‹ Le conseiller d'étatChapitre 18 sur 26 · SCÈNE A l'opéra · texte numérisé non relu

SCÈNE A l'opéra

Camille resta immobile , tremblante , attachée à la parole sévère de Maurice qui demeurait froid, résolu, impassible devant elle. Il continua :

— Je suppose que je voulusse me défendre et que M. de Lubois succombât : que serais-je aux yeux du monde ? que serais-je aux vôtres ? Aux yeux du monde, je serais l'adroit spadassin qui a tué le mari de la femme qu'il a déshonorée ; à vos yeux , je serais l'assassin de l'homme dont vous portez le nom.

Camille commença à le comprendre : une froide douleur s'empara d'elle. Maurice continua :

— Aux yeux du monde, il y aurait sur ma vie une tache d'infamie qui me serait reprochée tout haut ou tout bas dans toutes les carrières que je voudrais tenter; il y aurait sur mes rsains une tache de sang qui souillerait tout ce que je dois encore faire pour vous; car votre justification est la seule réparation que je puisse vous offrir, et vous serez justifiée, Madame. Mais, moi vivant, je ne puis dire sur vous un mot qui ne vous accuse... Mort, et mort de la main de votre mari , j'aurai une parole sainte et croyable.

Camille se troubla tout à fait; déjà son cœur, redevenu intelligent, comprenait cette âme faite à la hauteur de la sienne, et qui lui offrait sans faste une réparation dont la mort élai' le premier gage.

— Qu'espérez-vous d'une parole? s'écria-t-elle; eh ! mon Dieu ! que fera une parole ?

Maurice étendit la main vers la table où il écrivait , et repondit avec quelque émotion, car sa voix grave frémissait malgré lui :

— Cette parole sera écrite et jurée, Madame ; elle proclamera votre innocence ; la tombe est un creuset où tout s'épure : celte parole en sortira sacrée ; elle fera croire à la vérité payée de la vie; peut-être fera-t-elle dire aussi que je vous aimais; mais on saura que vous ne m'aimiez pas... Cela suf-

lira, Madame... il n'y aura plus que moi de coupable; Ton vous rendra ee que vous méritez de respect... Vous m'accorderez peut-être ce que je mérite de pitié.

— Mais moi, s'écria Camille, croyez-vous que j'accepte même mon honneur au prix qu'il doit vous coûter... au prix de votre vie ?

— Oubliez-vous qu'elle est perdue, reprit Maurice avec une douloureuse impatience , qu'elle est dans cette alternative de fer d'être déshonorée en tuant , ou de périr' pour être honorée ? Oubliez-vous que je vous aime, et qu'eussé-je la lâcheté d'accepter une vie dégradée, je n'aurais pas même la consolation de vous la donner ? car vous ne m'aimez pas.

— Et si je vous aimais, dit Camille en le regardant fixement, si je vous aimais? reprit-elle en tremblant en ellemême du mot qu'elle osait prononcer.

Maurice la regarda. Camille était pâle, — pâle de peur, pensa-t-il. Elle était confuse : — confuse de son mensonge, se dit Maurice ; et il n'osa croire à cette expression soudaine et hardie du cœur de Camille; il ferma les yeux comme pour ne plus voir une si vaine espérance, et répondit en souriant amèrement.

— Si vous m'aimiez ?... oh ! quelle froide et folle supposition. Vous n'avez pas pensé à ces mots en les disant ; — si vous m'aimiez , réprit-il en s'exaltant; si vous m'aimiez, Camille ! continua-t-il , la pâleur sur le visage... — si vous m'aimiez ce serait encore plus affreux.

Camille se recula avec effroi , tant il y avait de douleur dans le visage de Maurice.

— Si vous m'aimiez, reprit Maurice d'une voix sourde et profonde... je n'aurais peut-être plus la force de mourir... si vous m'aimiez, je le tuerais.

— Non , oh ! non , s'écria Camille dont la résolution tomba à ce mot et dont les larmes éclatèrent.

— Je le tuerais, Camille; el quand je l'aurais lue, revien-

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