‹ Le conquérant, journal d'un "indésirable" au MarocChapitre 21 sur 25 · Caravansérails · texte numérisé non relu

Caravansérails

du petit fonctionnaire, coquette et aiTolée de luxe, allant jusqu'à se prostituer aux nababs indigènes, arabes ou israélites... Et Salomon se rengorge, ravi d'avoir fait assavoir au Roumi que les compagnes des Roumis ne sont pas inaccessibles.

Je hausse les épaules et simule un bâillement. Et Salomon, confus, s'excuse de m'avoir assommé de ses confidences.

Troisième guitare : les services inappréciables qu'a rendus et rendra encore à la cause française la collaboration Israélite.

— C'est nous qui vous avons appelés, nous qui vous avons ouvert la porte.

Exact, tout au moins partiellement. Il est indéniable que l'Alliance Israélite, par ses écoles, par ses livres, par le contact qu'elle établissait entre l'Europe et les synagogues des mellahs, a aidé puissamment notre travail de pénétration. Mais il y eut échange de bons procédés, et Salomon en est informé sur le ton qui convient.

— Vous criiez bien fort sous le couteau du boucher berbère, n'est-il pas vrai? Et vos appels à la noble, à la généreuse France n'étaient pas

absolument désintéressés. Ce n'est pas l'amour seul de la civilisation qui vous arrachait ces horribles clameurs et qui vous faisait souhaiter notre venue... Et puis, nous vous avons largement payés de vos peines; vous avez lari^ement profité de notre victoire...

Trop largement, selon moi! Si novice que je puisse être en la matière, je suis frappé de ce débordement des activités juives, de la hâte des Juifs à s'enrichir aux dépens de ceux qui si longtemps les pressurèrent, à prendre leur revanche.

Cette revanche, des siècles de souffrance l'expliqueraient amplement et la légitimeraient jusqu'à un certain degré. Mais il nous appartient de la restreindre en de justes limites et d'empêcher que l'esclave d'hier ne devienne le despote de demain. Sinon, le Français apparaîtra au regard simpliste du mahométan comme le protecteur du seul Israélite. Et cela risque d'avoir sur l'avenir de notre empire nord-africain les répercussions les plus inattendues.

— Vous nous compromettez, monsieur Salomon! Il vous manque le sens delà mesure.

A cette conclusion, à toute mon algarade, il

ne répond que par un sourire... Allez donc vous brouiller avec ce garçon-là!...

— Vous écrivez toujours, Max?

— Oui...

— Permettez-vous que je m'approche et que je vous donne un baiser?

— Non, Lilette : c'est moi qui vais aller vous rendre visite...

— Et votre travail?

— Oh! il n'est pas amusant du tout : je n'ai aucun mérite à le lâcher.

(xentille Lilette ! Que de gaieté innocente, que de fatalisme ingénu dans l'eau transparente de ses insondables prunelles!

— Je n'ai jamais été aussi heureuse, Max... Je n'ai jamais été heureuse, d'ailleurs... Ah! la vie ne m'a pas gâtée !

Elle parle sans colère et sans rancœur, déshabituée des étonnements et des révoltes, un peu étourdie seulement du bonheur inusité qui lui échoit.

Point sotte, point méchante, sémillante comme un pinson, — avec, tout au fond de ses allégresses, un peu de naturelle mélancolie soi-

gneusement celée aux profanes, — ni bégueule ni effrontée, elle est mieux que gracieuse : elle est la grâce même, la grâce auréolée de cheveux blonds qui moussent follement, la grâce qui aurait un visage de fillette et un corps musclé de Diane chasseresse, la grâce en kimono japonais!... Je l'aime, sans mythologie, d'ailleurs, ni littérature, je l'aime, simplement, avec mes sens que sa chair bouleverse, avec mon cœur flétri et désabusé qui retrouve sa fraîcheur et sa faculté d'illusion pour chérir l'enfant pitoyable.

La pitié! La pitié nous réunit plus sûrement que ne fait l'ardeur sensuelle. Nous nous sommes confessés l'un à l'autre dès la première nuit. Lilette m'a dit toutes ses misères; je lui ai dit toutes mes misères. Puis nous nous sommes tus, étroitement enlacés, comme si de nous étreindre dût nous garantir plus efficacement des menaces du sort...

Un soir que je rêvais tout haut, emporté par un de ces enthousiasmes impulsifs dont je suis coutumier, elle m'a laissé bâtir mes chimériques châteaux, développer complaisamment les tactiques de mes campagnes prochaines. En-

suite elle a soupiré, avec un sourire de commisération et d'incrédulité :

— Mon pauvre Maxime!...

Je compris que Lilette, après Maliande, me tenait pour vaincu d'avance. Alors j'éclatai de fureur impuissante, je marchai par ma chambre, balayant du pied les coussins et criant :

— On ne m'a pas vu à l'œuvre encore! On se figure que je suis un irrésolu et un incapable!... C'est bon ! c'est bon!... On changera peut-être bien d'avis...

Elle répéta :

— Mon pauvre Maxime!... Asse3?'ez-vous donc près de moi : cela vaudra mieux que de tourner en rond, comme un ours dans sa cage. . .

Nous n'avons plus reparlé de l'avenir. Nous vivons dans le présent enchanté qui suffît à Lilette, à sa philosophie de fille vagabonde et rompue à la souffrance, qui suffit à ma paresse et à ma légèreté.

Les jours coulent, fluides et faciles.

Lilette est mienne, exclusivement, l'aprèsmidi. Aussitôt échappée de l'Alhambra où Siméonidès oblige ses pensionnaires à prendre leurs repas, elle accourt, bravant la canicule

et les grossières galanteries des troupiers et des lazzaroni qui foisonnent aux abords de la Porte de Marrakech. Nous nous claquemurons dans mon logis et nous bavardons et nous buvons du thé à la menthe, après la sieste, sous la moustiquaire bien close.

Lorsque survient le crépuscule, j'accompagne Lilette jusqu'à son beuglant. Nous cheminons, bras dessus, bras dessous, à travers la cohue des indigènes et des voyous européens, dans l'ombre qui s'épaissit. Nous allons, savourant notre félicité et la paix infinie du soir africain. Au seuil de la cellule que le patron de l'Alhambra loue à Lilette, nous nous séparons, avec de cérémonieuses poignées de main que doivent commenter, derrière les rideaux baissés de leurs niches, les ce mentons bleus » et les chanteuses de la troupe d'opérette.

Et je m'en vais, pour revenir, deux heures plus tard, au foyer du café-concert. Siméonidès m'y reçoit, mâchonnant son éternel cigare, et me conduit jusqu'à « ma table», près de la porte qui donne accès au foyer des artistes. Il bavarde, un moment, les deux mains obstinément fourrées dans les poches, des taches de graisse et

(le peinture aux revers de son smôkinj^, et me quitte pour gagner son antre où commencent à se ruer les fanatiques de la roulette.

Le hall de planches et de tôle s'emplit lentement. Les jeunes élégants du consulat se prélassent dans leur loge avec des airs dégoûtés de gentilshommes condescendant à se donner en spectacle à la canaille. Des officiers peuplent les fauteuils d'orchestre, les uns tout seuls et les autres, comme dans la vieille chanson, avec leurs femmes. Ces dames s'adressent de petites inclinations du buste et croquent des bonbons et jacassent : n'étaient les uniformes de toile kaki ou de drap réséda que portent leurs époux, n'étaient les allures bien spéciales des soudards et truands qui s'alignent sur les banquettes du parterre, j'aurais la sensation de m'être fourvoyé dans quelque music-hall de Mourmelon ou de Verdun.

Les demoiselles qui arpentent les couloirs du pourtour contribuent, de leurs c< pleureuses » et de leurs sacs à main, à donner cette impression, et l'orchestre fait de même, et les ténors et les soprani qui, le rideau levé, massacrent les calamiteuses romances des Cloches de Corneville

OU de Rigolello. Il faut, pour restituer à ce lieu sa longitude et sa latitude, les deux douzaines de moukhères emmitouflées de haïks, et les Juives coiffées du mouchoir traditionnel, qui s'accoudent, en files de pingouins, à la barrière du promenoir et suivent, attentives et transportées d'admiration, les incompréhensibles péripéties de l'opérette roumi. 11 faut les magnifiques spahis, si nobles sous leur tiare voilée de mousseline, et les convoyeurs kabyles, et les turcos et le Sénégalais piloté par un camarade colonial et dont la gueule noire est fendue d'un rire inextin<2:uible.

Je grille des cigarettes et je hume des chopes d'une bière fadasse, trouble et terriblement additionnée d'alcool. Méchain vient exécuter devant moi ses courbettes et ses pirouettes, m'assurer de son dévouement inépuisable, s'enquérir de la précieuse santé d'Aline, insinuer des allusions au charme de Lilette, tout en plongeant dans un a erre son museau inquiet de fouine. Mon mutisme le consterne; la défiance insurmontable que m'inspirent ses flagorneries, et que je ne puis déguiser, tarit bien vite le flux de ses compliments et il s'enfuit, voûté

et chancelant, inconsolable... Je sais qu'il me vendra, — non point qu'il veuille se venger de mes rebuffades ou qu'il me haïsse, mais parce qu'une aveugle dévotion le tient, courbé et soumis, aux pieds de ma maîtresse. — Tant pis! Et puis, qu'importe!...

Lui disparu, voici Pinguet, rubicond et hilare, son mufle bonasse de bouledogue épanoui d'aise à mon aspect, sa grosse patte tendue. Brave Pinguet! Un féal d'Aline, encore, mais qui, s'il est nécessaire, lâchera sa suzeraine pour défendre son ami, son « copain » Chadeuil. L'inexplicable affection qu'il m'a vouée, je la devine solide et cela m'attendrit. Pinguet est fort loin d'être un parfait honnête homme; seulement, je sais que ce gaillard, à l'occasion, me prêterait l'appui de son ample carrure et le concours de ses poings redoutables, et je l'aime et je solde avec plaisir ces kummels qu'il avale d'un trait. Sa présence, sa placidité dissipent l'inquiétude et le vague malaise causés par les manières cauteleuses du iMoco.

— Et la môme Lilette, vieux Chadeuil?... Ça biche toujours, vous deux?

— Hum...

— Hé! hé! vieux Ghadeuil, on ne veut pas te l'enlever... Gentille, la petite!... Veinard, va!... Prends du bon temps... Je me trotte : voilà ton rival...

Salomon s'avance, en effet, distribuant à la ronde des saints protecteurs, suivi par l'admiration des beso<.rneux et des meskine. \\ réclame un cocktail, se plaint de la glace insuffisamment pilée et des pailles trop courtes, exige qu'on ajoute à sa mixture quelques pincées de gingembre. Parce qu'il a surpris dans mes yeux une lueur de moquerie et d'agacement, il s'assagit soudain et s'applique en silence à copier mes habitudes.

K la fin du deuxième entr'acte, l'orchestre entame une de ces habaneras sauvages que l'Andalousie tient des conquérants maures et qui feront à mes souvenirs, plus tard, quand sera clos mon roman d'amour, un accompagnement mélancolique et saugrenu. Lilette danse. Les regards brûlants des mâles sont braqués sur la chair moite de sa gorge; des exclamations rauques jaillissent des bouches avides lorsque les brusques déhanchements font saillir sous l'ar-

mure pailletée la pointe d'un sein ou soulèvent jusqu'à mi-cuisse la gaze de la jupe. Une atroce jalousie me tenaille le cœur, tandis que Salomon jubile et décoche à la danseuse œillade sur œillade.

Des Espagnols vocifèrent des « oie! » furibonds, martèlent de leurs talons ferrés le plancher vermoulu; je vois un officier glisser sa carte à un garçon et celui-ci, aussitôt le rideau tombé, galoper vers les coulisses... Et je n'ai pas le droit d'empoigner par la nuque le messager d'amour et de lui frotter de ma botte le bas des reins... Salomon n'a rien flairé, rien vu, tout à son indicible jubilation d'ai^oir affiché ses relations avec l'étoile.

Finie la représentation, Lilette nous rejoint et l'on soupe. Ben-Lahan fils croirait manquer aux rites sacrés de la noce si, chaque soir, il n'avalait du foie gras et des asperges de conserve en sablant le Champagne. Des parasites de tout poil s'invitent à nos agapes : tantôt Léa, toujours roucoulante, tantôt une divette d'un café-concert concurrent, tantôt une lîlle récemment débarquée et dont Méchain s'est fait le cornac, et une tribu de gandins Israélites

qui se ressemblent comme des frères, nez en trompe, œil ovin et proéminent, lippe pendante, cheveu bouclé, ondulé ou calamistré, et qui lorgnent avec effronterie le col nu de Lilette et ses poignets graciles.

A des tables voisines, des capitaines de l'état-major traitent quelques pensionnaires de l'Alhambra, qui, pour obéir aux instructions de Siméonidès, commandent force bouteilles de rœderer et de mumm et qui mènent grand bruit. Des civils, employés de banques ou de maisons de commerce de la rue Provost, s'empiffrent de victuailles coûteuses : — de bons jeunes gens qui, dans les sous-préfectures delà métropole, se seraient contentés d'un sandwich et d'un bock et que leurs appointements plus considérables incitent au gaspillage et à la fête...

Pas gaie, cette fête, à la lueur blafarde des quinquets et des globes électriques, sous les girandoles de papier déteint où sont collés en grappes des essaims de mouches. Je voudrais, je voudrais saisir Lilette à pleins bras, l'emporter hors de ce mauvais lieu, loin de ce tapage et de ces rires grossiers, loin de ces brutes et de ces gourgandines fanées, dans

quelque nid douillet et silencieux, où nous serions seuls, elle et moi !

A tour de rôle, nous réglons l'addition, 8alomon et moi, et nous entreprenons la triste, la sinistre tournée des bars, où nous suit notre cohorte de fâcheux, en ces rues désertes où sommeillent les gardiens des boutiques, en ces impasses où des auberges borgnes, tenues par des Castillans et des Napolitains, nous ouvrent prudemment leurs huis cadenassés : là nous sirotons d'écœurantes anisettes, mêlés aux souteneurs, aux fantassins débraillés, aux coquines algériennes, maltaises et valaques.

Vers deux heures du matin, la troupe se disloque. Salomon et Lilette s'éclipsent et je réintègre, ruminant ma jalousie et mes dégoûts, mon logis de la rue Djemââ-ech-Chleuh.

— Avez-vous fini d'écrire, Max?

— Oui, petite fille.

— Il va falloir que je vous quitte. . .

— Déjà, petite fille?... Restez encore un peu...

— Je ne puis...

Elle a planté sur les torsades ébouriffées et

mousseuses de son chignon le cocasse toquet de velours bleu Nattier et se tient debout près du seuil, moulée par le sobre ce tailleur » de cheviotte taupe, l'ombrelle en écharpe, et considère le bracelet, — un simple jonc d'or jaune clair, — que je lui ai passé au poignet tout à l'heure.

— Vous semblez soucieuse, Lilette. . . Ce bijou ne vous plaît pas, peut-être?

— Oh si!... Mais je songe que vous avez fait une folie. Je ne veux pas que vous dépensiez votre argent pour moi.

Et, tout bas, ses lèvres contre mon oreille :

— Vous n'êtes plus riche, Max. . . Que deviendrez-vous lorsqu'il ne vous restera plus un sou?... J'ai peur... Vous devriez chercher un emploi... J'ai peur...

Une grimace de chagrin crispe son minois d'enfant boudeuse ; ses pupilles rétrécies expriment une véritable épouvante, — épouvante de ce qui vient à nous, à pas sournois, mais sûrement, et que mon indolence et mon indécision ne font rien pour arrêter.

— Lilette, ne me quittez pas ! Vous absente, j'ai si peu de courage!

— Vous devriez chercher un emploi, Max... N'importe quoi... Une place qui vous permettrait d'attendre... Je serais si contente de vous savoir occupé, de vous savoir indépendant!

— Je chercherai, je vous le promets... Je chercherai!

Elle essuie une larme, qui a roulé sur sa joue, et sourit. Je l'embrasse et je me sens, au baiser qu'elle pose sur ma moustache, envahi d'une ardeur merveilleuse.

— Demain, Lilette, j'aurai une place... Je vous le jure!

Je tiendrai mon serment.

J'étais las, aussi bien, de cet engourdissement léthargique. Quoi! quoi! ne suis-je pas, comme le premier venu, capable de gagner mon pain quotidien?

A l'œuvre, Chadeuil! Secoue ton apathie et ta torpeur!

Qu'as-tu réalisé des projets ambitieux qui t'ont poussé jusqu'aux plages de l'Eldorado? Rien!... Tu n'as réussi qu'à devenir l'amant méprisable et avachi d'une Aline qui te mène à la baguette... Tu as rêvassé, flâné... Dans ton

portefeuille qui se dégonfle, les billets bleus se sont volatilisés l'un après l'autre...

Et cette toison d'or que tu devais conquérir, Argonaute à la manque?... Gamin! fainéant! lâche ! . . .

Éveille-toi, Ghadeuil!

A l'œuvre!... Et, cette fois, « pour de bon ». J'ai promis à Lilette... Douce et chère Lilette!

A l'œuvre!

Je relus attentivement la liste d'adresses que j'avais relevée hier à la troisième page de la Vigie marocame, rubrique « Petites Annonces ». Puis je repliai la feuille de papier avec le soin minutieux d'un business-man et je m'élançai à travers le Socco.

La magique lumière de la matinée, cette lumière vibrante et quasi palpable qui baigne en toute saison la terre marocaine, exaltait la fiévreuse allégresse de lîion sang. L'azur vaporeux du ciel, l'outremer incandescent des maisons juives, le blanc insoutenable des bâtisses arabes, l'ocre doré et chaud des remparts qui domi-

naient les cahutes du marché, la foule invraisemblablement bigarrée et hurlante qui tournoyait sur la place, les visages osseux et graves et basanés des marchands d'eau, les burnous bruns des notables musulmans qui chevauchaient leurs étalons rageurs, le velours et le clinquant et les verroteries des étalages de bricà-brac, le rauque babil des femmes arabes accroupies en rang d'oignons au bord des trottoirs et tapotant de la paume les galettes de blé dur que leur tendaient les vieilles boulangères du Mellah, ridées et noires comme des momies; les psalmodies assourdissantes des mendiants aveugles qui défilaient par troupes de trois ou quatre, tâtant de leurs bâtons les ténèbres; les piaillements des gamins qui se pourchassaient et se battaient en gambadant, tels des cabris; la poussière qui s'élevait de la chaussée en nuées pourpres, — tout cela se heurtait, se confondait, s'amalgamait pour composer un tableau extraordinaire de mouvement et de couleur.

La chaleur sèche et rude n'avait rien d'accablant. Elle pénétrait la peau de son baiser tant soit peu cuisant, mais ne procurait aux nerfs et au cerveau qu'une sensation de griserie

tiède, qu'une excitation raisonnable et saine. La brise de nord-ouest tempérait d'ailleurs de son haleine salée et tonifiante les ardeurs trop généreuses du soleil qui triomphait, là-haut, sans mesure.

Des Françaises se frayaient un passage dans la cohue, l'air affairé et sérieux, interpellaient les maraîchers placides qui leur présentaient, avec des gestes amples et nobles, la botte de poireaux ou le régime de bananes. Des matrones espagnoles, empâtées et obèses, la mantille de dentelle noire sur le crâne, se dandinaient pesamment, harcelées par les impétueux bambins arabes qui, pour quelques centimes, entassent vos paquets dans leurs couffins de paille et vous emboîtent le pas avec une touchante dignité. Une soubrette provençale, le classique tablier noué sur les hanches et coiffée d'un casque de sureau, riait aux plaisanteries d'un galant chasseur d'Afrique, sanglé dans son coquet dolman de coutil et dans sa culotte de drap garance.

J'allais, agile et fringant, ma canne empoignée à plein poing, sans me soucier des « halek! f> implorants que lançaient à tue-tête les

chameliers, cramponnés des deux paltes à l'encolure de leurs vilaines bêtes. Par les deux poternes accolées de Bab-es-Souk, le flot humain ruisselait sans interruption, sous l'œil de l'impitoyable turco qui cinglait de sa matraque les rustres ignorants de la consigne et les injuriait en sabir :

— A droite, ji ti dis! A droite, fils de keih^l

Le clocheton persan du minaret que les conquérants ont bâti à l'entrée de la ville étincelait de toutes ses écailles de faïence. Les voiles des moukhères qui peuplaient les terrasses claquaient au vent comme des oriflammes.

Que l'ombre des murailles était suave, après l'aveuglante fournaise du Socco! J'ôtai mon feutre et j'épongeai mes tempes inondées de sueur. Consultons mon programme : « La Banque Franco-Tunisienne demande un comptable. Siège social : 24, rue du Capitaine-Ihler. »

En avant ! A l'œuvre, Chadeuil ! ... Tu as juré !

Au rez-de-chaussée d'un immeuble très « modern-style », un hall identique à ceux du Crédit Lyonnais et du Comptoir d'Escompte

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