‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 17 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

194 I.F. r.O:«SEII.LER D'ÉTAT,

peul-clre prétentieuse pour l'ctrivain qui raconte, fut celle qui vint à l'esprit de Cannille. C'est que rien ne poétise la forme des idées comme la solitude , rien ne les grandit comme le malheur. Le jour qui amena celte entrevue de Camille et d'Alicia fut la source d'une révolution trop grande dans la vie de madame de Lubois pour que nous n'en racontions pas toutes les circonstances.

La veille de ce jour, Maurice avait couru chez Alicia, dont la maison se trouvait dans la même rue que la sienne , et son oncle , qui l'avait accompagné a Paris, avait été forcé de l'y aller chercher, après l'avoir attendu près de trois heures. Lorsque M. de Marquoy fut introduit chez mademoiselle Vanini, il la trouva pleurant devant son neveu qui paraissait lui avoir parlé longuement. Sans deviner le sujet de leur entretien , il jugea qu'il devait être bien grave, car en sortant Maurice dit sévèrement à Alicia :

— Je compte sur vous.

LE COÎUSEIIJ.F.R D'ETAT. 195

— Je ferai ce que vous voulez , avait-elle répondu d'un ton soumis.

Le lendemain, Alicia de son côté alla chez Camisard , et ce fut a la suite d'une longue visite que tous deux montèrent dans la voiture du conseiller d'état , et se rendirent chez madame de Lubois.Les remarques qu'on avait déjà faites sur l'espèce d'obéissance de Camisard envers Alicia , auraient eu matière a s'exercer , en cette circonstance , si l'on avait pu voir l'air de dépit avec lequel le conseiller d'état semblait accompagner sa pupille et la sécheresse impérieuse avec laquelle celle-ci lui imposait sa volonté.

— Te voila, s'était écriée Camille en s'élançantvers son amie ; comment se fait-il?...

Elle s'arrêta en voyant Camisard.

— Tu me demandes, dit Alicia, comment il se fait que j'aie pénétré jusqu'à toi ; tu dois en remercier mon tuteur.

Camille salua le conseiller d'élat , sans lui

dire un mot ; elle se méfiait d'un bonheur qui lui arrivait sous sa protection.

— Maintenant , dit celui-ci , je demande à madame de Lubois la permission d'aller causer vm moment d'affaires avec son mari.

— Allez , monsieur , répondit Camille ; allez...

Alicia fit un signe particulier à son tuteur qui répondit par un sourire contraint. Il sortit et laissa les deux amies ; dès qu'elles furent seules , elles se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre, et, sans dire une seule parole, elles pleurèrent long-temps ensemble , se serrant les mains, se regardant avec désespoir. Enfin Alicia rompit ce silence plein de confidences, et l'entretien suivant eut lieu , coupé de larmes, de sanglots, de réticences, entrant de plein saut dans les idées j l'entretien de deux cœurs qui se comprennent et qui s'aiment.

— Ecoute, Camille, prends courage....

LE COSSEILLtK D'ETAT. 197

J'aime mieux tout te dire , cfiioiqu'il me l'ait défendu. C'est lui qui m'a envoyée ici.

— Maurice ?

— Oui , Maurice ; il est arrivé.

— Il doit bien souffrir. . . 11 était si malade. . .

— Il t'aime... tu ne l'aimes pas, voilà ce qui le tue.

— Je ne l'aime pas , s'écria Camille ; et que veut-il donc , mon Dieu ?

Alicia la regarda en pâlissant, et lui dit a voix basse et lente :

— Il croit que tu ne l'aimes pas...

— Il a raison. . . Je ne dois pas l'aimer ; il ne le sait pas... il ne le saura jamais...

— Oh ! je le lui dirai . . .

— Alicia. . . tu ne le feras pas. . .

— Tu veux donc qu'il en meure?...

— J'en meurs bien , moi.

— Je me tairai, dit Alicia avec un singulier accent.

Elles gardèrent toutes deux le silence, toutes deux en larmes, mais l'une d'elles pleurant de

douleurs difFérentes , et qui la brisaient ensemble. Cependant elle fut la plus forte j elle reprit; c'était Alicia :

— Camille , il m'a envoyée pour te voir... pour t'offrir sa protection.

— Sa protection... je ne puis l'accepter, et d'ailleurs a quoi servirait-elle?

— Tu le vois, elle m'a déjà fait entrer ici.

— Mais par quel moyen ?

— Dispense-moi de te le dire... Plus tard, quand j'aurai accoutumé mon cœur à cette nouvelle idée... je te le raconterai... plus lard... pas aujourd'hui. Oh! il ne me manquerait plus que cela.

— Qu'as-tu donc , Alicia.''

— Rien, rien... Ecoute... cette protection, je te l'ai offerte en son nom... mais c'est la mienne que tu acceptes. Il m'avait défendu de te parler de lui. Il m'avait dit seulement : — Si dans la conversation que vous aurez ensemble, il lui échappe de me maudire, de souhaiter

mon départ de France... je m'exilerai... Si c'est ma mort qu'elle désire...

Oh! le malheureux!

Toutes deux pleuraient encore...

— Mais que veut-il que je fasse ?.. .

Que tu le sauves , que tu te défendes.

— Et comment? Il ne sait donc pas...

11 sait que tu es innocente.

Son témoignage ne fera que m'accuser,

— Ce n'est pas le sien qui te défendra.

— Et lequel?

— Celui de Camisard.

— C'est mon ennemi.

Je le crois ; il a été aussi le mien , et aujourd'hui il fait ce que je veux.

Mais a quoi servira à présent le témoignage même de Camisard?

Il peut ramener ta marraine. Madame

de Brémont revenue et te protégeant ouvertement, les autres se tairont. Et si enfin les affaires de ton mari le forçaient à quitter Paris ,

tu auras un asile à la porte duquel s'arrêtera la calomnie.

— Que dis-tu? les affaires de mon mari...

— On les dit fort dérangées.

— Mon Dieu ! encore ce malheur.

— Tu ne t'y attendais pas ?

— Je m'attends à tout.

— Alors, ne t'étonne de rien, ni de la douceur de ton mari , ni de la servilité de Camisard...

— Mais dis-moi au moins comment. . .

— Je ne puis te répéter qu'une chose , il fera ce que je voudrai.

A peine Alicia avait-elle prononcé ces derniers mots que Camisard rentra avec de Lubois.

— Comment , ma chère Camille , dit Alphonse aussitôt, j'apprends que vous avez fait fermer votre porte h mademoiselle Vanini; c'est mal. Madame de Brémont est à Paris, et vous n'êtes pas allée la voir ; c'est inexcusable.

L'averlissement d'Adèle n'avait pas suffi' à

LE CONSEILLEn D'ETAT. 201

madame de Liibois pour lui faire espérer un changement si subit dans les manières de son mari. Elle regarda Alicia avec étonnement ; mais celle-ci voulut éprouver jusqu'à quel point Camisard avait rempli ses instructions.

— En vérité, dit- elle, je trouve que Camille ne se ressemble plus; elle est devenue tout-à-fait sauvage. Ordonnez-lui donc aussi de venir voir ses amies ; moi , par exemple.

— Le lui ordonner, répondit de Lubois ; ce serait ôter toute leur valeur à ses visites ; c'est à Camille à juger ce qu'elle doit faire.

— J'irai voir Alicia , si vous le voulez bien , dit Camille d'un ton si soumis et si implorant, du ton d'un enfant qui demande grâce si douloureusement qu'Aliciaen fut cruellement surprise. Mais cela ne toucha ni le cœur de Camisard , ni celui d'Alphonse. L'un calleux d'immoralité raisonnée , l'autre cuirassé de débauche vaniteuse. Ce ne fut donc pas par pitié (ju'Alphonse répondit :

— Je vous approuve tout-à-fail.

302 l,E CONSEll.l,i:n U'KTAT.

Ce ne fut donc pas par un motif de joie sincère que Camisard lui dit :

— Je vous félicite de cette bonne résolulion.

— Je vous demande donc la permission d'emmener Camille tout aujourd'hui et sur-lechamp , dit Alicia.

De Lubois fit un geste de refus ; mais Camisard s'empressa de dire :

— Cela ne peut qu'être agréable à Alphonse, qui gémit de voir la retraite à laquelle madame de Lubois se condamne.

Un regard d'Alicia envoya a Camille le commentaire de cette intervention. Ce regard voulait dire ;

— Tu vois , il obéit.

Alphonse s'empressa de céder. Pour ia première fois depuis bien long-temps , Camille s'habilla et sortit. Madame de Lubois et Alicia allèrent ensemble se promener à travers la campagne j elles suivirent les allées les plus sombres du bois de Boulogne ; puis, arrivées k

Page 1