CHAPITRE NEUVIÈME
UN INCIDENT — TA VILLE DE MONTRÉAL ET LA GRA- | TUITÉ DE L'ENSEIGNEMENT.
h Avant de poursuivre l’exposé des questions scolaires que le Conseil de l’Instruction publique était appelé à résoudre, nous rappellerons l'incident qui se produisit en 1888, sous le gouvernement Mercier et qui causa dans le public quelque :eandale.
Le comité catholique, comme le comité protestant du reste, possédait parmi ses membres laïques des hommes d’une incontestable valeur. Les uns avaient occupé ou occupaient des positions élevées dans le monde politique, d’autres faisaieut honneur à la magistrature du pays. Citons particulièrement sir N.-F. Belleau, ex-lieutenantgouverneur, M. Chs Boucher de Boucherville, ancien premier ministre de la province, les juges Jetté, Bossé, Rou:hier et Crépeau, C.R. Pour des motifs qu’il ne crut pas à propos de faire connaître et qui n’en parurent que plus sujets à caution, le cabinet tenta un effort pour éliminer du Comité ces personnages distingués dans l’intention, à ce qu’il semble, de les remplacer par des hommes plus sympathiques aux projets de réforme du gouvernement. La ifficulté était de trouver des raisons qui pussent justifier le grand changement que l’on voulait opérer dans la composition du Conseil, et, faute de pouvoir
s’en prendre avec vraisemblance au talent et à la compétence de ceux que l'on désirait faire disparaître, on fit au secrétariat de la province un relevé de leurs absences plus ou moins fréquentes des séances du comité, et ce fut pour un motif aussi fragile et aussi mesquin que le chef de ce département s’appuya pour leur écrire une lettre qui, si l'espoir du ministre n'était point déçu, devait amener leur résignation immédiate.
Le comité protestant ne fut pas plus épargné que le comité catholique et le juge L.-R. Church, ancien ministre, fut un des premiers à qui l'honorable M. Gagnon écrivit pour lui demander sa démission.
En réponse à ces demandes injustifiables et déplacées, . le secrétaire de la province reçut de plusieurs membres du conseil des rebuffades qui durent lui faire regretter le procédé dont il s'était servi MM. de Boucherville et Routhier résignèrent immédiatement, mais MM. Belleau, Jetté, Bossé et Crépeau se refusèrent à le faire.
Comme les lettres que M. Gagnon adressa aux per” sonnes ci-haut nommées sont identiques dans les termes, nous ne reproduirons que celle qu’il envoya au juge Jetté.
Québec, le 6 décembre 1888.
Monsieur,
En consultant le tableau des présences au conseil de l’Instruction publique et du comité catholique de ce conseil de septembre 1886 à octobre 1888, je constate que sur quinze séances vous n'avez assiste qu'à cinq séances.
Mes collègues et moi à qui ce tableau des présences a été soumis, m’ont autorisé à communiquer avec vous et à vous demander si, vu ces nombreuses absences, vous, croyez remplir à votre satisfaction et à celle du public
les devoirs de la charge que vous occupez comme membre du Conseil de l’Instruction publique.
Nous sommes bien convaincus, mes collègues et moi, que ces absences sont dûes à vos nombreuses occupations en dehors de cette charge et que vous comprenez aussi bien que nous la nécessité pour les membres du conseil de l’Instruction publique de ne point négliger les grands intérêts qu’ils y représentent.
Serait-ce trop vous demander que de vous prier de nous faire connaître vos vues sur la question qui fait le sujet de la présente ?
Agréez l'expression de la considération avec laquelle j'ai l'honneur d’être,
Votre tout dévoué,
(Signé) Cus-A.-E. GAGNON,
Secrétaire de la Province.
L’honorable Juge Jerré,
Montréal, P. Q.
M. Jetté répondit dans les termes suivants:
Montréal, 19 décembre 1888
L’honorable C.-A.-E. Gagnon,
Secrétaire de la Province Monsieur,
Votre lettre du 6 courant ne m'est parvenue que le 17.
Je vous avoue que je suis fort surpris de vutre demande et je ne vous cache pas que je la considère comme une injure que je ne croyais pas avoir méritée.
Je crois devoir vous informer cependant que depuis que j'ai eu l'honneur d’être appelé au Conseil de l’Ins-
truction publique par l'administration présidée par l'honorable M. Joly en 1878, j'ai assisté à presque toutes les séances du comité catholique de ce conseil, et si, j'ai été absent de quelques-unes des séances de ses sessions, c'est parce que les affaires importantes ayant été expédiées, je considérais que ma présence n’était pas nécessaire pour les matières de routine réservées pour les séances complémentaires.
Je n’hésite done pas à dire que Ja statistique que l’on a bien voulu faire de mes absences ne m'a pas convaincu que l'intérêt publie en ait souffert.
En conséquence, je me permets de ne pas partager votre opinion, ni celles de vos collègues à ce sujet, et, sans avoir une idée exagérée de mon utilité, je crois devoir refuser la démission que vous semblez me demander.
J'ai l'honneur, ete., etc.,
(Signé) LA. Jerré!
Cette réponse et d’autres du même genre mirent fin à un incident qui ne fait pas honneur au gouvernement de l’époque.
Notre régime éducationnel subit les attaques d’adversaires qui voudraient le réformer sous le spécieux prétexte que l'instruction donnée dans nos écoles n’est pas pratique, qu’on enseigne trop de religion aux enfants et que leurs livres classiques sont trop nombreux. Il y a, sans doute, chez ces gens, des variétés de tendances et d'idées. Les uns, faute d'expérience, n’ayant aucune notion des principes qui doivent guider les relations entre gouvernement et individu et, ne regardant pour ainsi dire que les dehors de la question, s’attellent sans réfléchir au char de meneurs rusés et avides de change-
1 Documents de la session 1889. Vol. 22. III. Réponse 117, p. Vi
ments. Les autres n'ayant reçu qu'une instruction primaire ordinaire, ont cependant la prétention de se croire en état de résoudre les problème sociaux les plus compliqués et dont la solution exige des connaissances philosophiques étendues. Ils se laissent éblouir par les mots sonores de progrès et d’'émancipation, afin de faire parade d'idées larges et de ne pas céder en ce point aux esprits forts; ils ne soupçonnent pas qu'en matière d'éducation les principes constitutifs de la société sont en jeu et ils ne prévoient pas quel mal on peut produire, à quelles conséquences désastreuses on peut arriver en portant atteinte, pour le profit de l’État, aux droits du père de famille. D'autres encore, imbus d'idées radicales et plus dangereuses, abusent, pour parvenir à leurs fins détestables, de la crédulité et de la bonne foi de ceux qui les suivent.
C’est ainsi qu’en 1890, des esprits à tendances ultralibérales cherchèrent à créer dans la province un mouveraent favorable à la gratuité de l’enseignement et à l'instruction obligatoire.
Le congrès ouvrier du Canada, désirant obtenir des modifications à la loi des manufactures, fit, à l'inspiration de ses chefs, irruption dans le champ scolaire et, dans une lettre aux ministres de la couronne, demanda l'adoption d’une loi pour rendre l'instruction obligatoire gratuite. De son côté, le conseil de ville de Montréal se prononça pour la gratuité des écoles et communiqua au gouvernement le vœu de la voir réalisée.
Cette coïncidence entre la demande du congrès ouvrier et celle de Montréal fut remarquée, mais la question prit une envergure beaucoup plus grande quand on apprit que le chef du cabinet avait demandé au Surintendant son avis non seulement sur la décision prise par le conseil municipal de Mnntréal, mais aussi sur le coût probable de ia réforme proposée, si l’on substituait de
la sorte au mode existant d'aider les écoles celui de la gratuité pratiquée aux frais de l'État. Dans le même temps, M. Ouimet qui avait demandé au gouvernement d'augmenter la subvention annuelle pour le ma’ntien des écoles communes, reçut du secrétaire de la province, M. Chs Langelier, l'information que sa requête ne serait prise en considération que lorsqu'il lui aurait fait connaître son opinion sur la proposition de la cité de Montréal “dont les ronséquences, ajoutait le ministre, devront “s'étendre sur toute la province”. !
. Parmi les journaux spécialement dévoués à l’approbation de la politique du gouvernement, l'Électeur, ? organe du ministère, en faisant allusion aux projets de la loi annoncée dans le discours du trône, à la session d'automne, exprima nettement sa pensée en disant que notre système d'éducation populaire était défectueux et qu’on avait tout intérêt à garder le pas avec les peuples qui nous entourent. Parlant des projets du gouvernement, il s’écria: “Qui profitera en fin de compte de la plupart de ces dépenses” ? Le peuple. L'éducation gratuite, les ponts en fer... sont à son profit.” On savait dans le public que V'honorable M. H. Mercier avait lui-même, plusieurs années auparavant, prononcé devant le club National de Montréal un discours en faveur de l’Instruction obligatoire, et il était naturel de se demander s’il avait l'intention, maintenant qu'il était au pouvoir, de mettre en pratique les opinions qu'ils avaient émises en 1876.
1 Lettre du 30 octobre 1890 Dossier 2150-90 du département de l'Instruction publique.
2 L'Électeur du 8 novembre 1890.
3 Le 21 avril 1876. M. Mercier s'était ainsi exprimé: ‘“La seule question pour nous dans l’état que nous fait notre loi scolaire n’est pas de savoir si la société peut édicter des règlements pour punir les parents négligents, mais bien si cette société doit se contenter de la pénalité actuelle, cu si elle ne doit pas aller plus loin, faire un pas de plus et punir par
Aprèsune étude plus raisonnée de l’histoire et des questions politiques, avait-il depuis seize ans modifié ses idées sur ce point et ne se proposait-il, dans un but de popularité, que de donner le change à certains chefs ouvriers et à quelques-uns de ses partisans? Dans tous les cas, des personnes peu réfléchies de son entourage s’efforçaient de le pousser dans la voie dangereuse du monopole de l’État en fait d'instruction.
Sur la demande de production de la correspondance échangée entre le conseil de ville de Montréal, le Surintendant et le gouvernement, la question de gratuité fut l'objet d’un débat au conseil législatif.’ Il paraissait
une amende ou la privation des droits politiques ceux qui, sans excuse, négligent de donner à leurs enfunts les bienfaits de l'éducation élémentaire.
La révolution de 1789 qui a fait tant de grandes choses que les horreurs de 93 n’ont pu faire oublier, a cru nécessaire pour relever l’homme de la dégradation dans laquelle une tyranie onze fois séculaire l'avait plongé de lui ouvrir à deux battants les portes du temple de l'instruction et ne manqua pas pour mieux y parvenir d'obliger les pères et mères d'envoyer les enfants aux écoles élémentaires; une amende était imposée à ceux qui négligeaient de faire inscrire les enfants sur le régistre de l'école, les récidivistes étaient punis par la privation durant dix ans de leurs droits civiques. La même pénalité frappait les jeunes gens qui, à l’âge de vingt ans, n'avaient pas appris une science, un art, ou un métier utile à la société.
#C'est en Prusse que l'instruction obligatoire paraît avoir produit des résultats plus tangibles et c’est là aussi qu’on trouve son application mieux règlée et sa violation mieux punie par la loi.
Un écrivain distingué croit que le meilleur moyen d'engager les parents à faire instruire leurs enfants serait de priver de leurs droits politiques tous ceux qui, avant vingt ans, ne sauraient ni lire ni écrire. Toutefois il me paraîtrait rationel de l'accompagner d’une autre pénalité contre les pères qui, à partir de telle époque, ne rempliraient pas les conditions voulues par la loi en envoyant à l’école, pendant un certain nombre de semaines chaque année, ou en faisant instruire autrement leurs enfants. De cette manière, on atteindrait le véritable coupable, car punir le fils, c’est rejeter sur lui la faute à laquelle il n'a pas participé; mais frapper le père et le fils c'est provoquer leur attention et stimuler leur zèle à l'égard d’une obligation qu'ils auront un intérêt égal et réciproque à remplir”.
1 Séance du 26 novembre 1890.
évident par cette correspondance que le cabinet avait l'intention d’altérer profondément la loi de l’Instruction publique, de rendre l’enseignement gratuit, de prendre à sa charge la construction des bâtiments scolaires dans les campagnes et de fournir les livres de classe aux enfants. C'était une très grave et très dangereuse innovation que le gouvernement pensait à accomplir; elle attaquait le principe même de l'autorité paternelle par la gratuité de l'instruction obligatoire et aussi l'ordre administratif par une atteinte qu’elle portait à l’autonomie municipale. On sait du reste que les chefs de l’église catholique ont toujours été hostiles à l'instruction gratuite et obligatoire qui forme partie du programme maçonnique et ouvre la voie à la neutralité scolaire.
Quant à l'autonomie municipale, il existe pour le maintien des écoles primaires dans les paroisses une taxe sur les immeubles. Cette taxe, ce sont les contribuables eux-mêmes qui, par les commissaires qu'ils élisent, l’imposent en proportion des ressources nécessaires pour les écoles. En enlevant au peuple la fixation et le prélèvement de l’impôt scolaire, le gouvernement aurait porté atteinte au principe de la décentralisation des pouvoirs publics qui est une des bases de notre organisme politique et aurait aussi ébranlé ou violé le principe même sur lequel repose notre système municipal. Pourtant nos corps municipaux et scolaires, nous l’avons fait remarquer, ont été comme une école où le peuple canadien a appris à comprendre les rouages de notre régime parlementaire, à se rendre compte de l’importance du gouvernement responsable et à user avec discernement de ses libertés politiques. C’est un terrain sur lequel on ne saurait souffrir l'intervention del’État, d'autant plus que mettre les écoles primaires sous le contrôle immédiat des gouvernements constitue, au point de vue catholique, un danger
très redoutable. Quand ici, nous disons “catholique”, nous entendons user du mot dans son sens le plus absolu dans celui de l’universalité; et nous l’appliquons aux protestants comme aux fidèles de l’Église de Rome, car, à quelque dénomination religieuse que nous appartenions, nous avons le même intérêt à ne pas violer les droits inhérents à l'autorité paternelle et à ne pas jeter la perturbation au sein de la société domestique. Mais depuis l'éclosion du libéralisme doctrinal au XVIe siècle, et surtout depuis la grande révolution française, les principes fondamentaux de la société ont commencé d’être obseurcis, même parmi beaucoup de catholiques. Comme l’a fait remarquer le célèbre cardinal Billot, il en est résulté qu’il est très difficile de faire admettre la vérité de ces principes ‘‘par ceux que l'éducation, que l'habitude du présent état de chose, que l'opinion généralement répandue, que l'atmosphère ambiante, si l’on peut dire, ont pénétré des dogmes du libéralisme moderne”.
Le protestantisme admet l’omnipotence de l'État sur l'Église. Le roi d'Angleterre est à la fois le chef de la religion et le souverain de la nation. En matière religieuse, il ne possède par lui-même aucune autorité doctrinale et, comme en politique, il règne et ne gouverne pas, la constitution lui enjoint de suivre l'avis de ses ministres. Cette fusion de la société religieuse et de la société civile en un tout produit nécessairement une altération profonde du principe qui doit servir de base aux relations résuüères entre la société spirituelle et la société temporelle.
Différente doit être la conception de l’ordre social chrétien et différent en est le fondement.
D'une fausse conception de l'autorité paternelle et de l'autorité civile sont nées les erreurs qui ont cours en matière d'éducation, et la méconnaissance des droits de
l'Église et de la Famille a été en partie la source des maux dont gémit la société moderne.
Comme on le sait, il existe dans le monde trois grandes sociétés: la société religieuse, la société domestique et la société politique ou civile, c’est-à-dire l’ Église, la . Famille et l'État. Dans sa sphère d’action, chacune de ces sociétés possède son existence particulière et son indépendance. La société religieuse, fondée en vertu du droit divin positif, est la plus élevée, puis vient la société domestique, car la dignité paternelle, après la dignité gacerdotale, est la plus noble et la plus sublime. Comme l'a dit un philosophe chrétien: “La paternité est la continuation de l’action du Dieu créateur comme le sacerdoce est la continuation du Dieu sanctificateur”’. Quant à la société civile, elle a sa fin propre et, dans l’ordre temporel, elle relève immédiaterñent de Dieu. Pour ce qui regarde ceux qui se disent et se croient de préférence à tout autre les amis de la liberté, ils s’écrient: “Le peuple est souverain”. Non le peuple n’est pas souverain, car l'autorité ne vient pas des individus, mais de Dieu qui a créé le monde et l’ordre qui doit le régir. Le peuple n’est pas plus au-dessus de toute loi et de toute justice que ne l’est le monarque despote qui voudrait de sa volonté faire la loi suprême. Le pouvoir civil a pour limite la loi de Dieu. Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit saint Paul. Donc, dans les trois sociétés, l'autorité vient de Dieu et, comme l’a dit le Père Félix: “tout ce qui est créateur est auteur, et tout ce qui est auteur a une autorité; il a l'autorité sur ce qu'il produit”.
Dans la famille, l'autorité vient directement de Dieu. Dans l’État, l'autorité du gouvernement a aussi son origine en Dieu quant à son essence, mais non pas dans sa forme “c’est-à-dire que Dieu n’a pas établi d’une ma- “nière précise et définie la forme du pouvoir dans le gou-
“yernement civil, comme il l’a fait pour la famille et “y Église; il en a laissé le choix aux hommes suivant les “circonstances de temps et de lieux, selon les usages et
“les besoins des populations”. !
; Il découle de ces principes que les parents ont le
droit et aussi le devoir de donner à leurs enfants l’éducation naturelle, comme l'Église a la mission de donner à tous les hommes l'éducation surnaturelle. La prétention contraire est la violation des lois primordiales de la nature, et de là surgit tout le bruit qui se fait autour de la question scolaire. Nous répèterons après d’autres que les instituteurs à l’école ne sont pas les représentants des gouvernements, mais bien du père et de la mère de famille. Ceux-ci donnent à leurs enfants en bas âge l'éducation qui leur convient; ils leur apprennent les notions premières des choses: mais, absorbés par les soins du ménage et les travaux, quotidiens de la vie, il arrive une époque où ils ne peuvent donner eux-mêmes à leurs enfants toute l'instruction dont ils ont besoin; alors ils les envoient'à l’école et les confient à la sollicitude d’une maîtresse ou d’un maître dont ils font le choix. Et cette instruction qu’ils reçoivent à l’école, le père peut exiger qu’elle soit conforme à ses croyances religieuses, qu’elle réponde à ses principes plutôt qu’à ceux des hommes qui tiennent les rênes du pouvoir civil et dont la fonction est seulement de venir en aide pour cette œuvre éducationnelle aux parents et de leur prêter leur concours. Comme l'a écrit Dom Benoit: “VÉtat a le droit de surveiller l'éducation et d'intervenir dans l’école en la mesure où le bien public le demande, à la condition toutefois de ne
1 Mg Laflèche—Considérations sur les rapports de la société civile, p. 87.
pas porter atteinte aux droits antérieurs de la famille et de respecter l’autorité supérieure de l'Église”. !
C est une méconnaissance entière du rôle fondamental de l’État et de l'autonomie de la famille qui, dans l'actuelle question scolaire de l'Ontario, faisait dire à un juge de Toronto: “Je ne sache pas que la loi naturelle puisse encore s'appliquer de nos jours”. Ce magistrat aurait dû savoir que l'autorité civile est subordonnée au droit naturel et divin, qu’elle ne peut méconnaître ces lois essentielles qui doivent être à la base de toute législation et que l'autorité judiciaire a le devoir de respecter. Cet aphorisme stupéfiant dénote chez ce juge une intolérable ignorance doctrinale et un mépris absolu des légitimes libertés de la puissance paternelle.
Nous complétons notre pensée en citant la comparaison suivante de feu Mgr Laflèche dont les profonds enseignements sont restés si vivaces dans le diocèse des Trois-Rivières et dont la mémoire est toujours en grande vénération du Saint-Laurent à la vallée de la Saskatchewan. Parlant de l'intervention de l'État en matière d'éducation, il écrivait: “Que faut-il penser du jardinier qui voudrait se charger de nourrir lui-même les fruits différents qui croissent dans son parterre, leur donner, sans le ministère des arbres qui les portent, la sève qui convient à chaque espèce? N’est-il pas évident qu’une semblable idée dénote chez lui une aberration de jugement plus que suffisante pour faire douter de l'état sanitaire de son cerveau, et démontrer à l'évidence qu'il n’a pas la première notion de sa mission et de son ministère, puisqu'il ignore cette grande loi de la nature qui prescrit au végétal de nourrir, de protéger le fruit auquel il a donné naissance, jusqu’à ce qu’il puisse se suffire à
1 Dom. Benoit—Encens modernes. Vol. I, p. 107.
iui-même. Le jardinier doit prendre soin des arbres, les grouper convenablement, leur procurer autant qu’il le pourra les substances que ces mêmes arbres pourront seuls élaborer et transformer en une sève vivifiante avec laquelle ils nourriront leurs fruits. Mais se charger luimême d'élaborer cette sève, d'entrer en rapport immédiat avec leurs fruits, de la leur distribuer journellement et dans une juste mesure, c’est une folie qui h’est encore jamais passée par la tête d’aucun jardinier.
“Non, la mission et le devoir du jardinier c’est de protéger l’arbre, de l’arroser; la mission et le devoir de l'arbre, c’est de nourrir le fruit en lui donnant la forme et l’éclat convenables. Or, le jardinier c’est l'État, l'arbre c’est la famille, le fruit c’est l'enfant.
“La même loi d'éducation régit le règne animal... Ici encore, c’est l'être qui a donné la vie qui est chargé
par la nature de la développer et de la perfectionner Toujours et partout, dans la classe des êtres privés de raison, le père et la mère sont par instinct les instituteurs nécessaires de leurs petits”.
En parlant de la loi que le cabinet Mercier se proposait de présenter à la légisiature, fous ne voudrions pas laisser croire que les ministres qui étaient des catholiques convaincus avaient le dessein de faire donner aux enfants une instruction purement laïque dans le sens condamnable du mot ni de soustraire l’école à l'influence de, la religion. Telle n’est pas notre pensée; mais nous disons que, quelles que puissent être les intentions, une loi qui viole un principe aussi sacré, aussi divin que celui de la puissance paternelle, menace dans son autonomie la société domestique, car elle peut fournir à un gouvernement imbu de rationalisme le moyen de profiter des circonstances pour
1 Loco citato, p. 145.
s'emparer pratiquement de l'instruction de la jeunesse et agir dans le sens qu'indiquait Paul Bert quand il disait: “La laïcité de l’enseignement consiste d’abord à exclure l’Église”.
Dans sa réponse au premier ministre, le Surintendant se demandait si le projet de donner gratuitement l'instruction non seulement aux enfants de la ville de Montréal, mais à ceux de toute la province était chose réalisable. Additionnant le montant des impôts annuels pour fins scolaires sur la propriété foncière, celui de la rétribution mensuelle exigée des enfants, la somme totale des dépenses requises pour la construction et la réparation des maisons d'écoles et pour le coût des livres de classe, M. Ouimet arriva à la conclusion suivante: “J'estime, dit-il en résumé, que le gouvernement devra s’attendre à payer au moins deux millions de dollars annuellement, s’il établit le système de gratuité”. Ce chiffre, quoique élevé, semblait encore au-dessous de la réalité; et il le serait bien davantage aujourd’hui, étant donnée l'augmentation de la population. t les besoins nouveaux qui s'imposent. Les contributions des municipalités et du gouvernement ayant excédé en 1911-12 la somme de six millions pour les besoins de l’Instruction publique, la législature serait obligée de voter pareille somme annuellement avec perspective d'augmentation constante et, pour combler le déficit du trésor, le gouvernement imposerait nécessairement de nouvelles taxes. C'est ce que quelquesuns appellent “la gratuité de l’enseigrement”.
Quoi qu’il en soit, ne pourrait-on pas, au seul noint de vue financier, trouver dans le chiffre de deux millions en 1890 et de six millions en 1912 un fort argument contre cette prétendue gratuité d'enseignement ? s
En fait d'instruction, il y a deux espèces de gratuité. L'une est absolue, celle recommandée par Îles chefs de
l'école libre-penseuse, et par ceux qui, sans être irréligieux, s'efforcent de pénétrer dans le domaine familial comme pour y enlever un lambeau de son territoire. Cette gratuité est offerte comme un remède salutaire à l'ignorance des masses, mais en soi, elle est illusoire et constitue pour les familles peu fortunées une aggravation de charges, puisque toutes les dépenses qu’entraîne le soutien des écoles sont nécessairement inscrites au budget du gouvernement civil ou de la municipalité. Le fardeau de l’impôt pèse sur tous les contribuables, pauvres ou riches. Elle constitue aussi en réalité une dépense qui échappe plus ou moins au contrôle des parents. “Cette gratuité, remarque un auteur, est son premier pas et un pas considérable dans la ‘’oie du socialisme”. Comment, en effet, à moins de proclamer la communauté des charges et des biens, admettre que l’État fasse supporter à la masse des citoyens une part plus élevée d'impôts pour donner gratuitement l’éducation à des enfant: dont les parents peuvent la payer”?!
“La gratuité, dit à son tour Mgr L.-A. Paquet, professeur de théologie à l’université Laval est un anneau de la chaîne forgée par les sectes pour étouffer la foi chrétienne et assujettir à leurs doctrines l’esprit de l'enfance. Fûtelle en elle-même absolument inoffensive que son alliance avec la neutralité, la laïcité et la contrainte scolaires serait suffisante pour nous la rendre suspecte et nous engager à la rejeter comme un présent funeste. Elle a l’apparence d’un don, elle est, en réalité, un piège tendu aux familles chrétiennes. Ces familles que ia neutralité seule effrayerait, on les sollicite, on les attire par la puissance d’une amorce à laquelle peu d’entre elles sont absolument insensibles. Que si elles résistent aux attraits de la ten-
IL’arollée — L'État, le père et l'enfant.
tation, on les presse davantage en ajoutant un stimulant nouveau Pendant que d’une main on leur montre le chemin de l’école gratuite, de l’autre on fait claquer sur leur tête le fouet de l'obligation scolaire.” !
L'autre gratuité résulte des largesses particulières d’insignes bienfaiteurs et ne coûte rien à la personne qui en bénéficie. Citons comme exemple de cette gratuité véritable et bienfaisante les fondations faites dans nos collèges catholiques et qui ont leur origine dans l’intelligente générosité des autorités ecclésiastiques et des curés de campagne. Citons aussi les remises totales ou partielles du prix de la pension et de l'instruction que l’on fait si fréquemment en faveur des élèves pauvres dans ces maisons de haut enseignement. C'est à cette source jamais tarie que la province canadienne-française de Québec a puisé cette remarquable éducation classique qui la place au premier rang parmi ses provinces’ Sœurs de la confédération.
En définitive, le rapport significatif du chef du département de VInstruction publique, un examen plus
approfondi de la question et tout probablement les re-
montrances et les conseils d'amis sages et expérimentés durent convaincre le gouvernement de la quasi-impossibilité et du danger qu’il y avait de prendre à sa charge toute la dépense scolaire, car il ne présenta là-dessus aucune loi à la législature et, il ne parla plus dans la suite de prendre à son compte les frais de l’enseignement primaire.
1 Mgr Paquet— Droit public de l'Église—L'Éeuse ET L'Épuca- TION, p. 250.