CHAPITRE DIXIÈME Une décade importante
L'ENSEIGNEMENT DU DESSIN — LA LANGUE FRANÇAISE — L'ÉQUIVALENCE DES DIPLÔMES D’INSTITUTEURS.
Les quinze premières années d’existence du Conseil de l’Instruction publique créé en 1875 avaient été la continuation du grand travail d'élaboration commencé avec l'établissement des écoles normales. A mesure que l’on faisait disparaître les encombrements de la route, l’œuvre de l'instruction primaire se perfectionnait et le filet d’eau de la source prenait du volume et de la force.
La décade de 1890 à 1900 devait être également fructueuse, et il est facile aujourd’hui de constater les heureux résultats des lois et des règlements qui furent alors adoptés. L'une des premières et des pressantes questions mises à l'étude fut celle de l’enseignement du dessin à l'école élémentaire. |
Au chapitre sixième, nous avons vu que le conseil des arts et manufactures, dans le but de répandre cet enseignement, avait recommandé la méthode Smith, et rédigé des règlements qui avaient reçu l'approbation du Comité catholique. Dans des conférences faites en divers endroits, l’auteur même exposa cette méthode pour en assurer sa diffusion et le gouvernement, dans le but de la faire adopter, publia un manuel qui contenait un ré-
gumé complet de ces entretiens. Cependant, . après quelques années, cette méthode ne paraissait guère s'être répandue et l’enseignement du dessin à la petite école était resté pour bien dire lettre morte. Du reste, l’on avait oublié de recourir aux moyens qui pouvaient conduire au succès, car, pour donner à cette matière du cours une impulsion vraiment pratique, il aurait fallu un programme bien conçu, des instituteurs capables d’en surveiller l'exécution et une direction expérimentée.
Le comité catholique se rendant compte de cet insuccès et constatant chez le plus grand nombre des titu- Jaires des écoles l'absence des connaissances requises pour appliquer cet article du programme scolaire, recommanda d'envoyer en voyage d’études un professeur de dessin avec mission de se renseigner sur les différentes méthodes en usage dans les meilleures écoles d'Angleterre, de France et de Belgique. Le gouvernement comprit la valeur de la proposition et chargea de cette mission spéciale M. Ch.-A. Lefèvre, de l’école normale Laval.
Chose assez singulière, cette même année et avant le retour de M. Lefèvre, certaines personnes intervinrent auprès de l'administration pour imposer à nos écoles primaires une prétendue méthode de dessin dite “Méthode Nationale” et qui avait pour auteur un M. Templé. Le gouvernement sans égard pour la décision du conseil et sans attendre le rapport de son envoyé en Europe, se laissa circonvenir, et, cédant aux instances de quelques amis, fit imprimer en anglais et en français quantité de manuels spéciaux que l’on distribua et dont il reste encore des vestiges dans les caves du palais législatif. Mais le Comité catholique, conséquent avec lui-même, refusa d'approuver cette méthode de dessin qui n’en était pas une et qui n’avait de nationale que le nom.
A son retour d'au delà de l’Atlantique, M. le professeur Lefèvre transmit au gouvernement son rapport et signala l'énergie que mettaient les pays européens à exiger l’enseignement du dessin à tous les degrés du cours primaire, dans les écoles maternelles, aussi bien que dans celles des cours supérieurs. Il faut reconnaître que, depuis quarante ans surtout, ces pays n’ont rien épargné pour acquérir dans les sciences une prépondérance marquée; avec une intelligence parfaite du mouvement commercial et manufacturier et des divers besoins de l’époque, ils n’ont pas hésité à dépenser largement pour conquérir la suprématie industrielle et développer l'énergie intellectuelle des classes ouvrières. On a dit avec raison que cet enseignement du dessin “est la base de l'éducation artistique des peuples, et cette éducation artistique est elle-même une des conditions indispensables de leur prospérité industrielle.”
Cet enseignement fut complètement réorganisé dès 1878 en Belgique et en France; l’on y changea les méthodes et l’on s’appliqua à utiliser, avec un grand degré de puissance, la valeur éducative du dessin dont l’étude forme le goût et développe excellemment la faculté d’observation. d
Il en fut de même en Allemagne: ce pays après avoir battu la France sur le champ de bataille de Sedan voulait, selon le mot du prince impérial allemand, la vaincre dans le domaine des arts appliqués à l’industrie. Aussi on y encouragea, avec toute l'énergie possible, l'étude du dessin dès l’école primaire, afin de préparer les enfants, par les notions premières de cet art, à entrer dans les écoles techniques.
Les pays européens ne se sont pas arrêtés aux réformes accomplies, il y a trente ans, en cette matière, quelque importantes qu’elles aient été. Assez récemment
il y eut en France un mouvement très accentué en faveur de nouveaux changements. Le tableau du commerce extérieur ayant accusé, durant l’année 1908, une diminution de 319 millions dans les articles d'exportation fabriqués en France, la fédération des industriels et des commerçants français, en face de ce résultat, fit immédiatement entendre des plaintes sérieuses, et, pour maintenir l'enseignement technique au niveau le plus élev#, le ministre des beaux-arts s’empressa de faire préparer un projet de réorganisation de cet enseignement.
Dans notre province, l’on a semblé, dans le passé, avoir en général, une conception inexacte de ce que doivent être pour le jeune enfant les notions premières de dessin. D'abord l’on ne s’est pas préoccupé de l’enseigner aux petits dès la première année du cours, en même temps que la lecture et l'écriture; l’on a négligé d'employer ce puissant moyen éducatif et peu de nos professeurs de dessin, même dans les communautés religieuses, ont paru attentifs à se mettre au courant des modifications que subissaient ailleurs les méthodes d'enseigner du dessin. A l'école primaire, au lieu de faire du dessin, la base rationnelle de l’enseignement du travail manuel, l’on a recherché plutôt les' applications aux beaux-arts, ce qui ne doit se faire que dans les cours supérieurs ou dans des cours spéciaux. Comme l’a dit M. Guillaume, cité par M. Lefèvre: “Rien ne serait plus propre à activer l’idée du dessin que de l’étudier en se préoccupant tout d’abord de quelques-unes de ses applications. Ainsi, lorsqu'il s’agit de l’enseigner, quel que soit le parti que l'élève soit appelé à en tirer plus tard, faut-il préalablement l’envisager dans son essence et dans ses procédés, le faire connaître à la fois dans ses modes et son unité...
“Le dessin reste à l'école un exercice de l'œil et de la main... A bien prendre, le dessin est une langue et il
a sa grammaire. Ici le sentiment particulier de l’élève, sa vocation ne sauraient se présumer, pas plus qu’à l'école primaire on ne prévoit que tel enfant sera un poète, un orateur, un historien. Mais on cherche à mettre à sa disposition l'orthographe comme un instrument indispensable, avec la conviction que quelle que soit sa carrière, il devra savoir avant tout parler et écrire correctement.” !
Les sages avis que donnait le délégué du comité catholique ne furent pas entendus et les procédés démodés qu’il avait signalés continuèrent à subsister. En 1898, le comité catholique autorisa le surintendant à faire préparer un programme de l’enseignement du dessin et des directions pédagogiques l’expliquant et le commentant; mais cette action du comité n’eut pas de résultat pratique. Quatre ans après, le chef du département de l’Instruction publique tenta de donner un regain de vie aux propositions faites douze ans auparavant par M. Lefèvre afin d'organiser méthodiquement et d’après un plan d’ensemble les classes de dessin dans les écoles communes, mais des raisons particulières et peut-être aussi la crainte que l'inspectorat ne dérangeât d’anciens procédés que suivaient certaines institutrices en retard, firent échouer la tentative. ?
Neuf ans s’écoulèrent avant que le comité s’occupât de nouveau de cette question depuis si longtemps en suspens. Enfin, en 1911, il recommanda la nomination d’un directeur général qui serait chargé de l’organisation du dessin dans la province. Cette proposition fut bien accueillie par le gouvernement qui nomma cette même année, à cette importante fonction, M. Ch.-A. Lefèvre, celui-là
1 Le dessin à l’école primaire. Rapport par M. Ch.-A. Lefèvre,
? Séance du Comité catholique du 9 septembre 1902.
même qui, en 1890, avait été envoyé en Europe pour y étudier les différentes méthodes en usage dans les écoles du vieux continent.
Il y avait lieu de se réjouir de cette nomination, car si l'on veut que le Canada se distingue dans la production des œuvres d'art et que les produits de nos manufactures puissent supporter avantageusement la concurrence avec ceux des pays étrangers, enfin, si l’on veut que les écoles professionnelles destinées à la formation de l'apprenti répondent pleinement à l'attente de leurs fondateurs et développent les aptitudes de nos hommes de métier, il est urgent de donner pédagogiquement aux enfants, dès le bas âge et dès leur entrée à l’école, un enseignement rationnel et pratique du dessin.
Le Comité catholique crut devoir aussi s'occuper du perfectionnement et de l’épuration de la langue maternelle du peuple, “langue de Champlain, de Mgr de Laval, de Montcalm et de Lévis; langue des hommes d'état, des poètes, des prêtres et des soldats, langue de Richelieu, de Bossuet, de Corneille eï de Condé, langue qui se prête et s'adapte à tous les sentiments dont vibre l'âme humaine, à toutes les pensées qu'élabore l'esprit humain, à tous les actes que produit l’activité humaine, langue de force et de douceur, d’éloquence et de poésie, langue de justesse et de clarté transparente et pure comme l'eau de vos grands lacs”. !
La cession de notre pays à l'Angleterre avait imposé au Canadien français une tâche rude, pénible, hérissée d'obstacles qui semblaient insurmontables. En effet, les fumées de la bataille de Ste-Foy, glorieusement remportée par Lévis et ses héroïques soldats s'étaient à
1 Lettre de M. Frédéric Masson, de l’Académie française à Mer Roy, président du comité permanent du premier congrès de la langue française au Canada.
peine dissipées qu'une lutte nouvelle s’engagea entre les représentants des deux races qui, pendant de longues années, avaient combattu l’une contre l’autre pour s'assurer la possession du Canada. Séparé de la France, le peuple Canadien ne voulut pas, malgré sa détresse, livrer à ses nouveaux dominateurs son patrimoine national. Ce patrimoine renfermait un trésor plus précieux que le diamant, le parler de la France, la langue apprise dans les plaines de la Loire et de la Seine et transmise avec amour aux enfants nés sur les rives du Saint-Laurent. Le combat fut âpre, la fermeté et la diplomatie prudente de nos pères furent mises à l'épreuve, mais, finalement, la constitution de 1774 vint garantir le maintien du droit coutumier de la France et l’usage de la langue française devant les tribunaux de justice et dans la promulgation des lois. Ce fut là une conquête bien précieuse, nationale au premier chef et de plus bien canadienne.
Dans le siècle qui précéda la confédération des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, nos maisons de haute éducation, en se constituant les gardiennes de notre langue maternelle, augmentèrent la force de résistance de notre race et préparèrent des armes pour combattre les assimilateurs et les fusionnistes de l’époque. L’enseignement classique qu’elles donnèrent mit les chefs politiques du Bas-Canada en état de lutter avec succès pour la reconnaissance officielle de notre idiome national. Ce fut ainsi que sir Louis-Hippolyte La Fontaine réussit à faire effacer de la constitution de 1841 la clause qui avait proscrit la langue française comme langue de l’État.
A leur tour, les Taché, les Cartier, les Langevin, les Chapais en faisant confirmer, par l’acte de la confédération, l’usage de cette langue concurremment avec la langue anglaise remportèrent un éclatant triomphe dont s’enorgueillirent à bon droit nos collèges classiques et nos cou-
vents qui, depuis le traité de cession du pays, ont été comme la voûte de sûreté de la langue française sur le continent américain. .
Après tant d'efforts et de luttes patriotiques, il était tout naturel qu’au cours de ses délibérations, le comité catholique prit sous sa haute protection la langue de la grande majorité de la population de la province de Québec, en faisant un appel pressant à ses maisons d’enseignement pour aider à la préserver des dangers de la corruption et la conserver dans toute sa pureté et toute sa beauté. Elle est en effet, la langue première des enfants Canadiens français. Ces enfants doivent donc apprendre à la parler et à l'écrire correctement et, par dessus tout, ils doivent apprendre à l'aimer. Elle a brillé la première au génith du ciel américain. Astre aux reflets incomparables, elle fut le signe précurseur de la civilisation chrétienne qui, comme un soleil éblouissant, devait bientôt apparaître au-dessus de l'horizon et embraser de ses rayons les plaines immenses du Saint- Laurent et du Mississipi. De la Baie des Chaleurs à la bourgade d’Hochelaga, les sons du vocable français, s’égrenèrent dans le sillon de la Grande Hermine se balançant sur les flots bleus du grand fleuve. Ce verbe si doux à l'oreille égaya l'habitation” de Champlain; le missionnaire l’employa dans ses courses évangéliques à travers la colonie et la mère canadienne se souvenant de son pays d'origine, endormit son enfant au berceau au chant des touchantes ballades bretonnes et normandes. Véhicule aussi de la vérité catholique, la langue française a servi de préservatif au peuple canadien contre l’apostasie, et la foi des aïeux trouvera toujours en elle la meilleure sauvegarde contre les périls de l'avenir.
Ce fut à l’automne de 1890 que le Comité catholique adopta la proposition suivante de M. le juge Jetté appuyée
par Mgr Racine, évêque de Sherbrooke. Nous la reproduisons en entier à cause de son opportunité et des recommandations pratiques qu’elle renferme:
—“Attendu que dans l’enseignement de la langue “française, on néglige généralement dans nos maisons “d'éducation de surveiller la prononciation et le choix “d'expression et que, sous prétexte d'éviter l'affectation, ‘on laisse s'établir une manière de s’exprimer qui n’in- “dique aucune différence entre le langage d’un homme “instruit et celui d’un homme qui ne l’est pas:
“Résolu: Que ce comité recommande à toutes les “maisons d'éducation de surveiller attentivement la pro- ‘“nonciation et le langage des élèves, et de les encourager “par des récompenses à profiter des leçons qui doivent leur “étre données sur ce point important de leur éducation”.
2.—“Attendu que la politesse et les bonnes manières ‘sont des qualités distinctives de la race française, que “nos ancêtres avaient conservé ces qualités et qu’il im- “porte que cette tradition soit maintenue:
“Résolu: Qu'il soit fortement recommandé aux “maisons d'éducation de surveiller cette partie de leur “enseignement et d'encourager par des récompenses les “élèves qui auront le mieux mérité sous ce rapport”.
3.—‘“Attendu que l’enseignement de la langue an- ‘“glaise est nécessaire dans toutes nos maisons d’éduca- “tion, mais qu’il est néanmoins indispensable que cet “enseignement soit toujours subordonné à celui de la “langue française qui doit rester la langue maternelle ‘et prédominante des Canadiens-français;
“Attendu que ce serait dépasser lé but à atteindre ‘que de donner à l’anglais, dans l’enseignement, une “place tellement absorbante que les élèves au lieu d’être “des français sachant l’anglais deviendraient des anglais ‘ayant des notions de français;
— 158 — té
“Résolu: Qu'il est fortement recommandé aux “maisons d'éducation françaises sous le contrôle de ce “comité, de faire prévaloir ces principes dans leur mode “d'enseignement”. ;
Une société qui, concurremment avec n08 maisons d'éducation, devra puissamment aider, dans sa sphère d'action à la réalisation des vœux du comité catholique, est celle du “Parler français” fondée à Québec sous les auspices et la protection généreuse de l'université Laval. !
Ses travaux étendus, ses recherches et ses intéressantes annotations sur les origines du parler français Canadien, de même que le pulletin mensuel qu’elle publie avec une compétence parfaite, ont souventes fois reçu la précieuse et sympathique approbation des philologues de France et d’ailleurs. Les études qu’elle publie exercent une influence salutaire sur les professeurs et les élèves de nos écoles du degré supérieur et même de nos écoles primaires. Aussi, tous ceux qui s'intéressent au progrès de la langue française en Amérique se réjouissent des succès de cette association savante. Les écrivains distingués et les chercheurs infatigables qui, avec un remarquable désintéressement, ont fait de cette société et de son bulletin leur œuvre de prédilection, méritent à tous égards la reconnaissance de leurs compatriotes.
En 1892, un débat très particulier et très intéressant surgit dans le comité catholique au sujet de l’équivalence des diplômes d’instituteurs.
La liberté d'enseignement existe dans notre pays; néanmoins, la loi oblige toute personne qui veut professer dans les écoles relevant des commissions scolaires à se pourvoir d’un diplôme de capacité délivré sur examen: Or, les écoles normales et le bureau des examinateurs
1 Cette société fut fondée en 1903.
créé à cette fin ont seuls le droit de conférer ces diplômes. Cependant, la loi contient deux exceptions, l’une en faveur des ministres du culte et l’autre en faveur des mem- ‘bres des corporations religieuses enseignantes d'hommes et de femmes. Elle accepte, comme tenant lieu de certificat et d’aptitude, les lettres d’obédience que les religieux et les religieuses obtiennent de leur institut. Cette exception remonte à la loi scolaire de 1846.
A l’époque qui vit le débat que nous mentionnons, des plaintes se faisaient entendre sur l'insuffisance du savoir d’un certain groupe d’institutrices laïques et sur le manque d’aptitudes p‘dagogiques de quelques professeurs d’instituts de Frères. Ces critiques étaient en partie fondées et provenaient, en ce qui concerne les institutrices, de la défectuosité du système d’examen et de l’inconcevable partialité de certains bureaux d’examinateurs en faveur de personnes peu instruites et insuffisamment préparées à l’enseignement.
Aujourd’hui, il n'existe, en dehors des écoles normales qu’un seul bureau d’examinateurs: mais, avant 1893, le gouvernement, sur la recommandation des comités du conseil de l’Instruction publique, pouvait créer de ces bureaux dans autant d’endroits que les intérêts locaux le requéraient. C’est devant ces bureaux, alors au nombre de 26, que les personnes désireuses d'obtenir un brevet d’enseignement subissaient l'examen requis. Plusieurs bureaux remplirent leur mission avec équité, d’autres abusèrent malheureusement de leur autorité et distribuèrent, sans discernement et sans se soucier des résultats, des diplômes à des jeunes filles incompétentes. Les institutrices qui par de telles facilités d'admission et par un favoritisme déplorable avaient obtenu un permis d’enseigner, ne pouvaient guère donner satisfaction.
Quant aux reproches adressés aux communautés religieuses d'hommes, on sait que ces instituts possèdent des professeurs très au fait des méthodes pédagogiques et formés par des études spéciales, à l’art d'enseigner. Or, vers le milieu du dernier siècle, la population de langue française ayant enfin triomphé des obstacles que la malveillance du gouvernement de la colonie lui avait suscités dans le champ de l'instruction populaire finit par adopter, sous la poussée du Surintendant de l’époque, le régime scolaire qui semblait le mieux convenir à sa mentalité. Le progrès commença à s'accentuer, et les ordres religieux enseignants furent naturellement appelés à participer au mouvement éducationnel qui se manifestait dans le pays. Ils reçurent des autorités scolaires locales des demandes d'emploi d'autant plus nombreuses que le besoin d'écoles était plus urgent. Les communautés se mirent done à l'œuvre dans l’inférêt des familles, et, pressées de toutrs part, elles se trouvèrent pour ainsi dire dans la nécessité, vu le nombre plus ou moins restreint de leurs professeurs, d'employer des sujets insuffisamment préparés. Or cet emploi d’instituteurs inexpérimentés aux circonstances, finit par provoquer des reproches de la part des parents et de quelques commissions scolaires.
Avec les dispositions qui existent dans certaines zones de l'opinion publique à tout grossir ou à tout déprécier, des personnes plus ou moins bien disposées à l'égard des religieux profitèrent des plaintes suscitées par certains cas particuliers pour jeter du discrédit sur les communautés enseignantes dont quelques-unes avaient accepté, sans assez de prudence dans .leur dévouement au bien publie, les offres d’écoles qu’on leur avait faites.
L'un des membres les plus éminents du Comité catholique, M. Rodrigue Masson, mû par le désir très louable de donner à nos écoles un signalé caractère et de
les voir dirigées par des personnes parfaitement aptes à professer, prêta l'oreille aux doléances que l’on faisait entendre et voulut corriger les abus que des esprits habiles ne se faisaient pas faute de proclamer. Appuyé par M. François Langelier, il proposa qu'aucune personne ne pourrait enseigner dans une école primaire subventionnée par le gouvernement sans être pourvue d’un brevet de capacité correspondant au degré du cours auquel appartiendrait cette école. Par cette proposition, M. Masson voulait atteindre les membres des communautés enseignantes et retrancher de la loi la clause qui les exemptait de subir l’examen d’aptitude devant le bureau des examinateurs, exemption dont ils avaient joui sans conteste, depuis près d’un demi-siècle. Cette mesure rencontra au sein du Comité de puissants adversaires qui firent observer à leur collègue l’inopportunité ou l'insuffisance des moyens qu’il proposait de prendre pour améliorer l’état de choses que nous venons d'indiquer. MM. Eugène Crépeau et Thomas Chapais, deux des membres laïcs du conseil, proposèrent en amendement que la loi d’exemption ayant été en vigueur depuis quarante-sept ans sans qu'aucune plainte régulière se soit fait . our à ce sujet devant le Comité, ni en particulier relativement à la manière dont elle avait fonctionné, mais qu’au contraire comme elle avait donné généralement satisfaction, il n’y avait pas lieu, en toute justice pour les communautés religieuses, de recommander l'adoption de la mesure proposée. Les messieurs Crépeau et Chapais appuyèrent leur amendement sur une argumentation serrée et une logique d’une grande force. !
Cette question de l’équivalence des diplômes mérite d’être examinée impartialement et sans idées préconçues.
! Séance du 17 mai 1893. Rapp. du Surintendant.
On sait que la religieuse et le frère qui se destinent à
’enscignement ont à faire un noviciat de plusieurs années
avant d’être admis comme profès. Tenus de suivre des
classes régulières pour revoir les matières d'enseignement,
ils se livrent, sous une direction compétente à l'étude
théorique et pratique de la pédagogie et n’obtiennent leur
lettre d’obédience qu'après un examen satisfaisant et
les ont jugés capables d'enseigner.
nt déprécier les autres classes
les instituts enseignants
compétence
plus complè i
n'ayant pas
obtiennent un brevet de capacité
M. Chenelong à la tribune du sénat français:
tention du brevet ne prouve que le succès d’un jour, connaissances rapidement acquises et qui sont bien vite perdues, si elles ne sont pas maintenues et fécondées par le travail”.
L'expérience acquise dans les couvents de villes de la province corrobore croyons-nous, cette parole de l’illustre orateur. Dans ces maisons, l’année dite ‘‘du diplôme” est, pour nombre d'élèves, une année de surmenage intellectuel; les connaissances exigées par le plan d’études s’entassent dans le cerveau des jeunes filles sans qu’elles aient le temps de se les assimiler: les candidates n’ont qu’une unique préoccupation: obtenir le brevet, brevet gouvent d’un degré inférieur, mais propre à satisfaire la hâte du père de famille qui, parce que son enfant lui paraît suffisamment instruite, la croit apte à s'engager sans retard dans la carrière de l’enseignement.
Que l’on mette en parallèle cette préparation fièvreuse de la jeune institutrice laïque avec la préparation plus
lente, plus mûrie de la religieuse et l’on arrivera à la conclusion de Mgr Freppel qui, dans ses observations au Conseil général de Maine-et-Loire sur la lettre d’obédience, disait: ‘“‘Attestant une série d'épreuves échelonnées pendant quelques années, une préparation sérieuse, continue, à l’enseignement primaire n’équivaut-t-elle pas, comme garantie, au hasard d’un examen de quelques minutes, mettons de quelques heures, si vous le voulez, d’un examen auquel le candidat se présente sans qu’on ait le droit de lui demander ni o, ni comment, ni combien de temps il a étudié? Pour penser le contraire, il faudrait ignorer totalement ce que c’est qu’un examen, combien peu il prouve à lui seul, et quelle mystification l’aplomb et ce qu’on appelle les facilités déplorables ménagent trop souvent aux examinateurs”.! Comme le disait M. Th. Chapais dans son remarquable écrit sur la question de l’équivalence: “Certes, nous rendons hommage au dévouement, aux aptitudes, à la science pédagogiques d’un grand nombre de membres du corps enseignant laïque. Mais nous affirmons que, d’après la nature même des choses, l’instituteur congréganiste est placé dans des conditions de supériorité manifeste. Il fait partie d’un institut dont le but est l’enseignement. Son noviciat est une véritable école normale, ses vacances même sont employées en grande partie au travail préparatoire. Il n’a pas de famille qui divise ses sollicitudes.…
.… Sans doute, il se rencontre des instituteurs et des institutrices congréganistes qui manquent à cette noble carrière, qui n’ont pas la vocation de cet apostolat, qui ne possèdent pas suffisamment les aptitudes nécessaires pour cette œuvre, de même qu’il y a des instituteurs et des institutrices laïques qui, par vertu, élèvent leurs
+ Oeuvres polémiques — Mgr Freppei, 2e édition, vol. 5.
fonctions à la hauteur d'un apostolat. Mais les instituteurs et les institutrices congréganistes qui ne remplissent pas suffisamment leurs devoirs d’apôtres de l’éducation sont l'exception, de même que les instituteurs et les institutrices laïques qui s'élèvent jusqu’à l'apostolat sont aussi l'exception; ce qui n'empêche pas que, parmi ces derniers, il y a une foule d'hommes et de femmes dignes de la reconnaissance publique, qui accomplissent noble-
ment leur mission”. !
Dans la brochure qu’il a publiée, l'éminent écrivain dit que la proposition de M. Masson n'était que la reproduction de l’article 1° de la loi de l'instruction publique que M. Jules Ferry fit adopter en 1881 par le parlement de France. En effet, cet article dit: Nul ne peut exercer les fonctions d’'instituteur ou d'institutrice titulaire... dans une école publique ou libre, sans être pourvu d'un brevet de capacité pour l’enseignement primaire. Toutes les équivalences admises par le paragraphe 2 de V'article 25 de la loi du 15 mars 1850 sont abolies (Voir Sirey. Lois annotées, %e série, 1881-85 p. 278).
En constatant que la proposition goumise au comité catholique n’était rien autre chose que l'article 1° de la loi Ferry, M. Chapais se défendit bien de vouloir faire aucune comparaison injurieuse entre M. Masson et M. Ferry. Cette réserve en effet s'imposait, car le premier avait beaucoup de franchise dans le caractère, des intentions droites et des convictions religieuses bien définies, mais il n'avait pas vu dès V’abord ‘le vice originel “et essentiel de sa proposition, et s'il eût aperçu planant “sur cette proposition la sombre figure de Jules Ferry, “cette vision rapide l'eût éclairé” il aurait reculé devant
1 Les Congrégations enseignandes ei le brevet de capacité, par Th. Chapais, p. 11.
la grave démarche dont son üésir impatient du progrès lui avait fait prendre l'initiative.
Après un débat animé, le Comité catholique rejeta la motion principale en adoptant l’amendement Crépeau.
De la salle du Conseil de l’instruction publique, la question passa dans le domaine de la presse. Dans une entrevue que publia l'Événement de Québec, un membre important du Comité catholique, M. Archambault, prétendit que l’amendement Crépeau, en attribuant toutes sortes de motifs à la motion principale, lui donnait une portée qu’elle n’avait pas et que, parmi les évêques, Mgr Duhamel et Mgr Laflèche furent les seuls qui prirent part aux débats en alléguant que les membres des communautés enseignantes subissaient dans leurs instituts des examens plus complets et plus sévères que ceux qu'ils auraient eu à passer devant la commission des examinateurs laïques. M. Archambault reproche en outre à ses collègues, MM. Crépeau et Chapais, d’être allés plus loin que ces évêques, en prétendant que la proposition Masson était un premier pas dans la voie de l’empiètement de l'État sur l’Église. ?
Les journaux La Patrie, l'Aurore, le Moniteur du Commerce et quelques feuilles de langue anglaise intervenant dans le débat, blâmèrent la majorité du comité d’avoir rejeté la proposition Masson. Le Moniteur
1 Voici comment les membres du comité catholique se divisèrent en votant sur l'amendement. Pour l'amendement: Mgr l'archevêque d’Ottawa, NN. SS. les évêques des Trois-Rivières de Sherbrooke, de Saint- Hyacinthe, de Nicolet, de Chicoutimi, de Valleyfield, Mgr le Vicaire apostolique de Pontiac, Mgr Benjamin Paquet, représentant l’évêque de Rimouski, M. Eugène Crépeau et l'honorable J.-C. Chapais, 15. Contre l'amendement: l'honorable L.-R. Masson, l'honorable juge Jetté, les honorables H. Archambault, F. Langelier, M.P.P., A. Murphy, H--R. Gray, le Dr Leprohon et le Surintendant. 8.
? L'Événement du 20 mai 1893.
voulut même paraitre violent en disant trouver dans ce sujet la preuve qu'en matière d'instruction ceux qui dirigent veulent rester dans l’absolutisme et l'immobilité: “A la première réforme demandée, s’exclama-t-il, le certificat de compétence pour le corps enseignant des collèges et des couvents, on répond” Non! vous n’obtiendrez pas cette réforme.’ D'un côté, l'élément religieux qui refuse net... Ces deux grands éléments de la société sont désormais séparés sur cette matière de l'instruction”... Ces paroles, propres à dénaturer les faits, démontrent que le Moniteur n'avait ni étudié sérieusement, ni même compris la question débattue. La proposition Masson concernait les écoles primaires et non pas les collèges classiques et les maisons d’enseignement secondaire de filles qui sont des établissements d'éducation indépendants des commissions scolaires. Vouloir maintenir l'équivalence des diplômes en faveur des congrégations religieuses ce n’était certes pas chercher à dérober aux yeux du public la prétendue incompétence de cette classe d’institutrices ou d'instituteurs, ni s'opposer aux progrès de l’instruction, mais simplement assimiler les lettres d’obédience aux brevets décernés par les bureaux d’examinateurs. “Admettre le principe de l'équivalence n’est pas POUr cela renoncer au principe de l'égalité, comme le disait Mgr Freppel qui ajoutait: “L'instituteur dispensé du service militaire a-t-il un privilège? Non, aux yeux de la loi, le service publie auquel il s’oblige équivaut à celui dont se charge l’exempté. L’officier nommé à l’ancienneté sans avoir subi les examens de Saint-Cyr a-t-il un privilège? Non; la loi juge que ces examens, si sérieux soient-ils, peuvent être remplacés par des preuves équivalentes. Je pourrais parcourir de la sorte la plupart des carrières pour montrer que toujours et partout le législateur assimile aux diplômes certaines garanties profes-
sionnelles sans qu’il en résulte aucune espèce de privilège.” 1
Comme faisant suite à ces remarques de l'évêque d'Angers, nous citerons la province de Québec où les communautés enseignantes ne sont pas seules exemptes de l'examen du diplôme. Les règlements du comité catholique le constatent et l’article 207 stipule que “toute personne munie de diplôme de bachelier ès lettres ou du diplôme de maître ès art d’une des universités de la province peut être admise à rerevoir le brevet d’académie ou primaire supérieur à une école normale sans être obligés d’en suivre les cours ni d’être examinée sur les matières qui auront faits partie du programme du baccalauréat par elle obtenu ‘“...Par cette règlementation, le Comité catholique avait donc admis déjà, au profit des candidats laïques à l’enseignement, le principe de l’équivalence entre le diplôme de bachelier et celui de l’école normale. Et le même article ajoute que le bachelier doit suivie les cours de pédagogie de l’école normale, parce qu’ils ne fait pas partie des matières d'examen ‘du baccalauréat”. Or les novices des congrégations enseignantes suivant dans leur institut les cours d’école normale avant d'obtenir leur lettre d’obédience, se trouvent donc, par les garanties professionnelles qu’elles possèdent, sur un pied d'égalité pour le moins avec les bacheliers d’universités.
C'est ce qu’admettait fort bien en France M. Saint- Marc Girardin qu’on ne peut accuser de cléricalisme, lorsqu’il disait que “les noviciats des communautés étant de véritables écoles normales, il est réellement satisfait aux conditions du droit commun par la justification de la lettre d’obédience”.
: IDE. — loco citato.
J'ajouterai l’opinion de l’éminent professeur de théologe de l’université Laval, Mer L.-A. Pâquet. Parlant de la question, il écrit que “g/l s'agit de professeurs et d'instituteurs ecclésiastiques ou religieux, la lettre de nomination et la lettre d'obédience par lesquelles les représentants de l’ Église et les supérieurs des diverses congrégations enseignantes instituent ces maîtres, sont de leur nature des certificats pleinement suffisants d'aptitude intellectuelle et morale et valent, aux yeux de qui sait juger, les meilleurs diplômes officiels: c'est ce que l’on appelle l’équivalence. Le bon sens veut qu’on n’en exige point d’autres.” !
Remarquons ici que, à l'époque dont nous parlons comme d’ailleurs aujourd’hui encore, les ministres du
culte protestant, avaient, de même que les membres des corporations religieuses, la permission d'enseigner sans diplôme. *
Si la proposition Masson eût été adoptée il aurait été étrange de voir ces ministres du culte continuer à jouir d’une équivalence que l’on aurait refusée aux congrégations catholiques.
Cette question d'équivalence, quoique nouvelle alors pour plusieurs dans notre province, ne l'était pas en Europe. Elle avait été fortement agitée en France durant le règne de Louis-Philippe, car, en 1831, on avait imposé aux frères le brevet de capacité. Lorsque deux ans après, M. Guizot présenta sa loi sur l'instruction publique, loi qui eut un si grand retentissement, il aurait voulu comme il le déclara dans ses mémoires, ‘donner aux associations religieuses vouées à l'instruction primaire une marque de confiance et de respect”, et rétablir les
1 Droit public de l'Église — L'Éause er L'Épucarion, p. 201.
2 Lois de l'instruction publique statuts refondus de Québec, 1909, Article 2586.
dispositions des ordonnances royales rendues de 1824 à 1826 qui reconnaissaient l'équivalence des diplômes. “I! y avait selon moi, disait-il, dans cette dispense d’un nouvel examen accordée aux membres des associations religieuse: que l'État avait formellement reconnues et autorisées pour l'éducation populaire rien que de parfaite-
ment juste convenable, et je l'aurais volontiers écrite dan: 1on picj:t de lui, mais elle eut été certainement repousse pau le publie de ce temps et par les chambres”. Seize ans plus terd !éminent historien et homme d’État, M. Thiers, cxprima la même manière de voir devant la commission d'anquîte de l’enseignement de 1849 à laquelle
prirent une nurt netive des hommes distingués comme MM. de Montalembert, Cousin, Falloux, l'abbé Dupanloup et autres. Les procès-verbaux de cette fameuse enquête rapportent les paroles suivantes que prononça M. Thiers en discutant la question avec son collègue M. Cousin, l’un des plus habiles défenseurs du monopole universitaire. “Comme je désire avant tout le développement des congrégations religieuses dans l’enseignement et qu’il est résulté pour moi de l'enquête la preuve que l'exigence de ces brevets peut être pour elles une gêne, je voudrais que toute congrégation religieuse, régulièrement établie, bien entendu, fut dispensée d'obtenir pour chacun de ses membres des brevets de capacité et de moralité, pareille exigence me paraîtrait au surplus complètement inutile, car il est certain que la congrégation du moment où elle a inspiré à l’État assez de confiance pour être autorisée à tenir des écoles, ne confiera l’enseignement
qu’à des personnes capables et morales”. !
Les travaux de la commission aboutirent à la loi de
1850 qui reconnut la lettre d’obédience comme l'équivalent.
1 Le Correspondant 1879. Tome 114, p. 1001.
du diplôme, et il n’est pas sans intérêt de faire remarquer, que, sur ce point, la législation canadienne de 1846 a précédé de quatre ans la législation similaire de la France.
Nous nous permettrons de faire une dernière citation que nous croyons utile à la cause de l’équivalence. Elle a trait à un aspect de la question qui fut peut-être présenté à la considération des membres du Comité catholique mais dont, à notre connaissance du moins, il n’a pas été fait mention à l'extérieur. C’est la raison majeure du puissant intérêt qu'ont les religieuses enseignantes à ne pas vouloir se présenter pour l'examen du diplôme devant une commission de laïques.
Lorsqu’en 1871, le Conseil général de Maine-et-Loire, France, exprima le vœu de supprimer la lettre d’obédience, l'illustre évêque d'Angers intervint avec son esprit combatif et sa puissante plume. Parlant de la répugnance des religieuses à subir les examens imposés à toutes les autres institutrices, l’évêque dénonça le projet comme introduisant un principe dissolvant et un germe de décadence au sein des communautés de femmes. Or, ici comme en France, plusieurs s’étonnent de ce refus des religieuses, et la citation suivante s'applique aussi bien au Canada que dans les autres pays qui possèdent des maisons d'éducation dirigées par des congrégations. Le principe est le même partout. A la question: quel puissant intérêt ont donc les religieuses à ne pas vouloir subir cet examen, voici ce que répond Mgr Freppel: “Quel puissant intérêt ? L'intérêt même de leur conservation. Ah ! sans doute, lorsqu'on ignore ou que l’on connaît peu cette chose si pure, si sainte, si délicate qu’on appelle une
4 communauté religieuse de femmes, on peut se faire il- | NH . jusion là-dessus; mais quiconque a étudié la nature et la Ë f vie intime de ces as ociations toutes basées sur l’humi- L lité et sur l’obéissance, n’hésitera pas à dire que la sup-
pression des lettres d’obédience y introduirait un germe de décadence et un principe de dissolution...
“Ce qui fait la force des communautés religieuses, c'est la subordiration hiérarchique. Brisez ce lien ou affaiblissez-le, c'en est fait de leur avenir. Or, la lettre d’obédience est l’acte capital par lequel l’autorité de la supérieure s'affirme et se maintient. C’est en vertu de ce mandat, délivré au non de l’évêque, après les examens du premier et du deuxième degré, que la religieuse reçoit le droit et la mission d'enseigner. Elle est jugée capable et digne de remplir les fonctions d'institutrice par la même autorité qui a reçu au pied des autels son vœu d’obéissance, et le jour où cette autorité qui, à ses yeux, prime tout et domine tout, vieat à lui retirer son mandat, le pouvoir d’enseigner expire avec le retrait de la lettre d’obédience.
“Voilà qui est dans la nature des choses; c’est ainsi que se conserve la discipline religieuse avec le respect de l'autorité. Que si au contraire, vous laissez une main étrangère s’interposer entre les religieuses et leur supérieur; si ce n’est plus l'autorité conventuelle, mais une commission académique qui les interroge, les juge, les admet ou les repousse, à l’instant même les liens hiérarchiques se relâchent ou se dissolvent. Le pouvoir se déplace et les influences mondaines envahissent le couvent pour y étouffer l'esprit religieux. Éloignée d’un poste où elle se plaisait trop peut-être, rappelée à la maisonmère par des motifs d'ordre spirituels, la religieuse, une fois munie de son brevet universitaire, se sentira-t-elle la même docilité pour obéir à la voix de ses supérieurs ?... !
Revenant à la proposition qu’il n’avait pu faire adopter, M. Masson la présenta de nouveau à la réunion
1 Inem. Doc. ci. p. 380.
de septembre 1895, avec le correctif que la prêtrise et les lettres d’obédience des religieux tiendraient lieu des certificats d'aptitude délivrés par la commission d'examen de l'État ‘‘sur présentation au Surintendant d’un cer- “tificat de capacité octroyé par tout bureau central “d’examinateurs que NN. SS. les évêques de la province “auront spécialement créé à cette fin”. Mais M. Masson retira sa motion en alléguant avoir reçu l'assurance que des efforts se faisaient pour éviter tout sujet de reproche, aux corporations religieuses. Mais, le Comité catholique décida de référer toute plainte qu'il pourrait recevoir contre les instituteurs congréganistes dont la capacité serait contestée, à l’évêque diocésain au jugement duquel on s’en rapporterait.
Cette décision mit fin à des débats vifs et ardents auxquels avaient participé des hommes à fortes convictions, habiles à manier la parole, et qui, au milieu du choc des opinions, avaient échangé des propos dont les membres du Conseil purent, à certains moments, regretter l’âpreté. Mais la fumée de la bataille fut vite dissipée et, le calme rétabli, surgit une mesure disciplinaire qui eut des résultats pratiques et bienfaisants. À la suite de ces démêlés, en effet, plusieurs évêques nommèrent des inspecteurs ecclésiastiques qu'ils chargèrent de visiter les classes d'élèves dirigées par les communautés enseignantes de leur choix, de surveiller l'efficacité des cours, et l’exécution des programmes scolaires avec instruction de faire rapport à l'autorité diocésaine. Ces nominations eurent un excellent effet, les visites régulières de ces inspecteurs excitèrent une heureuse émulation entre les divers établissements religieux d'éducation et contribuèrent à rehausser le niveau des études.