I.E CO.^ISEIM.EK D'KTAT
Les jours so chassaient , et leur uniformité , cette lime inaperçue qui use à la longue les plus âpres senlimens, avait déjà adouci la sensation aiguë des douleurs de Camille. Un soir qu'elle était demeurée dans le parc seule et presque heureuse de ne plus se sentir si malheureuse , elle entendit des voix qui l'appelaient : elle se hâta de regagner la maison.
— Ma chère enfant , lui dit madame de Brémont dès qu'elle l'aperçut, voici mie invitation de M. de Marquoy, qui demeure à une lieue d ici , a ce beau château qu'on voit de la terrasse du potager; il m'engage à dîner pour demain , veux-tu y venir ?
— Il n'est pas question de moi dans cette invitation ! répondit Camille.
— Pardon , madame , dit un domestique qui attendait une réponse , le général m'a dit de venir inviter madame de Brémont de sa part, puis il m'a ajouté : Je la crois seule ; mais si elle a quelqu'un au château , qu'elle nous amène tout son monde. C'est la fête du
i.i; to^si:ii.i.Kn d'i ivi. 00
i^éiicral, madame , il y aura un lou d'arlificej on s'amusera beaucoup.
— Si tu ne veux pas venir, je ne te laisserai pas seule ici , reprit madame de Brémont.
— En ce cas je vous accompagnerai , répondit Camille, quoique ma santé...
— Au contraire , ça te distraira im peu. Lucien, dis au général que je serai chez lui demain a deux heures.
— Bien précises, parce qu'on doit aller dans la forêt.
— C'est bien... A propos, annonce-lui la visite de madame. . . non. . . je veux lui en faire la surprise j dis-lui seulement que je n'irai pas seule.
Le domestique repartit; Camille interrogea madame de Brémont sur le général de Marquoy.
— C'est un bon homme , répondit madame de Brémont, qui vit d'ordinaire h la campagne, plus serviable que conq^limenleur , plus franc que poli.
BO I,E CO.^SEII.I.ER D'IiTAF.
— On le voit. Cette manière d'inviter sans écrire...
— Ah ! c'est que voilà le difficile. C'est un ancien cadet , qui , à l'âge de douze ou treize ans , s'est échappé du séminaire où il était. Pendant quelques années on le crut mort. Un beau jour on le retrouva mousse sur un navire marchand ; on le fit rentrer au séminaire ; trois jours après , il avait disparu pour se faire soldat. On l'a laissé où il était , et c'est lui qui est arrivé où il est. Du reste , bon homme, familier, se vantant à tout propos d'avoir fait sa fortune , et d'être devenu général sur le champ de bataille , comme un vrai paysan ; à l'entendre et à le voir , on aurait toutes les peines du monde h deviner qu'il est d'une excellente famille.
— Et quelle espèce de gens voit-il ?
— Mais, tout le monde du voisinage à peu l^rès.
— Ce sera une cohue que cette fête, à ce que je crois.
I,E COmSEILI.ER D'ETAT. 61
— Le soir , peut-être ; mais nous ne serons que huit ou dix au dîner. Je suis charmée que tu \iennes ; je suis sûre que tu feras la conquête du général; tu te feras belle.
— Ce sera difficile -, les cartons que j'attends depuis plus de quinze jours ne sont pas arrivés : mais à la campagne on est toujours bien.
— Quand on est comme toi !
— Ah ! ma tante , quelle galanterie !
— C'est une réminiscence... tiens , c'est un mot de Camisard , un jour qu'il me surprit en négligé de., tu comprends bien qu'on dit ces choses-là h toutes les femmes.
— A toutes les femmes comme vous , ma marraine.
— Me voilà payée en ma monnaie... c'est bon, petite... vous êtes méchante ; mais lu es belle comme un amour... hum ! si lu voulais être raisonnable.
Elles causèrent ainsi quelque temps , et rentrèrent dans leurs appartemens. Le lende-
m I,E CO:\SF.II,l,F.R D'ETAT.
main , à une heure , elles montèrent dans le coupé (\c madame de Brémont, cl se mirent en roule pour le château de M. de Marquoy. Au hout d'une heure de marche, la voiture entra dans une longue allée ; elle y était à peine engagée, qu'elle s'arrêta à un cri bruyant et joyeux , poussé par un gros homme qui sortit du taillis.
— Bravo ! bravo , voilà qui est sublime , la première annvée ! bravo, ma voisine.
— Bon jour, monsieur de Marquoy, répondit madame de Brémont en descendant de voiture, permettez-moi de vous présenter ma filleule.
Le vieux général considéra Camille avec des yeux réjouis.
— Est-elle mariée , celte belle filleule-là ?
— Mais oui, c'est madame de Lubois.
— Tant pis... tant pis...
— Pourquoi donc?...
— C'est que je vous l'aurais loiit de suite demandée en mariage.
liE CUaiSEILLER D'ÉTAT. 63
Et il se mit a rire d'un gros rire content.
— Je te l'avais dit, Camille, que tu ferais la conquête du général.
— C'est une bonne fortune , répondit Camille en souriant, dont je dois remercier ma bonne étoile ; car je ne sais en quoi je l'ai méritée.
Le général se posa devant Camille en la considérant de la tête aux pieds.
— Eh bien , je vais vous le dire : voyezvous ça, ajouta-l-il en montrant ses cheveux blancs, vous méprisez ça , vous autres jeunes têtes, c'est pourtant une fort belle chose.
— Et fort respectable, dit madame de Brémont.
— C'est pas ça , reprit le général du ton d'un instructeur qui commande un peloton j c'est pas ça ; c'est qu'avec ça , voyez-vous, continua-t-il en tirant encore ses cheveux blancs, je peux vous dire: — Madame , vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue.
Camille sourit.
64 LE CO!«SElM-ER D'ÉTAT.
— C'est qu'avec ça , je puis vous dire que pour des yeux comme les vôtres, j'aurais fendu la tête a mon meilleur ami.
Camille rougit.
— Que pour voir la pointe de vos cheveux, je me serais tenu sur le bout de mes orteils durant trente-six heures.
Camille ne put s'empêcher de rire.
Que pour des dents comme ça... sacrebleu... j'aurais...
Général, fit madame de Brémont.
C'est juste, c'est juste, reprit M. de Mar-
quoy en se donnant un air malin ; quand on iure devant madame, ce ne peut être qu'un amour éternel.
Et il rit encore en se bourrant le nez de tabac. 11 en offrit à madame de Brémont.
— En prenez-vous ?
Quelquefois dans la tabatière des autres,
répondit madame de Brémont en prisant.
La tabatière était ornée d'un magnifique portrait de l'empereur . Camille demanda à
le voir pour se faire une contenance pendant celte singulière conversation.
— Vous êtes bien gai, aujourd'hui, mon voisin , reprit madame de Brémont.
— C'est que j'ai du chagrin qui me met en colère.
— Et contre qui , mon Dieu ?
— Contre un coquin de neveu qui s'avise
d'être malade , et malade de quoi ? malade d'amour...
— Il faut le marier.
— Excellent remède, je le sais... mais en fait de mariage , c'est comme vous pour le labac3 il en prend... quelquefois... dans la tabatière des autres.
— Est-ce un Marquoy, votre neveu?
— Ni Marquoy, ni marqitis ; c'est le fils de ma sœur cadette , qui a préféré épouser un riche bourgeois que se faire religieuse , c'est le fils de ma sœur liambert.
— Lambert ! dit Camille en s'arrêtant et en
laissant tomber la tabatière qui se brisa sur le II. s
m i.E con!jf.ili.i:r u ictat.
pavé (le l'uvenue au bout de laquelle on élait
déjà arrivé.
— Ma tabatière ! s'écria le général avec violence et en la ramassant... c'est l'empereur qui me l'avait donnée... s... la voilà en morceaux... pardieu, il faut être bien gauche...
— Pardon, monsieur, fit Camille bouleversée à la fois du nom qu'elle venait d'entendre et de sa maladresse, pardon... c'est un éblouissement — c'est — le cœur qui m'a tourné... Oh! ma marraine, permettez-moi de me retirer.
— Mais, mon Dieu ! comme vous voilà pâle et tremblante... reprit M. de Marquoy, pardon ; pardon, je suis un peu brutal... je vous ai dit des choses. . . ça n'a pas le sens commun ; j'en ai dix de plus belles... ce n'est rien.
Mais Camille pâlissait de plus en plus , elle chancelait.
— Assieds-toi, mon enfant, mon Dieu! lu te troubles pour rien... Mon pauvre général, que voulez-vous , elle a tant souffert !
I,E CONSEILLEU D>ÉTAT. 67
— Mais la voila qui s'en va tout-à-fait... lié. . . Louise. . . Lucien , tout le monde , cria le général à tue-tête... de l'eau, du vinaigre...
On était a quelques pas du château, plusieurs personnes accoururent : Maurice en était. A l'aspect de Camille défaillante et soutenue par le général, il sembla pétrifié.
— De l'eau, du vinaigre... Eh bien, qu'estce que tu fais là comme une statue ?. . .
— Madame de Lubois, murmura Maurice.
Camille rouvrit les yeux et l'aperçut; elle se
leva avec effort du banc oh. elle était.
— Ma marraine , dit-elle , permettez-moi de retourner au château, je me sens mal, très mal.
— Non, pardieu pas, dit le général, vous ne partirez pas en cet état. . . s. . . tabatière, ajoulat-il en achevant de la briser tout-k-fait sur le pavé , c'est elle qui en est cause. .^
Camille n'avait pas la force de se soutenir; les domestiques avaient apporté un fauteuil où on la plaça.
08 LE CO.\SEIM.En D'ÉTAT.
— Allons, toi, aide-moi à !a porlcr au salon.
Maurice s'avança.
— C'est pas toi , c'est Lucien... as-tu envie de te remettre sur le flanc... te voilà aussi, toi , pfde comme un mort. . . Mon Dieu î quelles poules mouillées que tous ces jeunes gens !
Aussitôt , aidé de deux domestiques , il transporta madame de Lubois dans un vaste salon où on lui fit respirer des sels dans un flacon qu'avait été chercher Maurice. Elle se remit un peu.
Elle essaya de parler.
— Non , dit le général, taisez-vous... Vous allez demander à partir, et vous me feriez trop de chagrin... Tenez, vous devez comprendre ca d'un vieux soldat comme moi : l'empereur me l'avait donnée cette tabatière, j'y tenais à cause de lui... je vous ai dit des mots désagréables... eh bien , voyons , ne soyez pas fâchée...je vous demande pardon...
— Ce serait à moi à m'excuscr, dit Camille, mais je n'ose plus.
— Et VOUS ne parlez plus de partir, n'est-ce pas?
— Non, dit Camille gravement, je ne veux pas avoir l'air de fuir...
— A la bonne heure , dit le général en se frottant les mains. — C'est ta faute aussi, repritil en s'adressant a Maurice qui écoutait pensif. Je parlais de toi au moment où l'accident est arrivé... ça m'avait mis de mauvaise humeur, et quand j'ai vu ma pauvre tabatière par terre. . . Mais en voilà assez. . . Ah ! qu'est-ce qui nous vient là... c'est, ma foi, Lauffray avec sa femme et ses filles; je reconnais sa voiture. Venez avec moi , ma voisine, nous allons aliei* au-devant d'eux.
Camille se leva.
— Non, c'est à madame de Brémont que je parle , demeurez ici avec ce nigaud de Maurice, qui s'avise aussi d'être malade... Vous ne valez pas mieux l'un que l'autre; ah! ma voisine , ce n'est pas de notre force , nous les enterrerons tous.
70 i,E canisiau.cK d'etat.
Et , ce disant , il entraîna madame de Brémont dans le jardin, et laissa Camille et Maurice en présence. Camille était assise dans le fauteuil sur lequel on l'avait portée au salon et jouait, les yeux baissés, avec le flacon de sels qu'elle tenait : Maurice était debout devant elle, tous deux pâles et soufFrans de leur maladie, tous deux opressés de leur cœur. Maurice le premier interrompit le silence embarrassant qui était entre eux.
— Sur mon honneur, madame, lui dit-il, j'ignorais que vous fussiez chez madame de Brémont.
Camille releva la tête et répondit froidement :
— Pourquoi me dites-vous cela, monsieur?
— C'est que vous pourriez peut-être croire que cette invitation de mon oncle est un piège que je lui ai suggéré pour vous attirer ici, et. . .
— Un piège ! monsieur, en quoi? reprit Camille du même air glacé j vous êtes chez votre oncle, jo suis chez ma marraine; nous nous
rencontrons parce qu'ils se \oient, c'est la chose la plus simple du monde.
— La plus simple du monde, en effet, dit Maurice avec quelque amertume ; je n'y avais pas pensé, madame.
Ils gardèrent encore le silence. Camille en levant les yeux vit Maurice qui s'élait assis et qui appuyait sa tête dans ses mains... il était dans cette position où elle l'avait déjà vu une fois : cette circonstance lui revint en souvenir j elle en eut peur, elle prit une résolution forte, elle voulut en finir avec Maurice. La reconnaissance qu'elle devait à cet homme pesait sur son cœur; il lui sembla que cette dette, une fois payée, elle deviendrait libre envers lui. Elle osa parler la première de cette nuit du ii(^ juillet.
— Je dois vous paraître bien peu polie, lui (lit-elle , de ne pas vous avoir encore remercié du service que vous m'avez rendu et qui a fiiilli vous devenir si fatal.
— - Oh ! mon Dieu ! répondit Maurice en
72 IiE CUNSEII.I.ER D'ETAT.
souriant amèrement et après une longue aspi^ ration, comme s'il eût voulu faire peser tout l'air de l'atmosphère sur son cœur pour le refouler au fond de lui-même , oh ! mon Dieu ! madame, cela n'en vaut pas la peine : moi-même je suis bien plus coupable ; j'ai oublié de vous demander quelles avaient été les suites de votre accident.
— J'en ai beaucoup souffert , monsieur;.
— Oui, dit Maurice en se levant pour marcher dans le salon , et se donner un air indifférent, tandis que sa voix frémissait malgré lui j oui , c'est une chose fort douloureuse que ces blessures cachées, et dont on n'a guère pitié , parce qu'il n'y a ni plaie ouverte ni fracture apparente. Soi-même on se trompe sur le danger de ces douleurs , on sent une légère atteinte , on s'imagine que cela ne sera rien , on néglige d'y porter remède , on se fie à ses forces , on va , on va toujours , et puis le mal s'étend , le cœur s'endolorit , il souffre au moindre contact , se brise au plus léger effort ; tout
le heurte , le blesse , l'irrite ; un mot , un regard, un silence; enfin , c'est une souffrance insupportable , sourde , continue , qu'on voudrait déchirer pour la faire saigner et pleurer j mais on n'ose pas , on se tait j et s'il arrive que l'excès du mal vous arrache un cri, on demande pourquoi on se plaint, on...
Maurice se tut tout à coup; Camille, quil'écoutait la tête et les yeux baissés, ne sachant comment arrêter cette exaltation d'idées qui , de la douleur physique , avait passé à la douleur morale , Camille se levait pour sortir. Maurice le vit et se reprenant , il ajouta froidement :
— Vous devez savoir cela , vous , madame , qui avez mal au pied ?
Camille ne répondit pas, et s'avança vers le jardin. Maurice ajouta doucement :
— Mais vous êtes guérie à ce que je vois, je vous en félicite.
Camille était sur la porte du salon, elle s'arrêta et recula avec terreur.
— Monsieur, dit-elle soudainement , monsieur , voila M. Camisard.
— Eh bien ! dit Maurice ,
— Eh bien ! monsieur , reprit Camille , en regardant Maurice fixement , qu'allons-nous dire ?
— Et k qui , madame ?
— Mais à tout le monde j M. Camisard sait que c'est vous qui m'avez sauvée dans cette affreuse nuit.
— Il le sait ?
— Oui, monsieur, il le sait, et nous avons eu l'air de ne pas nous connaître... Que va-t-on penser maintenant ?
— Rien qui doive vous alarmer, madame.
Je puis faire taire M. Camisard, si cela est nécessaire. Mais ce qui arrive est la chose la plus simple, comme vous disiez : nous nous sommes vus une fois dans un salon , une autre fois dans la nuit, on peut s'oublier aisément, quand on se connaît si peu. Vous m'aviez oublié j moi, je ne vous avais pas reconnue ; la maladie vous
m; i:u.\si:iri.i:it d'etat. 75
a beaucoup changée , cela est facile à comprendre.
— Ah! oui , c'est cela , dit Camille vivement, je dois être bien changée, bien pâle... c'est que j'ai beaucoup souffert, moi aussi.
Camille sortit tout-à-fait du salon , et Maurice la suivit. Ils allèrent ensemble au-devant des nouveaux venus. Camisard s'avança vers Camille.
— Je suis arrivé il y a une heure au château ; j'ai su que vous étiez ici , et je me suis permis de venir vous y chercher... le général m'excusera.
— Comment donc ! je vous en remercie.
— Et moi aussi , ajouta Camille , c'est un jour de surprise, car j'ai eu le bonheur de rencontrer ici M. Lambert, que je n'avais pas encore trouvé l'occasion de remercier du service qu'il m'a rendu ; vous savez , monsieur Camisard.
— Comment , vous vous connaissez? reprit Je général.
><» i,E coniSEii.Licr. d'état.
— Oui vraiment , mon oncle , j'ai eu l'honneur de rencontrer madame de Lubois dans le monde.
— Et tu as été assez maladroit pour ne pas la reconnaître tout de suite !
— C'est qu'un costume de bal ressemble si peu à un habit de campagne , reprit Maurice en souriant ; et d'ailleurs, je crois que madame a été un peu malade. Puis il ajouta, avec cet air de galanterie banale auquel le plus indifférent se croit obligé envers les femmes : Je ne dirai pas h madame qu'elle était plus belle, mais elle l'était autrement.
Camisard avait écouté pour saisir une intonation étudiée , quelque chose qui mentît au sens des paroles , mais Maurice avait parlé fort naturellement j Camille avait écouté de même , et avait répondu par un demi-sourire et une inclination de tête convenables : il se rassura. Ainsi qu'Alphonse , Camisard avait appris de Launay comment était arrivée l'aventure de la nuit du jcj. C'était un hasard
sr
qui avait réuni Camille et Maurice j ce que Charles avait dit d'Alphonse avait même expliqué à Camisard le silence de Camille. Le conseiller d'état rejeta un moment ses soupçons.
Cette journée , s'il fallait en écrire tous les détails , s'il fallait en reproduire les mille émotions, demanderait un trop minutieux examen : il faudrait être a la fois dans le cœur de celui qui parle et de celui qui écoute , et il serait presque besoin d'un commentaire sur l'intention de chaque parole dite et sur la manière dont elle fut écoutée et comprise -, et puis , en vérité , qu'est-ce k côté des passions foudroyantes qu'on fait palpiter aux yeux du public , que cette torture muette de deux cœurs, dont l'un s'impose la gaieté facile, l'aisance , la bonne grâce , avec le désespoir dans l'ame, et dont l'autre , tout plein d'un sentiment qui le déborde, se tient clos , et comprime avec effort sa parole, ses gestes, jusqu'à son attention.
Maurice , le fougueux jeune homme , qui
avait promené sa jeunesse parmi ces conquêtes faciles , qui sont du domaine de toute une génération , Maurice croyait au dédain glacé de madame de Lubois : pour elle , il pensait n'être que l'homme dont la parole légère avait ruiné son bonheur; un étranger qu'une fois elle avait rencontré dans un salon de mauvaises mœurs, une autrefois dans un café de bas étage , presque habitué de ces mauvais lieux. — C'est ainsi , disait-il , qu'on me juge. — Pour le comprendre, pour deviner ce qu'il y avait d'élevé dans l'esprit et dans le cœur de cet homme , il eût fallu que madame de Lubois eût intérêt à le voir, et Maurice ne lui supposait pas cet intérêt : un seul témoignage de ce qu'il valait , pouvait être offert à madame de Lubois, c'était son respect pour elle.
Ce respect, Maurice, dans toute autre position , pouvait le montrer par des attentions timides et réservées. Après ce qu'il avait dit à madame de Lubois : ce ne fut pas ainsi qu'il
LE CONSEIIXER D'ÉTAT. 'S
essaya de le lui prouver. Selon ce qu'elle m'a dit, poursuivait-il, nous devons être aux yeux de tous comme des gens qui se rencontrent pour la première fois , qui n'ont rien à cacher du passé , rien à redouter de l'avenir ; trop d'assiduité la fatiguerait, trop d'indifférence pour une femme si belle , serait remarquée. Je marcherai sur la crête de ce précipice; je serai ce qvie j'aurais été si je ne l'aimais pas... je lui parlerai avec aisance le langage complimenteur du monde ; je jouerai avec cette -beauté qui me brûle , je n'éviterai pas ces regards qui me pénètrent, j'écouterai en souriant cette parole qui me déchire , je lui répondrai comme si je ne lui avais rien dit, peut-être alors elle me remerciera. . . si elle me comprend.
Ce qu'il avait résolu , il le fit de toute la puissance d'une volonté qui ne pliait devant aucune douleur; il le fit si bien, que Camille s'en étonna un moment , qu'un moment elle s'en alarma. Crainte égoïste et cruelle , qui
80 LE COniSEII.LER D'ÉTAT.
voulait que cet homme gardai son amour, en se réservant de paraître le dédaigner. Comment se fait-il que la passion ait quelquefois les exigences de la coquetterie ? Pourquoi Camille fut-elle un moment blessée de ce que Maurice était si souverainement maître de lui? Mais quelle pitié prit la place de cette crainte , de cette exigence, lorsque Camille vit tout l'effort que ce rôle coûtait à Maurice ! Beaucoup d'hommes l'ont joué en leur vie , mais quel est celui qui ne l'a pas outré ; celui qui , pour n'être pas triste , ne s'est pas fait une joie bruyante ; qui , pour ne pas être silencieux , n'a parlé que juste et à propos ? Bien peu, sans doute, et aucun peut-être si bien que Maurice. Il fallait le besoin de voir qu^avait Camille , il fallait la soif de se mêler à l'âme de cet homme qui tenait l'àme de Camille , pour remarquer un éclair de pâleur sur le front , un tressaillement dans le sourire, un reflet de désespoir dans le regard, pour juger que cet homme brûlait sous l'épiderme , criait sous sa
parole , pleurait au-dedans de ses yeux. Et lorsque Camille fut sûre de ce qu'il élreignait de douleurs en lui , ce fut son tour de poser la main sur son cœur, pour l'étoulfer, pour ne pas crier a cet homme : Assez. . allez-vous-en. . . allez pleurer à l'aise ; assez , taisez-vous , souffrez en silence... assez... ne riez pas, déchirezvous la poitrine. Mais un regard, un mot qui eût dit cela , c'eût été de la pitié , et la pitié , elle ne devait pas en avoir ; elle ne savait pas que Maurice l'aimait , elle l'avait oublié , elle s'en souciait peu, elle était indifférente, et par
conséquent devait être cruelle Camille fut
tout cela tout un jour j car ce fut ainsi durant la course dans la forêt , ainsi durant le dîner , ainsi durant le bal qui le suivit.
Mais que cette journée eut cependant de puissans résultats sur le cœur de Camille ; en effet , on n'aime pas un homme parce qu'il a telles bonnes qualités, tels talens ; mais quand on l'aime, avec quelle joie on découvre tout ce qu'il a de supérieur et de distingué ! comme Ca- II. 6
mille écoula avec un charme qui n'était qu'à elle tous les récits frivoles et graves que Maurice fit h la compagnie , durant la promenade dans la foret ! comme elle lui sut bon gré de connaître le nom de chaque ruine, les fastes de chaque village tout semés de grandes pages de guerre , les légendes d'ici , l'histoire de làbas. Puis, au retour au château, elle aima la façon de faire les honneurs de la table de son oncle , sa politesse attentionnée et peu tyrannique, ses gaies excuses sur son abstinence , sur la maladresse d'un domestique, ce complet savoir-vivre, qui à lui tout seul est une distinction.
Enfin, le soir, quand vint le bal, sa complaisance a tenir un piano, sa supériorité à le manier, son dévouement à jeter de gais refrains au bout de ses doigts que crispait la douleur ; tout cela lui parut noble et bon, quand on disait a Maurice que c'était bieii aimable €t bien complaisant ; et lorsqu'il s'oubha dans les accords mesurés d'une walse , et que ,
laissant la note écrite , pour la musique qu'il avait en lui , il fit frémir les touches, jeta des plaintes sur ce rithme léger , ralentit la joie des danseurs , brisa la mesure d'accords déchirans, et qu'averti tout à coup par un — Eh bien , vous nous oubliez , — crié par une voix impatiente , il reprit sa marche par un galop bruyant , rieur, étourdissant, et précipita les danseurs avec une furie de désespoir qui éclatait en notes dansantes et joyeuses, oh! qu'alors Camille le plaignit ! Puis , quand , d'une voix haletante , les cheveux épars , le front humide, une belle danseuse vint lui dire : — Ah ! c'est bien drôle , cette transition de la walse au galop.., Oii vend-on ce morceau?... je veux l'acheter. — Camille fut prête h se lever et à dire : — Il m'appartient.
Un moment après , éclata le feu d'artifice ; tout le monde s'y précipita en s'enveloppanl de châles, de fichus ramassés au hasard. Camille , que sa faiblesse avait empêchée de danser, demeura la dernière au salon, assise dans
SS I.E COIVSF.II.ÎT.R D'ETAT.
un angle obscur, à moitié cachée par la draperie d'un rideau. Maurice était encore assis derrière le piano. Deux fois il se leva pour sortir, deux fois il retomba sur son siège. Enfin il se mit debout , et marcha vers la porte sans voir Camille. En passant devant la cheminée, il s'arrêta devant la pendule, et d'une voix défaillante laissa tomber ces deux mois :
-^— Encore une heure, — Non , dit Camille en se levant soudainement, nous allons partir tout de suite. Maurice la regarda.
Etait-ce pitié de sa torture qu'elle avait devinée , et a laquelle elle voulait enfin mettre un terme ? ou bien , avait-elle pris ce qu'il venait de dire pour un de ces ennuis vulgaires qu'on débarrasse volontiers d'une présence fatigante , et avait-elle répondu une parole piquée à une expression impolie? Maurice était fatigué de douleur; il crut que c'était pitié , et lui en fut reconnaissant : pris à l'im-
LE CONSElLtER D'ETAT. »^
provisle par ce sentiment , il oublia un moment le rôle qu'il avait joué toute la journée.
— En vérité, dit-il, madame , je vous remercie... vous êtes bonne...
Sa voix était si altérée que Camille vit bien qu'il ne s'était pas trompé sur son intention ; et, si légère que fût cette consolation, elle craignit de la lui laisser. Oh! si elle n'eût combattu que pour repousser Maurice, si ce n'eût été elle-même qu'il lui fallait vaincre en même temps, si elle n'eût brisé son propre cœur en déchirant celui de cet homme , c'eût été une bien épouvantable cruauté que la réponse de Camille. . . Elle ramassa toutes ses forces , et lui dit en souriant :
— En vérité , monsieur, voilà une franchise de malade qu'une malade seule peut excuser.
Elle n'était pas a la porte du salon qu'elle eut horreur d'elle-même.
— Ah! je suis sans pitié... se dit-elle. Oh ! je vais retourner lui demander pardon... hu, tout dire aussi...
MC CONSKILLEU D'K'MT.
Elle s'arrèla... La pensée de sa position lui revint au cœur. Elle avait trop de droits à être coupable pour oser faire une faute... Elle s'éloigna tout-à-fait du salon 3 Maurice était trop près. Elle alla se joindre à la foule, elle prit le bras de Camisard ; elle l'écouta ; elle lui parla. . elle rit. . . Malheureuse !
Quand ils rentrèrent dans le salon , Maurice y était encore assis à la place où était Camille. Sa tête pendait sur son épaule appuyée à l'aniçle de la croisée ; il voulut se lever, il ne put pas. Le général le vit. Maurice était si pâle qu'il courut vers lui.
— Eh bien ! qu'as-tu? toi aussi!
— Rien , la fatigue, la chaleur.
— C'est une malédiction ! mesdames , un flacon , des sels...
— Je dois avoir le vôtre, général, dit Camille en cherchant dans son sac.
— Oui , dit le général , celui de Maurice.
— Celui de M. Maurice , reprit Camille en serrant le flacon dans sa main.
LIi CONSEILI.EK U'ETAT.
Une de ces pensées qui durent un éclair, et sur lesquelles les femmes jouent leur vie, lui passa dans le cœur • elle rejeta le flacon dans son sac , et ajouta :
— Je ne l'ai pas...
Maurice défaillait ; Camille , éperdue , oubliant qu'un regard pouvait la deviner, s'approcha de lui , et lui dit tout bas :
— Je le garde.
Aveu arraché à l'âme, et qui eût réveillé l'àme de Maurice, s'il l'eiit entendu.
11 n'entendit pas, il était tout-à-fait évanoui. Cet accident dispersa la fête.
6uiU ÎJ'une SèU,
Quel fut le plus désespéré des deux durant les heures qui suivirent ? Maurice peut-être ? Non . Revenu à lui , on l'emporta dans sa chambre, et on lui laissa le silence et l'obscurité j mais Camille eut h endurer imc heure
90 CO!«SEILLbR D'K'IAT.
encore la conversation de madame de Brémont et de Camisard j conversation qui courait au hasard sur tous les détails de cette journée , et qui passait h chaque instant sur le cœur de Camille.
C'est un supplice que j'ai vu souffrir une lois : c'était un proscrit couché sous la planche mobile d'un parquet , dans une grange immense où jouaient une foule d'enfansj ils allaient, sautaient, bondissaient, faisant plier la planche sous leurs pas , l'appuyant sur la poitrine, sur le visage du malheureux.
Mais ces enfans ne savaient pas le mal qu'ils causaient , Camisard devina bientôt celui qu'il faisait souffrir.
Madame de Lubois, pressée au fond de celte voiture entre madame de Brémont et le conseiller, avait plusieurs fois tressailli au nom de Maurice. Camisard l'avait senti , et plusieurs fois il renouvela l'expérience. Trompé toute la journée par l'aisance de Maurice et le calme
de madame de Liibois, son attention avait été réveillée par la tardive venue de Camille au feu d'artifice , par sa gaieté forcée , il l'avait observée; et lors de l'évanouissement de Maurice, il avait vu son geste quand elle avait rejeté le flacon au fond de son sac , il avait entendu sa parole ; il savait tout ; il voulait une preuve. Madame de Lubois sentit la main de Camisard se glisser sur son genou.
Que faites-vous? dit vivement Camille.
Pardon , nous sommes si pressés , c'est
quelque chose qui me blesse.
Il tenait le coin du sac.
— Pardieii ! c'est un flacon.
— C'est celui de M. Lambert, j'en suis sure, dit madame de Brémont ; c'est bien maladroit a toi de ne pas l'avoir trouvé. Donne-le-moi , je le lui renverrai demain matin.
Le rendre , 6 misère ! Camille s'en était fait un si précieux trésor! Et que leur avait
î>2 LE cuKSEii.mn i>'E'r,vi.
lail celle pauvre femme pour lui arracher
ainsi le cœur?
— Le voici , ma marraine , dit cependanl Camille.
Mais madame de Brémont avait entamé une histoire sur la famille Marquoy, et elle ne tendit pas la main pour prendre le flacon. Camille le garda. Elle craignit d'abord de le remettre oiiCamisard l'avait surpris; et, comme un enfant qui dérobe , elle le glissa dans son sein.
Quelques gouttes du vinaigre qu'il renfer-r mail , s'en échappèrent et brûlèrent la peau délicate de Camille. Elle se plut à cette douleur. C'était comme une expiation. Maurice, disait-elle en elle-même ; Maurice, je souffre. . . je souffre aussi, moi, je souffre pour avoir quelque chose de toi.
On arriva au château de madame de Brémont.
Lorsque Camille se retira dans son appar*
I,E rOUISEIM.Fn D'ÉTAT. 93
tement , elle enteiiflit h peine sa femme de chambre qui lui remit des cartons et des lettres qui étaient arrivés pour elle dans la journée. Elle se fit déshabiller avec rapidité; puis, une fois seule, elle respira.
Elle recommença sa journée , la reprit minute à minute. Ce fut d'abord avec joie. La conversation de Camisard et de madame de Brémont l'avait tellement séparée de Maurice qu'elle se trouva heureuse de le revoir. Chaque inflexion de sa voix , chaque geste , chaque parole , elle remit tout en scène devant elle , et pour la première fois, dans sa solitude , elle laissa cette image de Maurice s'asseoir a côté d'elle, elle lui parla... elle le regarda avec amour, lui répondit avec passion , lui dit tout bas : Oui , Maurice , je t'aime , je t'aime , je t'aime.
Elle tenait dans ses mains le flacon de Maurice, elle le serrait , l'étreignait sur son cœur, le couvrait de baisers... elle était folle, folle d'amour.
Vi I>E tO!\SKII.I Kll D'KTAT.
Mais tout ce délire tomba à cette réflexion : Et lui? — lui, il est seul aussi, mais avec quelle pensée , quel souvenir? Que
j'ai été froide, cruelle, impitoyable! Et
elle prit Maurice en pitié, pleura sur lui, imagina qu'il devinerait aussi qu'elle n'avait joué qu'un rôle... Elle espéra qu'il sentirait aussi, battre sous sa froideur l'amour qui la brûlait, comme elle avait senti pleurer le sien sous sa gaieté : et puis encore une autre pensée suivit celle-là : Oh ! qu'il ne le sache pas , mon Dieu, qu'il ne le sache jamais... J'ai été ce que je devais être, froide, impassible... 11 en a souffert... j'en souffre bien aussi, moi,.. J'ai bien d'autres douleurs. . . que lui. . . J'ai fait une faute en gardant ce flacon , demain je le rendrai à ma marraine... Camisard le demanderait, il a les yeux ouverts sur moi... Et de quel droit? pourquoi ?. . . Pourquoi ? parce que je suis malheureuse. De quel droit? du droit que je suis une femme faible... Voilà comme sont les hommes... Oh ! il n'eût osé s'enquérir ainsi de
ma conduite quand mon mari était encore mon protecteur; eussé-je été coupable, il ne l'eiil pas osé. Et mon mari , oh ! comme je l'ai oublié aujourd'hui. Cependant j'espérais en lui. . . et peut-être pendant que , moi , je le sépare de mon avenir, il y revient a ce moment... 11 me doit quelque reconnaissance maintenant... Ne fût-ce que ce sentiment, il en est capable, il le sent pour madame de Brémont , il ne me le refusera pas. 0 mon Dieu ! faites qu'il en soit ainsi... Oui ! c'est là que doit être mon espérance , c'est là qu'est mon salut. C'est de ce côté que je dois chercher mon avenir, triste , isolé peut-être, mais innocent... de ce côté que je dois tourner toutes mes pensées... 11 me faut ce courage... je l'aurai... Allons... il m'est venu des lettres de Paris aujourd'hui... je ne les ai pas même regardées... il y en a peut-être de lui... il faut le voir... il faut les lire . . .
Elle défit le paquet de lettres qu'on lui avait remis; mais il n'y en avait aucune de l'écri-
lurc (le son mari : quelques-unes étaient des billets d'invitation , deux seulement étaient cachetées avec un soin particulier, une qui paraissait un billet de quelques lignes , l'autre qui semblait une missive fort longue. La première d'une main inconnue à Camille, l'autre de l'écriture de madame Drancy. Une sorte d'effroi fit que Camille repoussa la lettre d'Adèle, elle ne voulut pas la lire... Sans s'expliquer les raisons précises de cet effroi , elle gardait cette impression vague, que toujours cette femme avait été un messager de mauvaises nouvelles. Camille prit donc seulement le billet qu'elle ne reconnaissait pas, et en rompit l'enveloppe. Comme elle l'avait prévu, il ne renfermait que quelques lignes. Elle les lut :
« Madame,
« Un ami qui voudrait vous faire échapper « aux pièges dont vous êtes entourée , a été <f instruit, par hasard, de l'emprunt que cher-
Vf flmit à faire M. de Lubois, et de l'engai^e- « ment qu'il veut vous faire contracter. Pour « votre repos, pour votre honneur peut-être, « ne prenez aucune décision sans avoir con- « suite madame de Brémont. »
La lettre n'était pas signée.
Camille , à cette lecture , demeura d'abord étonnée; elle ne comprit pas tout de suite ce que cela pouvait vouloir dire. Elle la lut encore , la relut une troisième fois , une quatrième fois , et à chacune , l'un des mots de cette lettre venait l'étonner, la frapper d'un nouveau coup. Elle lisait ainsi :
Un ami qui voudrait voit^ faire échapper aux pièges dont vous êtes entourée.
Des pièges! quels pièges?.... La présence de Maurice au château de son oncle? serait-ce un jeu joué?... Camisard en serait-il complice ?. . . Veut-ori me compromettre pour avoir le droit de tout faire ensuite sans que je puisse
. me plaindre?.. . Lisons