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rice, qui vous ont donné l'impudence de les jouer?... 11 suffit, madame, il est temps que je prenne un parti.
Camille , dans le premier mouvement de sa douleur , ne s'était souvenue que de la phrase ou madame Drancy lui parlait des plaintes de son frère. Surprise tout à coup par les reproches de son mari , elle se rappela tout ce que cette lettre renfermait d'odieuses suppositions : mais , forte de cette conviction d'innocence qui se croit partagée de tous , parce qu'elle nous domine , elle répondit :
— Oh ! vous ne croyez pas un mot de toutes ces indignités ; vous ne croyez pas un mot de cette lettre.
— Comme il vous plaira , madame , répliqua de Lubois en ricanant ; ou je croirai tout , ou je ne croirai rien. Si celte lettre ment pour vous, elle ment pour une autre; si elle dit vrai, elle dit vrai pour toutes deux.
— Toutes deux ! répéta madame de Lubois
104 LE COniSEILI.ER D'ÉTAt.
avec un dégoût triste et humilié , voilà la plus infâme injure que vous m'ayez dite.
Elle se leva essuyant quelques larmes , et reprit d'une voix altérée , mais soumise :
— Quoi qu'il en soit , restons-en là. J'étais venue sincèrement à vous ; vous m'avez repoussée. Je saurai trouver en moi seule l'appui que je vous demandais. Cependant, après ce qui vient de se passer entre nous , je suppose que vous me permettrez de retourner chez ma marraine.
— Sans doute pour m'y dénoncer comme un homme ruiné et sans probité ?
— Non , monsieur , je ne vous dénoncerai pas. Chaque pas que je fais me perd j chaque parole que je prononce me tue... Mais, de grâce, laissez-moi retourner à Brémont.
— Vous ne retournerez pas près de votre amant , madame.
Camille se recula de quelques pas, et mesurant son mari des yeux , elle lui dif , en éclatant en sanglots :
• — Chassez-moi tout de suite , monsieur , c'est un parti pris sans doute. Tenez , véritablement cela vaut mieux... Oh! vraiment ne nous dégradons pas davantage , vous à me dire de pareilles choses, moi h les entendre. Assez d'insultes, assez, monsieur, assez, par pitié.
— La vérité , dit de Lubois a moitié incertain , et qui ne continuait k être injurieux que par la vanité de ne pas céder -, la vérité est-elle une insulte ?
— Le croyez -vous? reprit soudainement Camille avec éclat , le croyez-vous?
— Quoi ?
— Croyez-vous que cet homme soit mon amant ?
Certes, de Lubois ne le pensait pasj mais ce funeste entraînement de rendre en injures gratuites les reproches fondés que Camille ne lui adressait plus, mais que sa présence élevait contre lui , l'emporta encore une fois , et il répondit :
IttO l,li (JONSICII.LEK O'ÉTAT.
— Je le crois.
— xVh ! Dieu soit loué , s'écria Camille avec un ton de triomphe inoui.
— Pourquoi cela ?
— Parce que c'est vrai.
— Vous vous vantez, madame, vous n'oseriez.
— Je n'oserais ! Ah ! vous verrez.
— Ce n'est donc pas vrai ?
— Ce le sera !
— Vous n'oserez !
— Oh!
— Vous n'oserez.
— Et pourquoi ?
— Parce que je vous le défends, parce que si vous revoyez jamais cet homme , cet homme que j'exècre , que je tuerais si je le tenais. . ,
— 11 vous est donc bien odieux? Eh bien ! moi , je l'aime !
— Madame I
— Je l'aime ; il est bon , il est noble , il est brave. . . il est brave , lui. . .
I,E COSSKILI.EK U'ÉTAÏ. Wl
— Vous voulez donc que je vous lue !
— Vous n'oseriez pas !
— Je n'oserais, dit de Lubois s'approcliant de Camille et en levant les deux mains sur elle.
Elle le regardait encore . ses dents cla- ([uaient avec terreur, son corps frissonnait 3 enfin ouvrant ses bras à la mort, comme a son dernier espoir , elle s'écria avec un cri déchirant et en présentant sa poitrine :
— Osez donc ! osez donc ! Ne voyez-vous pas que c'est ce que je vous demande?
11 fit encore un pas , mais quelque chose de dur et de poli qui se trouva sous son pied le Ht glisser, et il tomba sur un genou, épouvanté de ce qu'il venait d'entendre et du désespoir où il avait poussé Camille, car, il l'avait bien vu cette fois, ce n'était point bravade ni orgueil que sa résistance , c'était la douleur du torturé qui mord son bourreau pour se faire achever tout de suite.
Il demeura quelque temps dans cette posi-
168 I-E COi^SElM.EIt D'IiTAT.
tion, tandis que Camille, épuisée, était renversée sur un divan. Cet accident laissa k Alphonse cette minute de réflexion , qui manque souvent k l'homme pour le sauver du crime. L'eflfroi de son emportement s'empara du cœur d'Alphonse j et, par une succession rapide d'idées , il attacha bientôt ses regards et ses réflexions sur le frêle objet qui l'avait arrêté. C'était un flacon de cristal. Il le ramassa 5 et , s'étant relevé , il le tourna longtemps dans ses mains en le regardant; puis, se laissant aller sur un fauteuil , car la colère avait aussi abattu ses forces, il reprit en montrant le flacon k Camille :
— Voilk, madame, ce qui vous a peut-être sauvé la vie , et ce qui nv'a sauvé un crime.
Camille, qui l'entendait sans le comprendre, car elle n'avait point vu ce qui avait fait trébucher Alphonse , Camille leva lentement les yeux , mais lorsqu'elle vit le flacon de Maurice dans les mains de son mari , une nouvelle terreur s'ajouta à la terreur qui la tenait , un
froid plus glacial au froid qui lui serrait le cœur; elle resta immobile, droite, les yeux tixes et ouverts sur le flacon , tandis qu'Alphonse ajoutait lentement :
— Je le îïarderai... madame; il me sera un éternel souvenir de ce qui vient de se passer.
Camille frémit involontairement. Enfin de Lubois se leva en disant :
— Pensez-y , madame , et voyez a quoi tient la vie et l'honneur !
Puis, quand il sortit, Camille s'afifaissa sur elle-même en disant :
— Je suis perdue !
Le nom de Maurice Lambert était gravé sur le bouchon d'or du flacon.
Dcôfispoir.
Il ne faut pas penser que de Lubois fut assez aveuglé par les mensonges de Césarine pour ne pas être convaincu qu'il avait été irompé , mais, par une de ces inexplicables contradictions du cœur humain , ce n'étail
point à elle qu'il en voulait , ce n'était pas Césanne qu'il rendait responsable de son infidélité. Camille, qui avait poussé Antoni à posséder Césarine, Camille, qui l'avait forcé, lui Alphonse, à reconnaître qu'il était le jouet de celte fille et l'objet des moqueries de tout le monde, Camille lui semblait bien plus coupable. Certes , il comptait bien ne pas laisser Césarine impunie, mais, plus tard, lorsque Camille ne pourrait plus supposer que c'était elle qui en était la cause. D'ailleurs cette preuve de l'infidélité de Césarine était demeurée entre lui et Camille : et personne, pas même Césarine, ne savait qu'il eût la certitude d'avoir été trompé.
— Je passe pour dupe, se disait-il, soit, mais je ne céderai pas.
Dans cette disposition , il continua à vivre avec Césarine comme s'il eût cru a sa justification. Cela lui réussit comme il l'entendait. Quelques personnes connaissaient l'aventure d'Anloni et de Césarine , et la part que ma-
IX COXSF.II.I.lir. D'tTAT.
d;mie de Lubois y avait prise; mais, en voyant la quiétude d'Alphonse et la continuation de sa liaison avec sa maîtresse , chacun pensa que madame de Lubois n'avait pas osé s'en servir vis-à-vis de son mari, et celui-ci trouvait à celle supposition de la crainte qu'il inspirait un triomphe d'orgueil qu'il préférait de beaucoup h paraître savoir les infidélités de Cé<arine , surtout par le moyen de sa femme.
D'un autre côté, une haine profonde pour Lambert irritait la rage d'Alphonse contre Camille. Toujours Maurice lui avait été déplaisant , maintenant il lui était devenu odieux.
En outre de ces torts, Camille avait une solennité de tenue et de sentimens qui dominait de Lubois. Tant qu'il demeurait vis-a-vis d'elle dans les termes d'une discussion grave , elle y pouvait et osait tout dire , et la conviction qu'en avait Alphonse était le plus souvent la première cause des violences oii il se laissait
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aller pour échapper a cet empire. Ce résultat sera infaillible toutes les fois que , dans une union légale, ce sera la femme qui aura les vertus et les principes austères de l'homme , et que celui-ci cependant aura l'amour et l'orgueil de son autorité de mari. Pour la faire respecter, il s'adressera à tous les moyens. S'il a quelque esprit, il recourra à la raillerie outrée et dégradante pour imposer silence aux graves conseils d'une épouse; s'il arrive qu'elle ait, autant que lui, de cet esprit qui blesse et souffle du poison sur la blessure , il tentera les menaces et les injures ; si la femme ne s'en laisse pas intimider, il pourra s'oublier jusqu'aux violences physiques pour obtenir cette domination qu'il veut et qui lui échappe.
Si nous avons suffisamment indiqué dans les premiers chapitres de ce livre la progression de cette lutte , on doit voir, par la dernière scène que nous venons de retracer , qu'Alphonse était a peu près arrivé k l'extrême ressource des hommes égarés. Un mot, un pas de plus
et c'était par des brutalités qu'il faisait taire Camille.
Mais cette scène n'avait pas commencé avec violence , elle avait eu un moment l'allure d'une explication calme et presque solennelle , et pendant ce moment Camille avait fait a son mari un aveu que celui-ci frémissait de colère d'avoir entendu. Comme la plupart des esprits petitement impérieux , il dégageait les positions de toutes les circonstances qui les devaient modifier , et les remettant dans l'assiette oïl elles auraient dû être, il s'irritait de ce qu'on avait osé lui montrer de résistance.
Ainsi tout ce qui s'était passé entre lui et Camille était comme non avenu , et il se demandait comment sa femme avait poussé l'audace jusqu'à lui avouer son amour pour un autre , comment il avait eu la faiblesse de le supporter : et, partant alors de son droit de mari, comme s'il n'en avait pas alléré la puis-
i.E (:ONSk:il.l,KR D'ETAT.
sance par son incondnite , il s'excilail ii des résolutions encore plus violentes pour le faire triompher.
Nous nous trouvons engagés clans une analyse de sentimens trop communs , et en même temps trop difficiles à bien apprécier dans leurs causes, pour qu'il ne nous soit pas permis de tenter quelques comparaisons explicatives qui les rendent plus intelligibles.
Sans vouloir mettre sur la même ligne les événemens d'une vie privée et les circonstances de la vie politique, on peut dire que les mêmes excès s'v commettent par les mêmes raisons.
Que de fois , après une faute qu'il a commise , le gouvernement , qui veut maintenir l'autorité de la loi, s'étonne de la résistance qu'il éprouve et s'engage dans une succession de mesures violentes dont l'issue lui sera funeste tôt ou tard ; c'est , et qu'on nous pardonne la comparaison , c'est que , comme de Lubois , le pouvoir oublie qu'il a désarmé
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cette autorité de sa plus grande force , celle d'un exercice équitable. Aujourd'hui les gouvernans s'irritent que des accusés ne se soumettent pas à la loi , et ils oublient qu'ils ont les premiers outragé le pouvoir qu'ils invoquent : ainsi ils posent toujours les questions dans leur radicalité : — 11 faut que les accusés respectent le juge, ou il n'y a plus de justice. — Et ne pensent pas que la question n'est plus là, entre des accusés opprimés et des juges prévaricateurs.
Ainsi , dans la petite sphère de son autorité , de Lubois se disait : — Je suis le mari, je suis le maître , c'est donc une insolente révolte que la lutte de ma femme envers moi. — Oubliant aussi qu'il était le mari infidèle , le maître déshonoré.
Cette raison sera peut-être encore une lumière jetée sur la cause des violences de de Lubois. Il avait fait taire Camille sur presque toutes ses douleurs; mais l'aveu qu'il av.nt entendu et qui, médité en secret, lui était devenu
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la plus vive insulte qu'il eût reçue , était resté sans châtiment. Il avait annoncé qu'il prendrait un parti, mais il lui fallait une occasion. Il ne pouvait pas aux yeux du monde aller raconter son entretien avec Camille , et dire : — La femme qui m'a osé dire cela en face est indigne de moi. — Ce n'est point de cette manière qu'on fait une action telle que celle que méditait Alphonse , il fallait encore une fois que la lutte s'animât et devînt active pour prendre une résolution , et l'occasion ne s'en présentait point.
En effet, depuis son retour chez madame de Brémont, depuis cette dernière tentative oii elle avait placé sa dernière espérance, madame de Lubois avait gardé vis-k-vis de son mari un silence résigné. Après avoir tout essayé pour sortir de la cruelle situation où elle se trouvait, Camille en était revenue a cette abnégation d'elle-même qu'elle avait résolue après la scène du biil de Derby, et dont les méchans conseils de Caniisard et les impru-
m: co'vseii.lei; d'état. ï-w
dens conseils d'Alicia l'avaient détournée. L'expérience avait prouvé à madame de Lubois que tous ses efforts pour se tirer de l'abîme où elle était engagée n'avaient fait que l'y précipiter plus avant. Ceci est encore vrai dans les grands intérêts politiques , comme dans les petits intérêts pnvés ; chaque résistance pousse le gouvernement à un excès. Cette corrélation, en vérité, nous frappe tellement , que nous osons dire que de Lubois jetait sans cesse des appels à la résistance de Camille pour la perdre dans le combat qu'il voulait faire renaître , comme le pouvoir aiguillonne le mécontentement public par mille vexations pour avoir occasion de se servir de sa force contre les partis qui le gênent.
Ainsi, Camille avait reçu de son mari l'ordre de ne plus recevoir aucune des personnes qu'elle avait habitude de voir; ainsi, il lui avait été ordonné de cesser toutes relations avec Maurice, comme si ces relations eussent existé; ainsi, mille reproches amers de ce qui,
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au dire de Lubois, s'était passé à la campagne , étaient adressés k Camille avec une ironie et une brutalité qui devaient lui faire élever la voix pour sa défense. Qu'elle eût essayé cette défense par un mol, et de Lubois s'en fût emparé pour en faire un crime ; mais Camille n'avait plus rien à sacrifier, et elle se soumettait sans murmurer. Que lui importait le monde? Elle en était séparée parle malheur. Et Maurice désirait elle le revoir? Non, assurément : le devoir les séparait encore plus. Et cependant combien la passion qu'elle avait pour lui était puissante! si puissante qu'elle avait des superstitions de faiblesse et d'enfant. Qui n'a pas aimé sourira peut-être en apprenant que Camille s'était fait de Maurice une fatalité qui devait la perdre ou la sauver ; qui n'a pas eu les folles imaginations de l'amour se moquera, si nous lui disons que ce flacon de cristal qui avait fait trébucher Alphonse était pour Camille une des preuves de cette fatalité. Ce flacon qui avait appartenu a
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Maurice , c'était encore Maurice qui , comme une puissance surnaturelle , s'était placé entre elle et son mari , et l'avait protégée.
Poursuivrons -nous encore une fois dans toutes leurs fluctuations ces mouvemens du cœur de Camille qui , dans sa solitude, lui faisaient une vie si agitée. Ce serait trop pour nous ; mais Alphonse voyait cette vie à deux que Camille menait à elle seule , il la voyait dans les longues rêveries de sa femme, dans ses yeux rouges de larmes , dans sa pâleur fiévreuse ; il voyait que Maurice avait passé par-là, et sa rage s'en exaspérait. Après avoir tout défendu à Camille, il trouvait odieux de ne pouvoir lui défendre de penser. Cette liberté lui semblait une usurpation insupportable. Alors ne pouvant l'atteindre dans le silence où elle se renfermait, ne pouvant porter sa main jusqu'au cœur et jusqu'à la pensée par-delà la poitrine et par-delà le crâne, il restreignit et étouffa autant que possible ce dernier droit de vie de Camille.
18i LE CONSKlI/LLIt D'ÉTAT.
Alicia élait arrivée ; sa première visite avait été pour madame de Lubois. Alphonse était présent quand elle vint , et l'occasion d'une nouvelle tyrannie lui fut offerte ; tant que dura la visite d'Alicia , il resta entre elle et sa femme comme une digue entre deux cœurs trop pleins et prêts à s'épancher l'un dans l'autre. Puis, lorsqu'il fut prouvé a Alicia que sa patience a prolonger sa visite ne vaincrait pas l'obstination de de Lubois k la rendre inutile et qu'Alicia se retira, Alphonse se leva pour sortir après elle , et dit à Camille :
— Je vous ordonne de commander à vos domestiques de fermer votre porte à cette femme.
Jusqu'à ce moment , Camille n'avait pas deviné la cause cachée des rigueurs de de Lubois; aussi avait-elle montré une soumission si absolue qu'il désespérait de la prendre en défaut. Dans cette dernière occasion, il fut sur le point de réussir à la faire résister; et peutêtre ei\t-il obtenu ce qu'il désirait, si l'em-
I,E COSSEII-LEK D'ÉTAT. J83
portement précipité qu'il montra n'avait enfin averti Camille des véritables intentions de son mari. A cette injonction d'Alphonse , Camille n'avait répondu qu'en répétant le mot dont de Lubois s'était servi pour parler d'Alicia.
— Cette femme, avait-elle dit.
— Cette femme... oui , cette femme , il me plaît de l'appeler ainsi... il me plaît qu'elle ne remette plus les pieds chez moi.
— C'est ma seule amie , monsieur.
— Vous résistez... fût-ce votre sœur, fût-ce votre mère , je ne veux pas que vous la revoyiez.
Camille se tut. De Lubois avait espéré une objection.
— Je ne le veux pas... et cela doit vous suffire... répéta-l-il avec une colère qui ne cherchait qu'un prétexte à s'animer.
11 attendit encore pour que Camille lui demandât une raison de cette volonté , et pour ([u'il pût lui répondre une injure ; elle gard* encore le silence. De Lubois reprit :
tSft I.E COKSEILIJCR D'ÉTAT.
— Vous m'avez entendu , je suppose.
— Oui , monsieur.
— Et vous n'en tiendrez compte, peut-être?
— J'obéirai.
DeLubois quitta l'appartement, moins satisfait du mal qu'il avait fait k Camille qu'irrité de ce que sa soumission l'avait empêché de lui en faire davantage, et quelques semaines se passèrent ainsi. Camille avait donné l'ordre aux domestiques de dire à Alicia toutes les fois qu'elle se présenterait, qu'elle n'était pas visible. Cette réponse faite tous les jours à Alicia , finit par l'alarmer sérieusement, et elle prit la résolution de pénétrer dans ce mystère de réclusion.
Avant de voir comment elle y arriva, jetons un regard en dehors de la vie personnelle de Camille.
Les affaires de de Lubois qu'il avait cru sauver par l'emprunt fait à Launay périclitaient de plus en plus. Son exactitude appa-
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rente à rembourser n'avait pas arrêté une résolution qui était une lactique de parti. Les demandes qui suivirent celle de Camisard ne lurent dictées par aucune méfiance contre de Lubois; mais elles ne l'embarrassèrent pas moins, et la gêne devenant bientôt apparente, les exigences devinrent de même plus impérieuses.
De Lubois en était arrivé a cet inexplicable vertige de l'homme qui se ruine et qui s excite h surenchérir encore sur toutes les fautes qui l'ont ruiné. C'est une vérité trop vraie et trop commune pour avoir besoin d'être expliquée. Le jour où il renvoyait sans le payer, un client qui venait lui réclamer vingt mille francs , il donnait une parure a Césanne ; le matin qu'il avait subi dans son cabinet les reproches injurieux d'un créancier, il se pavanait le soir dans quelque loge de l Opéra. Il osait ce qui jusque-là lui avait paru inexcusable, il se montrait publiquement avec Césarine, il l'accompagnait au spectacle, il la
promenait, il passait sa vie chez elle. Etait-ce besoin de bruit, abandon d'une position qu'il n'avait plus la force de sauver? Qu'importe : c'est le cours naturel de toute ruine. Et, par une conséquence habituelle aux torts qu'on a seul, de Lubois les rejetait sur une autre.
C'était Camille qui était coupable de tout , Camille dont l'affreux caractère l'avait poussé à bout, Camille qui l'avait perdu. 11 la prenait en haine , il la maudissait , il eût voulu pouvoir la fouler aux pieds j et, s'égarant chaque jour davantage, il lui reprochait comme le plus extrême et le plus insultant de ses torts, la résignation qu'elle montrait.
Ce malheur qui s'amassait contre Camille dans le cœur de son mari n'était pas le seul qui la frappât. Si on se rappelle la lettre d'Adèle et le point où en étaient arrivés les propos du monde sur le compte de madame de Lubois et de Maurice , on doit juger quel développement ils prirent quand on sut son
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retour précipité , et qu'on \it la réclusion u laquelle elle était condamnée.
Son mari, disait- on, avait surpris des preuves incontestables de sa liaison avec Maurice.
Et cela n'était point douteux : et sur cette certitude , chacun discourait a sa manière. Les uns trouvaient de Lubois bien doux de s'en tenir à une correction si paternelle ; d'autres, de ceux qui savent ajouter une interprétation odieuse à la plus odieuse chose , prétendaient qu'il s'en tenait la, parce que Maurice n'était pas un homme a qui l'on pût donner focilement une leçon , et que si le mari se vengeait seulement de sa femme , c'est qu'il avait peur de l'amant. Il ne faut pas oublier que tous ces propos étaient excités par une bouche habile à souffler la calomnie.
Depuis que madame Drancy avait perdu l'espérance de faire une sœur de Camille , elle était devenue sa plus détestable dénonciatrice,