‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 6 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

98 l.».: COXSElI.M.n U'KTAT.

j4 été instruit par hasard de l'emprunt que veut faire M. de Lubois.

Un emprunt!... l'cmprunl de Laiinay, sans doute... 11 ne s'agit pas de moi, de ce que je puis éprouver, c'est d'affaires qu'il s'agil. Elle continua :

De l'engagement qu'on veut vous faire contracter.

C'est cela.

Pour votre repos , pour votre honneur peutêtre...

Mon repos. J'ai donc engagé mon repos?

Mon honneur? J'ai donc engagé mon honneur. Serait-ce par un acte qui manque à la prohité ?

JSe prenez aucune décision sans avoir consulté madame de Brémont.

Il est trop tard.

Que voulait dire cette lettre?

Vainement Camille lui cherchait un sens,

LE COSISKII.LEK D'ETAT. 99

son inexpérience des affaires ne lui mon Irait aucun danger précis et les lui faisait craindre tous. Cette coupe de douleur qu'il lui fallait boire, allait-elle se mêler d'une nouvelle amertume, d'un plus cruel poison? N'est-ce plus seulement l'épouse abandonnée, la femme qui brûle d'une passion qu'elle renferme en soi, qui auront h souffrir? L'honneur, la probité, ces vertus d'homme si délicates chez les femmes , seraient-elles aussi compromises? Par un mouvement instinctif et emporté, madame de Lubois prit la lettre d'Adèle; il lui sembla que ce devait être le commentaire du billet ; elle l'ouvrit et la lut tout d'un trait, sans en détacher les yeux ni pour s'écrier ni pour pleurer. Elle voulait tout savoir.

Voici ce qu'elle lut :

« Ma CHERE AMIE,

« C'est très drôle, très spirituel, très amu- « saut ce que tu viens de faire ; mais on ne « choisit pas ses amis pour de pareils Iraits.

*00 I,E CO^SEIM.Kn D'ETAT.

« Antoni m'a toiil conté; il s'est niaisement sa- K critié, le pauvre garçon ! il a eu Césarine , il t< t'en a donné la preuve; et puis, quand il « avait droit de demander le prix des mauvais « traits que tu veux jouer h ton mari, tu fais la « malade et tu pars pour la campagne, pour K y rejoindre ton /tcros de Juillet, M. Maurice « Lambert. C'est bien un peu la faute de ce « pauvre Antoni : il fait du roman en paroles, « Maurice le fait en action ; c'est du reste une {< rencontre tout-h-fait dramatique que celle « du café Launay, et Maurice est autrement w adroit que mon pauvre frère. Je rirais de « tout cela et je t'en féliciterais , si ce pauvre « Antoni n'en était vraiment au désespoir; il « veut t'écrire pour te redemander la lettre de « Césarine. N'a-t-il pas voulu aller chercher « querelle à Maurice quand il a su qu'il était K à la campagne avec toi. Je l'en ai empêché « à grand'peine; Antoni est brave, mais Maure rice est un férailleur qui a l'habitude des « duels et ({ui ne se fût point fait scrupule dv

LE C03ISE1LLER D'ETAT. lUi

(( donner un coup d'épéc pour loi à Anloni, « comme il a fail aulrcfois à Ion cousin « Launay pour les beaux yeux de Césarine. « Qu'est-ce donc que ce cousin Launay? per- « sonne ne te le connaissait. Du reste , c'est « lui qui a donné tous les détails de ta ren- " contre avec Maurice; il a raconté tout cela « à Césarine qu'il veut absolument épouser. « Sais-tu que ce serait fort plaisant de te voir i< la cousine de mademoiselle Catherine To- '< chon? Cependant, je crois peu au succès i< du cousin', ton mari règne plus que jamais, « c'est un amour furieux. La calèche et les (V chevaux qu'il vient de donner h Césarine « sont d'une élégance et d'une richesse inouies. « Elle écrase tout le monde au bois. On en est « fort scandalisé. On se demande oîi ton mari « prend tout cet argent. Je te conte tout ceci, « parce que je crois que tu ne te soucies plus « guère de ce qu'il lait, cl, qu'après tout, ce tf serait une excuse, si lu en avais besoin, au « parti que tu t'es décidée à prendre. Où on

'"2 Mi COSSEII.LKH IJ'ÉTIT.

(f es-tu avec Maurice? Prends garde, c'est un « homme fort dangereux. J'ai appris sur son « compte des choses très graves; il paraît qu'il f( a fait un tour infâme à Alicia. Je n'ai pu sa- « voir précisément ce que c'est, parce qu'il ne « se vante guère de ces sortes de choses et « qu'Alicia est la prude la plus consommée de « la terre. A l'entendre, elle sort du berceau. « Pauvre petite ! Du reste, je t'approuve fort <f de ce que tu as fait faire h ton mari : on dit « qu'il vient de placer deux cent cinquante « mille francs sur ta tête ; c'est une bonne pré- « caution par le temps qui court et avec la « conduite qu'il mène. Ce n'est pas une for- « tune, mais si un malheur arrivait, c'est une « ressource; tu aurais de (juoi vivre. Voilà « huit jours que je veux t'écrire et qu'Antoni <( me tourmente pour voir ma lettre; je lui en '( montrerai l'adresse et lui dirai que j'y ai mis « tout ce qu'il me débite d'extravagances. « Reponds moi un mol pour lui, que \v « puisse lui faire lire. Un peu de pitié pour

LE CaSSKILl.lin D'ETAT. 103

<f ce pauvre garçon; il ne faut pas loiit clon- « ner à M. Maurice, L'avenir est douteux, (f et M. Lambert n'est pas renommé pour la (( durée de ses passions. Toutefois, reviens M vite , l'hiver promet d'être charmant , et « maintenant que tu as enfin compris que le <f désespoir est la plus triste, des vengeances ;, « tu auras un succès immense. J'espère que « ceci est d'une amie. Mais je ne suis point >f jalouse; tu es plus belle que moi, je suis K trop honnête femme pour t'en vouloir. A. « propos , comment madame de Brémont (c s'arrange-t-elle de M, Lambert? Ses visites « doivent un peu la désorienter- mais il est « homme \\ lui faire croire qu'elles sont pour (f elle... et toi aussi, sournoise]... Mais la cam- « pagne a tant de libertés; les longues prome- « nades excusent si bien les longues absences! i< Je m'en fais une idée ravissante. C'est un (• sentiment quf j<' n'ai jamais épiouvé. L'a- « mour aux champs, dans de grands bois, des (f rendez-vous près d'une fontaine, un grand

ItH I.C CONSF.IMEIl D'ETAT.

tf parcy par où on peut rentrer par-dessus les « murs, un vieux château avec de longs cor- « ridors où on attend, où on écoute; sais-tu « que c'est délicieux ! Nous autres pauvres « femmes de Paris, nous en sommes réduites K à l'émotion de la porte fermée ; c'est bien « trivial. Mais tu as du bonheur en tout. Adieu, » bonne chère Camille; je suis heureuse de te « savoir heureuse; je t'aime d'oser l'être; je ne « plains que ce pauvre Antoni. Mais l'avenir V est long, et peut- être un jour; qui sait?. . . Ali< Ions , je suis une folle. Je lui ferai entendre tf raison. — Adieu encore ; je t'embrasse. . .

« Adèle Drancy.

(( P. S. Ménage (jamisard. »

Qu'est-ce que la foudre qui éclate a vos pieds? votre père qui tombe mort à côté de vous? un spadassin qui vous crache au visage? un ami qui vous dénonce ? un fds qui lève la maiii sur vous? Tout cela, c'est nnr douleur, un eiïroi ^ uTaltendiis poignans , alrorcs,

Mais celle lettre ! celle leltre ! mon Dieu ! c'était partout qu'elle frappait à la fois , partout qu'elle enfonçait ses lignes frivoles comme autant de poignards. Camille l'avait lue sans s'arrêter j une seule des horreurs qu'elle y découvrit aurait suffi h la rendre folle ; leur multiplicité la sauva.

Elle ne sut h quoi s'en prendre, sur quoi pleurer, de quoi s'indigner; une confusion horrible d'idées , de douleurs , de colères la tint immobile.

C'était comme un danseur que mille mains appellent dans une ronde tournoyante , et qui reste à sa place , n'en pouvant saisir aucune , tant elles passent vite.

Oh ! quel dénoùment à cette journée ! quel Maurice on ofl'rait à Camille , après le Maurice qu'elle avait cru voir , après la conduite (ju'clie avait tenue vis-à-vis de lui ! quelle conduite on lui supposait , après l'espoir qu'elle avait reporté sur son mari ! quel affreux retour il lui ofifrail , après le service qu'elle croyait

i(H> I.L COi\SElL,LLR D'ETAT.

lui avoir rendu ! cjuclle précaution on en taisait pour elle !

On dit que la romancerie moderne est san- L^lante, qu'elle n'aime que les poignards ou les poisons. Oh! laissez-lui les poignards ! laissezlui les poisons, armes bienfaisantes et rapides qui tuent d'un coup , poussées par les passions féroces du moyen-âge : les horreurs, les voilà; voila celles de nos mœurs , celles de notre siècle ; car, cette lettre, celte lettre a été écrite et lue.

Et Camille ! que pourrons-nous vous dire de Camille? comment saisir tout ce choc de cris de désespoir qui lui broyèrent l'àme durant deux heures qu'elle demeura immobile il sa place? immobile, usant, dans ces deux heures , plus de forces de sa jeunesse, plus de jours de sa vie, que dans une longue suite d'années : car, à chaque malheur il faut son jour, c'est sa pâture, il le dévore; il l'arrache à Texistence , il la décharné, la boit, l'absorbe , et Ton se demande après pourquoi

meurent ces têtes blondes et ces visages roses qui n'ont que vingt ans ; on cherche le vampire qui les emporte dans la tombe : c'est le monde.

Après ces deux heures d'atonie douloureuse, Camille se leva, prit une plume, écrivit quelques lignes pour madame deBrémont , sortit doucement de sa chambre , alla réveiller sa femme de chambre, alla réveiller le cocher , fit atteler sa voiture , et à une heure elle courait, avec une rapidité eflVayanle, sur la route de Paris , poussant les postillons de

son or qu'elle semait aveuglément Paris ,

Paris, disait-elle , il faut que je sois ce matin a Paris.

Dnnihf ^cntatluc.

Malgré la rapidité de sa course, Camille n'arriva k Paris que vers dix heures du matin ; elle se fit conduire rue Godot , et en descendant de voiture, elle monta sur-le-champ dans le cabinet de son mari. 11 était fort occupé à

110 i.s; COniSMILKlt IVKTAT.

travailler, et releva sa lête avec vivacité en entendant entrer brusquement chez lui , sans qu'on se fît annoncer. L'aspect de Camille , p:\le , défaite , et dont les yeux fiévreux s'attachèrent d'abord sur lui , le troubla ; il pressentit un orage. Dans l'impossibilité de l'éviter, il se résolut à le soutenir audacieusement , de quelque côté et pour quelque motif qu'il vînt, et dit à Camille, d'un air sévère :

— Qui vous ramène ici , madame ?

— Le voici , répondit-elle : veuillez m'écouter froidement, comme je vous parlerai.

Elle s'assit, et se posa bien en face d'Alphonse, comme pour mieux adresser ses paroles. 11 y avait dans toute sa tenue un calme résolu, une dignité sérieuse, qui rendirent de Lubois attentif.

— Monsieur , reprit Camille , notre situation a quelque chose de particulier que vous n'avez peut-être jamais remarqué. Orphelins tous deux , nous devons tous deux à madame

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