SUITE DE LA LETTRE DALICIA
« Je viens de prier pour toi, Alicia, tu seras « heureuse, j'en suis sûre, j'en ressens la con- <( viction , j'ai le cœur calme. Je viens d'enté tendre sonner dix heures... la rue est soli- « taire... la nuit est profonde, il faut que je « me hâte de t'adresser ma dernière prière.. . « Ce que je vais te demander est bien terrible « et bien bizarre... mais tu le feras... C'est « presqu'une folie... mais je suis si misérable, « que je cherche un moyen de me libérer de « tous mes engagemens sur cette terre. Voici « ce que c'est : Tu feras huit tableaux pour «moi... huit beaux tableaux, entends- tu, « avec ton admirable talent. Je vais t'en dire (( les sujets : le premier, ce sera le moment « oii Maurice dit , devant moi el sans me
LE COiSSEILt.ER D>ÉTAT. 5&9
« connaître , que Césarine est la maîtresse de
« mon mari. Le second, ce sera la scène
'.< du bal de Derby, quand Maurice était ap-
« puyé a la console... Tu l'as vu, tu t'en sou-
« viens... Pour le premier, il te dira lui-même
« quelle figure j'avais... quel efTroi j'éprouvai.
<f Le troisième sera le moment où il m'a portée
<f près de ma porte, dans la nuit du 29 juillet ;
« pour celui-là encore, il te fournira ses sou-
« venirs. Le quatrième (il te mènera chez son
« oncle , pour voir les lieux) , c'est quand il
« s'évanouit et que je garde son flacon. Le cin-
« quième , tu l'as vu , c'est le moment où je me
K sauve de l'Opéra. Le sixième, c'est quand il
« me ramassa sur la borne delà rue. Le sep-
« tième , ce sera quand tu es entrée dans sa
« chambre et que tu m'as vue dans son ht...
« Le huitième, que tu ne verras pas sans
«f doute, ni lui non plus , sera le moment où
'f on ouvrira ma porte et où je serai étendue
« morte sur le parquet... Je vais t'en donner
(( une idée... Je mettrai le réchaud au milieu
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«f de la pièce. Mon mouchoir, où j'ai enveloppe'* « le charbon , est dans un coin. J'ai une robe K de soie grise. . . Mes lettres seront sur la che- « minée, il n'y a que la tienne que je garderai « à la main... Tu vois cela... n'oublie rien , ni « les plumes ni l'encre par terre ! enfin que « ce soit bien et vrai , tu comprends? Quand « tu auras fait ces tableaux , tu les mettrais en « loterie... à un aussi haut prix que possible. c( Tu feras beaucoup, beaucoup de billets... « tout ce que tu pourras... et puis tu donneras « tout cet argent à Charles Launay et a sa « femme a qui je dois beaucoup.. . Je donne ce « que je peux. . . ma vie et ma mort à peindre. . . « Si ma vie a vivre ei\t valu ce prix , je l'aurais « gardée pour m'acquilter... N'est-ce pas, que « ce n'est point une idée trop folle. . . Alicia?. .. « Mon Dieu , voilà onze heures qui sonnent , « comme le temps passe. .. Je vais tout prépa- «r rer , et puis je tâcherai de t'écrire encore (c quelques mots. »