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un endroit écarté , elles quittèrent leur voiture et marchèrent lentement dans un de ces étroits sentiers bordés d'arbres verts, sérieux et lugubres. On était au mois d'octobre, la nature était froide et grise , le soleil paie , les arbres dépouillés ; sa liberté fut triste à Camille.
— Qu'as-tu donc? lui disait Alicia. Pourquoi, lorsque l'espoir devrait te reprendre au cœur, pourquoi pleures-tu encore?
— Je ne sais pas... Je ne puis te dire que ce que je fais aujourd'hui me sera fatal j ma vie est finie, ma destinée marquée... J'ai découvert une chose , c'est que je porte en moi une maladie sûre... Je n'ai plus rien k craindre... Dans quelques mois tout sera fini, et pourtant j'ai peur... j'ai froid... j'ai le cœur serré...
— Pense h Maurice.
— Alicia , dit Camille en arrêtant son amie et en fixant sur elle un regard fiévreux et presque égaré j Alicia, quel est cet homme?
— Maurice ?
— Oui, Maurice... Je ne le connais pas... je ne le connais que parce que je l'aime... Mais lui... sa vie , son passé... ce qu'il est , ce qu'il a été. . . je n'en sais rien.
— Oh ! c'est h peu près ce que sont tous les hommes .. Une jeunesse qui a fait éclat par des folies. . . un amour de toutes les mauvaises renommées dont il s'est vite fatigué... Rien , en vérité , rien d'extraordinaire dans sa vie si ce n'est lui-même j rien , si ce n'est d'avoir vécu, lui... comme tout le monde a vécu.
— Mais loi , Alicia , comment l'as - lu connu?
— Moi ? je t'ai promis de te le dire plus tard... plus tard.
— Alicia ... tu l'as aimé .
— Moi , dit Alicia en souriant avec un effort qui échappa à madame de Lubois , me crois-tu capable d'aimer un homme qui ne m'a jamais aimée.'' — et qui ne m'aimera jamais, murmura-t-elle tout bas.
— Ah ! s'écria madame do Lubois avec
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joie... il ne t'a jamais aimée, n'est-ce pas?... Merci, tant mieux...
— Non , il ne m'a jamais aimée.
Et pendant que madame de Lubois accueillait cette assurance avec joie, Alicia détourna la tête pour essuyer une larme.
— Oh! repritCamille après un long silence... je ne dois plus le voir; n'est-ce pas, Alicia, que je ne dois plus le voir?
Alicia ne répondit point, et elle ne remarqua pas l'incohérence des paroles de Camille.
— Oh ! je te comprends bien , ce serait un crime, une faute maintenant, que je l'aime... Non, je ne dois plus le voir... et pourtant je suis bien malheureuse.
Alicia avait aussi une douleur qui la peignait; elle se tut encore.
— C'est que si je le voyais. . . je serais perdue... Je suis perdue, c'est vrai... mais enfin je suis innocente — Au lieu que si je le voyais... Et puis qui sait ce qui pourrait arri-
ver?... Mon mari ne demande qu'un droit pour se venger... et alors... Non , non, je ne le verrai plus...
Alicia écoutait ces tristes divagations du cœur de Camille. Mais elle n'avait pas la force d'y répondre ; elle n'avait que celle de pleurer. Camille se tut à son tour, et elles continuèrent à s'enfoncer silencieusement dans les plus sombres allées du bois. Au détour d'un sentier, elles entendirent un bruit étrange qui les arrêta tout a coup ; c'était celui du fer criant sur le fer, le bruit d'une épée sur une épée... Elles se serrèrent l'une contre l'autre. Camille devint tremblante d'une terreur plus grande que celle que pouvait lui inspirer l'horreur d'un combat.
— Eloignons-nous , lui dit Alicia.
— ^ Non — non — dit Camille tout-k-fait égarée. Non, je veux voir... je veux voir... Alicia essaya de l'entraîner.
— Laisse-moi donc voir, dit Camille en faisant un pas.
Le bruit cessa...
— Il y en a un de mort... dit Camille avec nn ton si extraordinaire qu'il fit frémir Alicia.
— Oh! reprit Alicia, éloignons-nous...
— Mais non, je te dis que je veux voir...
Et elle s'enfonça dans le taillis. Un moment après trois hommes portant deux épées passèrent et s'éloignèrent rapidement ; un moment après une voiture arriva , et deux hommes sortant d'un endroit écarté y portèrent un jeune homme frappé a la poitrine , pale , les yeux fermés , mort peut-être. Camille , l'œil tendu , les regardait avec une affreuse curiosité , tandis qu'elle retenait près d'elle Alicia dont elle serrait le bras avec une force extraordinaire.
— Vois-tu... vois-tu, disait-elle tout bas; vois-tu... c'est ainsi que ça finit quand une
femme a un amant C'est Maurice qu'on
vient de tuer...
■ — Maurice ! . . . s'écria Alicia en regardant
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le blessé dont elle avait détourné les yeux. Mais ce n'est pas lui...
— Je ne te dis pas que ce soit lui.... mais voila ce qui arrivera... Vois-tu... ces gens-lii viennent de se battre pour une femme... et je suis sûre que c'est le mari qui a tué l'amant.. . Je suis sûre que je ferai tuer Maurice... Alors je ne veux pas le revoir, . . alors je ne le rêver-
rai je ne.... je Qu'as-tu à me regarder
comme ça?...
— Camille!... s'écria Alicia en l'entourant de ses bras.
Camille se mit à rire.
— J'ai envie de leur demander pourquoi ils se sont battus... ^
Elle fit un pas ; la voiture était partie.
— Camille , dit Alicia qui ne voulait pas lui montrer l'effroi qu'elle lui inspirait, Camille, renlrons... je suis fatiguée.
Le soir, madame de Lubois fut prise d'une fièvre violente. Le médecin appelé, et à qui Alicia fit une complète confidence, déclara
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que la soliliule , et la réflexion continue dont elle est accompagnée avaient produit une irritation du cerveau qui menaçait Camille de folie , si on ne l'arrachait a sa vie habituelle. 11 lui fut ordonné de sortir tous les jours , d'aller dans le monde, de voir ses amis. On ne craignit pas de faire cette consultation devant Camille. Elle répondit tristement.
— Quels amis, quel monde?
— Qu'importe ! dit Alicia; tu viendras avec moi...
Dès lors Alicia se voua k la santé et à la raison de Camille.
^ Quand ce n'est pas un accident inattendu , un événement foudroyant qui brise la raison d'un choc violent, quand c'est la pensée qui la tue... c'est lentement qu'elle échappe... On dirait que chaque libre du cerveau se rompt à son tour Ce sont d'abord les longues distractions, les silences persévérans , puis la concentration de toutes les forces vitales sur