‹ Le conseiller d'étatChapitre 13 sur 26 · SCÈNE a l'opéra · texte numérisé non relu

SCÈNE a l'opéra

dame ; il frappa à une porte et demanda mademoiselle Ali— cia : ce n'était pas là. Il alla plus loin : ce n'était pas là. Il alla encore plus loin : ce n'était pas encore là. Il frappa à vingt portes : ce n'était nulle part.

Il revint à la voiture.

— Je ne trouve pas, Madame, dit-il; essayez de descendre pour voir si vous reconnaîtrez la porte.

— Oui , dit Camille d'une voix ferme et résolue qui semblait résulter d'un esprit calme , mais qui n'était déjà plus que l'accent d'une insensibilité sans raison et sans souvenir; oui, je descends...

Elle descendit et montra du doigt la première porte qu elle

Elle dit :

— Voilà la porte...

Le cocher y frappa , tandis que Camille s'assit sur une borne. La pluie qui tombait des toits en larges gouttes inondait sa tête et trempait ses vètemens elle ne la sentait

pas.

— Madame , dit le cocher en revenant près de Camille immobile , le portier m'a répondu que ce n'était pas là.

— Ah! fit Camille après avoir regardé le cocher fixement , ah! elle me chasse aussi; c'est bien... c'est bien...

— Mon Dieu !... fit le cocher, c'est le portier qui m'a dit...

— C'est bien !... Elle sourit et reprit avec l'accent d'un enfant qui va faire un conte :

— Une fois...

— C'est le portier, dit le cocher, qui m'a dit que ce n'était pas là : vous vous trompez.

Elle baissa la tète et reprit froidement :

— C'est bien, c'est bien... Une fois, voyez-vous...

— Madame... Madame, revenez à vous... cette dame ne vous refuse pas sa porte ; seulement ce n'est pas là qu'elle demeure.

— C'est bien, c'est bien... Une fois, voyez-vous, j'avais un chapeau neuf et une robe neuve... la pluie me surprit... He bien , pour sauver mon chapeau et ma robe , des étrangers m'ouvrirent leur porte... Hé bien, aujourd'hui que j'ai le cœur tout trempé et tout froid , ma seule amie me chasse : c'est bien... c'est bien...

Le cocher restait debout... immobile; il regardait cette jeune et belle femme , assise sur une borne de la rue , avec sa fraîche toilette de fête, ruisselante sous la pluie qui l'inondait, folle, éperdue , et qui semblait ne pas devoir trouver d'asile pour se mettre à l'abri du froid et de l'insulte; et , pendant ce temps, Camille riait en balançant la tête et en répétant sans cesse : C'est bien... c'est bien...

C'est ainsi que la folie arrive, quand le cerveau acharné sur une pensée , s'y heurte et s'y brise sans cesse. Malgré son ignorance , le cocher frémissait à ce mot sans cesse répété et toujours du même accent.

— Madame , écoutez-moi , disait-il.

— C'est bien , elle me chasse , répondait Camille ; Alicia me chasse... c'est bien.

Et ils demeurèrent, lui debout, elle sur sa borne; enfin le cocher allait implorer l'hospitalité de la première maison venue, lorsque le bruit d'un cabriolet qui roulait avec impétuosité et l'éclat des lanternes qui l'éclairaient lui donnèrent quelque espérance; il courut au devant du cabriolet en appelant au secours.

— Qu'y a-l-il? dit le mailre de la voiture.

— Hélas ! Monsieur, répondit le cocher, une pauvre dame folle... je ne sais pas... voyez, elle est là.

Maurice, car c'était Maurice qui demeurait près d'Alicia et qui rentrait chez lui; Maurice descendit de sa voiture. Averti par un cri du cœur que c'était Camille, il courut à elle; il la vit assise sur la borne , toujours sous la pluie , toujours insensible, toujours répétant :

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