé partir ainsi, avant-hier, sans un mot d'adieu? Vous aviez donc peur de moi ?

~0h! non!

Puis, de nouveau, elle se cachait derrière ses hras repliés.

La nuit tombait, criblée d'étoiles, au chant innombrable des vagues. Les feux des paquebots dansaient au large comme les lanternes d'une retraite aux flambeaux. Derrière le talus des dunes, la terre marocaine s'endormait dans son manteau de brouillard.

Et je parlais :

— Avant-hier, quand je vous ai revue, j'ai compris à quel point vous m'étiez chère, petite fille... Toutes les misères, toutes les saletés, toutes les ignominies qui m'environnent, tout cela s'est évanoui, parce que vous étiez apparue dans cette niche à cabotins. Je n'ai plus su qu'une chose : vous étiez là et je vous aimais... Je vous aime, Lilette! Il faut m'aimer aussi, un peu, un tout pietit peu... Je suis tout seul, au milieu d'étrangers et d'ennemis, et le courage me manque... Il faut m'aimer un peu, avoir pitié de moi... J'ai tant pitié de vous!...

Ah! petite fille, que je vous aime!... Me croyez -vous, Lilette?

— Oui...

Blottie contre mon épaule, elle me confiait, à son tour, sa détresse d'isolée, de créature sans défense, vouée à la prostitution clandestine et qui jamais n'avait tenté de se débattre et qui savait l'inutilité de la résistance et de la lutte. Elle disait ses dégoûts et ses épouvantes.

— Je ne suis pas heureuse, monsieur Maxime.

— Voulez-vous, Lilette, que je sois votre frère ?

— Oui... Frère et sœur... Pas autre chose : vous me feriez souffrir...

— Rien que frère et sœur.

J'étais sincère et cependant mes lèvres cherchaient ses lèvres, les meurtrissaient d'un baiser furieux. Elle s'abandonnait, passive et résignée, et gémissait faiblement.

Je suppliai, d'une voix entrecoupée :

— Venez chez moi...

— Non! — cria-t-elle.

— Venez chez moi... Aline est absente : partie ce matin pour Rabat, où elle doit passer

une quinzaine de jours... La maison est à moi... Aline ne saura rien... Je donnerai de l'argent à sa négresse... Et puis, ça m'est égal, qu'elle sache... Je me moque d'elle!... Je suis mon maître, après tout... Venez!

— Je ne veux pas.

— Salomon vous attend?

— Non... Je suis libre, ce soir... Que vous êtes méchant !

Mais, tout en exhalant sa plainte timide, elle se laissait entraîner, vaincue et docile, dressée à l'obéissance et à la soumission...

— Voilà café ! — a grogné Aïcha.

Puis elle s'est éloignée, traînant ses savates et secouant ses breloques.

Nous restons seuls, Lilette et moi, dans l'étroite pièce, à demi couchés l'un près de l'autre parmi les coussins qui jonchent les nattes. La lampe de nickel, posée sur une sellette, épand à travers l'abat-jour de crépon lilas sa clarté paisible qui parsème de flammèches immobiles les crosses damasquinées des pistolets et les coutelas niellés d'argent, les ors des broderies, le bronze ciselé d'un samovar et d'un

brasero, les nacres d'une petite table octogone.

La porte est ouverte à deux battants sur la nuit tiède. Dans le lambeau de firmament que découpent les crêtes du toit, le Baudrier d'Orion étincelle. Une flûte soupire quelque part un air sautillant et saugrenu.

Je rumine ma joie, — joie du retour muet sur la plage euAahie par l'ombre, le long de la mer où bruissaient les vagues, où dansaient les feux des navires, sous les remparts où s'accotaient pour dormir les loqueteux marocains roulés dans leurs burnous, à travers le dédale des ruelles « moyenâgeuses »; joie d'avoir pénétré dans la maison, joie du dîner rapide, servi par la morose Aïcha; joie d'être étendu, le cœur bondissant, près de Lilette, de sentir contre ma hanche la chaleur de son corps ferme; joie de saisir ses tempes fraîches et de contempler interminablement ses 3^eux grisbleu vastes et profonds comme l'Océan, ses yeux clairs et puérils de petite fille; joie de redire insatiablement : « Je vous aime! » Joie d'entendre sa voix brisée : « Je vous aime!... » Et nos lèvres s'unissent. Tout est aboli, remords du passé, menaces de l'avenir...

— Votre café refroidit, Max.

— Ça m'est égal!

Que vous étiez jolie, amie Lilette, alanguie et rieuse clans le désordre de votre chemisette dégrafée!... Vous étiez là, Lilette, la nuque sur ce coussin, rose et blonde, frêle et délicate, ignorante, vous aussi, de l'heure qui s'enfuyait, ignorante d'hier et de demain. Et quand je vous attirais, brûlé par ma soif inextinguible de vos baisers, vous gémissiez discrètement : un cri d'oiseau...

— Vos lèvres!

— Les voici...

Vous étiez l'humble servante de mon désir exaspéré. Et de vous deviner si maniable, si prête à l'aveugle respect de la volonté mâle, j'ai senti à mes entrailles la morsure d'une violente compassion. J'aurais dû. m'agenouiller à vos pieds, que les cailloux et les ornières de tant de chemins ont blessés, baiser le bas de votre robe, que tant de ronces ont lacérée, entourer de tendresse et de bonté votre fatigue d'enfant nomade. Mais non! Je fus, en dépit de l'émotion qui me poignait, tout pareil aux autres hommes, à ceux qui vous piétinèrent et

VOUS foulèrent sans merci. Pardonnez-moi, Lilette! Votre chair blanche, aperçue dans rentrebâillement du corsage, m'aiïolait. Je brisai des agrafes, je déchirai des boutonnières, je rompis des lacets, et, lorsque votre corps de statuette, idéalement blanc, rayonna sur le velours des coussins, vaines furent vos pauvres tentatives de résistance...

Dans cette chambre d'où vous êtes partie et que visite le radieux soleil du matin, il me semble vous voir encore, allant et venant, pépiante et gazouillante comme un moineau et, pourtant, des larmes au bord de vos paupières...

Vous attendiez autre chose que cette bestiale ivresse. Et quelle gratitude cependant exprimait votre baiser d'adieu!

Une semaine, déjà!... Dans huit jours, le comique petit train militaire entrera en gare, asthmatique et poussif, tirant son wagon de voyageurs et sa rame de plates-formes chargées de fantassins. Aline me tendra sa main osseuse, resplendissante de bagues, et m'interrogera :

— Vous êtes-vous bien amusé en mon absence, Maxime?

Son regard me fouillera et je bégaierai piteusement :

— Heu... heu... pas trop...

Brrr!... vilaine perspective, à laquelle je ne puis songer sans malaise. La négresse se hâtera de me vendre, malgré les douros que je glisse

1G2 LE CONQ ITERANT

quotidiennement dans sa paume rosée de macaque. Et bien d'autres aussi me trahiront, qui nous ont surpris, Lilette et moi, déambulant, bras dessus, bras dessous, dans les ruelles bleues du Mellah : — Méchain, qui feignit de ne me point reconnaître et détourna son museau de fouine, le gringalet Tonio, qui nous tira son béret avec un ignoble sourire d'entremetteuse, et Léa, et Siméonidès, et tutti quanti^ tous les aigrefins, connus et inconnus, à la dévotion de ma maîtresse, reine des truands et des ribaudes.

Et qu'adviendra-t-il alors?... Baste! nous verrons bien ! . . . Cueillons, cueillons les minutes fugaces qu'illumine et qu'embaume la présence de Lilette... Douce, douce Lilette!...

— Que faites-vous, Max?

— J'écris.

— Une lettre? ... à une femme?...

— Non! Je barbouille du papier... Des notes sans intérêt... des choses ennuyeuses...

Assise à la turque sur les nattes, Lilette reprise prosaïquement ses bas. Dans la pénombre de la chambre, le kimono de mousmé

dont je lai ai fait présent, et qu'elle revêt à chacune de ses visites, flamboie de toute la pourpre et de tout le rubis de ses chimères et de ses lotus. Mal éveillée encore de la sieste, accablée par la chaleur qui filtre à travers les moellons de la muraille, éblouie par le rais de soleil qui scintille sous la porte, elle s'étire et geint faiblement. Dehors, c'est le silence léthargique des après-midi marocaines, lorsque vibre dans l'air en ébullition l'haleine suffocante du sirocco.

— Quelle heure est-il, Max?

— Trois heures.

— Déjà!... Il faudra que je sois à six heures à l'Alhambra : il y a répétition... Vous m'accompagnerez, dites, Max?

— Est-ce bien prudent? Salomon vous rejoint là-bas, je crois?

— Ça ne fait rien.

— Il finira par avoir des soupçons...

— Mais. non, Max... Il vous aime, ce garçon, il vous admire tellement!... Il serait navré s'il ne vous rencontrait pas à la répétition. Pensez donc : « monsieur le comte »!...

— Alors, nos promenades à trois, nos dî-

nettes à trois, ça ne lui parait pas suspect?

— Mais non, Max. On le voit en compagnie de « monsieur le comte », « monsieur le comte y> l'honore de son amitié : il est trop fier et trop content pour songer à autre chose... Et puis, il est si présomptueux!... Lui prendre sa femme, à lui, Salomon Ben-Lahan !... Allons donc!... On ne le trompe pas, lui!

Et Lilette éclate de rire.

Elle a vu juste, avec son intuition féminine : l'orgueil est le péché mignon du jeune Ben- Lahan, sa tare, sa caractéristique, un orgueil insensé, constamment aux aguets, toujours à vif et saignant au moindre heurt, l'orgueil maladif de sa race. C'est l'orgueil qui inspire chacun de ses actes et chacun de ses gestes, l'orgueil allié à une inquiétude chronique et à une crainte perpétuelle. Besoin d'agir et de paraître et, avec cela, défiance atavique de soimême et peur d'autrui : ces éléments contradictoires font de ce Juif le type, par excellence, du Juif marocain.

Quel peuple énigmatique et déconcertant!

Ces Juifs du Moghreh sont pétris de contrastes.

LE CONQUERANT 16o

Hapaces, cupides, affamés d'intrigues et dévorés par la soif de For, vindicatifs, haineux, iJs apparaissent néanmoins capables de désintéressement et d'abnégation et de bonté et de franchise. Ces poltrons invétérés domptent parfois, lorsque les circonstances l'exigent, le frisson de leurs nerfs et se haussent, en claquant des mâchoires, jusqu'à l'héroïsme le plus authentique. Leur bravoure, quand ils se décident à faire front, est comme désespérée.

Jls ont, au suprême degré, le sens de l'initiative, mais en même temps l'horreur des responsabilités. — Qu'on se débrouille là-dedans : c'est ainsi! — Ils dénichent, avec un flair infaillible, l'entreprise fructueuse et s'évertuent à la mener à bien avec une ténacité farouche ; mais, tout en osant, tout en se démenant, ils sont en proie aux affres du plus sombre pessimisme. Ces gaillards-là vont à la victoire en pleurant sur les abominations de la défaite possible.

L'oppression, l'oppression millénaire, voilà ce qui explique et excuse tous leurs défauts et tous leurs vices. Ils ont pâti, des siècles durant, d'inimaginable manière. Intelligents et même

« intellectuels », il leur fallait admettre et subir la domination des pires brutes féodales. Le suzerain arabe ou berbère les parquait dans leurs mellalis verrouillés à la nuit tombante, les contraignait à porter, comme une livrée d'infamie, la soutanelle d'étamine et la calotte de drap noir, leur faisait défense d'enfourcher d'autre monture que la mule ou le baudet. Plus graves que ces vexations étaient les pogroms ^ quasi périodiques et leur cortège de pillages, de viols, de massacres, de rançons desquelles il fallait acheter aux pachas et aux cheiks le droit provisoire à la liberté et à la vie.

Méprisés, honnis de tout véritable musulman, pressurés, battus, torturés, hantés par Fangoisse de la mort toujours menaçante, est-il surprenant qu'ils aient fini par être à ce point déprimés?

J'ai idée qu'ils se ressaisiront. D'un peuple qui a traversé de telles géhennes, qui a résisté à de pareilles épreuves, il serait injuste d'affirmer que sa dégradation est définitive.

1. Ghadeuil use d'un mot russe, que des événements trop connus ont propagé sinistrement et fait passer dans toutes les langues.

Et puis, il y a cette incroyable souplesse, cette faculté merveilleuse d'adaptation et d'assimilation, cette aptitude à se plier aux circonstances et à se conformer aux événements! Méchain n'avait pas tort, somme toute, de célébrer sur le mode dithyrambique la remarquable évolution de l'Israël marocain. Alors que l'Arabe et le Berbère, raidis et figés dans leur suffisance invincible de Croyants, demeurent opiniâtrement réfractaires à l'essence et aux formes même de la civilisation européenne, les Juifs, mieux avertis et moins bornés, se hâtent d'accueillir l'évangile des temps modernes, d'en apprendre et la lettre et l'esprit. Ils s'étudient à copier leurs maîtres septentrionaux, se modèlent sur nous avec une inlassable patience et une application soutenue, se confectionnent une apparence européenne : sous le veston de coupe française des cœurs français battront, quelque jour; une « mentalité » française se façonnera sous la cape du chapelier parisien. Ce sera long, par exemple : les cœurs et les cerveaux ont tant souffert de l'esclavage!

Ces esclaves, affranchis d'hier et qui balbutient leurs premières paroles d'hommes li-

bres, Salomon Ben-Lahan en est le prototype. Il m'enchante et me passionne, comme un « sujet » rare enchante et passionne son médecin. Il m'attire irrésistiblement, malgré l'aversion insurmontable que j'éprouve à son endroit.

Il est charmant, à certaines heures, aimable sans excès d'empressement, jovial, spirituel. Puis, tout à coup, à l'instant où je suis prêt à le traiter en camarade, le voici qui réA^èle, d'un mot malencontreux, d'un sourire, ses déplorables dessous. Et je refoule ma sympathie naissante...

Sur le terre-plein du mole où je vais, dès l'aube, prendre le frais et flâner, Salomon, en complet de cheviotte beige, « poudrederizé », ganté, l'oeillet ou le géranium à la boutonnière, guette ma venue tout en morigénant les coolies de son père. Le vieux Ben-Lahan est là aussi, ventripotent, jaune jusqu'aux poils de la barbe, drapé dans sa redingote à tournure de lévite, le chef orné d'un réjouissant ce cronstadt », qu'il ôte pour me saluer en m'honorant d'une grotesque révérence. J'évite le patriarche, je touche la main du fils avec une cjondescendance

hautaine qui l'émerveille et lui impose. Sans plus nous occuper de l'humble Iakoub, nous avançons jusqu'à l'extrémité du môle que soufflettent des fusées d'écume.

Campé sur un bloc disjoint que l'Océan ébranle de ses coups de bélier, je contemple la baie lumineuse et d'un azur argenté, où galope la houle moirée par la brise, où se balancent les massives barcasses, où s'affairent les vedettes, où sont ancrés et tanguent et roulent les cargo-boats et les paquebots empanachés de fumée et de vapeur. Salomon pérore, obséquieux ou familier, suivant qu'il me rencontre distant ou affable; il épie avec anxiété l'effet, heureux ou fâcheux, de son verbiage, épanoui pour une onomatopée approbative, chagrin et désolé pour une rebuffade, mais cuirassé d'orgueil, toujours.

Il vise à m'étonner, à m'éblouir, avec la conviction intime et navrée qu'il n'y parviendra jamais. Sa manie de parade et d'ostentation lui dicte de burlesques tirades sur les affaires colossales que brasse M. Iakoub, sur les combinaisons, mirifiques d'astuce et d'ingéniosité, qui ont valu des millions à la tribu des

Beii-Lalian, sur les terrains qu'elle acquit pour quelques maravédis et revendra au prix fort, sur les blés et les orges qu'elle accapara aux époques de moissons prospères et que Iakoub, l'avisé Iakoub, tient en réserve dans ses fondouks S en attendant que succèdent aux années de vaches grasses les années de vaches maigres. Il vante, en termes d'un lyrisme bien hébraïque, le palais somptueux où niche le clan, parmi les jardins de Bab-Marrakech, et qu'il faudra que je visite.

— Hum... plus tard...

— Comme il vous plaira, monsieur le comte. Autre guitare : les bonnes fortunes de Sa-

lomon. Il dénombre, avec la minutie rigoureuse d'un comptable, les folles demoiselles de l'Alhambra et autres cafés-chantants qui lui dispensèrent leurs faveurs. Il insinue qu'il fut l'amant d'une dame qui appartient, de par la fonction de son mari, à la « société ». Gomme je reste impassible, il trépigne, lâche le nom de la personne et donne des détails. L'histoire banale et tirée à trop d'exemplaires : la femme

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