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m, i.ii coKSEii/rER i>'i;t,\t.
lieux qu'elle inérilait, quoiqu'il pùl lui en couler j soit, dit-elle. Et, d'abord, vous m'a\ez menti , a moi , sur l'emploi des deux cent cinquante mille francs que vous m'avez fait emprunter ; vous avez menti k mon oncle sur la validité de la garantie que vous m'avez forcée de lui offrir.
. — A qui parlez-vous de ce ton , malheu veuse ? s'écria de Lubois en s'avançant vers sa femme.
— A vous , monsieur ! et prenez garde d'élever trop la voix : nous sommes à deux pas de votre étude , on peut vous entendre et moi aussi j je parlerai bas, si vous voulez m'écouter comme vous le devez. Je vous répète que ce n'est plus une femme qui vous parle.
— Eh bien , dit de Lubois, faites vos sermons aux meubles.
— Si vous sortez de celte chambre , dans cinq minutes je repars pour Drcmontj la voiture et les chevaux m'attendent.
Rien ne peut exprimer l'étonncment et la
rage d'Alphonse à cette calme et implacable déclaration ; il s'arrêta sur la porte , et les paroles manquant a tout ce qu'il avait de furieux dans le cœur , il s'assit devant Camille , les dents serrées, le visage bouleversé, et la considérant en face , comme pour la tenir h la portée de sa main, comme prêt a s'élancer sur elle au moment oii elle aurait outrepassé les bornes de sa patience. Camille continua :
— Ce que vous avez fait là , monsieur , est une faute qui ne deviendra pas un crime, tant que le secret en restera entre nous, et si vous avez le courage de la réparer. Il vous reste encore bien des moyens : le premier, c'est d'abolir, dans notre maison , ce luxe ruineux auquel je me suis imprudemment prêtée. Le second , c'est de ne pas en entretenir , hors de chez vous , un plus fatal , car il mine a la fois votre fortune et votre considération.
— Nous y voilk , répondit Alphonse, comme déchargé d'un terrible fardeau ; voilà oii devait aboutir tout ce grand édifice de phrases
no LE CO!<ISi:iM.ER D'KTAT.
et d'injures. Eh bien ! non , madame , je ne le ferai pas; vous devriez, ce me semble, être assez persuadée de ma volonté à ce sujet, pour ne pas aller ourdir à la campagne des projets qui reposent sur des calomnies , et qui vous ont été suggérés par une personne que je ne veux pas nommer, mais dont je finirai par faire taire les propos : prenez-y garde, madame.
— Je ne sais de qui vous voulez parler , monsieur, il n'y a personne qui m'ait suggéré cette démarche ; quant à l'avis qui m'a éclairée , le voici , monsieur, vous pouvez le lire.
Elle lui présenta le billet anonyme qu'elle avait reçu a la campagne.
De Lubois prit le billet , le parcourut ; et , après un moment de silence , il le jeta sur les genoux de Camille.
— Ah çh , madame , lui dit-il froidement , ou vous avez perdu l'esprit , ou ceci est d'une effronterie sans exemple; vous m'insultez, et — ■ je réponds k ce prétendu frère , h cet ami , a cet homme d'honneur qui veut me sauver — ;
LE tOSSElLLEH U'ETAT. >"
VOUS m'insultez par les plus odieuses suppositions, et vous m'apportez en preuve une
lettre...
— Qui n'est pas signée , n'est-ce pas ?... mais qui , jointe a la circonstance du remboursement de M. Camisard, prouve...
— Non, madame, non, reprit rapidement Alphonse qui voulait éviter d'être convaincu , il ne s'agit pas de signature , il s'agit que vous m'apportez une lettre de M. Maurice Lambert, qui , lorsqu'il vous l'a remise pour me venir jouer cette comédie, n'a pas même pris le 8oin de déguiser son écriture.
Celte lettre est de M. Lambert? dit Camille en la reprenant avec vivacité et la parcourant des yeux... sur mon honneur , monsieur, j'ignorais. . .
— Allons donc !
— Je vous jure. ...
— Allons donc !
— Je vous proleste....
-T- Allons donc, madame, vous ne le saviez
lis I,E CUNSmn.ER D'ÉTAT.
pas, n'est-ce pas? Mais vous me prenez donc pour un enfant ; mais , véritablement, si vous ne me faisiez pitié, si je n'excusais pas des raisons d'exaltation qui tiennent à votre caractère, si je n'excusais, dis-je, l'insolence et la folie de vos accusations, pensez-vous que je vous eusse permis de me les dire ? pensez-vous que je ne les eusse pas prévenues , et que je n'eusse pas su punir le misérable qui vous aide U me calomnier? Mais je la garde, cette lettre, et puisqu'il l'a écrite, il m'en rendra compte.
— Faites donc , monsieur, s'écria Camille , outrée de voir tourner contre elle une démarche qu'elle considérait, comme le dernier effort que son devoir pût lui inspirer , faites ; et, puisque vous êtes si jaloux de voire hon-, neur, demandez compte aussi de celte lettre a celle qui l'a écrite.
Et elle lui jeta la lettre que Césarine avait écrite a Antoni, et que celui-ci lui avait livrée.
Alphonse la prit et la lut.
« Beau chéri , lu m'as quittée hier tout sou-
LL tONSEILLIiR O'EIAT.
« cieiix , et tu n'es pas revenu aujourd'hui. Je « comprends la susceptibilité , mon amour ; « mais tu es un enfant : en quoi A... peut-il « te rendre tijiste ? n'as-tu pas été amoureux « de sa femme? et n'oubliais-tu pas qu'il était u son mari ? Eh bien ! c'est mon mari aussi. Il u n'y a d'amant que celui qu'on aime ; et toi , « je t'aime comme on n'a jamais aimé. Viens ((. ce soir à minuit , j'aurai renvoyé A. . Dans (( tous les cas , demande Rose , et monte par u le petit escalier comme avant-hier. A ce K soir, mon ange , mon amour; je suis folle de (( penser que tu es à moi , à moi seule , n'est-ce « pas ^ car je suis jalouse aussi. . . Tu te juslifie- « ras ce soir. Viens , viens. »
— Elle n'est pas signée non plus, dit Camille quand elle eut jugé que de Lubois devait avoir fini la lettre ; mais vous connaissez aussi cette écriture -là ?
— Celle écriture , dit Alphonse en serrant la Icllre avec un lremi)lement convidsif; celle écrilure. ..
120 I.E COniSF.II.LER D>ÉTAT.
Il se mil II regarder la lettre en se promenant.
— C'est bien la sienne , n'est-ce pas ?
— Celte écriture , madame , dit de Lubois d'un ton de sombre triomphe , je ne la connais pas.
— Ah ! s'écria Camille indignée, vous mentez.
— Je ne la connais pas , vous dis-je , reprit de Lubois pâle de colère , je ne la connais pas ; et l'infâme qui vous a livré cette lettre, à un
- prix que je devine , vous a trompée , madame.
— Monsieur, monsieur, reprit Camille dans un désordre inexprimable , soyons calmes , soyons sincères 5 ne me repoussez pas ainsi. Nous nous perdons tous deux ; vous ne le voyez pas, vous ! Ne m'ôtez pas le peu de raison qui me reste pour nous sauver. Cette lettre , est de votre maîtresse, vous le savez bien; celle-ci est de M. Maurice; je l'ignorai.., je ypus jure. Mais il importe peu ; et je ne vous
I,E (.OKSEIM-EU D'ÉTAT. 12i
aurais montré ni l'une ni l'autre , si vous aviez voulu me comprendre et voir ce qui est vrai. Laissez-moi rasseoir mes idées j car je voulais vous parler froidement , avec raison ; vous ne l'avez pas voulu. Vous ne savez que m'insviller; et je m'oublie aussi, j'oublie qu'il y va de votre honneur et du mien . . . Ecoutez. . . écoutez-moi...
Elle s'arrêta un moment pour essuyer les larmes qui remplissaient ses yeux , pour rassurer sa voix tout-à-fait éplorée. De Lubois se remit devant son bureau, accoudé sur un bras, la tète dans une main , et tordant de l'autre la lettre de Césarine.
— Parlez , madame , parlez , lui dit-il. Oh ! je saurai qui , murmurait-il entre ses dents j puis il ajouta : Parlez.
— Vous avez emprunté deux cent cinquante niille francs h mon oncle pour rembourser M. Camisard. Ne me démentez pas , monsieur, c'est vrai. Fallait-il cela pour vous sauver ? eh bien ! je m'estime heureuse d'avoir pu vous
m hV. COKSKILLEU U'ETAT.
être ulile , même au prix d'une Uomperie. Mais à présent rélléchissez : un jour viendra où il faudra rendre aussi cet argent ; comment le pourrons-nous ?... La plus stricte économie y suffira peut-être , si vous voulez... Je vous la demande dans votre maison... Je voulais vous la demander ailleurs , et je vous la demande encore. Croyez-moi , monsieur, je suis plus indulgente que vous ne pensez pour la tyrannie d'une passion comme la vôtre. Je dois vous le dire même : si , pour vous , elle eût été un bonheur exclusif; si cette personne qui vous est si chère vous eût rendu l'amour que vous avez pour elle, je l'aurais subi sans murmurer. Je le sais, monsieur, je le sais, maintenant; la raison est une frêle barrière contre l'amour... Je sais qu'il nous pénètre à notre insu , qu'il nous commande contre notre volonté , qu'il peut nous entraîner, malgré notre résistance : et sincèrement , plus sincèrement que vous ne croyez peut-être , je vous plains , monsieur, et je vous excuse... Mais cnlin... clic ne vous
I,E COmSEILLEr. D'ETAT. 123
aime pas; elle vous trompe... Oh! croyezmoi... je ne suis ni fière ni heureuse de cet avantage... je ne veux ni vous en faire souffrir ni vous en humilier. . . . Cependant je l'invoque, comme l'invoquerait votre père , sans amertume, sans triomphe, puisqu'il peut vous pousser à revenir a une conduite plus digne de vous... C'est pour vous, monsieur; tout cela c'est pour vous... Vous voyez que je ne vous parle pas de moi ! . .. Moi , je ferai ce que vous voudrez ; je resterai ici chez moi , seule , sans voir personne. Je m'exilerai au fond d'une campagne... sans même un enfant avec qui
pleurer Je ne compterai plus dans votre
vie , et je me croirai heureuse le jour où se tairont les bruits fâcheux qui , déjà, nous attaquent tous deux dans notre fortune et dans notre honneur. ..
De Lubois était devenu soucieux ; l'accent résigné de Camille l'avait surpris sans l'attendrir. Sa douleur ne lui inspirait pas de pitié ; mais elle l'avertissait do la gravité de sa situa-
124 I.E COSSEILtiER U'ISTAT,
tion : il réfléchissait profondément. Enfin ,
après un assez long silence , il dit h Camille :
— Renvoyez votre voiture , madame , et
veuillez me laisser une heure... Rentrez chez
vous ; dans une heure , vous aurez ma réponse. . . Nous pouvons nous entendre encore,
madame... dans une heure...
Camille se leva , et sortit. Elle était moins alarmée ; elle avait vu la préoccupation de son mari : c'était un indice qu'il mesurait enfin l'abîme vers lequel il marchait.
Camille était de cette nature extrême qui, lorsqu'elle agit en vertu de ses droits, les exige avec une rigidité que rien ne fait fléchir, mais qui , au moment oii elle se décide a la résignation et à la générosité, les pousse jusqu'à leurs dernières délicatesses. Pour elle, c'était un parti grave et sérieux qu'elle venait de prendre ; peu soucieuse des moyens , mais du but où elle tendait , elle ne demanda pas à Alphonse un retour soudain qui eût coulé h sa vanité , un rtîlour qui eut semblé une humilialion poui:
lui , un triomphe pour elle , une obéissance k un ordre \ n'eût-ce été que la soumission d'une raison égarée à une raison supérieure, elle ne voulait pas la lui imposer : — Qu'il se garde ■aux yeux du monde l'honneur de ses résolutions, se disait-elle en sej:etirant; que même, vis-à-vis de moi , il passe comme s'il agissait de son propre mouvement , tant mieux. S'il se sauve et me sauve avec lui... ne devrais-je pas lui en être encore reconnaissante?
Nous n'avons rien dit des émotions qui brisèrent le cœur de Camille durant le trajet d'Orléans 5 mais on aura pu toutes les deviner, en voyant h quoi avait abouti ce rapide voyage. Camille , qui n'accusait plus , mais qui plaignait l'homme qu'égarait sa passion, avait dû trouver au fond de son propre cœur des sentimens bien impérieux pour concevoir la folie de de Lubois.
€nmc^if.
Cependant de Liibois , demeuré seul , relut la lettre de Césarine , et sortit aussitôt pour se rendre chez elle. La passion de de Lubois pour celte femme, nous ne disons pas son amour, était soutenue par ce qu'il y a de plus
irritant dans ces sortes de liaisons. C'était un dé(i perpétuel jclé à la séduction des mille adorateurs qui entouraient Césarinc , et dont Alphonse s'imaginait être toujours sorti vainqueur : c'était en même temps une résistance au blâme des hommes sages, résistance que les esprits égarés prennent pour du caractère ; c'était encore une punition infligée à l'orgueil de Camille , punition que de Lubois traduisait en indépendance et, au besoin, en autorité qui sait se faire respecter.
Dans de pareilles dispositions, ce qu'on peut faire pour la femme qui voi.s les inspire, dépasse de beaucoup ce dont on serait capable pour la femme qu'on aime. C'est qu'alors on est soi-même en jeu ., et qu'on met h ce qu'on appelle son amour toutes les violences et tout l'aveuglement de la vanité et de legoïsme.
En expliquant ainsi la folie de de Lubois, nous n'avons pas prétendu analyser toutes
l.F. OOXSEIIXER D'ETÎT.
les causes de ces liaisons sans pudeur ni vérilable amour , dont cependant il existe tant d'exemples, nous avons essayé d'indiquer comment elles subissent des exigences et acceptent des conditions que refuseraient toute passion sincère, tout amour qui ne serait qu'amour. Alphonse arriva chez Césarine la rage dans l'àme. Ce n'était pas ce sentiment forcené de la jalousie qui ronge le cœur et dévaste la raison , a la seule pensée qu'un autre a ému la voix qui vous dit : je t'aime ; qu'un autre a dévoilé la femme dont on pense seul au monde posséder les mystérieuses beautés, qu'il a entendu les mêmes paroles d'amour , les mêmes cris de passion, qu'il l'a tenue aussi palpitante, éperdue , heureuse , dans ses bras. Celte jalousie était inconnue k Alphonse, et, à vrai dire , il est difficile de l'éprouver pour une femme dont la beauté commerciale, quelle que soit sa valeur , a été pesée comme une pièce de monnaie au trébuchct de beaucoup de propriétaires.