SCÈNE A L'OPÉRA
quelques lambeaux de raison qui ne sont plus alors que les heures lucides d'une cruelle folie.
— Madame, lui dit-il, vous êtes chez moi.
— Chez vous ! dit Camille en se jetant vers le fond du lit... chez vous... moi chez vous... moi ici... moi !...
— Madame , reprit-il en l'interrompant d'un air froid et grave , vous vous êtes enfuie du théâtre de l'Opéra au moment où vous avez reconnu M. de Lubois : dans votre trouble, vous avez voulu aller chez mademoiselle Vanini ; la douleur vous a égarée , vous n'avez pu indiquer au cocher de votre voiture la demeure de votre amie. Vous avez frappé à vingt portes qui n'étaient pas la sienne : la violence bien concevable de votre désespoir vous a égarée encore plus. Vous avez pensé qu'elle vous avait refusé sa maison; et , en rentrant chez moi , je vous ai trouvée sur une borne de la rue , souffrant la pluie sans la sentir. Une crise nerveuse tellement violente vous a saisie , que j'ai dû vous donner sur-le-champ les plus prompts secours. Je vous ai transportée ici; vous êtes chez moi.
— Chez vous!...
— Oui , Madame.
— Chez vous... répéta Camille... Je n'ai donc plus d'autre asile, mon Dieu! et...
Elle se regarda dans ce lit; une honte douloureuse la saisit, elle baissa les yeux et dit d'une voix où tout son désespoir passa : — Chez vous ! et dans votre lit !
— Madame , dit froidement Maurice, tandis que son cœur vibrait dans sa poitrine, Madame, je n'ai pas dû vous laisser mourir... je dois compte de votre vie à Dieu, je dois compte à Dieu de toute vie menacée et que je puis sauver... J'ai essayé de vous sauver, voilà tout.
Camille se tut. Honteuse, parce qu'elle comprenait déjà où elle était ; elle regardait cependant autour d'elle avec inquiétude ; on voyait qu'elle cherchait un souvenir dans sa mémoire, et que sa mémoire n'obéissait pas. Cependant cette
manié roite et franche de dire la vérité à madame de Lubois avait dissipé cette divagation de l'âme qui la fait se heurter et se briser aux obstacles qu'elle rencontre. Sans pouvoir retrouver le souvenir qu'elle appelait, Camille avait le sentiment de l'inconvenance de sa présence chez Maurice. Elle s'arrêta à cette pensée , ne pouvant remonter plus loin , et lui dit :
— Vous comprenez , Monsieur, vous comprenez que je ne puis rester ici.
— Je le comprends , Madame.
— Envoyez chercher Alicia.
— J'ai déjà pris ce soin.
— Je vous remercie.
Par cette manière de procéder, la position présente de Camille se trouva si nettement posée , qu'elle remonta facilement à la cause première de sa venue dans ce lieu ; une fois qu'elle eut dépassé le moment affreux où sa raison lui avait failli , elle se retrouva en face d'événemens qui l'avaient saisie et prise au corps, pendant qu'elle voyait et sentait encore... et, soudainement comblée de souvenirs, elle s'écria avec terreur:
— Ali ! je me rappelle , M. de Lubois vous a provoqué. Maurice voyait trop bien qu'il ne fallait qu'une incertitude
à ce souvenir pour qu'il ébranlât encore la raison qui l'avait ressaisie ; il préféra la vérité , et il répondit :
— Oui , Madame, M. de Lubois m'a provoqué.
— Il vous a provoqué : et que ferez-vous ?
— Ce qu'il voudra.
— Et s'il veut se battre ! s'écria Camille.
— Je me battrai.
— Vous voulez tuer mon mari , reprit-elle avec un accent si sombre , qu'il alarma encore Maurice.
— Votre mari me tuera peut-être, répondit-il.
— Non , dit-elle en se reculant avec effroi , vous le tuerez.
— Votre mari me tuera.