‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 31 sur 41 · IL · texte numérisé non relu

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L'état de Camille ne peut mieux se comparer qu'à celui d'un marin, en butte h toutes les fureurs de la mer sur un vaisseau qui fait eau et va en dérive; en proie k la faim qu'amène l'orage , aux menaces d'un équipage révolté , aux horreurs d'une lutte , où sa vie a été dix fois près de tomber sous le poignard, où il a vu périr près de lui quelques amis sur lesquels il comptait', et qui enfin, est jeté k la côte d'une île déserte sans provisions , sans armes , sans abri. Certes , ce malheur n'est pas moins atroce que celui qui vient de cesser, mais il est calme; il ne procède plus par cris, par secousses violentes, par déchiremens; et jusqu'à ce que vienne la faim, il a un moment de silence où le cœur du délaissé se repose de la fatigue de ses tortures actives.

Ce fut de même pour Camille; sa vie battue d'une tempête où elle avait failli périr ; sa vie en butte k tous ces combats du monde qui lui disputait et lui arrachait son honneur, comme un aliment dont il a faim; sa vie venait de

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faire naufrage dans l'abandon de tous : île déserte aussi parmi les cent mille âmes de la population, aussi déserte que l'île inconnue du marin , oii la mort peut venir sans qu'on s'inquiète de vous ; et cependant Camille comme le marin eut un moment de calme , un moment où elle goiila le repos de son nouveau malheur. Rien ne se ruait plus autour d'elle , plus d'insulte d'un mari , plus de défense contre elle-même et contre un amour qui avait été trahi , plus d'inquiétudes sur la foi de ses amis ; tout était anéanti , abîmé , perdu. On l'avait jetée a la rive , et demeurée seule elle se coucha sur sa grève ; et , comme le marin abandonné , elle eut un moment oii elle put se dire : A demain d'autres douleurs.

Dans la position où elle était, elles ne se firent pas long-temps attendre : chaque jour amena les siennes. En peu de temps, Camille vit la ruine la saisir et la dépouiller avec une impassibilité et une vitesse effrayantes. La charge de son mari fut vendue, son riche mo-

hilier saisi, et chacun des créanciers, madame de Brémont en tête, s'arracha jusqu'au dernier sou les lambeaux de cette fortune. Nul ne pensa que le banqueroutier qu'il invectivait, laissait derrière lui une femme à qui il manquerait un asile dans quelques jours , et quelques jours encore après du pain.

C'est alors que Camille apprit ces horribles douleurs de la misère, qui vous atteignent dans les plus misérables détails. Alors elle vit entrer chez elle les huissiers, qui vinrent inspecter un à un chacun des meubles de sa maison; elle apprit ce que la loi réserve aux malheureux ruinés, un lit et une chaise. Il se trouva des créanciers aflfamés , qui avaient peut-être le droit d'être sans pitié , car ils demeuraient aussi sans ressources , il s'en trouva qui pénétrèrent dans ces appartemens , a la suite de leurs huissiers, et dont elle entendit la voix insulter au luxe qu'ils étalaient et le lui reprocher a elle. Alors aussi , elle eut à supporter l'insolence des domestiques, qui lui deman-

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cîaient compte de tout le passé , par leurs réclamations. Ceux-là savent de si cruelles choses, ceux-là disaient : Si, au lieu d'acheter des robes de soie , on m'avait payé , je ne demanderais rien; si, au lieu de nourrir des chevaux, on ne m'avait pas fait perdre mon pain , c'eût été plus humain, c'eîit été plus honnête. On leur répondait que la loi leur assurait le paiement de leur créance avant toutes autres; ils le savaient, ils prenaient les précautions nécessaires pour cela , mais ils se plaignaient tout haut cependant.

C'est si beau d'être insolent après avoir obéi. Parlez-moi de l'esclavage : quand il est fatigué de ses fers , il les brise et tue. La domesticité se redresse , injurie et danse sur son maître vivant 3 la domesticité dégrade bien plus l'homme que l'esclavage.

Par cette résignation , dont nous avons essayé de dire les causes, Camille ne recula devant aucune de ces tortures; elle voulut épuiser la coupe , pour avoir le droit bien incon-

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lestable de disposer de son avenir, et la lie qu'elle trouva au fond ne l'étonna pas , si amère, si dégoûtante qu'elle fut, tant elle s'y cl ait préparée.

C'était le dernier jour oii la ruine , consommée sur le papier légal estampillé par le timbre , allait se consommer matériellement. Pour un homme qui a la connaissance des affaires, tous ces actes déposés à votre porte, au nom de la loi , et qui vous déclarent dépouillé de tout ce que vous possédez , sont d'affreux averlissemens de ce qui va bientôt s'achever j et cependant à l'heure de l'exécution , il en est peu qui puissent en supporter l'aspect ; ils fuient . ib échappent au tableau de leur propre ruine ; ils se cachent , s'ils ont un asile : Camille n'enavait pas. Quand toutes les formalités judiciaires furent épuisées , le jour oîi l'exécuteur civil doit ôter au condamné ses habits de riche qui ne lui appartiennent plus, et lui mettre son vêtement de failli et de misérable, ce jour cruel arriva. Dès le matin , Ca-

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mille enlendit venir dans la maison les hommes chargés de la démeubler. Elle entendit de sa chambre , où elle était enfermée, les meubles emportés, les coups de marteaux qui arrachaient les tableaux des murs , les tentures des fenêtres, les tapis des parquets, les glaces des cheminées. Elle écoutait tous ces briiils avec une singulière avidité j elle écoutait les gais propos des ouvriers qui se racontaient leurs joies de la vedle au cabaret; elle distinguait la voix de l'huissier qui , la liste de saisie à la main , faisait l'appel de chaque objet , accusant d'infidélité la femme du failli , quand un vase de porcelaine ou un flambeau avait été dérangé de sa place, et ne se trouvait pas à la minute. Tous ces bruits tournaient autour de la chambre de Camille, ils frappaient à sa muraille et ébranlaient sa porte. On forçait les armoires, on comptait les piles de linge, les paires de draps. On allait emporter sur la place du Chatelet la toile oii elle avait dormi ; Camille, enfermée seule dans sa chambre, en rougissait.

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Cependant elle restait encore , on n'avait pas encore pris sa chambre , et elle attendait que l'exécuteur y pénétrât ; elle voulait voir toute sa spoliation , elle ressentait ce besoin d'être éprouvée jusqu'au bout qui prend le malheureux et dans lequel il se réjouit. Ce dernier coup lui fut épargné, mais pour lui revenir plus sensible, pour lui revenir si poignant, qu'il fut près de dépasser les forces qu'elle avait préparées pour le supporter.

L'heure était avancée , on n'entendait plus rien dans l'appartement, tout était emporté, les murs étaient nus. Déjà chaque domestique était venu à son tour , un paquet sous le bras, dire adieu a madame et lui rappeler exactement le montant des gages qui lui étaient dus, jour par jour , centime par centime ; chacun , l'un après l'autre, avait insolemment proposé;» cette femme à qui l'on venait de tout prendre , de voir s'il ne lui avait rien pris , et de visiter ses malles. Ils lui avaient demandé des certificats de bonne conduite , ils hii avaient

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mis la plume a la main, ils les lui avaient dictés. Camille avait écouté , Camille avait écrit, Camille avait obéi ; elle s'y était complue, elle songeait même que ce n'était pas tout ce que pouvait le sort contre elle , elle se trouvait ménagée. Pour ce qui lui restait à faire de sa vie , il semblait qu'elle n'eût pas accumulé toutes les bonnes raisons de mourir, et exprimait cette attente avec une sorte de dérision , en disant a cbaque chose :

— Est-ce tout? est-ce tout?

La voix de Camille n'avait jamais vainement invoqué le malheur : on eût dit qu'il était toujours au guet derrière elle , et qu'à son premier cri il accourait comme un fidèle compagnon.

Tout était désert , Camille était seule dans son appartement démeublé; elle s'y promenait avec une satisfaction fatale : mais lorsqu'elle rentrait dans sa chambre, qui avait été respectée, elle se disait : Mais ils ont eu encore

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quelque pitié , ce qu'on appelle des égards ; on m'a laissé un lit pour dormir ; des bijoux, pour vendre et manger; si, en sortant d'ici , je vais droit à la rivière pour m'y précipiter, on dira que j'avais encore de quoi vivre quinze jours , un mois , un an ; on dira que je meurs parce que je ne puis me passer de luxe ; il faut qu'on dise que je suis morte parce que je ne pouvais me passer de pain. Personne n'a donc droit à ceci , ou bien on a eu pitié de moi j en s'en vantera sur mon cadavre. Non, non, il faut que je lègue au monde ma mort comiiie il me l'a faite , inévitable , nécessaire , forcée comme celle du meurtrier qu'on mène a l'échafaud. Oh ! le plus afifreux serait d'avoir ainsi souffert , pour ne pas avoir un droit assez patent de mourir. J'aurai donc tous les malheurs.

Camille s'exaltait a cette pensée : après s'être irritée contre le malheur qui venait, elle s'irritait contre le malheur qui manquait. Camille était une de ces âmes qui veulent leur destinée

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