De vulgari eloquio, I
cité a toujours soin de se marquer des abris et des refuges œcuméniques ; mais le souvenir de ses temples de sereine contemplation ne le sauve jamais des réveils de patriotisme pieux ou de civisme involontaire. Le frémissement de l'indignation désintéressée finira par devenir sa plus belle muse, et quand la défaite et Texil auront achevé de le pousser à bout, nulle haute sagesse ne pourra empêcher qu'une satire Irénétique d'un accent presque religieux ne tienne désormais le milieu de son chant.
Ne pouvant plus frapper le félon et le traître, ni de l'épée, ni de la loi, le poète vaincu leur infligera une place dans son enfer avec toutes les notes infamantes qu'il y faudra et en les désignant par leurs noms, leurs prénoms, leurs armoiries. Un des cachots du dernier cercle, le plus noir, le plus glacial, aménagé pour certaines âmes choisies, leur convient si exactement qu'elles y tombent avant même que leur vie ne soit terminée. C'est la geôle où s'expie toute trahison. « L'âme n'a pas plus tôt trahi ^ que « son corps lui est enlevé par un démon qui
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« la gouverne dans la suite jusqu'à ce que son « temps soit entièrement révolu : pour elle, « elle s'abat dans cette triste citerne ». Comme on nomme, au passage, Tun de ces privilégiés de Félite infernale : « — Tu dois le recon- « naître, c'est messire Branca d'Oria, et il y a « plusieurs années déjà passées depuis qu'il « est enfermé comme le voilà. » — « Je crois », est-il répliqué, « que tu me tromjDCs, car « Branca d Oria n'est point encore mort ; il « mange et boit, et dort, et se revêt de ses « habits. » Pure apparence, qui se dissipe en s'expliquant : le traître Branca, a bien laissé son corps à un diable, qui vaque sous son nom aux occupations de la vie et même continue la besogne de trahison dont le cadavre qu'il anime a pris l'habitude invincible et le pli machinal, mais la personne de Branca, annonce Dante, n'est plus sur notre terre : elle paie son dû chez les morts...
L'exquise atrocité de la peine correspond à tout ce que nous savons de la vigueur et de la logique de cet esprit. Il est éminemment raison-
nable, sensible aux plus fines mesures du goût, mais ne recule en aucun cas devant les déductions tirées de la justice ou de la sagesse. Une conduite qu'il réprouve est brièvement qualifiée de viltà, épithète que notre « vilenie » traduit faiblement. Dans les discussions qu'il soutient, l'adversaire qui se laisse tomber au-dessous d'un certain niveau d'intelligence et d'honneur est plongé dans le cercle de la bestialità ; Dante lui témoigne que c'est proprement à coups de couteau, col coltello, qu'il devrait réfuter des sottises d'un ordre aussi matériel '■ : il juge qu'à des mots qui ne sont que des bruits, de simples déplacements de pure matière, d'autres mouvements de matière, le poing fermé, 1 acier brillant, répondent parfaitement bien. Mais, de ce dur langage même, il ressort que l'aspect brutal et le geste grossier sont en horreur à Dante. Il ne rêve que d'une perfection intellectuelle d'équité et de courtoisie, de paix et
1. E se iavversario volesse dire... risponder si vorrebbe non colle parole, ma col coltello à tanta bestialità. (Convivio. Trat. IV^, cap. XIV.]
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d'amour ; ainsi Texige la politesse de son esprit, mais son cœur, hérissé de nobles scrupules, ouvert aux belles voluptés, respire une âpre haine dès qu'on fait offense à ses dieux.
On ferait donc bien fausse route en interprétant toutes ces diversités, dont j'abrège le compte, comme les jeux d'un caractère heurté ou contrasté. Au contraire, cela se tient. La continuité magnifique d'une grande âme développe ses éléments complémentaires. Cette nature est assez ample pour occuper et pour combler, par exemple, les intervalles du patriotisme florentin le plus ombrageux au catholicisme universel le plus dégagé. Il n'y a pas contradiction, mais correction et complément dans ces alternances de la justice et de la pitié, des cris de colère et des larmes de miséricorde. Il est bon que le visiteur de la Cité dolente arrose la voie qu il descend de pleurs de compassion sur tant d infortunes sans termes \
1. Une réparation qui ressemble à une excuse est offerte à l'âme de Pierre des Vignes pour le mal involontaire que lui a fait le poète en passant. {Enfer, ch. XIII.)
mais il est également bon que certains scélérats soient insultés par lui, ou même que les traîtres aient la tête écrasée au passage de ses talons ; en ce cas, comme il le déclare, « ce fut courtoisie que de leur être vilain ! » Ces extrémités de Tâme dantesque ne veulent pas être opposées, mais classées et comprises comme les termes d une seule et même série. Sa sensibilité tient l'immense entre-deux de penchants réputés contraires. Elle se définit par l'ampleur, la densité, la justesse et un don supérieur d équilibre. Plein, concis et sonore comme le vers, ce mouvement ne peut s'arrêter qu'à son terme, mais il s'arrête toujours là. haletant et vibrant comme la flèche au but. Jamais propos si médité n'a donné un tel sentiment de la vie inquiète et du cœur en suspens. Jamais homme plus ébranlé, ni de plus d'éléments, n'a su se reposer dans le ciel lumineux d une raison plus pure.
Voyons comment cela s'est fait.
Il était entré dans la vie par un amour si beau que le monde en subit encore le charme, et cependant si merveilleux que la critique hésite ou même refuse dS" ajouter foi.
La nuée des commentateurs, s'appliquant à résoudre une fausse difficulté, a fini par noyer le personnage de Béatrice dans les explications. La « dame bienheureuse et belle » que Dante avait aimée enfant et qu'il vit disparaître dans les lumières de la mort en a été réduite au triste état d'allégorie pure, de symbole idéologique, simple figuration tantôt de l'Eglise mystique, ou de la Foi. ou de la Grâce, et tantôt de la
contre - église , Charbonnerie ou Maçonnerie gibeline. Il n'y a pas à se mettre en peine de chasser ces imaginations. Il faut plutôt retenir les plus vraisemblables, mais les mettre à leur place, qui n'est pas la première, puisque le poète la leur a interdite. Nous tenons de Dante que tout ouvrage de sa main peut compter jusqu'à quatre sens superposés ; en admettant tous les systèmes dont on fleurit la marge et le filigrane du texte, systèmes qu'il serait absurde de nier, et très dangereux d'oublier, ces divers sens « allégoriques », « anagogiques » et « moraux » sont des interprétations de seconde ligne ; c'est le sens historique et littéral qui se présente en premier lieu : on n'y comprendra rien si Ton ne commence par accepter le motà-mot vivant et sûr de la poésie. Ne disons pas, comme le plus sot des commentateurs, que les choses « n'ont de valeur pour Dante que par le secret des correspondances » car, justement, les choses ont tout d'abord pour lui toute leur valeur apparente. C'est seulement au delà de cette apparence qu'elles valent par leur signifi-
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cation'. S'il salue, chante et prie Madame Béatrice, c'est que Béatrice a été la reine de sa pensée. Il n'a pu se représenter comme une sèche entité de métaphysique l'être charmant à qui montait, du fond de ses pires détresses, cette évocation, la plus tendre et la plus caressante qui se soit envolée d'une âme de poète :
Lucevan gli occhi siioi più che la stella E cominciammi a dir soave e piana Con angelica voce, in sua favella :
... L'amico mio e non délia venlnra Nella diserla piaggia è impedito -.
Plus tard la même dame idéale et réelle,
1. « Dans le plus touchant des poèmes », écrit fort bien Maurice Barrés, « dans la Vita Niiova, la Béatrice est-elle « une amoureuse, 1 Eglise ou la Théologie ? Dante... vivait « dans uneexcitation nerveuse qu'il nommait, selon les heures, « désir de savoir, désir d'aimer, désir sans nom — et qu il « rendit immortelle par des procédés heureux. » (Préface de Sous l'œil des barbares, éd. de 1888)
2. « Ses yeux brillaient plus que l'étoile, et elle commença « à me dire, suave et simple, avec une voix angélique en son « expression :... Celui que j'aime et que n'a point aimé la « fortune sur la plage déserte est empêché... » {Enfer, II.)
passant de l'état naturel au surnaturel, aura pour fleurs de sa couronne toutes les idées générales qui conviennent non seulement à la beauté et à Tamour, mais à la vertu, à la science, à la sainteté. Mais premièrement le poète commença par Faimer, par la perdre et par la pleurer. Heureux et bienheureux le lecteur, le critique d'assez de jugement pour avoir compris que voilà bien la chair et le sang du poème, sa matière et sa vie ardente, ce qui vibre de fort et de chaleureux dans sa voix. De là viennent l'élan inépuisable de son soupir et le sanglot lascif qui s'éteint dans la plainte rauque, tout ce qui donne enfin, âpre ou douce, au poète la fidèle note d amour :
... Quando Amorc spira, noio e a quel modo Che detla dentro vosignificando^.
Boccace eut tout à fait raison de le dire.
1. « Quand lamour inspire, je note, et, sur ce mode qu'il « me dicte au (Jedans, je m en vais le publiant... » [Purgatoire, XXI V.^
« toute » véritable « poésie » est « théologie », mais cela est vrai au moment où elle s'achève et s accomplit au-dessus du monde : pour s'élever si haut, il lui faut les forces d'en bas, elle ne monte au ciel que formée de la terre, vêtue et colorée de tous les charmes de la vie. C'est pourquoi soyons sages et gardons-nous bien d'oublier la surface brillante, Todorant et suave épiderme de la chanson. Ce doux appareil printanier, cette allure de vita niiova, printemps de l'année et de l'âme, démontrent une fois de plus comment les plus nobles pensées naissent bien de Tébranlement de cet « esprit « de vie qui réside dans la voûte la plus secrète a du cœur^ », cet esprit qu'éveilla la première vue de Béatrice et qui, dès cet instant, « com- « mença à trembler avec tant de force que ce « mouvement se fît sentir dans les plus petites « veines'\ » Ces confessions naïves et transpa-