Chien
OÙ j'effeuillais jadis si prestement mes carnets de chèques; derrière un grillage de cuivre, des bureaucrates à manches de lustrine; l'odeur familière de colle et d'encre.
Un garçon à casquette galonnée reçut ma carte et m'introduisit dans une antichambre où je rongeai mon frein un bon quart d'heure.
— Monsieur le directeur prie monsieur le comte de bien vouloir passer chez lui.
En avant!...
Fauteuils de moleskine, cartons verts, lampes à réflecteurs de porcelaine.
— J'ai bien l'honneur, monsieur... Asseyezvous, monsieur.
Ce quadragénaire bedonnant et chauve, rose et poupin, et qui jouait négligemment avec son lorgnon à monture d'or, où l'avais-je rencontré déjà? Dans son cabinet de Tagence A K, boulevard Saint-Germain?... A la terrasse du Café-Glacier?...
Il mit au point mes souvenirs :
— Vous avez pris quelque temps vos repas à l'Hôtel Moderne, si j'ai bonne mémoire... J'y déjeune et j'y dîne moi-même... Excellente pension... Enchanté devons recevoir...
— Enchanté...
— Je vous croyais venu au Maroc en simple touriste...
— Non.
— Vous nous restez? Tant mieux, tant mieux!... Nous manquons, voyez-vous, de colons sérieux et munis de capitaux. Trop d'immigrants n'apportent au Maroc que leur désir de s'enrichir au plus vite et leur malle... Ils ont tôt fait d'en rabattre et le pavé de Casablanca est encombré de gueux sans énergie ni sou ni maille... Débarrassez-vous donc de votre chapeau.
— Monsieur..., — commençai-je.
— A vos ordres. . . entièrement à vos ordres. . . Nous vous ouvrirons, si vous le désirez, un compte courant. . . Non? ce n'est pas cela?. . . Des achats de terrains, peut-être?... Ah! monsieur, les terrains ! La folie de spéculation qui s'est abattue sur notre cité et sur tout le Maroc!... Où cela nous mènera-t-il?...
Je rassemblai tout mon courage :
— Monsieur, j'ai lu dans la Vigie que vous étiez en quête d'un comptable : je viens m'offrir.
La stupéfaction du bonhomme!... Il devint cramoisi jusqu'aux poches qui fermaient à demi ses yeux de porc, leva les bras :
— Le comte de Chadeuil, comptable!... Mais vous n'y pensez pas ! . . . C'est impossible, vo3^ons, impossible!
— Pourquoi, s'il vous plaît?
— Pourquoi? Pourquoi? Mais... Mais je supposais que vous étiez riche. Je vous ai aperçu deux fois abreuvant de Champagne les princesses de l'Alhambra : la belle Aline... cette danseuse... Lilette, n'est-ce pas?... Ça coûte gros, tout ça...
Je coupai court à ses étonnements injurieux :
— Enfin, monsieur, m'acceptez-vous comme comptable?
Il fît semblant de réfléchir et m'expliqua, d'un ton mielleux :
— Je crains que vous ne possédiez pas les connaissances professionnelles, la science des chiffres...
— J'apprendrai... Je ne suis pas plus benêt ni plus engourdi qu'un autre : je me formerai. . .
Quoi? Qu'a-t-il insinué, avec ses phrases qu'il
n'achève pas?... Réputation douteuse?... moralité suspecte?... Vais-je le gifler?... Oui, je vais le gifler...
Le garçon, accouru au coup de timbre, s'effaçait pour me livrer passage, tandis que M. le directeur me jetait, par-dessus la pile des dossiers :
— Nous examinerons votre requête... Nous nous renseignerons... On vous écrira... Je vous dis « au revoir », monsieur.
Et je m'en fus, sans l'aA^oir souffleté...
Une fois dehors, je recouvrai mon sangfroid et mon entrain. Ce n'est pas l'insolence d'un « rond de cuir » abruti par les paperasses qui me désarçonnera et brisera mes résolutions. J'ai promis à Lilette!... En avant!...
Et je biffai sur ma liste la Banque Franco- Tunisienne.
Tentons la chance à la Compagnie de Navigation Méditerranéenne...
Comme sonnaient dix heures à l'horloge du clocheton persan, je me retrouvai sur le Socco. Mais je n'avais plus mon élan de soldat qui monte à l'assaut. Echec et mat sur toute la ligne !
A la Compagnie de Navigation Méditerranéenne, échec; à la Société Foncière Lyonnaise, échec; à l'Union Minière, échec... Echec partout... Partout, après les empressements du début, — dédiés à l'hypothétique bailleur de fonds, au capitaliste que l'on imaginait, — et dès que j'avais exposé le motif de ma visite, les mines épanouies se renfrognaient et l'outrageant soupçon perçait, plus ou moins explicite, mais toujours distinct sous les ellipses et les périphrases polies... Pharisiens! sépulcres blanchis!...
J'étais las, infiniment las, prêt à renoncer. Je me résignais, poitrine creuse et dos voûté, à n'être qu'un indésirable, un Méchain plus fier et qui abdiquerait progressivement sa fierté, qui roulerait aux expédients, puis aux canailleries. A quoi bon lutter contre l'inévitable? N'étais-je pas marqué d'avance pour la défaite? Ces individus qui m'avaient jeté au visage leur mépris avaient raison. Mallande avait raison, Lilette avait raison...
Eh bien! puisque je suis condamné à n'être qu'un gredin, je serai un gredin. J'irai de compromission en compromission, de chute en
lOù LE CONQUERANT
chute, jusqu'au crime... Je sais que je puis aller, sans frayeur ni remords excessifs, jusqu'au crime. Il y a trois ans, un soir, devant cette créature convulsée d'horreur et qui m'implorait... Non! pas cela!... Que je suis faible encore, et lâche!... Mon pauvre Chadeuil, tu ne seras jamais qu'un bandit médiocre!...
Le Socco m'ouvrait de nouveau son aire embrasée et poudreuse, grouillante de burnous et de chéchias. Le glorieux soleil calcinait les moellons roussis des remparts. L'haleine de la brise était imprégnée de l'acre parfum des algues et de la marée. Les martinets décrivaient dans l'air papillotant leurs paraboles de petites flèches. J'avançais, insensible maintenant aux clameurs forcenées de la populace, à la lumière frémissante, à la mélopée des pitres nègres qui secouaient en trépignant des castagnettes de fer forgé. J'avançais, traînant mes semelles dans la poussière molle.
Tout à coup des fanfares éclatèrent. Des agents surgirent qui refoulèrent les badauds sur les trottoirs, distribuèrent aux galopins rebelles force bourrades et force horions, taillèrent dans la houle des burnous malpropres et des haïks
fangeux une avenue rectiligne. A l'extrémité de cette avenue, les premières files d'une troupe en armes apparurent. C'étaient des tirailleurs algériens qui venaient^ précédés de leur nouba, relever les postes de Bab-es-Souk et du consulat... La garde montante!... Autrefois, cavalier de deuxième classe aux dragons de Compiègne, j'avais accompli ce rite quotidien de la vie militaire, les basanes reluisantes d'encaustique, la carabine sur l'épaule, la main gauche au fourreau de ma latte. Ah! l'insouciant et alerte dragon qui trébuchait aux pavés disjoints de la coquette sous-préfecture!
Les superbes turcos se rapprochaient. Je distinguai les fronts rasés que découvrait le tarbouch, les figures martiales, bronzées et boucanées par le bled, respirant l'orgueil mâle et naïf du soldat qui condescend à subir l'admiration des « pékins » et à se montrer dans tout l'appareil et avec toutes les pompes du culte. Ils plastronnaient, bombant la poitrine et frappant du talon en cadence, heureux d'exhiber leurs vestes bleues à soutaches jaunes et leurs pantalons-jupes de toile, vains des monstrueux « bardas » qui hérissaient les piquets de tente,
ravis comme des enfants de parader dans la clarté du jour, au fracas des clairons, aux ronflements des tambours, aux sifflements aigus des fifres qui nasillaient tant bien que mal, avec une amusante conviction et des kyrielles de fausses notes, une ahurissante Marche lorraine.
Les musiciens n'avaientcure des dissonances. Ils cognaient du poing fermé sur la peau sonore des derboukas, soufflaient de tous leurs poumons dans l'embouchure des cuivres. Les autres, formés par quatre, marquaient fortement le pas, raides et le regard fixe, comme enivrés par la musique barbare. Ils passèrent, et la tourbe des garnements arabes s'engouffra à leur suite sous les poternes de Bab-es-Souk.
Vertu magique des trompettes guerrières!
Le rythme entraînant de l'étrange Marche lorraine me restitua soudain mon optimisme. Un demi-tour par principes, et en route pour le Service des Renseignements!
Mallande, le soir où nous arpentions ensemble la rue ProvoSt, m'avait dit :
— Si tu as besoin, en mon absence, d'un conseil, d'un appui, recours aux bons offices du commandant Ternon, chef du Service des
Renseignements. Nous sommes amis, lui et moi. depuis ma sortie de Saint-Cyr. Je lui parlerai de toi. C'est un homme sûr.
Ce jugement dans la bouche de Jean valait un éloge en trois points. Pourquoi diable n'avaisje pas couru tout de suite vers cet « homme sûr »?...
J'accostai un zouave :
— Le Service des Renseignements?
'■ — A cent mètres d'ici, avenue du Général- Moinier, deuxième villa à droite.
Passé l'Alhambra, où les choristes braillaient quelque ineptie, passé les guinguettes catalanes, où grésillaient les fritures à l'huile, je pénétrai sous la véranda gris bleuté du Service des Renseignements. Un goumier marocain, majestueux et solennel, me barra la route.
— Le commandant Ternon? — fîs-je.
— Le voilà! — prononça une voix claire et bien timbrée.
Les persiennes d'une porte-fenêtre s'écartèrent et le commandant Ternon m'attira par la main.
— Entrez dans ma cagna, dont vous excuserez le désordre... Vous êtes monsieur de Chadeuil,
n'est-ce pas? Je vous reconnais à la description que m'a faite de votre personne mon camarade et cher élève de Mallande.
Le beau type d'officier blanchi sous le harnais, long et svelte comme une lance, les yeux noirs pétillant sous les sourcils neigeux, tenez tranchant et busqué, les pommettes décharnées, la moustache d'argent en bataille, la peau tannée et cuite et couturée de rides, et la bouche restée jeune, de cette jeunesse qu est propre aux hommes d'action!
— Une cigarette, monsieur de Chadeuil?... Vous regardez ma niche. Pas luxueuse, hein?
Pas luxueuse, mais que c'était bien la chambre d'un soldat! Les trois malles-cantines, râpées et terreuses, le lit de campagne, — une toile étirée sur un cadre de fer, — la table de bois blanc, les chaises pliautes, la tente roulée dans un angle de la pièce, tout le sommaire mobilier disant la halte brève entre la randonnée d'hier et l'expédition de demain.
Contre les murs, pas une tenture, pas un bibelot : rien, que la carte du Maroc, piquée de drapeaux de papier, un sabre soigneusement fourbi, un plumet de Saint-Cyrien.
— Avez-vous des nouvelles de cet excellent de Mallande?
— Non, mon commandant.
— Il n'aime guère à écrire... Son escadron est au repos, à Muaziz. Sa dernière lettre se borne à ces deux monosyllabes : « Vais bien. » Pas prolixe, de Mallande... Mais parlons de vous.
Franchise et droiture de ce géant efflanqué! Je me confiai à lui, sans hésitation, inexprimablement réconforté par le sourire bienveillant qui détendait ses traits sévères de sabreur...
— Résumons-nous. Vous cherchez une place, si modeste soit-elle, qui vous assure le strict nécessaire. C'est bien cela?
— Oui, mon commandant.
— Bon! Je vous approuve entièrement...
Eh bien, je puis vous proposer un poste de secrétaire dans mon service... Deux cent cinquante francs par mois. Dix heures de présence par jour. Une besogne passablement dure, mais intéressante. Vous serez sous mes ordres directs. Je vous dresserai à nos méthodes et je vous guiderai... En perspective, un avancement graduel dans la hiérarchie du contrôle civil, qui
202 LE CONQUERAiNT
se substituera peu à peu à l'administration militaire... Votre honnêteté m'est garantie par votre nom et par l'amitié du capitaine de Mallande... J'exigerai de a^ous de l'assiduité, du zèle et du dévouement... Vous examinerez ma proposition et vous m'apporterez votre réponse à la fin de la semaine... Convenu?
Ah! le brave homme! Que je l'aurais embrassé volontiers au lieu d'étreindre nerveusement la main loyale qu'il m'offrait!
— Nous nous reverrons donc samedi matin. Je crois que de Mallande se réjouira de vous savoir devenu mon collaborateur... Votre sort l'inquiétait.
Après cette allusion délicate à l'incertitude et au désordre de ma vie, le commandant Ternon me contraignit à me rasseoir.
— J'ai quelques minutes de loisir : vous ne me dérangez nullement... Gomment vous traite le Maroc?
— Heu... heu...
— Enfin, vous y plaisez-vous?
— Oui et non... Je suis encore désorienté.
— Je comprends cela. Il vous manquait une occupation, un objectif déterminé. Quand vous
serez altelé, a^ous vous passionnerez bien vite pour la tâche à laquelle nous travaillons tous, militaires et civils : conquérir le pays et en faire une Nouvelle France.
Une heure durant, je l'écoutai célébrer avec un enthousiasme contenu l'extraordinaire fertilité de la glèbe marocaine, les inépuisables ressources du sous-sol, les qualités solides des populations que nous arrachions à l'anarchie et dont nous devions façonner les âmes et gagner les cœurs.
— Nous aurons des résistances à briser : nous les briserons... Celles que nous opposent les indigènes ne sont pas les pires... L'Arabe et le Berbère du Maroc, moins fanatiques, plus intelligents et plus travailleurs que leurs compatriotes d'Algérie, seront plus tôt soumis et plus rapidement assimilés. Un exemple: les goumiers de la Chaouïa, nos adversaires de 1907, fervent sous notre drapeau, avec une fidélité comparable, sinon supérieure, à celle de nos turcos. Avant dix années, l'Empire chérifîen sera nôtre du nord au sud, de l'est à l'ouest... Nous avons à combattre des ennemis plus redoutables : les étrangers qui, bien loin de s'incliner
devant le fait accompli, devant les conventions et les traités, s'évertuent à semer des obstacles sur notre route, à retarder et à entraver notre action... Vous aurez, une fois initié, mille occasions de constater l'insigne mauvaise foi des Allemands et de quelques autres. Ah ! que ces gaillards-là sont embêtants!
Le commandant Ternon usa d'un qualificatif plus énergique... Il poursuivit :
— Nous aurons raison de leur hostilité sournoise. Mais il nous faudra encore, et ceci est plus grave, lutter contre nous-mêmes, limiter et guérir cette fièvre de spéculation qui enraye le développement de nos villes... Les terrains! les terrains! Acheter des terrains et les revendre! Il semble, ma parole! qu'il ne puisse fleurir dans les champs de nos banlieues d'autre industrie que celle-là. Syndicats de financiers, capitalistes, petits rentiers qui rêvent de décupler en quelques mois leur pécule, ils sont légion qui, au lieu de nous bâtir des usines et des maisons de rapport, au lieu de s'adonner à la culture et d'enseigner aux indigènes l'usage des machines agricoles, ils sont légion qui, à peine sur le môle, s'enquièrent de l'opération fruc-
tueuse, du lot bien situé, dont ils s'emparent. Sur vingt affiches qui pavoisent nos rues, dixneuf ont trait à ce commerce frénétique de terrains. Cette fureur de spéculation éloigne du labeur sérieux les activités des honnêtes gens, détourne du chantier et de l'atelier l'artisan qu'avait attiré l'espoir d'une paie plus « conséquente ». Elle inquiète et écarte de nos entreprises l'épargne nationale, si prudente quand il s'agit de placements autres que les fonds d'Etat! Elle nous a valu cette nuée de sauterelles, indésirables, aigrefins, canailles, individus sans aveu et tarés, tous pêcheurs en eau trouble qui infestent Casablanca et Rabat... Ils rôdent quelque temps, à l'affût de l'improbable occasion qui leur livrera, sans effort ni sueur, la toison d'or. Puis, lorsque la faim les talonne, ils adoptent un métier facile : coiffeurs, débitants ou souteneurs... Ah! les gredins! Ils empoisonnent nos troupiers avec leurs innommables alcools, avec les filles de leurs tavernes et de leurs lupanars. Les gredins îles bandits! Qui nous en débarrassera?
Le commandant s'interrompit poursuivre les évolutions d'une guêpe qui flânait au plafond.
206 LE CONQUÉllANï
— Qui nous en débarrassera? La justice immanente, ce que nos aïeux moins sceptiques appelaient la Providence et dont les desseins nous échappent. A ces inutiles qui, tous, finissent lamentablement, dans les geôles du bagne ou sous le couteau de leurs pareils, elle a peutêtre dévolu le rôle de fumier : ils sont peut-être le fumier où la civilisation nourrira ses racines et puisera sa sève...
Le goumier insinua entre les persiennes de la porte-fenêtre sa tête oblongue de sloughi et marmotta quelques mots. Le commandant se
— On me réclame à Tétat-major. . . A samedi, monsieur de Chadeuil!
— A samedi, mon commandant.
Et je filai, serrant ma canne comme une épée, gonflé d'héroïques résolutions et de fermes propos... Agir! agir! J'allais agir, enfin!... Mais, pendant que j'allongeais mes enjambées en sifflotant un refrain de caserne, le ressouvenir s'imposait à ma pensée de Lilette, de son corps rose et ferme, et je ne songeais plus qu'à la béatitude et à la douceur de la sieste proche...
Cinq heures du soir. J'ai fini de recopier, en « anglaise » correcte, le rapport du commandant Ternon sur les intrigues du Triai, un hobereau berbère des Doukkala. J'ai lu et relu, ajoutant des virgules et des points et des apostrophes, vérifiant l'orthographe des noms propres, grattant à la gomme un malencontreux pâté. L'enveloppe de papier bulle; l'adresse en « bâtarde » r A Monsieur le Commissaire-Rapporteur p7'è s le 'P^ Conseil de Guerre; le cachet.
— Planton!
— Présent.
Un chasseur alpin, Béarnais courtaud et
râblé, accourt à mon appel, fourre dans sa musette le pli officiel et détale.
Voilà qui est fait. Je n'ai plus maintenant, qu'à fumer des cigarettes et à c< vacharder », — suivant l'expression de mon dactylographe, le légionnaire Keller.
Ah! j'oubliais!... Ma « caisse »!... Voyons : 120 douros hassani reçus du poste de Mechraben-Abbou; 300 douros expédiés au caïd de Chtouka ; 12 douros payés au chaouch Mohammed, interprète, huissier, maître Jacques du bureau des Renseignements (un loustic à surveiller); 13 douros versés par le nommé Lakatou, « en paiement d'une amende à lui infligéepourvoi d'une brebis appartenant à son cousin Mââte-ben-Mââti ». Reste en avoir : 15 454 douros hassani et 20 pesetas... J'ouvre mon coffrefort; je compte et recompte les liasses de billets crasseux, les piles d'écus, de piécettes et de billon : c'est bien cela... Je referme le coffre-fort et je replace dans mon porte-monnaie les deux, clés minuscules.
« Vachardonsî » La cigarette au bec, je considère, avec la satisfaction d'un parfait bureaucrate, les paperasses étagées sur ma table et
revêtues de leurs chemises de carton multicolore, les règles, les crayons, les porte-plume disposés en bon ordre autour de l'encrier, le sous-main, le presse-papier, — un galet ramassé sur la plage de Sidi-Béliout, — les casiers pavoises d'étiquettes... Par la porte-fenêtre, ouverte à deux battants, la molle humidité du jour finissant entre dans mon réduit, avec le parfum acide des géraniums, avec la complainte que gémit le goumier accroupi sous la véranda, avec les cris des gamins qui se vautrent dans la poussière de l'avenue. Le rectangle de ciel que j'entrevois passe lentement de l'azur au rouge feu, au rose tendre, au bleu-violet, au gris...
Six heures. Je pourrais, comme le lieutenant Meslier, qui vient de crier son cordial « bonsoir », décrocher ma canne et décamper. Mais où irais-je? Siroter une absinthe au Café de l'Industrie? Flâner dans les ruelles du Mellah? Je butterais sur quelqu'un des compagnons que j'évite, Pinguet, Méchain, Salomon : on m'assommerait de questions indiscrètes. Ma sagesse trop neuve risquerait d'être blessée ou ébranlée par une moquerie, par une réflexion
narquoise. Ne bougeons pas; continuons de rédiger notre journal, sous la protection de l'incorruptible goumier.
Dans une heure, quand les muezzins clameront l'invitation à la prière, je déserterai mon refuge. Rue Djemââ-ech-Chleuh, j'avalerai à la hâte la côtelette et le couscouss de semoule que la morose Aicha cuisine présentement à mon intention... Car j'habite toujours rue Djemaâech-Chleuh... J'aurais dû, oui, j'aurais dû, pour assurer mon indépendance absolue de conquistador, brûler jusqu'à ce dernier vaisseau, réintégrer ma sordide cahute du quartier musulman. Mais je ne me sens pas l'audace encore d'affronter le courroux d'Aline, d'arborer carrément l'étendard de la révolte. Je redoute obscurément un retour de ma veulerie et de ma lâcheté. J'ai peur d'Aline et peur de moi-même. Lilette, que j'ai consultée, Lilette qu'a réjouie si fort ma décision et qui n'ose croire à la durée de mon bel enthousiasme, Lilette m'a conseillé d'attendre... Attendre quoi? Je ne sais, mais j'attends... Ah! couard! Ah! poltron!
Exquise Lilette! Sa cervelle d'oiseau conçoit d'inimaginables ruses et d'admirables inven-
tions pour endormir la méfiance du jeune Ben- Lahan. Chaque soir, colorant de prétextes ingénieusement renouvelés ses disparitions, elle s'enfuit de FAlhambra et me rejoint dans ma chambrette...
Les talons de ses cothurnes sonneront sur les dalles du patio. Elle toquera du doigt à ma porte et, d'un bond, se blottira dans mes bras. J'entendrai sa chère voix, sa pauvre voix fêlée :
— Embrassez-moi, Max... Je me suis sauvée, par l'office; j'ai chargé le garçon de raconter à Ben-Lahan que j'étais allée voir une camarade souffrante... Je ne danse qu'à onze heures et il en est neuf, à peine...
Elle se nichera au creux des coussins :
— Mettez-vous là, près de moi !
J'obéirai. Allongés nous deux, côte à côte, elle
m'interrogera :
— Avez-vous bien travaillé? Qu'avez-vous fait?
— Arrivé au bureau. Trimé. Déjeuner et sieste. Repris le collijer. Voilà!
— C'est tout?
— C'est tout.
— Pas vu Méchain? pas vu Pinguet?
— Pas VU ces honorables personnages.
— Ah!
Elle soupirera d'aise et repoussera mes mainsqui fourrageront entre les plis du kimono.
— Soyez sage, Max !... Le commandant a été gentil?
— Très gentil... Lilette, il m'a confié les clés du coffre-fort.
Avec quel accent de fierté j'annoncerai l'importante nouvelle ! — La fierté du livreur promu subitement à la dignité de vendeur. — Et Lilette ripostera gravement :
— Bon signe, Max... Oii mettez-vous ces clés ?
— Dans mon porte-monnaie.
— Ne les perdez pas, Max. Prenez bien garde!... Il y a beaucoup d'argent dans ce coffre-fort?
— Hé! hé!... pas mal...
— Ah! Max, pourvu que... Vous ne le direz pas à Aline, Max !
— Non.
— Vous me le promettez?
— Je vous le promets.
Je sais qu'elle exigera de moi cette pro-
messe... Douce Lilette, maternelle Lilette!...
— Max, dites-moi en détail.
— Quoi?
— Mais... l'emploi de votre temps, là-bas!
Il me faudra narrer par le menu les événements et les incidents de la journée, rendre des comptes à ma vigilante petite maman, énumérer les chefs marocains que le chaouch Mohammed a introduits cette après-midi dans ma « cagna ». Ce coquin de chaouch a dû, avant de traduire les emphatiques harangues des notables, leur extorquer un sérieux pourboire : j'aurai l'œil sur lui
A relater ainsi mes faits et gestes, je m'échaufferai peu à peu. Comment exprimerais-je froidement ma ferveur de néophyte que tout séduit, que tout empoigne?
Il me semble découvrir le Maroc. La fonction principale du- Service des Renseignements étant d'établir le contact administratif et moral entre le suzerain français et le vassal indigène, il est évident que je ^uis bien placé pour étudier les esprits et les âmes arabes et berbères. Le commandant Ternon m'aide de ses avis et me guide à travers la forêt de mes connais-
sances nouvelles. J'assiste à ses palabres interminables avec les dignitaires de la Ghaouïa, cheiks et caïds qui lui apportent leurs vœux et leurs doléances. J'admire avec quelle longanimité, avec quelle angélique patience il prête l'oreille aux harangues farcies d'éloges outranciers, d'arguments captieux et d'astuces dérisoires, avec quelle simple dignité il contraint ses interlocuteurs à confesser leurs erreurs et leurs fourberies.
Le caractère marocain me révèle ses traits essentiels. Le vieux pacha El-Kâni qui, cette après-midi, abandonnait d'un geste si noble au Sfoumier accouru les rênes de sa mule et gravissait majestueusement les degrés de la véranda, El-Râni incarne à merveille le type de ces hauts fonctionnaires du Makhzen qui ont entrevu la nécessité de la soumission aux Roumis et se sont ralliés, quoi qu'il en dût coûter à leur orgueil de mahométans et à leur bourse.
— Allah a permis votre victoire pour punir les nôtres de leur indiscipline et de leurs divisions. Vous êtes nos maîtres : Allah le veut. Que la volonté d'Allah soit faite !
Deux heures durant, ce vaincu a discuté les décisions des autorités françaises, sans aigreur ni rancune, sans arrière-pensée de révolte, recherchant les moyens pratiques de concilier les intérêts de ses compatriotes avec les intérêts des vainqueurs. Le sabre avait prononcé : il s'inclinait, en bon fataliste, devant l'inévitable, mais sa déférence ne comportait ni platitude ni servilité.
« Vous êtes le plus fort. C'était écrit Nous vous obéirons. Mais n'exigez pas que nous nous humiliions. Je sais bien, d'ailleurs, que vous n'exigez rien de semblable. Nous nous sommes mesurés avec vous, et nous vous estimons comme vous nous estimez. Travaillons donc ensemble aux tâches qu'il vous plaira d'indiquer. »
Voilà ce que signifiaient les discours emphatiques du vieux pacha, sa mimique sobre, ses gestes mesurés, le regard assuré et grave de ses magnifiques yeux noirs...
Tout à l'heure, je dépeindrai à Lilette le fier vieillard. Je lui montrerai le commandant Ternon, l'officier mince et nerveux, en face du sémite pelotonné dans ses amples djellabas, la
franchise du « Franc » opposée à la souplesse et aussi à la duplicité de l'Arabe. Je lui dirai ma stupéfaction de rencontrer chez nos protégés un déconcertant mélange de vertus et de vices, de qualités et de défauts, la fausseté côtoyant la sincérité évidente, la ruse succédant à la loyauté indéniable. Je citerai le dicton qui a cours dans toute l'Afrique du Nord et que le commandant Ternon a murmuré entre ses dents, une fois El-Râni juché sur sa selle aux huit tapis de feutre et de velours broché d'or :
— « Si l'on élevait une statue au mensonge, il faudrait la vêtir d'un burnous... »
Puis je répéterai le jugement qu'il a prononcé aussitôt après, et qui corrigeait la sévérité du classique aphorisme :
— Tout de même, ce sont des hommes!...
Lilette aura la primeur de la récente circulaire sur les mesures destinées à combattre et à réprimer la rage de la spéculation. Elle entendra l'écho du cri d'alarme qu'a poussé le président du Conseil de guerre, dénonçant les méfaits des mercantis, des tenanciers de bars, des fripouilles qui pullulent autour des camps
et des bivouacs, qui gorgent d'alcool nos troupiers :
(( Sur cinquante-six affaires qui furent évoquées devant notre juridiction au cours du précédent trimestre, quarante-huit ont eu pour cause initiale : l'alcool... L'alcool que l'on vend à nos hommes sous le nom d'absinthe, de cognac, d'anisette n'est, le plus souvent, qu'une eau-de-vie de grain importée d'Allemagne... »
Les bandits! Ah! en fusiller une demi-douzaine, pour l'exemple!... Mais les traités internationaux nous paralysent.
Je narrerai l'interrogatoire qu'a fait subir en ma présence le lieutenant Meslier à un loqueteux maltais, insolent et ricaneur. Des gendarmes ont saisi dans la boutique de ce prétendu négociant en vins quatre fusils Lebel qui disparurent, voilà quelques semaines, du corps de garde de Bab-es-Souk. Aveux du receleur : ces fusils lui ont été vendus, soixante douros la pièce, par un Marocain dont il ignore, cela va de soi, le nom véritable et jusqu'au signalement. Il comptait les repasser, avec bénéfice, à un certain Abraham Chérib qui approvisionne d'armes et de munitions les douars dis-
sidenls du Moyen Atlas. Il riait, tout en se réclamant de son consul... Et F « entente cordiale », mon garçon?... Les Anglais secondent notre action au lieu de la contrarier sournoisement comme tels ou tels qui se disent nos amis... Au bloc, le Maltais!...
La contrebande des armes ! Gomment s'étonner que les sujets étrangers s'y adonnent avec une telle effronterie lorsque des Français, doublement traîtres à leur patrie, demandent à cet abominable négoce un supplément de recettes ou de solde? oui, de solde!... Un commerçant de la rue Ihler! Un officier !... Le poteau d'exécution et les douze balles!...
Et Lilette, bonne patriote, applaudira à mon souhait indigné, qui ne se réalisera pas : notre indulgence est sans limites.
La nuit engloutit l'avenue où défilent les silhouettes vacillantes des chameaux. Des ivrognes, attablés derrière les vitres flamboyantes d'une auberge, vocifèrent en chœur les ineptes couplets de V Internationale... U Internationale au Maroc!... Les imbéciles!... J'ai haussé les épaules et me suis rencogné dans mon fauteuil
de rotin, contenant mon envie véhémente de bondir, de foncer sur ces brutes et de les disperser à coups de canne.
Ils se sont tus... Tant mieux ! Leur chanson me brûlait les oreilles.
De l'autre côté de la route, sous une tente de serpillière et de chiffons, de pauvres hères indigènes, des meskine, sirotent du thé à la menthe. Une chandelle fichée en terre éclaire leurs visages basanés et hâves. Un phonographe nasille un air sauvage, haché de piaulements et de plaintes. Les buveurs, recueillis et muets, s'enivrent de cette musique saugrenue et, quand finit la mélopée nasillarde, hochent leurs têtes enturbannées de loques...
Sept heures. Le goumier se plante dans l'embrasure de la porte et me salue militairement.
— Moussié !
— Quoi?... Que veux-tu, Abdallah?
— Moussié! Emchi\.. Fous la camp!
Il a raison : f...iGhons le camp... Ah! la bonne journée! Lilette sera contente de moi...