SCÈNE A L'OPÉRA. ÔUj
— Arrêtez celte femme ! elle est folle , criait-on ; arrêtez! Ces voix étrangères semblaient à Camille la voix de son
mari qui la poursuivait, qui la maudissait, qui rappelait in^ lame. Elle aperçut une voiture ouverte, un fiacre: elle ='\ précipita.
— Menez-moi, menez-moi tout de suite, dit-elle; partez, partez, menez-moi.
— Où, Madame? dit le cocher.
— Quelque part, répondit Camille avec égarement.
— Chez vous?
— Non, non... pas chez moi; il me tuerait.
— Mon Dieu ! calmez-vous, Madame. Où voulez-vous aller? reprit le cocher que le désordre de Camille apitoya.
Camille sembla faire un effort sur elle-même pour rassembler ses idées Elle demeura un instant la main appuyée
sur son front, et répondit comme quelqu'un qui a ramasse tout ce qu'il possède et qui le jette à l'importun qui le lui demande.
— Menez-moi chez Alieia.
— L'adresse ?
— Rue de Varennes.
— Le numéro?
— Quel numéro?
— Celui de la rue de Varennes.
Camille regarda le cocher en face; déjà ses souvenirs étaient épuisés , et, comme si elle eût senti une main qui lui eût arrache la mémoire, elle répondit d'un ton consterné :
— Je ne sais pas.
— Je trouverai , dit le cocher.
Il monta sur son siège et partit avec rapidité.
Pendant ce temps, Alieia s'informait à la porte de l'Opéra, .m contrôleur, aux domestiques assemblés sous le vestibule, p ,r où était passée une femme en cheveux , en robe blanche.
Les iiii^ disaient . par ici; les autres, par là. Camille, pensa
Alicia , sera rentrée chez elle, il faut y aller. Elle fit avancer une voiture et se rendit rue Godot-de-Mauroy. On n'avait pas vu madame de Lubois. Alicia attendit quelques minutes. L'idée qu'elle avait pu aller chez madame de Brémont lui vint aussitôt. Elle se fit conduire chez madame de Brémont. Elle trouva la vieille dame seule, et lui raconta la scène de l'Opéra. Madame de Brémont n'en revenait pas; elle accusait tout le monde. Elle ne trouva pas une plainte pour Camille.
De son côté, Maurice s'était informé, et n'avait appris que deux choses, traduites en termes de ceux qui empoisonnent la douleur.
D'abord : Qu'une femme criant comme une folle avait passé.
Ensuite : Qu'une autre femme criant encore plus l'avait demandée et avait couru après elle.
Maurice monta dans son cabriolet et passa chez un ami pour lui dire d'être chez lui le matin , au point du jour; il ne trouva pas le premier. Il fallut aller chez un second, chez un troisième. Le malheur ne fait jamais les choses à demi. Bien ne manque aux détails des douleurs qu'il jette sur ses prédestinés : c'est un génie qui n'oublie rien.
Pendant ce temps, Camille atteignait la rue de Varennes. Dire que , durant ce trajet , Camille eut des réflexions atroces , des cris de désespoir, ce serait supposer qu'elle pouvait penser. Elle ne pensait pas : son cerveau était lié de fer et immobile comme le condamné qu'on a enchaîné de tous ses membres.
A l'entrée de la rue de Varennes, la voiture s'arrêta. Le cocher descendit de son siège et demanda le numéro.
— Quel numéro? dit Camille qui ne savait plus ni où ri;. allait ni où elle était. •
— Le numéro de mademoiselle Alicia?
— Je ne sais p;i>.
Le cocher vit qu'il ne pouvait rien espérer de la folie de cette