‹ Le conseiller d'étatChapitre 17 sur 26 · SCÈNE A L'OPÉRA · texte numérisé non relu

SCÈNE A L'OPÉRA

— Pourquoi ?

— Je ne me défendrai pas.

— Vous vous laisserez tuer?

— Oui.

Camille le regarda avec étonnement, mais ce n'était plus celui d'une intelligence qui ne comprend pas le sens des mots ; c'était Tétonnement d'une femme qui ne comprend pas la raison de ce qu'on lui dit.

— Vous vous laisserez tuer? reprit-elle.

— Oui.

— Vous voulez mourir?

— Oui.

— Et pourquoi, mon Dieu !... voulez-vous mourir?

— Faut-il que je vous le dise ? Il s'arrêta et reprit : — C'est une faveur que vous pouvez m'accorder, Madame; c'est la dernière parole que vous entendrez de moi... la promesse que je viens de vous faire, je la tiendrai.

— Mais pourquoi vouloir mourir? répéta-t-elle , car cette résolution lui paraissait si inexplicable qu'elle absorbait toute autre pensée.

— Vous êtes donc bien malheureux , pour vouloir mourir ? reprit-elle encore.

— Je le deviendrai encore plus en vivant.

— Et pourquoi, Monsieur?

— Parce que je vous aime, Madame.

Camille baissa les yeux et s'enveloppa plus étroitement dans la toile qui la couvrait, pendant que son cœur battait d'une crainte confuse à cette parole. Honteuse, troublée, elle semblait vouloir fuir le regard de Maurice ; il s'en aperçut , et continua du même ton grave , résigné cl en même temps si résolu , qu'il imposa à Camille :

— Laissez-moi vous expliquer ce mot, Madame; ce n'est pas un aveu que je vous fais ; si je l'ai prononcé, c'est que seul il explique ma pensée. Ne prenez pas non plus celle ré-

solution de mourir pour une de ees vaines parades d'un amour désespéré , qui menace de la mort parce qu'il est dédaigné ; ce n'est pas cela, Madame. Je vous aime, vous ne m'aimez pas... Certes, c'est affreux; mais j'aurais pu vivre avec cette douleur... Les espérances de l'amour ne sont pas les seules qui fassent vivre le cœur d'un homme. Je vou aime, Madame, je vous aime assez pour jurer que si j'avais pu vivre encore , aucune femme ne vous eût jamais remptacée dans mon cœur; mais les ambitions de la gloire et de la politique me restaient encore... Je les aime aussi, Madame. Toute ma jeunesse, quelle qu'en ait été la fougue, n'a pas été épuisée en plaisirs stériles ; j'ai dans le cœur quelque courage, dans l'esprit quelque force, dans la parole quelque puissance , dans l'avenir une belle place à prendre. L'amour est une chose sainte pour moi, Madame ; mais la patrie, la gloire , l'avenir, la liberté, sont aussi de saintes passions auxquelles je n'eusse pas manqué de foi. Aujourd'hui, Madame, aujourd'hui , reprit-il d'un ton accablé, tout m'est devenu impossible.

Camille , à ce langage si nouveau , si grave , avait relevé les yeux sur Maurice; elle l'écoutait, surprise, ne sachant où il voulait en venir ; mais, dégagée, par son accent solennel, de cette crainte qui prend toute femme aux premières paroles d'un amant , et qui devait assurément la troubler plus qu'une autre, dans la position où elle était :

— Impossible ! répéta-l-elle avec un étonnement inquiet; impossible ! et pourquoi impossible, Monsieur?

— Vous allez voir, Madame... Hier mon amour ne faisait mal qu'à moi ; aujourd'hui il vous a atteinte , et , si je ne l'efface de ce monde, il vous perdra aussi sans retour. Une querelle a eu lieu entre moi et M. de Lubois, une querelle publique; une rencontre est nécessaire ; cette rencontre entre

qui ne jouent pas le duel sera mortelle à l'un de nous deux.

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