‹ Le conseiller d'étatChapitre 15 sur 26 · SCÈNE A L'OPÉRA · texte numérisé non relu

SCÈNE A L'OPÉRA

une vapeur qui bientôt enveloppa Camille , elle fit un effort et murmura avec l'accent d'un enfant qui pleure :

— Ah ! que vous me faites mal.

— Misérable , s'écria Maurice, je la lue.

Et , oubliant alors ses pieuses craintes , ne voyant plus Camille que près de mourir , il arracha ses vêtemens qui la glaçaient , et , sans la voir , sans la toucher , sans voir , sans toucher Camille, ne soutenant et ne sauvant plus quun corps qui souffrait, qu'une femme qui avait froid, il la plaça dans son lit.

Un alourdissement de tout son corps et de toute son âme s'était emparé de Camille; sans dormir, elle ne sentait plus; une bienfaisante insensibilité détendit le paroxisme de sa douleur, et sa vie et sa raison , un moment ébranlées, durent à ce moment de repos de ne pas se rompre tout à fait. Maurice la contemplait, cette femme! et, se rappelant le premier jour où, d'un mot, il troubla toute sa vie, il se demanda si ce n'était pas une fatalité qui l'avait amenée là où elle était, innocente devant Dieu, coupable devant les hommes, arrivée au dernier degré de ce qu'ils appellent l'infamie ; chassée de la maison conjugale et couchée dans le lit d'un étranger.

Je me suis dévoué à la protéger, pensa Maurice, et je la protégerai.

Cette réflexion lui rendit le souvenir. — Jusques à quand ? reprit-il. Et si demain je succombe dans ce combat, queferat-clle , abandonnée sur cette terre? — Il demeura un moment immobile, le temps de prendre une résolution: cette résolution, qui ne lui demanda qu'une minute, emportait la mort avec elle, et il se dit : —Je la sauverai. Certes, il y avait quelque chose de singulièrement noble en cet homme qui fut si long-temps à oser arracher un vêtement à cette femme, et qui n'eut besoin que d'une minute pour lui donner sa vie et sa fortune , car c'était sa vie et sa fortune dont il allait disposer.

Il s'éloigna du lit, se plaça devant une table et se mit à écrire.

Pendant qu'il écrivait, l'affaissement qui avait long-temps

510 LE CONSEILLE!! OÉTAÎ.

terni Camille dans l'insensibilité disparut doucement. Le sentiment de son être lui revint douloureux et confus. Elle se sentit vivre , mais brisée , rompue , sans s'expliquer encore d'où lui venaient ces vives souffrances qui lui déchiraient le corps.... Ello ouvrit les yeux et ne reconnut rien de ce qui l'entourait. Elle se souleva un peu et vit au fond de la chambre inconnue où elle se trouvait un homme assis devant une

table Cet homme écrivait, cet homme pleurait, car, à

chaque phrase, sa main portée à ses yeux y venait essuyer une larme. Camille referma les yeux, comme pour faire cesser la vision qui l'obsédait.... puis elle les rouvrit encore, comme si la vision avait dû disparaître... mais elle revit la même chambre inconnue. Alors elle se leva sur son séant.

Ce mouvement appela Maurice , il accourut près du lit. Camille regardait encore autour d'elle. Ce regard n'avait pas cette agitation inquiète qui dénote la folie délirante et vagabonde qui la tenait un instant auparavant; il avait cette fixité qui annonce toute absence de souvenir du passé et la stupéfaction du présent. Camille n'était pas folle; elle se demandait si elle était folle. Tant de fois elle avait vu dans ses rêves fiévreux l'image de Maurice, debout au pied de son lit, interroger sa pensée et lui dire : — Tu m'aimes ! — qu'elle doutait que ce ne fût pas encore un de ses rêves d'autrefois; en même temps elle se sentait éveillée, et ce double sentiment de rêve et de veille l'épouvantait : ses traits prirent une expression d'effroi indicible. On sentait que c'était d'elle-même qu'elle avait peur ; que cette impuissance de s'expliquer ce qu'elle voyait allait lui rendre son délire. Maurice s'en aperçut, et, sachant le pouvoir d'une telle impression sur une raison déjà attaquée par tant de douleurs, il préféra lui donner le désespoir réel de sa position. Il trembla de la laisser souffrir plus long-temps cette dangereuse incertitude de l'être , où la pensée, tirée en tous sens, finit par se déchirer, et ne laisse au malheureux qui n'a pu échapper à ce supplice que

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