SCÈNE v l'opéra
— C'est bien... c'est bien.
Il ne l'entendit pas d'abord et s'écria :
— Grand Dieu ! que faites-vous là ?
— Je suis bien, très bien, repartit Camille du même ton insensé.
— Camille! cria Maurice, Camille!
— C'est bien, dit-elle encore.
Maurice frémit, s'approcha d'elle et lui dit doucement, en lui prenant la main:
— Venez, Camille , venez chez votre amie , venez chez Alicia.
— Alicia , reprit Camille avec un amer sourire qui annonçait que ce nom avait réveillé en elle, sinon un souvenir, du moins une sensation, Alicia m'a chassée, je ne veux pas y aller.
Maurice, épouvanté de ce langage de Camille, de cet état de folie , contre lequel toute parole vient se briser impuissante et sans écho , Maurice ajouta encore :
— Non, Alicia ne vous a point chassée; venez, Camille, suivez-moi.
— Alicia m'a chassée, vous dis-je. Alicia est jalouse, Alicia aime Maurice , je le sais maintenant.
La raison de Camille était tout à fait perdue. Maurice la prit dans ses bras pour l'enlever de la borne où elle restait.
— Ne me tuez pas! se prit-elle à crier, je ne l'aime pas.... Grâce, grâce.... ne me tuez pas.
Chose horrible; il fallait l'emporter à une assez grande dislance, employer la force, et Camille poussait des cris affreux en se débattant, en s'arrachant le visage. Maurice, éperdu à son tour, ne sachant que faire , que devenir , frappa à sa porte qui était à quelques pas , et transporta Camille chez lui , aidé de son domestique et du cocher.
Entré chez lui; il la déposa sur un divan. Là, Camille fui prise d'une crise nerveuse si violente, qu'elle échappait aux mains de Maurice et de deux domestiques , se roulant , se
frappant la tète aux angles des meubles , essayant de se déchirer le visage, poussant des cris où il n'y avait plus un mot prononcé. Celte crise la sauva, le corps prit la souffrance de l'âme. Puis, lorsque ses forces furent épuisées, cette agitation cruelle qui la brisait, s'apaisa peu à peu, et de légers tressaillemens annoncèrent seulement combien elle avait souffert , combien sa vie avait été près de se rompre. Sitôt que Maurice la vit plus paisible, il envoya chercher Alicia , et demeura seul avec Camille. Mais bientôt, dans l'anéantissement où elle était tombée, une autre souffrance sembla l'atteindre. Aucune ne devait lui manquer! Au tremblement nerveux qui l'avait agitée, succéda un tremblement glacé.... Camille, anéantie et immobile, murmurait sourdement entre ses dents qui claquaient :
— Oh! j'ai froid j'ai froid....
La vie a de pauvres et désolantes misères !
Maurice alluma un grand feu près duquel il plaça Camille. Mais la chaleur ne suffisait pas à ranimer ce corps glacé sous des vètemens mouillés , et Camille , les yeux fermés, se serrant sur elle-même , répétait avec un plus triste accent de misère :
— J'ai froid.... j'ai froid....
Parmi toutes les douleurs qui brisaient aussi Maurice , cette faible plainte de Camille lui poignait le cœur , comme le cri de l'enfant qui dit : J'ai faim.
— J'ai froid , disait-elle , j'ai froid.
Ce mot plaintif et désolé torturait Maurice. Il eût pu le faire cesser , il eût pu donner à Camille le secours qu'il eût donné à une étrangère , qu'il eût donné à sa sœur.... il ne l'osa pas; il n'osa pas dépouiller de ses vètemens cette femme qu'il aimait ; il n'osa pas déposer dans son lit cette femme qu'il avait perdue. Cela lui eût semblé un sacrilège, un viol. Il la regardait, éperdu, troublé, pendant qu'elle murmurait sourdement :
— J'ai froid... j'ai froid
Peut-être l'eût-il laissée ainsi ; mais lorsque la chaleur du feu eût pénétré les premiers vètemens et qu'il s'en échappa