‹ Le conseil de Dante, 1321-1921Chapitre 12 sur 24 · Convivio · texte numérisé non relu

Convivio

relevé de tout ce que sait son siècle, de tout ce qu'on sut avant lui ; il le fait avec critique, discernement véritable et goût profond de Texactitude. En plein essor mystique, il se souvient d'écrire comme au chant VIII du Paradis : « La belle Trinacrie qui s'obscurcit entre « Pachino et Pelore, sur le golfe que TEurus « tourmente avec beaucoup de violence, non à (.(. cause de Typhée, mais du soufre qui s'exhale « de son sol «. La fable illustre ne sert plus qu'à mettre le vrai en lumière ; ce n'est pas la théologie qu'il oppose à la mythologie, c'est la science. De même au radieux début du VHP chant du Paradis : « Le monde croyait (( jadis au péril de son àme que le fol amour « rayonnait de la belle planète Cypris, qui « tourne dans le troisième épicycle... » Au XXXIV*^ chant de VEnfer, il n'oublie pas de marquer un vif dédain pour quiconque peut ignorer, à la façon du vulgaire, la rotondité de la terre, ou sa gravitation et les conséquences pratiques de ces deux lois, auxquelles il conforme scrupuleusement ses vues sur la structure

LA POÉSIE Eï LA PENSÉE 43

de l'au-delà. Les heures du voyage infernal sont comptées d'après la position des astres, ellemême décrite en grand détail, fût-ce dans le récit d'un épisode fabuleux comme la mort d'un héros grec, au XXVP chant ; nous sommes prévenus que la lumière de la lune ne s'éteint pas de mois en mois mais qu'elle passe derrière l'astre :

Lo lame era di softo dalla luna.

Dante éprouve toujours un sensible plaisir à révéler dans leur enchaînement sublime ces points cachés du système de la nature. C'est à la façon d'un Lucrèce catholique, ou si l'on veut péripatéticien, qu'au XX'V' chant du Pur^a/ozre il ébauche en moins de deux tercets une ample théorie du devenir embryogénique ; les catégories de l'école l'aident à expliquer les métamorphoses et les progrès de la semence humaine à travers les trois règnes, quand elle commence par être animée de la vie végétale, puis acquiert l'organisation animale élémentaire du « fungus marin » :

Anima fntta la virtulc altiva Quai d una planta intanto différente Che qiiest in via e quella è gia a riva Tanto ovva poi che gin si nniove e sente Corne fungo inarino... ^

Les curiosités de cette grande àme se meuvent en mesure, et leur ordre se suit comme les syllabes d'un chant. Ni Gœthe ni Léonard de Vinci ne feront mieux sentir que la loi passe avant les choses, que Têtre se dissout quand il manque à sa loi et que la loi est rigoureuse à proportion de Tâme qu'elle est appelée à régir, A Tâme forte, loi plus forte, pour en accomplir le dessin. Le poème où devait se projeter un esprit de cette stature devait se soumettre à des cadences d'autant plus fermes qu'il devait expri-

1. Distinction admirablement nette entre la phase passagère et momentanée d'un être acheminé vers sa forme supérieure (in via) et le point d'arrivée (a riva) du tj'pe inférieur fixé. On aimerait à savoir sur quels motifs le bon M. Ginguené, critiquant cette « physique pleine d'erreurs », put condamner « une mauvaise philosophie » dans cet accord frappant du vieux langage d'Aristote avec les conceptions d'un évolutionnisme qui semble aujourd hui en avance sur celui du siècle dernier.

mer un monde immense d'émotions puissamment diversifiées.

Un intelligent critique anglais, qui n'y a rien compris, croit pouvoir appeler au secours de son erreur le dogme des progrès de Thumanité, mais il n'a guère attesté que nos décadences.

« Nous nous sommes faits, dit Symonds, à Técole des siècles une conception différente de la destinée humaine. Nous trouvons quelque peu absurde que Dante enferme les gens dans des cellules, isolées et étiquetées pour Téternité. Nous savons que tout ce qui vit est mobile, souple, changeant... » Ce changement irrationnel équivaut à Tinexistant, et c'est pour exister en toute plénitude qu'un grand poète impose des définitions aussi certaines que possible, certi fines, à chacun des objets de son chant.

A ne chercher que l'expression du mouvement, il n'est point de théâtre plus actif et plus animé que les paliers circulaires du Purgatoire, le long des parois incrustées de sculptures morales, près desquelles résonnent, en stances alternées, sur les lèvres de feu, la plainte des

péchés qu'on lave et 1 hymne à la vertu que l'on veut acquérir. Médiatrice provisoire établie entre les gradins de la cité dolente et les saintes sphères du ciel, cette belle montagne donne le sentiment d'une vie qui s'accroît et s'éclaire au fur et à mesure qu'on approche de son sommet. Cette partie de l'œuvre, qui reflète notre pèlerinage terrestre, notre état de passants et de voyageurs, réunit tous les caractères d indécision, de mobilité, de souplesse et de changement qui restent compatibles avec le sérieux de la pensée et les lois supérieures de Fart. Mais l'éternel est l'éternel, et il est trop absurde de reprocher à Dante d'avoir représenté comme fixe la fixité ! Les eaux du port sacré de la Béatitude ne peuvent trembler d une ride, l abîme infernal ne peut se rouvrir : le prodige de l'art est d'être parvenu à faire accepter la fiction d une traversée de l'immobilité divine par les deux pèlerins privilégiés. La régularité scolastique dont on se raille développe et démontre, au point même que l'on discute, la liberté et la souplesse de sa raison.

Mais toute raison fixe. Quand il regrette que Dante n'ait pas éprouvé le « sentiment de Tinfini », le critique a montré qu il était lui-même étranger au sentiment de la perfection. Le poète s'est appliqué à bien définir, comme à bien dessiner, pour bien peindre. Il a considéré à part chaque catégorie, chaque classe et chaque essence d humanité. Il a eu soin delà distinguer de toutes les autres par une forte enceinte empruntée au métal de sa volonté et de sa pensée, solide airain qui n'en réfléchira que mieux les couleurs et les flammes propres à sa passion. Cette fermeté lumineuse lui permet de tout voir et de tout montrer parce qu elle range et ordonne tout. La nature, Thistoire et jusqu'à la fable feront leur partie dans ce chœur. L antinomie du merveilleux chrétien et du merveilleux païen qui troublera Chateaubriand se règle ici sans peine. La synthèse sera complète. Il n'est rien qui n'y trouve place. Mais, à quelque degré d effervescence, d'inquiétude douloureuse ou voluptueuse , que puissent s'élever des matériaux si généreusement accueillis, les puis-

sances de sentiment devront borner tout leur office à proposer des idées justes et des images vives, capables de servir au dessin architectonique de la raison. Comprenons le chefd'œuvre de la pensée de Dante : elle a toujours pris toutes les précautions salutaires contre les altières servantes de son art et de son génie : ces grandes créatures qui nous subjuguent par la douceur du charme ou par 1 ascendant de la majesté n'échappent jamais à sa loi, elles ne le détourneront jamais de son objet. Une main énergique et sûre les pétrit, comme ai-gile fraîche ou comme cire tiède, selon l'idée souveraine qu'il a délibérée.

Ainsi la réflexion, la volonté plastiques, plus puissantes que tout dans cet homme où tout est si fort, disposent pleinement des facultés qui. chez tout autre, à peine un peu épanouies, se disperseraient. Même elles le préservent de leurs propres excès qui le perdraient en des abstractions trop fluides. Il n'oublie donc pas la matière, nourrice de la vie, élément essentiel des caractéristiques individuelles. Ses têtes

d'anges ont un corps. Elles ne flottent pas. Au Paradis, autant que dans la Vie nouvelle, une musique d une harmonie ineffable réussit toujours à teinter de sa nuance humaine et tendre les abîmes du monde spirituel le plus pur. C'est encore ce que n a pas senti, entre bien d'autres choses, le critique anglais. Quoi qu'il ait prétendu, armé de son faux « goût moderne » ou du « sens moral » qui est particulier à son pa3's, nulle part « Tabstraction » ne « tue » semblable « poésie » ; ce critique barbare, et d ailleurs bienveillant, ne se plaindrait pas d'y trouver des « allégories glaciales » s'il avait la sagesse de s en prendre plutôt à ses propres frimas. La géométrie de quelques figures ne les empêche pas de palpiter et de brûler comme de la chair. Pas une généralité que Dante ne colore d un rayon de peine ou de joie.

Sans nul effort, du reste. C'est son mouvement naturel. Il incarne et vivifie les idées abstraites parce qu'il les aime ou les hait avec force. Parce qu'il les adore humblement ou les

maudit avec frénésie, il en fait des dieux, des déesses, des héros et des héroïnes de chair et d'os. Le plus intellectuel de tous les poètes est ainsi le plus émouvant. Quelque ascension qu'il fasse, il emporte toujours dans ses bras, dans son cœur, d'amples souvenirs de la terre, parfumés et brûlants, pour en peupler son mystique ciel : « le Ciel qui est pure lumière, « lumière intellectuelle pleine d'amour, amour « du vrai bien plein de joie, joie qui passe « toute douceur »,

// Ciel ch'é para hice,

Lace inlellectual piena damore, Amor di vero ben pien di letizia, Letizia che trascende ogni dohore '.

Lorsque, isolé ainsi sur quelque sommet de vertige, il se trouve entraîné un peu hors de la vue par « la vertu de cette corde qui dirige « tout ce qu'elle lance vers un but joyeux^ », son cri de joie est sauvé de toute fadeur parce

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