I.m I.K CUIVSKIIXER D'ÉTAT
— Maurice! s'écria de Lubois, cette lettre a été écrite à Maurice
— Oh ! il y a long-temps.
— Maurice, répéta de Lubois en ressaisissant la lettre et en la commentant mot à mol. Puis il reprit :
— Qu'elle ait été écrite à Maurice , je n'en sais rien , mais qu'il y ait long-temps qu'elle a été écrite , j'en doute j a défaut de chiffres les circonstances disent la date : écoutez :
11 lut :
te N'as-tu pas été amoureux de sa femme, et n'oubliais-tu pas qu'il était son mari? eh bien, A est aussi mon mari. » — Quelle était cette femme dont Maurice avait été amoureux, cl dont le mari qui était aussi votre mari portail un nom qui commençait par un A?
— Ah ! dit Césarine d'un air profondément désolé, ah! Maurice a juré ma perle, et i! réussira.
— Césarine , quelle élail ( elle femme?
— Eh! mon Dieu, répondit Césarine avecéclat, c'était madame Drancy, laissez-moi en repos.
— Madame Drancy , et cet A veut sans doute dire Drancy , reprit-il en haussant les épaules.
— Cet A , répliqua Césarine avec emportement , cet A , cet A , cet A veut dire Auguste , Auguste, Auguste, qui était le nom de Drancy, alors comme aujourd'hui , comme il le sera demain , comme il le sera dans cent ans.
Et, sans prendre garde à l'étonnement d'Alphonse, elle se rejeta sur son divan en criant :
— Ah ! que je suis malheureuse !
Pendant ce temps , Alphonse, relisant attentivement la lettre , disait k chaque mot :
— En efiet... en effet. Puis il s'écria avec un mouvement de rage qui certes ne se raltachait pas à l'explication de Césarine , mais à un sentiment plus éloigné : Mais cet homme a donc été l'amant de toutes les femmes ?
— Cela s'expliquerait mieux en disant que madame Drancy a été la maîtresse de tous les hommes. Mais il est certain que lorsqu'il en veut une , serait-ce la vôtre ! il
— Césarine!.. s'écria de Lubois, taisez-vous sur ce chapitre , répondez-moi franchement ; songez qu'il y va peut-ctre de mon honneur, peut-être de la vie d'un autre , car j'aurai raison de cette infâme perfidie. Cçtte lettre a été écrite k Maurice.
— Ah! s'écria .Césarine , allez -vous recommencer? Je vous ai dit plus que je ne voulais, prenez que je n'ai rien dit.
— Au contraire, j'ai besoin que ce que vous m'avez dit soit vrai , mais je crains que le besoin de vous justifier ne vous ai portée à me tromper.
— Eh bien ! reprit Césarine en s'emporlant tout-à-fait , prenez que je vous ai trompé ; ça vous plaît a croire , croyez-le... On veut que vous me quittiez, on trame de petits complots,
on vous mène par le nez... Eh bien! laissezvous faire.. . Si j'étais a votre place , j'irais remercier ma femme de m'avoir si bien averti. Il y a long-temps que je vous l'ai dit pour la première fois , elle veut vous faire obéir ; elle n'y a pas réussi par la violence , elle y met de la ruse. Vous n'êtes pas de force k lutter contre elle. Finissez-en tout de suite.
— Césarine , il me semble que cette lettre valait bien que j'exigeasse une explication.
— C'est possible , mais la vie que vous me faites me devient insupportable. Toujours des soupçons , des scènes , des explications absurdes ; je ne me suis pas donnée à v ms pour une vestale, vous saviez h quoi vous en tenir: ca vous allait , mais vous n'avez pas le courage de
vouloir ce que vous voulez Quand on est
fait comme ça , mon cher , on reste sous les cotillons de sa femme , et on lui demande la permission de manger des confitures.
— Césarine, je vous préviens que ces façons
ItO I.E CONSEILI.UR D'ETAT.
de parler me déplaisent , et qu'il ne faudrait pas les renouveler souvent pour. ..
— Pour que vous me quittiez, faites -le donc ! Vous me rendrez un grand service , car, moi, je n'en ai pas le courage, et comme je vois bien qu'il faut que tout ceci finisse,
j'aime mieux que ce soit tout de suite A
présent qu'il s'offre à moi un parti...
— Un parti ?
— Oui , un mariage qui peut me rendre indépendante.
— Quel mariage? reprit Alphonse avec une inquiétude plus alarmée qu'amoureuse.
— Vous le savez bien, c'est... votre cousin , il est riche, son père a une très belle fortune, et une fois que Charles saura où elle est placée, il saura bien se la faire rendre. D'ailleurs, le père Launay baisse ; il a eu une attaque d'apoplexie il y a quatre jours. 11 peut mourir d'un moment a l'autre, et je n'ai pas envie de
l.V. COKSEIIXEn D'ÉTAT. l&t
refuser toujours mon bonheur pour la vie que vous me faites.
— Mais c'est un garnement que ce Charles.
— C'est un homme qui fait ce qu'il veut — et c'est une qualité que j'eslime avant toutes les autres.
Alphonse était visiblement embarrassé :
quelque chose l'alarmait plus qu'il n'eiit voulu. Césarine crut que c'était jalousie, et certes elle se trompait grandement. Cependant il s'approcha doucement de Césarine, et lui dit en souriant et d'un ton de reproche :
— Tu ne m'aimes donc plus, Césarine?
Elle le regarda avec un air de menace boudeuse.
— Est-ce que vous m'aimez , a^ous ? \ enir me faire ime scène!... Aujourd'hui je comptais sur une si bonne journée ; et me voilà toute triste maintenant.
— Que faut-il faire pour le consoler?
— Etre bien gentil, répondit Césarine en
1,1, C():«SEII.I.bR U'KTAT.
minaudant; d'abord ne plus penser à celle lettre, et me la rendre.
— Volontiers , maintenant je n'en ai plus besoin, et tu ne penseras plus à ton Charles?
— Est-ce que j'y ai jamais pensé.
— Pourtant, tout k l'heure.
— Que veux-tu? quand on se croit délaissée on se rattrape où l'on peut.
Alphonse appliqua cette réflexion à une autre que Césarine , et cet aphorisme de morale usuelle venant à lui formuler clairement les motifs de crainte qui l'obsédaient malgré lui, il pensa à Camille qui était véritablement délaissée, elle; puis, voulant quitter Césarine au plus vite , il l'embrassa , et reprit :
— Tu ne veux plus rien ?
— Si , mon bon chéri ; il faut venir dîner avec moi, me louer une loge a l'Opéra, et m'y mener ce soir... Nous irons dans ma voiture.
• — Adieu , je t'enverrai ton bouqiiet.
— Adieu , amour. Et elle l'embrassa avec un transport charmant.
La porte n'était pas fermée que Césarine s'écria avec un geste indicible :
— Ah! vieille scie d'homme, va.
Presque aussitôt la femme de chambre, confidente, complice ou associée, comme on voudra , entra dans le salon , et dit d'un air de curiosité :
— Eh bien ! madame , qu'est-ce qu'il a dit?
— Tiens, il l'a gobée.
— Sans M. Drancy, comment vous en seriez-vous tirée ?
— Bah ! Auguste est bon enfant.
— Si M. Antoni n'avait pas dit ia chose à sa sœur, et si madame Drancy ne l'avait pas dite à son mari qui vous a prévenue, vous auriez été tout de même prise.
— Crois-tu qu'elle l'ait fait pour m'obliger? Madame Drancy croyait me brouiller aussi avec Auguste.
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— Le fait est qu'il a été bien bon enfant, ( omme vous dites, par rapport à M. Antoni , car enfin...
— Par exemple ! pour ce qu'il me donne , je ne pourrais pas avoir un caprice , ça me paraît juste ; d'ailleurs il m'avait mise au défi , il était averti, il l'a eu.
— Mais ce M. Antoni est-il serin !
— Pas si serin 5 il me semble qu'on ne lui a pas demandé les vingt-quatre travaux d'Hercule... Et puis, vois-tu, Rose, il est beau comme un amour... 11 était si drôle... il était bête... si tu savais... Je n'ai jamais été comme ça, moi.
— Le fait est que je comprends peu comment madame de Lubois préfère l'autre.
— Bah! elle ne préfère personne. C'est à moi qu'elle en veut; je lui rendrai la monnaie de sa pièce, a madame la vertu.
— Il me semble que vous avez assez bien