‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · I.K COMSEIU.ER D'ETVr. 3i · texte numérisé non relu

I.K COMSEIU.ER D'ETVr. 3i

et fut reçue à bras ouverts et avec toutes les commisérations imaginables. Madame de Lubois avait quitté son mari , sans regret quoiqu'avec tristesse. L'idée que celte séparation de quelques semaines lui serait fatale, l'avait long- temps poursuivie. Mais l'espérance qu'elle avait basée sur cette séparation la rassura peu h peu. C'est le propre des imaginations fortes de faire abonder les bonnes raisons à l'appui de ce qu'elles supposent possible , il en arrive qu'au bout de quelque temps elles regardent comme assuré ce dont elles doutaient en commençant. Ainsi, lorsque Camille entra dans le cbâteau de madame de Brémont après un jour de route, elle s'était convaincue qu' Alphonse profiterait de son absence pour rompre avec Césarine. Ses procédés avec Camille , depuis le jour où elle avait consenti a l'emprunt lui en étaient un garant. Sans doute, il n'était pas revenu complètement a ses devoirs , mais ses paroles, quoique réservées, étaient pleines d'intérêt.

r>2 LE CONSEIIXER D'ÉTAT,

Plusieurs fois, comme elle ne pouvait encore quitter que difficilement sa chambre, il lui avait demandé la permission de dîner près d'elle : il n'était pas sorti la veille de son départ j il en était résulté pour Camille une distraction d'elle-même. Le soin d'une conversation difficile à tenir dans des limites convenables l'avait occupée : tant qu'Alphonse avait été présent , elle avait moins pensé à Maurice.

Dès son arrivée, madame de Brémont interrogea Camille sur la manière dont elle était avec son mari.

— J'espère, lui dit Camille; il est déjk bien meilleur pour moi. Je crois qu'il se repent.

— Ce n'était pas le moment de le quitter, il fallait le maintenir dans cette bonne disposition.

— Au contraire, un mot qui eût pu lui faire croire que j'en voulais tirer avantage , l'eiit peut-être rendu h sa fatale passion ; vous savez comme il craint de paraître dominé. Je l'ai

laissé à lui-même, et je suis sûre que, s'il ne revient pas à moi, du moins il quittera eelte Hlle.

— Je suis ravie de ce que tu me dis là , mon enfant, d'autant qu'à part les torts qu'il a envers loi, c'est un charmant garçon que ton mari, un homme d'ordre. On avait un peu jasé sur son compte ; Camisard a été à Paris , et il m'a écrit, il y a quelques jours, qu'il s'était assuré par lui-même que jamais ses affaires n'avaient été en si bon état. C'est que Camisard lui avait confié deux cent mille francs j eh bien! ion mari les lui a rendus rubis sur l'ongle, à l'instant même où on les lui a demandés.

— Dewx cent mille francs ! dit Camille ; et quand les lui a-t-il rendus ?

— Il y a huit jours.

— Huit jours...

Elle réfléchit. — Ce n'est pas cela , se ditelle.

Madame de Lubois avait tout de suite fait en sa pensée , le rapprochement du remboursement de Camisard et de l'emprunt de Launay.

',', l,I£ CUKbLtIXKIt D'IVIAT.

Mais Laiiiiay n'avait versé ses fonds <[ue la veille, elCamisard était remboursé depuis huit jours. Elle s'accusa de prévention contre son mari.

— Mais que disait-on, reprit-elle, que disait-on contre Alphonse ?

— Oh ! que veux-tu, c'est un peu sa faute... il a été se mêler dans cette bagarre de juillet. . . ça n'a pas plu parmi ses cliens; un notaire

héros, on ne voit ça que de ce temps-ci il

aurait di\ penser un peu h sa clientelle... mais ça s'oubliera , pourvu qu'il ne recommence pas... C'est très bien d'être brave, mais quand on est notaire , on garde ça pour soi.

Pendant que madame de Brémont parlait ainsi , Camille était sur les épines. Ces éloges du courage de son mari lui rappelaient trop cruellement la vérité, et cette vérité, elle eût voulu se la cacher a tout prix : dans les dispositions nouvelles oii elle se trouvait , elle avait besoin d'oublier les torts d'yVlphonse.

Quoique Camille marchât avec assez de fa-

cilité , elle ne pouvait faire de longues promenades ; elle ne quitta donc pas le château et le parc de madame de Brémont durant la première semaine de son séjour. Quelques visites de voisinage vinrent a peine interrompre sa solitude ; car on peut dire qu'avec sa marraine, elle était comme seule ; Camille avait facilement pris cette habitude d'entendre parler sans écouter, et de répondre sans penser, habitude qu'on contracte bientôt quand on demeure avec des bavards.

Toutefois elle se trouvait bien de la campagne , le centre de sa vie , le cœur n'était pas moins doulom-eux ; mais elle n'en souffrait pas tant. Lorsqu'on vit enfermé dans une chambre, la doulem' qui s'échappe de vous, semble se heurter aux murs , et rebondit au cœur. Mille objets qui sont autant de témoins de votre vie de tous les jours, vous la renvoient. Dans les vastes prairies, sous les longues allées du parc de madame de Brémont, la douleur de Camille s'épandait au-dehor^,

se £E CONSEILLER D'ÉTiVF.

et semblait se perdre et se fondre dans l'espace et dans l'atmosphère : c'était un air qu'elle saturait de tristesse , dans lequel elle marchait, mais qui ne lui déchirait point la poitrine. Il en est ainsi du son d'un instrument et du feu d'un foyer, dont l'un bruit avec fracas en se repercutant aux mille échos d'une enceinte sonore , dont Tautre s'irrite et devient cuisant en se réfléchissant aux parois d'une fournaise. Jetez-les sous le ciel , le son s'adoucit en fuyant dans l'espace , le feu ne fait que tiédir l'air au milieu duquel il brûle.

L'image de Maurice revenait encore a Mau^ rice, mais elle n'avait plus ce caractère ardent, impérieux qui la faisait trembler j elle le voyait pide, triste, résigné, dévoré d'im amour muet, et qui n'avait que des regards et des paroles qui demandaient pitié.

On ne pense pas, sans doute, que madame de Lubois n'eût pas souvent reconnu combien sa conduite envers Maurice manquait aux habitudes de la plus simple politesse j souvent elle

avait cherché dans les exigences du monde un prétexte pour s'autoriser a s'informer de la santé de Maurice ; mais le dernier mot de leur entrevue se dressait toujours à l'encontre de ce qu'elle eût osé faire : ce mot : je suis jaloux , interdisait a Camille le moindre intérêt pour celui qui l'avait prononcé. 11 faut le dire aussi, Camille était rassurée sur la vie de Maurice ; elle n'avait cependant aucun renseignement certain sur lui ; mais elle était trop tranquille pour qu'il fût mort. Quelque cri sinistre se serait élevé en elle , s'il avait succombé ; il y aurait eu de sombres présages qui l'eussent avertie; il serait arrivé malheur dans la nature, si un tel malheur fût arrivé a Camille. Inexplicable et sainte intelligence de l'amour, douce et vénérable superstition qu'il faut garder , ou plutôt qu'il faut avoir a son insu. Camille ne s'expliquait pas cela , mais elle l'éprouvait ; elle s'était dit une fois, la main sur son cœur. et en le trouvant sans inquiétude sur Maurice : — Je sens qu'il vit.

Page 1