‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 28 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

Eitiitr.

Nous l'avons dit au commencement de ce livre, les premières atteintes de malheur étonnent , saisissent, égarent et poussent a des résolutions extrêmes ; plus tard, elles accablent et anéantissent le cœur, mais elles, l'habituent

LIi COSSICILLtR D'ETAT.

à la souffrance \ plus tard encore , il arrive un temps où elles le pressent avec rapidité , sans lui donner aucun de ces violens désespoirs qui éclatent aux premiers jours : l'âme reçoit alors ces derniers coups comme des hôtes accoutumés. Enfin , vient le moment où l'on se fait joie et orgueil de sa misère, où l'on se présente comme un but a ses flèches, où l'on s'étale, pour n'en point perdre une seule j moment où l'on se dit que l'on veut voir jusqu'au bout, où l'on trouve curieux de compter sur soi les blessures qu'on peut recevoir sans mourir. C'est un défi jeté au sort, et il est rare que lorsqu'on est arrivé a ce courage , le sort ne recule pas.

Toutefois, Camille n'en était pas encore là. Dans cette carrière douloureuse qu'elle avait a parcourir, elle n'avait atteint que cette habitude de douleur qui lui donnait la force de la supporter. D'ailleurs , elle avait pris une nouvelle résolution vis-à-vis de son mari, et tout parti pris porte en soi un élément d'énergie, qui soutient l'homme, même dans les po-

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sitions les plus désespérées. Mais elle ne devait pas y séjourner long-temps, et bientôt le malheur la frappant a coups redoublés, lui devait donner cette soif orgueilleuse de la vertu qui semble crier au destin : encore, encore, je serai plus forte que toi. Le moment n'était pas éloigné pour elle , de dire avec toute sa raison ce mot qu'elle répétait dans sa folie de la veille : — C'est bien... c'est bien.

Qu'il nous soit permis maintenant, de précipiter notre récit, comme se précipitèrent les événemens qui en sont le sujet.

Lorsque Camille fut rentrée dans sa maison, elle apprit que son mari n'avait pas reparu. Elle ne douta point , qu'il ne fût allé passer chez Césarine , cette nuit qui devait précéder un combat peut-être mortel.

— C'est juste, se dit-elle , c'est la qu'il aime, c'est la qu'il a des adieux a faire , du courage a prendre. C'est pour moi qu'il se bat, ou plutôt c'est pour son nom que je porte , mais sa femme ne lui est plus de rien. Attendons.

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Elle attendit.

Le jour vint, les heures se passèrent; elle attendit. Sa maison se rouvrit; les domestiques reparurent dans l'appartement. Elle entendit les clercs de son mari arriver à leur étude ; tout se remua autour d'elle, indifférent comme si la vie des maîtres de cette maison n'eût pas été en jeu. Déjà Camille n'en était plus h se désespérer de ces circonstances autrefois si poignantes; elle se disait : Voilà la vie comme elle est faite... il faut la prendre ainsi.

Bientôt la journée s'avança , et n'apporta aucune nouvelle. Toutefois Camille n'avait pas cette inquiétude active qui s'informe, qui marche, qui voudrait courir dehors. C'est qu'elle était dans une de ces alternatives où le malheur est des deux côtés; sa pensée restait clouée à une de ces idées fixes, oiisouftVir semble la seule destinée possible et oii l'on attend, sans oser faire même un choix dans son malheur, tant il semble qu'on a abdiqué sa vie pour la livrer au hasard qui en voudra disposer. Entre Mau- /

rice et son mari, elle était comme une victime impassible qui dit : — Voyons lequel de vous deux sera mon bourreau ! — et qui n'a pas même ce soin d'elle-même , de crier : Hàtezvous.

Cependant le devoir parlait encore plus haut en son cœur qu'elle ne le pensait. Quoique la vie de son mari ne pût être pour elle qu'une nouvelle source de malheur, elle espérait qu'il échapperait au combat j mais, par une contradiction plus naturelle qu'on ne pense, elle n'eiitpas voulu que ce fût parla générosité de Maurice \ Maurice ne méritait plus d'être généreux envers elle. Alors elle se persuadait qu'il ne le serait pas ; mais alors aussi son mari pouvait périr , et elle demeurerait avec la responsabilité de sa mort : Camille revenait donc à penser que Maurice l'épargnerait ; elle se souvenait qu'elle l'en avait cru capable \ et ce souvenir lui rappelant l'aveu de son amour, elle s'indignait, elle s'écriait : — Comme il m'a trompée , comme Alicia m'a trompée aussi !

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Toutes ces idées lui couraient dans l'esprit; mais dans la douleur serrée et universelle dont elle était complètement prise, elles n'excitaient aucune douleur particulière ; elle soutirait tant de tout son être que ses pensées lui étaient indifféremment douloureuses.

Enfin un violent coup de sonnette lui annonça l'arrivée de quelqu'un. Elle se leva, et attendit. Sa femme de chambre lui remit un billet de la part de mademoiselle Vanini. Camille le prit, le regarda avec un sourire amer ; puis le rendant à la femme de chambre, elle fit répondre :

— Dites a mademoiselle Vanini que je n'ai rien à recevoir d'elle, et tenez -vous pour avertie que je n'y serai jamais si elle se présente.

Après cette décision prise avec la rapidité et l'irréflexion qui est le propre des cœurs résolus U se séparer de toute espérance , elle demeura encore seule , se disant :

— Que pouvail-elle m'écrire? des excuses,

une explication. Quelle explication? Elle aimait Maurice, elle n'a pas eu la franchise de me le dire, elle s'est jouée de moi, elle m'a poussée a ma perte... Tant mieux, qu'elle soit heureuse , je lui laisse son amant.

Un nouveau bruit l'arracha à cette pensée , et bientôt après Camisard entra. Il y avait dans sa physionomie quelque chose de sombre et de joyeux qui la rendait terrible. Camille le regarda en face comme pour lire la vérité sur son visage. Camisard tira lentement un papier de sa poche, et le remit h Camille.

— C'est une lettre de votre mari , lui dit-il.

— Il vit ! s'écria Camille.

— Oui.

— Dieu soit loué.

Elle ouvrit la lettre , elle n'enfermait que peu de mots écrits a la hâte :

(c J'ai puni votre amant. Pour des raisons que vous apprendrez trop tôt , je quitte Paris • nous ne nous reverrons jamais. »

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Camille releva les yeux sur Camisard , et rencontra le regard fatal dont il semblait l'embrasser et l'étreindre.

— Que veut dire ce billet?... dit Camille tremblante. M. Lambert?...

— M. Lambert, dit froidement Camisard, a été atteint d'une balle a la poitrine.

— Il esl mort? s'écria Camille en pâlissant.

— On espère le sauver, repartit Camisard.

Camille se sentit une joie au cœur : ce n'était pas celle de la vie de Maurice, c'était celle d'un remords de moins j elle échappait à l'affreuse responsabilité de la mort d'un homme.

Il se fit un long silence entre madame de Lubois et Camisard. Enfin Camille, rassurée sur la vie de son mari et celle de Maurice , et demeurée seule dans son malheur, pensa à ce qu'elle devait y faire. Le mot fai puni votre amant ne lui avait pas été poignant comme insulte gradiile. Passer pour la maîtresse de

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