SCÈNE A L'OPÉRA
Camille, à cette nouvelle et plus terrible apparition, recula, tremblante , folle, éperdue; elle poussa un nouveau cri et se précipita dans l'escalier en fuyant et en criant :
— Sauvez-moi!... sauvez-moi !
Pendant ce temps, Maurice menaçait de Lubois du même regard de rage que celui-ci lui lançait.
— Que voulez-vous, Monsieur? lui disait-il.
— Je vous veux, que vous êtes un misérable et elle une infâme.
— Plus bas, dit Maurice.
Il regarda près de lui... mais Camille n'y était plus. Déjà les loges s'étaient ouvertes; on accourait. Alicia, plus éloignée , eut peine à fendre la foule.
— Où est-elle?... où est Camille?...
— Je ne sais , dit Maurice ; elle s'est enfuie. Courez , courez , je vous en prie, sauvez-la.
Alicia descendit.
— Oui, courez , dit de Lubois; qu'elle ne rentre pas chez moi... qu'elle n'y rentre pas, l'infâme... je la chasse.
— Vous êtes un lâche , dit Maurice.
— Nous verrons, Monsieur, dit de Lubois, demain.
— Soit.
— Je serai chez vous.
— Soit.
— Au point du jour.
— Soit.
— Courez donc aussi après elle.
II lâcha la main de Maurice qui , à son tour, s'élança dans l'escalier.
Pendant ce temps, le vieux Marquoy avait percé la foule et s'était approché de de Lubois.
— C'est donc à mon neveu que vous en voulez? lui dit-il le toisant.
— Oui, fit de Lubois, toujours pâle et tremblant de rage; et si ce n'est pas un lâche...
— Oh ! pas de ces mots-là , s'il vous plaît; je réponds de lui.
— Tant mieux : j'aurai sa vie , ou lui la mienne.
— Rien que ça! eh bien ! je puis vous dire que la sienne est dure à arracher.
— Eh bien! il me tuera.
— Vous faites bien de vous en consoler tout de suite, répliqua Marquoy en s'en allant.
Quelques amis l'entourèrent pendant que de Lubois regagnait la loge de Césarine.
— Voyons, c'est pour demain, n'est-ce pas, qu'ils se sont donné rendez-vous?
— Pour demain...
— Où ça?
— Chez votre neveu.
— J'y serai.
Gamizard était resté dans un coin; il ne parlait pas, il pensait.
— Enlin l'un de ces deux hommes va me débarrasser de l'autre , se disait-il. Tous deux me faisaient obstacle. Maurice! il tient un secret qui peut me perdre : il me fuit obéir par la voix d'Alicia, qui sans cela n'oserait s'en armer. De Lubois! c'est toujours un rempart entre sa femme et moi ; elle n'est pas encore assez isolée et perdue dans ce monde , pour que Je puisse lui dire : Prenez ma main pour vous soutenir. Oh ! s'ils pouvaient périr tous deux !
Et ces réflexions faites, il rentra à son tour dans la loge de Césarine pour aiguillonner la colère de de Lubois, et la rendre mortelle à lui-même ou à Maurice.
Pendant ce temps, que faisaient Camille, Alicia, Maurice?
Camille, éperdue, folle, s'était échappée de l'Opéra, le front nu , vêtue de mousseline sous une pluie froide. Un moment elle avait couru devant elle sans voir, sans entendre, parlant, pleurant, criant. Déjà les passans s'arrêtaient; bieni i les passans la suivirent.