‹ Le conseiller d'étatChapitre 3 sur 26 · SUITES DUNE FÊTE · texte numérisé non relu

SUITES DUNE FÊTE

Quoi fut le plus désespéré des deux durant les heures qui suivirent? Maurice peut-être? Non. Revenu à lui, on l'emporta dans sa chambre , et on lui laissa le silence et l'obscurité; mais Camille eut à endurer une heure encore la conversation de madame de Brémont et de Camizard ; conversation qui courait au hasard sur tous les détails de cette journée, et qui passait à chaque instant sur le cœur de Camille.

C'est un supplice que j'ai vu souffrir une fois : c'était un proscrit couché sous la planche mobile d'un parquet , dans une grange immense où jouaient une foule d'enfans; ils allaient , sautaient , bondissaient , faisant ployer la planche sous leurs pas , l'appuyant sur la poitrine , sur le visage du malheureux.

Mais ces enfans ne savaient pas le mal qu'ils causaient; Camizard devina bientôt celui qu'il faisait souffrir.

Madame de Lubois , pressée au fond de cette voiture entre madame de Brémont et le conseiller, avait plusieurs fois tressailli au nom de Maurice. Camizard l'avait senti, et plusieurs fois il renouvela l'expérience. Trompé toute la journée par l'aisance de Maurice et le calme de madame de Lubois, son attention avait été réveillée par la tardive venue de Camille au feu d'artifice, par sa gaîtée forcée; il l'avait observée , et, lors de l'évanouissement de Maurice , il avait vu son geste

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quand elle avait rejeté le flacon au fond du sac, il avait entendu sa parole ; il savait tout ; il voulait une preuve. Madame de Lubois sentit la main de Camizard se glisser sur son genou.

— Que faites-vous ? dit vivement Camille.

— Pardon , nous sommes si pressés , c'est quelque chose qui me blesse.

Il tenait le coin du sac.

— Pardieu ! c'est un flacon.

— C'est celui de M. Lambert, j'en suis sûre , dit madame de Brémont ; c'est bien maladroit à loi de ne pas l'avoir trouvé. Donne-le-moi, je le lui renverrai demain matin.

Le rendre, ô misère ! Camille s'en était fait un si précieux trésor ! Et que leur avait fait cette pauvre femme pour lui arracher ainsi le cœur ?

— Le voici, ma marraine, dit cependant Camille.

Mais madame de Brémont avait entamé une histoire sur la famille Marquoy, et elle ne tendit pas la main pour prendre le flacon. Camille le garda. Elle craignit d'abord de le remettre où Camizard l'avait surpris ; et , comme un enfant qui dérobe, elle le glissa dans son sein.

Quelques gouttes du vinaigre qu'il renfermait s'en échappèrent et brûlèrent la peau délicate de Camille. Elle se plut à celte douleur. C'était comme une expiation. Maurice, disait-elle en elle-même, Maurice, je souffre... je souffre aussi; moi, je souffre pour avoir quelque chose de loi.

On arrive au chàleau de madame de Brémont.

Lorsque Camille se retira dans son appartement, elle enlendil à peine sa femme de chambre qui lui remit des cartons et des lettres qui étaient arrivés pour elle dans la journée. Elle se fit déshabiller avec rapidité; puis, une fois seule, elle respira.

Elle recommença sa journée, la reprit minute à minute. Ce fut d'abord avec joie. La conversation de Camizard et de

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madame de Brémont l'avait tellement séparée de Maurice, qu'elle se trouva heureuse de le revoir. Chaque inflexion de sa voix , chaque geste , chaque parole , elle remit tout en scène devant elle, et, pour la première fois, dans sa solitude, elle laissa cette image de Maurice s'asseoir à côté d'elle ; elle lui parla... elle le regarda avec amour, lui répondit avec passion , lui dit tout bas : — Oui , Maurice , je t'aime , je t'aime , je t'aime.

Elle tenait dans ses mains le flacon de Maurice, elle le serrait, l'étreignait sur son cœur, le couvrait de baisers... elle était folle , folle d'amour.

Mais tout ce délire tomba à cette réflexion : Et lui?.... lui , il est seul aussi, mais avec quelle pensée, quel souvenir!

Que j'ai été froide, cruelle, impitoyable ! Et elle prit

Maurice en pitié, pleura sur lui, imagina qu'il devinerait aussi qu'elle n'avait joué qu'un rôle... Elle espéra qu'il sentirait aussi battre sous sa froideur l'amour qui la brûlait, comme elle avait senti pleurer le sien sous sa gaîté : et puis encore une autre pensée suivit celle-là : Oh ! qu'il ne le sache pas , mon Dieu, qu'il ne le sache jamais.... J'ai été ce que je devais être, froide, impassible... Il en a souffert... j'en souffre

bien aussi, moi. J'ai bien d'autres douleurs que lui !

J'ai fait une faute en gardant ce flacon , demain je le rendrai à ma marraine... Camizard le demanderait, il a les yeux ouverts sur moi.... Et de quel droit ? pourquoi ? Pourquoi ?

parce que je suis malheureuse. De quel droit ? du droit que je suis une femme faible Voilà comme sont les hommes... Oh ! il n'eût osé s'enquérir ainsi de ma conduite quand mon mari était encore mon protecteur ; eussé-je été coupable, il ne l'eût pas osé. Et mon mari, oh ! comme je l'ai oublié aujourd'hui. Cependant j'espérais en lui... et peut-être pendant que , moi, je le sépare de mon avenir, il y revient à ce moment... Il me doit quelque reconnaissance maintenant... Ne fût-ce que ce sentiment, il en est capable, il le sent pour

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madame do Bréiuonl , il ne me le refusera pas. 0 mon Dieu !

aites qu'il en soit ainsi Oui , c'est là que doit être mon

espérance , c'est là qu'est mon salut. C'est de ce côté que je dois chercher mon avenir, triste , isolé peut-être , mais inno- . cent... de ce côté que je dois tourner toutes mes pensées... Il me faut ce courage... je l'aurai... Allons... il m'est venu des lettres de Paris aujourd'hui... je ne les ai pas même regardées... Il yen a peut-être de lui... il faut les voir... il faut les lire...

Elle défit le paquet de lettres qu'on lui avait remis ; mais il n'y en avait aucune de l'écriture de son mari : quelques unes étaient des billets d'invitation , deux seulement étaient cachetées avec un soin particulier : une qui paraissait un billet de quelques lignes, l'autre qui semblait une missive fort longue. La première d'une main inconnue à Camille , l'autre de l'écriture de madame Drancy. Une sorte d'effroi fit que Camille repoussa la lettre d'Adèle , elle ne voulut pas la lire Sans

s'expliquer les raisons précises de cet effroi , elle gardait celle impression vague, que toujours cette femme avait été un messager de mauvaises nouvelles. Camille prit donc seulement le billet qu'elle ne reconnaissait pas et en rompit l'enveloppe. Comme elle l'avait prévu, il ne renfermait que quelques lignes. Elle les lut :

« Madame,

» Un ami qui voudrait vous faire échapper aux pièges dont » vous êtes entourée, a été instruit , par hasard , de l'emprunt » que cherchait à faire M. de Lubois , et de l'engagement qu'il » veut vous faire contracter. Pour votre repos, pour votre » honneur peut-être , ne prenez aucune décision sans avoir » consulté madame de Brémont. »

La lettre n'était pas signée.

226 LE COTSSEILLEtt DÊTA1 .

Camille , à celte lecture , demeura d'abord étonnée ; elle ne comprit pas tout de suite ce que cela pouvait vouloir dire. Elle la lut encore, la relut une troisième fois, une quatrième fois, et, à chacune, l'un des mots de cette lettre venait rétonner, la frapper d'un nouveau coup. Elle lisait ainsi :

Un ami qui voudrait vous faire échapper aux pièges dont vous êtes entourée

Des pièges! quels pièges? La présence de Maurice au

château de son oncle? serait-ce un jeu joué? Camizard en

serait-il complice ? veut-on me compromettre pour avoir

le droit de tout faire ensuite sans que je puisse me plaindre?.... Lisons

A été instruit, par hasard , de l'emprunt que veut faire M. de Lubois

Un emprunt.'.... l'emprunt de Launay , sans doute Il ne

s'agit pas de moi , de ce que je puis éprouver : c'est d'affaires qu'il s'agit. Elle continua :

De l'engagement qu'on veut vous faire contracter.

C'est cela.

Pour votre repos , pour votre honneur peut-être

Mon repos! J'ai donc engagé mon repos? Mon honneur ! J'ai donc engagé mon honneur? Serait-ce par un acte qui manque à la probité ?

Ne prenez aucune décision sans avoir consulté madame de Brêmont.

Il est trop tard.

Que voulait dire cette lettre?

Vainement Camille lui cherchait un sens: son inexpérience des affaires ne lui montrait aucun danger précis et les lui faisait craindre tous. Cette coupe de douleur qu'il lui fallait boire

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;illait-ellcse mêler d'une nouvelle amertume , d'un plus cruel poison ? N'est-ce plus seulement l'épouse abandonnée, la femme qui brûle d'une passion qu'elle renferme en soi, qui aura à souffrir? L'honneur, la probité, ces vertus d'homme si délicates chez les femmes, seraient-elles aussi compromises? Par un mouvement instinctif et emporté , madame de Lubois prit la lettre d'Adèle; il lui sembla que ce devait être le commentaire du billet; elle l'ouvrit et la lut tout d'un trait, sans en détacher les yeux ni pour s'écrier ni pour pleurer.

Elle voulait tout savoir.

Voici ce qu'elle lut:

« Ma chèrb amie,

» C'est très drôle , très spirituel , très amusant ce que tu » viens de faire ; mais on ne choisit pas ses amis pour de pa- » reils traits. Antoni m'a tout conté; il s'est niaisement sacri- » fié , le pauvre garçon ! il a eu Césarine , il t'en a donné la » preuve ; et puis, quand il avait le droit de demander le prix » des mauvais traits que tu veux jouer à ton mari , tu fais la » malade et tu pars pour la campagne , pour y rejoindre ton » héros de Juillet , M. Maurice Lambert. C'est bien un peu la » faute de ce pauvre Antoni : il fait du roman en paroles, » Maurice le fait en action ; c'est du reste une rencontre tout » à fait dramatique que celle du café Launay, et Maurice est » autrement adroit que mon pauvre frère. Je rirais de tout » cela et je t'en féliciterais , si ce pauvre Antoni n'en était » vraiment au désespoir; il veut t'écrire pour le redemander » la lettre de Césarine. N'a-t-il pas voulu aller chercher que- >i relie à Maurice , quand il a su qu'il était à la campagne avec » toi. Je l'en ai empêché à grand'peine ; Antoni est brave, mais > Maurice est un ferrailleur qui a l'habitude des duels et qui » ne se fût point fait scrupule de donner un coup d'épée pour » toi à Antoni , comme il a fuit autrefois à ton cousin Launay

228 LE CONSEILLER DÉTAÏ.

» pour les beaux yeux de Césarine. Qu'est-ce donc que ce cou- » sinLaunay ? personnene te le connaissait. Du reste, c'est lui » qui a donné tous les détails de ta rencontre avec Maurice ; » il a raconté tout cela à Césarine qu'il veut absolument épou- » ser. Sais-tu que ce serait fort plaisant de te voir la cousine » de mademoiselle Catherine Tochon ? Cependant je crois » peu au succès du cousin ; ton mari règne plus que jamais, » c'est un amour furieux. La calèche et les chevaux qu'il vient » de donner à Césarine sont d'une élégance et d'une richesse » inouies. Elle écrase tout le monde au bois. On en est fort » scandalisé. On se demande où ton mari prend tout cet ar- » gent. Je te conte tout ceci , parce que je crois que tu ne te » soucies plus guère de ce qu'il fait, et, qu'après tout, ce » serait une excuse, si tu en avais besoin, au parti que lu t'es » décidée à prendre. Où en es-tu avec Maurice? Prends garde, » c'est un hommo fort dangereux. J'ai appris sur son compte » des choses très graves ; il paraît qu'il a fait un tour infâme » à Alicia. Je n'ai pu savoir précisément ce que c'est parce » qu'il ne se vante guère de ces sortes de choses, et qu'Alicia » est la prude la plus consommée de la terre. A l'entendre, » elle sort du berceau. Pauvre petite! Du reste, je l'approuve » fort de ce que tu as fait faire à ton mari : on dit qu'il vient » de placer deux cent cinquante mille francs sur ta tète ; c'est » une bonne précaution parle temps qui court et avec la con- » duite qu'il mène. Ce n'est pas une fortune, mais si un malj> heur arrivait, c'est une ressource ; tu aurais de quoi vivre. » Voilà huit jours que je veux t'écrire et qu'Antoni me tour- » mente pour voir ma lettre ; je lui en montrerai l'adresse et « lui dirai que j'y ai mis tout ce qu'il me débite d'extravagan- » ces. Réponds-moi un mot pour lui, que je puisse lui faire » lire. Un peu de pitié pour ce pauvre garçon ; il ne faut pas » tout donner à M. Maurice. L'avenir est douteux, et M. Lam- » bert n'est pas renommé pour la durée de ses passions. Tou- » tefois, reviens vîte, l'hiver promet d'être charmant, et

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» maintenant que tu as enfin compris que le désespoir est la » plus triste des vengeances , tu auras un succès immense. » J'espère que ceci est d'une amie. Mais je ne suis point ja- » louse ; tu es plus belle que moi , je suis trop honnête femme » pour t'en vouloir. A propos, comment madame de Brémont » s'arrange-t-elle de M. Lambert? Ses visites doivent un peu » la désorienter; mais il est homme à lui faire croire qu'elles

» sont pour elle et toi aussi, sournoise! Mais la cam-

» pagne a tant de libertés; les longues promenades excusent » si bien les longues absences ! Je m'en fais une idée ravis- » santé. C'est un sentiment que je n'ai jamais éprouvé. L'a- » mour aux champs, dans de grands bois, des rendez-vous » près d'une fontaine , un grand parc par où on peut rentrer )> par dessus les murs , un vieux château avec de longs corri- » dors où on attend, où on écoute ; sais-tu que c'est délicieux ! » Nous autres, pauvres femmes de Paris, nous en sommes ré- » duites à l'émotion de la porte fermée: c'est bien trivial. Mais » tu as du bonheur en tout. Adieu , bonne chère Camille , je » suis heureuse de te savoir heureuse ; je t'aime d'oser l'être ; » je ne plains que ce pauvre Antoni. Mais l'avenir est long , » et peut-être un jour: qui sait?.... Allons, je suis une folle. » Je lui ferai entendre raison. — Adieu encore ; je t'embrasse...

» Adèle Drancy, » P. S. Ménage Camizard. »

Qu'est-ce que la foudre qui éclate à vos pieds? votre père qui tombe mort à côté de vous? un spadassin qui vous crache au visage? un ami qui vous dénonce? un fils qui lève la main sur vous? Tout cela , c'est une douleur, un effroi , inattendus, poignans, atroces. Mais cette lettre ! cette lettre ! mon Dieu ! c'était partout qu'elle frappait à la fois, partout qu'elle enfonçait ses lignes frivoles comme autant de poignards. Camille

l'avait lue sans s'arrêter ; une seule des horreurs qu'elle y découvrit aurait suffi à la rendre folle; leur multiplicité la sauva.

Elle ne sut à quoi s'en prendre , sur quoi pleurer, de quoi s'indigner; une confusion horrible d'idées, de douleurs, de colères, la tint immobile.

C'était comme un danseur que mille mains appellent dans une ronde tournoyante , et qui reste à sa place, n'en pouvant saisir aucune, tant elles passent vite.

Oh ! quel dénoûment à cette journée ! quel Maurice on offrait à Camille, après le Maurice qu'elle avait cru voir; après la conduite qu'elle avait tenue vis à vis de lui, quelle conduite on lui supposait ; après l'espoir qu'elle avait reporté sur son mari , quel affreux retour il lui offrait; après le service qu'elle croyait lui avoir rendu, quelle précaution on en faisait pour elle.

On dit que la romancerie moderne est sanglante, qu'elle n'aime que les poignards ou les poisons. Oh ! laissez-lui les poignards! laissez-lui les poisons! armes bienfaisantes et rapides qui tuent d'un coup, poussées par les passions féroces du moyen-âge : les horreurs, les voilà; voilà celles de nos mœurs , celles de notre siècle ; car celte lettre , cette lettre a été écrite et lue.

Et Camille ! que pourrons-nous vous dire de Camille? comment saisir tout ce choc de cris de désespoir qui lui broyèrent l'âme durant deux heures qu'elle demeura immobile à sa place? immobile, usant, dans ces deux heures, plus de forces de sa jeunesse, plus de jours de sa vie, que dans une longue suite d'années ; car, à chaque malheur, il faut son jour : c'est sa pâture ; il la dévore , il l'arrache à l'existence , il la décharné , la boit, l'absorbe, et l'on se demande après pourquoi meurent ces têtes blondes et ces visages roses qui n'ont que vingt ans; on cherche le vampire qui les emporte dans la tombe : ce vampire c'esl h% monde.

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Après ces deux heures d'atonie douloureuse, Camille se leva , prit une plume , écrivit quelques lignes pour madame de Brémont, sortit doucement de sa chambre , alla réveiller sa femme de chambre, alla réveiller le cocher, fit atteler sa voiture, et, à une heure, elle courait, avec une rapidité effrayante , sur la route de Paris , poussant les postillons de son or qu'elle semait aveuglément... — Paris! Paris! disait-elle , il faut que je sois ce matin à Paris1

Malgré la rapidité de sa course, Camille n'arriva à Paris que vers dix heures du matin; elle se fit conduire rue Godot, et, en descendant de voiture, elle monta sur le champ dans le cabinet de son mari. Il était fort occupé à travailler, et releva la tête avec vivacité en entendant entrer brusquement chez lui sans qu'on se fil annoncer. L'aspect de Camille , pâle , défaite, et dont les yeux fiévreux s'attachèrent d'abord sur lui, le troubla ; il pressentit un orage. Dans l'impossibilité de l'éviter, il se résolut à le soutenir audacieusement , de quelque côté et pour quelque motif qu'il vînt, et dit à Camille, d'un air sévère :

— Qui vous ramène ici, Madame?

— Le voici, répondit-elle : veuillez m'écouter froidement^ comme je vous parlerai.

Elle s'assit et se posa bien en face d'Alphonse, comme pour mieux adresser ses paroles. Il y avait dans toute sa tenue un calme résolu, une dignité sérieuse, qui rendirent de Lubois attentif.

— Monsieur, reprit Camille, notre situation a quelque chose de particulier que vous n'avez peut-être jamais remarqué. Orphelins tous deux . nous devons tous deux à madame de Brémontla position où nous sommes. Mais, dans le cas où un malheur viendrait nous y atteindre, nous n'avons ni l'un

ni l'autre un refuge pour nous mettre à l'abri , une famille pour nous accueillir et nous protéger. Bien plus, si, avant que le malheur ne fût arrivé , il nous suffisait d'un bon conseil pour le prévenir, aucun de nous n'a un ami , un frère, un parent qui ait le droit de le lui donner. Votre femme eût pu vous tenir Heu de ces amis qui vous manquent ; il y a entre elle et vous des dissentimens qui vous la feraient repousser : cependant elle vient... Je viens, parlons droit, je viens vous dire : Il n'y a plus ici ni femme jalouse, ni épouse abandonnée; il n'y a plus ni orgueil blessé, ni cœur ulcéré ; il y a devant vous un homme, un ami , un frère , qui a des choses graves à vous dire : voulez-vous l'écouter ainsi?

De Lubois ne répondit pas.

— Le voulez-vous , Monsieur? reprit Camille.

— Vous voyez bien , Madame , que je vous écoute.

Le ion dédaigneusement résigné d'Alphonse annonçait à madame de Lubois qu'il cédait, plutôt parce qu'il ne savait encore comment se soustraire à cet entretien , que parce qu'il désirait l'entendre. La résolution de Camille était prise; elle continua.

— Vous marchez à votre ruine, Monsieur, vous marchez à votre déshonneur.

— Ah ! c'est ça, fit de Lubois en ricanant; très bien, merci ; et , tournant le dos à sa femme , il se remit à écrire.

— Écoutez-moi , Monsieur, lui dit Camille avec autorité ; écoutez-moi , ou dans cinq minutes je retourne à Brémont , et je dis à ma marraine tout ce que vous ne voulez pas entendre.

De Lubois regarda sa femme , espérant qu'une fois encore son air de menace l'intimiderait; mais il reconnut que c'était un parti sérieusement pris : il se mordit les lèvres avec rage, et répondit :

— Continuez.

— Je vous le répète , Monsieur, ce n'est pas une femme qui

vous parle , ce n'est pas votre femme , c'est votre frère , votre ami ; je vais plus loin, c'est votre associé : quelque sujet que j'aborde , quelques expressions que j'emploie , n'y voyez que le langage d'un étranger, d'un ami , dont le cœur n'a plus à souffrir de ce qui est arrivé. Sur mon honneur, je vous jure qu'il en est ainsi.

— Ah! bon Dieu! fit Alphonse en haussant les épaules, dépêchons, Madame, je n'ai plus le temps d'écouter les petits drames que vous arrangez dans votre tête; parlez droit, comme vous disiez tout à l'heure.

— Soit , dit Camille qui avait espéré que la sincérité de sa démarche se ferait jour à travers toutes les préoccupations d'Alphonse, et qui , outrée de l'impudence de ses petits airs, se résolut à donner à cette scène le sérieux qu'elle méritait, quoi qu'il pût lui en coûter; soit, dit-elle. Et , d'abord, vous m'avez menti, à moi, sur l'emploi des deux cent cinquante mille francs que vous m'avez fait emprunter; vous avez menti à mon oncle sur la validité de la garantie que vous m'avez forcée de lui offrir.

— A qui parlez-vous de ce ton, malheureuse? s'écria de Lubois en s'avançant vers sa femme.

— A vous , Monsieur ! et prenez garde d'élever trop la voix : nous sommes à deux pas de votre étude , on peut vous entendre et moi aussi; je parlerai bas, si vous voulez m'écouler comme vous le devez. Je vous répète que ce n'est plus une femme qui vous parle.

— Eh bien ! dit de Lubois , faites vos sermons aux meubles.

— Si vouw sortez de cette chambre , dans cinq minutes je repars pour Brémonl; la voiture et les chevaux m'attendent.

Rien ne peut exprimer l'étonncment et la rage d'Alphonse à cette calme cl implacable déclaration ; il s'arrêta sur la porte, et, les paroles manquant à tout ce qu'il avait de furieux dans le cœur, il s'assit devant Camille, les dents serrées, le visage

bouleversé, et la considérant en face, comme pour la tenir à la portée de sa main, comme prêt à s'élancer sur elle au moment où elle aurait outrepassé les bornes de sa patience. Camille continua :

— Ce que vous avez fait là, Monsieur, est une faute qui ne deviendra pas un crime , tant que le secret en restera entre nous, et si vous avez le courage de la réparer. Il vous reste encore bien des moyens : le premier, c'est d'abolir, dans notre maison ce luxe ruineux auquel je me suis imprudemment prêtée ; le second , c'est de ne pas en entretenir, hors de chez vous, un plus fatal , car il mine à la fois votre fortune et votre considération.

— Nous y voilà , répondit Alphonse , comme déchargé d'un terrible fardeau ; voilà où devait aboutir tout ce grand édifice de phrases et d'injures. Eb bien ! non, Madame , je ne le ferai pas; vous devriez , ce me semble , être assez persuadée de ma volonté à ce sujet, pour ne pas aller ourdir à la campagne des projets qui reposent sur des calomnies , et qui vous ont été suggérés par une personne que je ne veux pas nommer, mais dont je finirai par faire taire les propos : prenez-y garde, Madame.

— Je ne sais de qui vous voulez parler, Monsieur ; il n'y a personne qui m'ait suggéré cette démarche ; quant à l'avis qui m'a éclairée , le voici, Monsieur, vous pouvez le lire.

Elle lui présenta le billet anonyme qu'elle avait reçu à la campagne.

De Lubois prit le billet , le parcourut, et, après un moment de silence , il le jeta sur les genoux de Camille.

— Ah! ça, Madame, lui dit-il froidement, ou vous avez perdu l'esprit, ou ceci est d'une effronterie sans exemple ; vous m'insultez , et — je réponds à ce prétendu frère, à cet ami , à cet homme d'honneur qui veut me sauver, — vous m'insultez par les plus odieuses suppositions , et vous m'apportez en preuve une lettre. . .

— Qui n'est pas signée . n'est-ce pas?... niais qui , jointe i la circonstance du remboursement de M. Camizard , prouve...

— Non, Madame, non, reprit rapidement Alphonse qui voulait éviter d'être convaincu, il ne s'agit pas de signature, il s'agit que vous m'apportez une lettre de M. Maurice Lambert, qui, lorsqu'il vous l'a remise pour me venir jouer celte comédie, n'a pas même pris le soin de déguiser son écriture.

— Cette lettre est de M. Lambert? dit Camille en la reprenant avec vivacité et la parcourant des yeux... sur mon honneur, Monsieur, j'ignorais...

— Allons donc !

— Je vous jure...

— Allons donc!

— Je vous proteste....

— Allons donc, Madame, vous ne le saviez pas, n'est-ce pas? Mais vous me prenez donc pour un enfant; mais véritablement , si vous ne me faisiez pitié , si je n'excusais pas des raisons d'exaltation qui tiennent à votre caractère , si je n'excusais, dis-je, l'insolence et la folie de vos accusations, pensez-vous que je vous eusse permis de me les dire? pensez-vous que je ne les eusse pas prévenues , et que je n'eusse pas su punir le misérable qui vous aide à me calomnier? Mais je la garde, celle lettre, et, puisqu'il l'a écrite, il m'en rendra compte.

— Faites donc, Monsieur, s'écria Camille , outrée de voir lourner contre elle une démarche qu'elle considérait comme le dernier effort que son devoir pût lui inspirer, faites; et puisque vous êtes si jaloux de votre bonneur, demandez compte aussi de cette lettre à celle qui l'a écrite.

Et elle lui jeta la lettre que Césarine avait écrite à Antoni, et que celui-ci lui avait livrée.

Alphonse la prit et la lut :

« Beau chéri , tu m'as quittée hier tout soucieux, et tu n'es » pas revenu aujourd'hui. Je comprends ta susceptibilité, mon

» amour; mais tu es an enfant: en quoi A... peut-il le rendre » triste? n'as-tu pas été amoureux de sa femme? et n'oubliais- )) tu pas qu'il était son mari? Hé bien , c'est mon mari aussi. » Il n'y a d'amant que celui qu'on aime ; et toi , je t'aime » comme on n'a jamais aimé. Viens ce soir à minuit, j'aurai » renvoyé A... Dans tous les cas, demande Rose et monte » par le petit escalier comme avant-hier. A ce soir, mon ange, » mon amour; je suis folle de penser que lu es à moi, à moi

» seule, n'est-ce pas? car je suis jalouse aussi Tu te justi-

» fieras ce soir. Viens , viens. »

— Elle n'est pas signée non plus , dit Camille quand elle eut jugé que de Lubois devait avoir fini la lettre; mais vous connaissez aussi cette écriture-là?

— Cette écriture ! dit Alphonse en serrant la lettre avec un tremblement convulsif ; cette écriture

Il se mit à regarder la lettre en se promenant.

— C'est bien la sienne , n'est-ce pas ?

— Cette écriture , Madame, dit de Lubois d'un ton de sombre triomphe , je ne la connais pas.

— Ah! s'écria Camille indignée, vous mentez.

— Je ne la connais pas, vous dis-je, reprit de Lubois pâle de colère, je ne la connais pas; et l'infâme qui vous a livré cette lettre, à un prix que je devine, vous a trompée, Madame.

— Monsieur, Monsieur, reprit Camille dans un désordre inexprimable, soyons calmes, soyons sincères; ne me repoussez pas ainsi. Nous nous perdons tous deux ; vous ne le voyez pas, vous! Ne m'ôtez pas le peu de raison qui me reste pour nous sauver. Cette lettre est de votre maîtresse, vous le savez bien ; celle-ci est de M. Maurice: je l'ignorais, je vous jure. Mais il importe peu, et je ne vous aurais montré ni l'une ni l'autre , si vous aviez voulu me comprendre et voir ce qui esl vrai. Laissez-moi rasseoir mes idées ; car je voulais Vous parler froidement, avec raison.... vous ne l'avez pas voulu. Vous ne savez que m'insulter.... ei je m'oublie aussi ; j'oublie qu'il

y va de voire honneur et du mien.... Écoutez... écoutez-moi... Elle s'arrêta un moment pour essuyer les larmes qui remplissaient ses yeux, pour rassurer sa voix tout à fait éplorée. De Lubois se remit devant son bureau , accoudé sur un bras , la tête dans une main, et tordant de l'autre la lettre deCésarine.

— Parlez, Madame , parlez, lui dit-il. — Oh! je saurai qui, inurmurait-il entre ses dents; puis il ajouta : Parlez.

— Vous avez emprunté deux cent cinquante mille francs à mon oncle pour rembourser M. Camizard. Ne me démentez pas, Monsieur, c'est vrai. Fallait-il cela pour vous sauver? hé bien , je m'eslime heureuse d'avoir pu vous être utile , même au prix d'une tromperie. Mais à présent réfléchissez: un jour viendra où il faudra rendre cet argent: comment le pourronsnous? La plus stricte économie y suffira peut-être, si vous

voulez Je vous la demande dans votre maison Je voulais vous la demander ailieurs, et je vous la demande encore. Croyez-moi, Monsieur, je suis plus inaulgente que vous ne pensez pour la tyrannie d'une passion comme la vôtre. Je dois vous le dire même : si, pour vous, elle eût été un bonheur exclusif; si cette personne qui vons est si chère vous eût rendu l'amour que vous avez pour elle , je l'aurais subi sans murmurer. Je le sais, Monsieur ; je le sais, maintenant : la raison est une frêle barrière contre l'amour Je sais qu'il nous pénètre à notre insu, qu'il nous commande contre notre volonté, qu'il peut nous entraîner, malgré notre résistance ; et sincèrement, plus sincèrement que vous ne croyez peut-être , je vous

plains, Monsieur, et je vous excuse Mais enfin elle ne

vous aime pas; elle vous trompe.... Oh! croyez-moi..,., je ne suis ni Hère ni heureuse de cet avantage.... je ne veux ni vous en faire souffrir ni vous en humilier Cependant je l'invoque, comme l'invoquerait votre père, sans amertume, sans triomphe, puisqu'il peut vous pousser à revenir à uneeonduite

plus digne de vous C'est pour vous, Monsieur; tout cela,

c'est pour vons Vous voyez que je ne vous parle pas de

moi ! Moi , je forai ce que vous voudrez ; je resterai ici, chez moi , seule , sans voir personne. Je m'exilerai au fond d'une

eampagne.... sans même un enfant avec qui pleurer Je ne

compterai plus dans votre vie, et je me croirai heureuse le jour où se tairont les bruits fâcheux qui déjà nous attaquent tou^ deux dans notre fortune et dans notre honneur....

De Liibois était devenu soucieux ; l'accent résigné de Camille l'avait surpris sans l'attendrir. Sa douleur ne lui inspirait pas de pitié; mais elle l'avertissait de la gravité de sa situation : il réfléchissait profondément. Enfin , après un assez long silence , il dit à Camille:

— Renvoyez votre voiture, Madame, et veuillez me laisser une heure.... Rentrez chez vous: dans une heure vous aurez ma réponse... Nous pouvons nous entendre encore, Madame... dans une heure....

Camille se leva et sortit. Elle était moins alarmée ; elle avait vu la préoccupation de son man : c'était un indice qu'il mesurait enfin l'abîme vers lequel il marchait.

Camille était de cette nature extrême qui, lorsqu'elle agit en vertu de ses droits, les exige avec une rigidité que rien ne fait fléchir; mais qui, au moment où elle se décide à la résignation et à la générosité , les pousse jusqu'à leurs dernières délicatesses. Pour elle, c'était un parti grave et sérieux qu'elle venait de prendre; peu soucieuse des moyens, mais du bu! où elle tendait, elle ne demanda pas à Alphonse un retour soudain qui eût coûté à sa vanité, un retour qui eût semble une humiliation pour lui, un triomphe pour elle, une obéissance à un ordre ; n'eùt-ce été que la soumission d'une raison égarée à une raison supérieure, elle ne voulait pas la lui imposer. — Qu'il se garde aux yeux du monde l'honneur de ses résolutions, se disait-elle en se retirant ; que même, vis-à-vis de moi , il passe comme s'il agissait de son propre mouvement , tant mieux. S'il se sauve et me sauve avec lui... . ne devrai-je pas lui en être encore reconnaissante?

Nous n'avons rien dit des émotions qui brisèrent le cœur de Camille durant le trajet d'Orléans ; mais on aura pu toutes les deviner, en voyant à quoi avait abouti ce rapide voyage. Camille , qui n'accusait plus , mais qui plaignait l'homme qu'égarait sa passion , avait dû trouver au fond de son propre cœur des sentimens bien impérieux pour concevoir la folie de de Lubois.

Cependant de Lubois , demeuré seul , relut la lettre de Césorine et sortit aussitôt pour se rendre chez elle. La passion de de Lubois pour cette femme, nous ne disons pas son amour, était soutenue par ce au'il y a de plus irritant dans ces sortes de liaisons. C'était un défi perpétuel jeté à la séduction des mille adorateurs qui entouraient Césarine, et dont Alphonse s'imaginait être toujours sorti vainqueur : c'était en même temps une résistance au blâme des hommes sages , résistance que les esprits égarés prennent pour du caractère ; c'était encore une punition infligée à l'orgueil de Camille , punition que de Lubois traduisait en indépendance , et , au besoin , en autorité qui sait se faire respecter.

Dans de pareilles dispositions , ce qu'on peut faire pour la femme qui vous les inspire dépasse de beaucoup ce dont on serait capable pour la femme qu'on aime. C'est qu'alors on est soi-même en jeu , et qu'on met , à ce qu'on appelle son amour, toutes les violences et tout l'aveuglement de la vanité et de l'égoïsme.

En expliquant ainsi la folie de de Lubois , nous n'avons pas prétendu analyser toutes les causes de ces liaisons sans pudeur ni véritable amour, dont cependant il existe tant d'exemples; nous avons essayé d'indiquer comment elles subissent

2iî LE CONSEILLER D'ÉTAT.

des exigences et acceptent des conditions que refuseraient toute passion sincère , tout amour qui ne serait qu'amour.

Alphonse arriva chez Césarine, la rage dans l'âme. Ce n'était pas ce sentiment forcené de la jalousie qui ronge le cœur et dévaste la raison , à la seule pensée qu'un autre a ému la voix qui vous a dit : Je t'aime ; qu'un autre a dévoilé la femme dont on pense seul au monde posséder les mystérieuses beautés; qu'il a entendu les mêmes paroles d'amour, les mêmes cris de passion ; qu'il l'a tenue aussi palpitante , éperdue, heureuse, dans ses bras. Cette jalousie était inconnue à Alphonse , et , à vrai dire , il est difficile de l'éprouver pour une femme dont la beauté commerciale , quelle que soit sa valeur, a été pesée comme une pièce de monnaie au trébuchet de beaucoup de propriétaires.

La colère d'Alphonse avait une autre source : c'était d'avoir été joué , ou, pour mieux dire , d'avoir été pris pour dupe ; à cette colère s'ajoutait cette circonstance d'être dupe aux yeux de Camille. Dans ce moment il eût pardonné à Césarine un caprice pour un crocheteur, s'il avait été seul à le savoir. Mais le rival à qui on écrivait des lettres et qui montrait sans doute ces lettres à tout le monde, et les livrait en outre à Camille, ce rival était un crime qui ne méritait pas de pitié, qui n'obtiendrait pas de pardon.

M. de Lubois , en entrant chez Césarine à limproviste la trouva se roulant comme un chat sur les coussins d'un divan, et roulant sa voix dans son gosier en trilles aériens, en gammes éclatantes, riant, chantant, bondissant; elle se pliait et se repliait, flexible, ténue et frêle comme an corps qui semble à bout de ses forces , mais au milieu duquel brûle un foyer d'ardeurs et de voluptés qui flambe par les jets d'une voix puissante et nerveuse. Césarine était joyeuse, on ne peut pas dire que ce fût de cœur; ces natures de femmes ne vivent point par là : elles ont «me organisation animale qui s'influence surtout d'air et de chaleur, et s'attriste et s'épanouit par les

nerfs. Les nerfs de Césanne frémissaient à l'épidémie , avides de mouveinens, de cris, de sensations. Quand elle aperçut de Lubois, elle courut à lui :

— Bonjour, bonjour, boujour, bojour, bjour, bjour, lui ditelle en lui faisant des petites mines gracieuses. Tu es gentil , gentil , gentil , gtil d'être venu. Je ne joue pas ce soir; allons dîner quelque part, allons courir les boulevarts... Veux-tu venir... je vais m'habiller?

— Non , dit sèchement Alphonse.

— Qu'est-ce que tu as , quésque-ta , quéque-ta , réponditelle en lui prenant les deux mains et en le balançant au mouvement d'une ronde. Tu as l'air d'un loup-garou , d'un rhinocéros, d'un croque-mort; tu as l'air d'un pair de France, lu es tout bête. Embrasse-moi... embrassez votre amour, gros notaire.

— Assez de folies , dit de Lubois, j'ai à vous parler sérieusement.

— Do ré mi fa sol la si do, ré mi fa sol la si do dooooooo, fit Césarine en montant cette double gamme comme une fusée, et faisant vibrer sa voix sur l'ut aigu avec un éclat magnifique; puis elle redescendit les deux octaves chromatiquemenl sur ces paroles improvisées :

— Va te promener, mon cher ami , va te promener, mon cher ami, va teprom

— Césarine , dit de Lubois sévèrement , j'ai à vous parler, finissons.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous me voulez avec votre air d'ours?

— Je veux vous demander à qui vous avez écrit cette lettre.

— Ça! dit Césarine en la prenant. Elle la déplia, la lut en chantonnant et la jeta sur le parquet en répondant joyeusement :

— Je sais pas.

244 LE CONSEILLER DÉTAT.

Et elle se jeta sur son divan dont elle lança les coussins au plafond avec ses pieds.

— Césanne , reprit do Lubois avec colère , voulez-vous m'écouter?

— Ah ! ça , répondit-elle , qu'est-ce que vous me voulez avec votre chiffon de papier? je n'ai qu'un pauvre jour de gaîté et vous venez m'embêter... Tenez, mon cher, j'en ai assez de vos scènes; si vous n'êtes pas content, prenez une béarnaise et allez voir à Saint-Sulpice si je chante vêpres.

— Tout cela est fort bon, mais je veux savoir à qui vous avez écrit cette lettre.

— Qu'est-ce que ça vous fait , c'est une lettre d'ancien , ça ne vous regarde pas.

— Ah ! ceci est un peu fort, nous allons voir la date.

— Put! fit-elle en continuant ses gambades, je parie qu'il n'y a pas de date.

— En effet , il n'y a ni date ni adresse.

— Brrit , des adresses ! sous enveloppe , mon cher ; l'enveloppe ne dit pas ce qu'elle renferme , et le poulet ne dit pas à qui il est adressé.

— Cependant, dit Alphonse en lui montrant la lettre, cette initiale, cet A?

— Eh ben! cet A, c'est Auguste, Alfred, Armand, Adolphe , Alonzo , Alonzo ; c'est Alonzo.

— Césarine , tout cela peut vous paraître fort gai , mais celte lettre a été écrite depuis peu, ce papier est trop frais?

— Est-ce que vous croyez , reprit aigrement Césarine , qu'on jette mes lettres aux ordures , ou que mes amours aient les mains sales ?

— Ah! vous avez juré de me mettre en fureur; répondezmoi , Césarine , et trêve de plaisanteries. Ceci est plus sérieux que vous ne pensez... Si c'est une lettre... ancienne, dites-moi à qui elle est adressée?

— Ma foi , mon cher, je ne tiens pas registre.

COMÉDIE. 2ij

— Césarine, unissons... Cette initiale A doit aider votre mémoire.

— Il y a un A... un A, fit-elle en se grattant le front; un A, répéta-t-elle en devenant sérieuse. — Donnez-moi cette lettre.

Elle l'examina.

— Qui vous a remis cette lettre ?

— Cela n'y fait rien.

— Cela fait beaucoup au contraire ; c'est une femme qui vous l'a remise ?

— Non.

— C'est votre femme ?

— Non.

— Si ! c'est elle : ne mentez pas , ce n'est que pour elle que Maurice a pu consentir à me faire ce trait.

— Maurice ! s'écria de Lubois , cette lettre a été écrite à Maurice.

— Oh ! il y a long-temps.

— Maurice , répéta de Lubois en ressaisissant la lettre et en la commentant mot à mot. Puis il reprit :

— Qu'elle ait été écrite à Maurice , je n'en sais rien ; mais qu'il y ait long-temps qu'elle a été écrite, j'en doute; à dé« faut de chiffres, les circonstances disent la date; écoutez :

Il lut :

« N'as-tu pas été amoureux de sa femme, et n'oubliais-tu » pas qu'il était son mari? Hé bien , A est aussi mon mari. » — Quelle était cette femme dont Maurice avait été amoureux, et dont le mari , qui était aussi voire mari, portait un nom qui commençait par un A?

— Ah! dit Césarine d'un air profondément désolé, ah! Maurice a juré ma perte, et il réussira.

— Césarine , quelle était celte femme ?

— Eh! mon Dieu! répondit Césarine avec éclat, c'était madame Drancy, laissez-moi en repos.

— Madame Drancy, et cet A veut sans doute dire Drancy? reprit-il en haussant les épaules.

— Cet A , reprit Césarine avec emportement , cet A , cet A, cet A veut dire Auguste, Auguste, Auguste, qui était le nom de Drancy, alors comme aujourd'hui , comme il le sera demain , comme il le sera dans cent ans.

Et , sans prendre garde à l'étonnement d'Alphonse , elle se rejeta sur son divan en criant :

— Ah! que je suis malheureuse !

Pendant ce temps , Alphonse , relisant attentivement la lettre , disait à chaque mot :

— En effet... en effet. Puis il s'écria avec un mouvement de rage qui certes ne se rattachait pas à l'explication de Césarine , mais à un sentiment plus éloigné : Mais cet homme a donc été l'amant de toutes les femmes?

— Cela s'expliquerait mieux en disant que madame Drancy a été la maîtresse de tous les hommes. Mais il est certain que lorsqu'il en veut une, serait-ce la vôtre! il...

— Césarine!... s'écria de Lubois, taisez- vous sur ce chapitre, répondez-moi franchement; songez qu'il y va peutêtre de mon honneur, peut-être de la vie d'un autre, car j'aurai raison de cette infâme perfidie. Celte lettre a été écrite à Maurice ?

— Ah ! s'écria Césarine , allez-vous recommencer? Je vous ai dit plus que je ne voulais, prenez que je n'ai rien dit.

— Au contraire , j'ai besoin que ce que vous m'avez dit soit vrai; mais je crains que le besoin de vous justifier ne vous ait portée à me tromper.

— Eb bien ! reprit Césarine en s'emportant tout à fait , prenez que je vous ai trompé; ça vous plaît à croire, croyezle... On veut que vous me quittiez, on trame de petits complots, on vous mène par le nez Eh bien! laissez-vous

faire... Si j'étais à votre place, j'irais remercier ma femme de m'avoir si bien averti. Il y a long-temps que je vous l'ai

dit pour la première fois : elle veut vous faire obéir; elle n'y a pas réussi par la violence , elle y met de la ruse. Vous n'êtes pas de force à lutter contre elle. Finissez-en tout de suite.

— Césarine , il me semble que cette lettre valait bien que j'exigeasse une explication.

— C'est possible; mais la vie que vous me faites me devient insupportable. Toujours des soupçons, des scènes, des explications absurdes ; je ne me suis pas donnée à vous pour une vestale, vous saviez à quoi vous en tenir; ça vous allait, mais vous n'avez pas le courage de vouloir ce que vous voulez Quand on est fait comme ça, mon cher, on reste sous

les cotillons de sa femme, et on lui demande la permission de manger des confitures.

— Césarine , je vous préviens que ces façons de parler nie déplaisent, et qu'il ne faudrait pas les renouveler souvent pour

— Pour que vous me quittiez? faites-le donc ! Vous nie rendrez un grand service, car, moi, je n'en ai pas le courage , et comme je vois bien qu'il faut que tout ceci finisse , j'aime mieux que ce soit tout de suite... A présent qu'il s'offre à moi un parti...

— Un parti?

— Oui , un mariage qui peut me rendre indépendante.

— Quel mariage ? reprit Alphonse avec une inquiétude plus alarmée qu'amoureuse.

— Vous le savez bien, c'est... voire cousin; il est riche, son père a une très belle fortune, et une fois que Charles saura où elle est placée il saura bien se la faire rendre. D'ailleurs le père Launay baisse; il a eu une attaque d'apoplexie il y a quatre jours. Il peut mourir d'un moment à l'autre , et je n'ai pas envie de refuser toujours mon bonheur pour la vie que vous me faites.

— Mais c'est un garnement que ce Charles !

248 LE CONSEILLER DÉTAT.

— C'est un homme qui fait ce qu'il veut... et c'est une qualité que j'estime avant toutes les autres.

Alphonse était visiblement embarrassé : quelque chose IV larmait plus qu'il n'eût voulu. Césarine crut que c'était jalousie , et certes elle se trompait grandement. Cependant il s'approcha doucement de Césarine , et lui dit en souriant et d'un ton de reproche :

— Tu ne m'aimes donc plus , Césarine ?

Elle le regarda avec un air de menace boudeuse.

— Est-ce que vous m'aimez , vous ? Venir me faire une scène !... Aujourd'hui je comptais sur une si bonne journée ; et me voilà toute triste maintenant.

— Que faut-il faire pour te consoler ?

— Être bien gentil , répondit Césarine en minaudant ; d'abord ne plus penser à cette lettre, et me la rendre.

— Volontiers, maintenant je n'en ai plus besoin; et tu ne penseras plus à ton Charles ?

— Est-ce que j'y ai jamais pensé ?

— Pourtant, tout à Hieure...

— Que veux-tu ? quand on se croit délaissée on se rattrape où l'on peut.

Alphonse appliqua cette réflexion à une autre que Césarine , et cet aphorisme de morale usuelle venant à lui formuler clairement les motifs de crainte qui l'obsédaient malgré lui , il pensa à Camille qui était véritablement délaissée , elle; puis, voulant quitter Césarine au plus vite, il l'embrassa , et reprit :

— Tu ne veux plus rien ?

— Si , mon bon chéri ; il faut venir dîner avec moi , me louer une loge à l'Opéra, et m'y mener ce soir... Nous irons dans ma voiture.

— Adieu, je l'enverrai ton bouquet.

— Adieu , amour. Et elle l'embrassa avec un transport charmant.

La porlo n'était pas fermée que Césarioc s'écria avec un geste indicible :

— Ah ! vieille scie d'homme , va.

Presque aussitôt la femme de chambre , confidente , complice ou associée , comme on voudra , entra dans le salon , et dit d'un air de curiosité :

— Hé bien , Madame , qu'est-ce qu'il dit ?

— Tiens , il l'a gobé.

— Sans M. Drancy , comment vous en seriez-vous tirée ?

— Bah ! Auguste est bon enfant.

— Si mon Antoni n'avait pas dit la chose à sa sœur, et si madame Drancy ne l'avait pas dite à son mari qui vous a prévenue, vous auriez été tout de même prise.

— Crois -tu qu'elle l'ait fait pour m' obliger 1 Madame Drancy croyait me brouiller aussi avec Auguste.

— Le fait est qu'il a été bien bon enfant , comme vous dites, par rapport à M. Antoni, car enfin...

— Par exemple ! pour ce qu'il me donne , je ne pourrais pas avoir un caprice , ça me parait juste ; d'ailleurs il m'avait mise au défi , il était averti , il l'a eu.

— Mais ce M. Antoni est-il serin !

— Pas si serin ; il me semble qu'on ne lui a pas demandé les vingt-quatre travaux d'Hercule... Et puis, vois-tu , Rose, il est beau comme un amour... Il était si drôle ï... il était bête !... si tu savais !... Je n'ai jamais été comme ça, moi.

— Le fait est que je comprends peu comment madame de Lubois préfère l'autre.

— Bah ! elle ne préfère personne. C'est à moi qu'elle en veut; je lui rendrai la monnaie de sa pièce, à madame la vertu.

— 11 me semble que vous avez assez bien commencé en disant que c'était M. Maurice qui lui avait donné celte lettre. . .

— Elle n'est pas au bout ! Ah ! la dame se charge de me procurer des amans pour qu'ils lui donnent mes lettres. lié

bieiî , elle a réussi assez bien : qu'en dis-tu ? Je ne l'ai pas fait mentir, c'est bien la lettre d'un amant qu'elle a eue.

— Oui ; mais si elle dit qu'elle ne la tient pas de M. Maurice, si M. Maurice dit que ce n'est pas lui qui la lui a donnée.

— Qu'est-ce que ça fait ? Est-ce qu'ils l'avoueraient si c'était Vrai ?

— Non.

— Hé bien , en disant vrai , ce sera comme s'ils mentaient. Cette sublime et profonde réponse , où la vérité dite par un

innocent était si bien mise de niveau avec le mensonge soutenu par le coupable , mit fin au dialogue de Césarine et de sa femme de chambre.

Qu'on nous pardonne de l'avoir rapporté dans sa nue crudité; mais il nous a paru enfermer en quelques répliques l'explication de la scène qui venait d'avoir lieu, et la manière dont Césarine avait été informée des projets de madame de Lubois. Avertie par Drancy de l'indiscrétion d'Antoni , elle avait assez habilement préparé sa défense et l'avait exécutée avec un talent qui eût donné le change à un plus roué qu'Alphonse. Quant à la lettre sans date et sans adresse, c'était tellement Y À B C du métier, qu'elle ne s'était pas même donné la peine de le cacher.

Quelque portée qu'eût en général le dernier mot que Césarine dit à sa femme de chambre, elle ne soupçonnait pas toutefois celle qu'il pouvait prendre , appliqué à la position de Camille. Césarine était informée de la présence de Maurice dans le voisinage de madame de Brémont; elle savait qu'Alphonse s'en était montré irrité , qu'il les soupçonnait d'être d'intelligence , et que par conséquent il ne verrait qu'un mensonge dans les dénégations de Camille. Césarine en était triomphante ; mais elle se fût crue bien plus assurée de sa victoire, si elle avait su l'incident de l'avis anonyme. Cependant toutes ses combinaisons matérielles furent sur le point de s'évanouir devant un nouvel incident ; et si le résultat de-

raeura le même, malgré cette circonstance, c'est qu'il était une conséquence nécessaire du caractère et de la position fausse des personnages de ce drame , quelque obstacle qu'y vinssent apporter des événemens accidentels. Nous pensons que la scène suivante en sera la preuve.

De Lubois retourna chez lui : l'heure qu'il avait demandée à sa femme était depuis long-temps écoulée. Les inquiétudes de Camille sur la résolution que prendrait Alphonse commençaient à devenir sérieuses lorsqu'il parut dans sa chambre. Elle jeta sur lui un regard rapide pour essayer de deviner dans quels sentimens il revenait. L'impassible froideur du visage d'Alphonse lui laissa toutes ses alarmes. Lorsqu'il entra, elle était debout; il lui fit signe de s'asseoir, prit un siège, et se plaça en face d'elle. Il demeura ainsi quelque temps sans parler, la considérant fixement, soit qu'il éprouvâtcette impatience des yeux, qui à certains momens voudrait ouvrir le crâne de celui qu'on considère , comme on ouvre les pages d'un livre fermé pour lire ce qu'il renferme; soit qu'il fût embarrassé de la manière dont il entamerait l'explication qu'il désirait avoir. Enfin il se décida à parler, et commença en ces termes :

— Camille, j'ai beaucoup réfléchi à ce que vous m'avez dit , et, de même que vous m'avez parlé sincèrement, je vais vous parler à cœur ouvert. Ne voyez non plus dans mes paroles aucun désir de vous blesser ou de vous blâmer : il y a des choses dont je parlerai , parce qu'elles sont et que je dois nécessairement les rencontrer; mais, je vous le répète, excusez mes termes, s'ils ne sont pas ion jours aussi inoffensifs que je vou-

drais. Tout est douloureux aux cœurs blessés. C'est la faute de notre position, ce n'est pas la nôtre.

Ce long préambule alarma Camille, et la rassura en même temps. D'un côté, elle ne prévoyait pas où Alphonse voulait en venir; de l'autre, elle estimait cependant comme un pas immense d'avoir amené son mari à traiter solennellement la question qui les divisait.

— Je suis prête à tout entendre, Monsieur, lui dit-elle ; je vous écoute.

— Vous m'avez dit des choses bien graves, Madame, reprit de Lubois ; de nouveaux sentimens vous ont rendue plus indulgente envers moi ; cette indulgence m'a plus peiné que vos emportemens. Vous avez compris, m'avez-vous dit, jusqu'où peut aller la tyrannie d'une passion qui nous domine... Camille, vous éprouvez donc aussi cette passion ?

Aux premières paroles de son mari , Camille tressaillit comme un malade dont on touche la blessure, puis elle écouta, les yeux baissés, le front rouge , le cœur frappant sa poitrine à coups redoublés.

Elle ne s'attendait pas à voir scruter ainsi des sentimens qu'elle croyait enfouis dans le plus profond de son cœur. Elle se tut ; Alphonse continua :

— Ai-je mal compris vos paroles ; me suis-je trompé ; je m'en rapporte à vous, à votre probité , je vous le demande : me suis-je trompé ?

Camille, toujours les yeux baissés, ne répondait pas. Elle était trop honnête femme pour nier; elle était trop orgueilleuse et trop innocente à la fois pour faire aveu d'un sentiment qui n'était qu'un malheur de plus, mais qui semblait devenir une faute, posé comme le faisait de Lubois.

— N'avez-vous rien à me répondre, Madame? reprit de Lubois.

— Monsieur, dit Camille avec une douloureuse dignité, il est bien triste, je vous jure, de n'avoir aucun témoignage sais

2oi LE CONSEILLER DÉTAT.

cré à invoquer. Le rire a désarmé l'innocence de son plus souverain protecteur ; mais dussiez-vous en rire , Monsieur, j'atteste le ciel que je suis pure, que je n'ai pas une parole de ma vie à me reprocher.

— Je l'espère, Madame, dit de Lubois; mais permettez-moi de vous faire observer (et je ne veux point récriminer ), permettez-moi de vous faire observer que votre retour à des sentimens moins emportés pourrait , si je voulais être rigoureux , me sembler plutôt dicté par votre intérêt que par le mien.

Il y avait quelque chose de vaguement vrai dans ce que venait de dire Alphonse; Camille le sentit , et répondit humblement :

— Cela se peut, Monsieur; aussi vous ai-je parlé pour moi comme pour vous. Je vous ai dit : Sauvons-nous ; et si , pour obtenir votre secours, il faut absolument que je m'humilie tout à fait à votre autorité , je vous dirai : Sauvez-moi.

La voix de Camille avait graduellement baissé en pronoaçant cette dernière phrase. De Lubois reprit la parole sur ce ton bas et lent dont Camille avait parlé, et lui dit presque avec pitié :

— Vous l'aimez donc , Madame ?

— Je l'aime , Monsieur.

Ces mots tombèrent de la bouche de Camille avec des larmes qui tombèrent de ses yeux , avec sa tète qui tomba sur sa poitrine, avec son orgueil qui tomba de son âme. De Lubois tressaillit, un sourire cruel sillonna ses lèvres , et son regard posé sur le front humilié de Camille eût voulu être de plomb pour lui peser sur la tête et la courber encore plus bas. C'était quelque chose de ce rire cruel dont il l'avait frappée le jour où il la dépouilla de tous ses voiles de femme pour l'instiller ; mais cette fois c'était son cœur qu'il venait de mettre à nu pour lui infliger ses nouveaux mépris.

Qu'on prenne Camille comme elle était, orgueilleuse, fière, innocente , et qu'on la voie agenouillant ainsi sa noble résis-

tance devant l'indigne conduite de son mari, et l'on reconnaîtra peut-être que c'était une haute et sincère vertu que celli' qui l'animait... Oh ! quelle récompense trouva cette complète abnégation, de la part de celui qu'elle implorait si noblement! Après un assez long silence , de Lubois continua :

— Vous l'aimez, Madame, et vous osez mêle dire.

— J'ose vous le dire, répondit Camille en relevant ensemble la voix , les yeux et la tète, mais toujours d'un ton résigné ; j'ose vous le dire, parce que je ne le lui ai pas dit, à lui.

— Je vous crois , Madame ; je veux vous croire , répondit de Lubois en se levant, mais qu'est-ce que cela prouve ? cela prouve-t-il que c'est pour moi que vous venez? C'est, en vérité , une vertu bien singulière que la vôtre, Madame : vous vous sentez atteinte à votre tour d'un amour puissant qui vous domine et vous maîtrise; vous ne voulez pas y succomber, je le crois, car il y a en vous une passion plus puissante que cet amour , c'est l'orgueil. Vous voulez demeurer sur votre piédestal... c'est bien, c'est beau, c'est honorable même, ou plutôt, ce serait tout cela, si vous ne me trompiez pas, Madame.

— Moi vous tromper, reprit tristement Camille; en quoi vous ai-je trompé, mon Dieu ?

— Oh ! vous ne le savez pas, n'est-ce pas? vous manquez trop de mémoire , en vérité, pour que je ne vous le rappelle pas. Il y a quelques heures , Madame , vous ne me teniez pas le même langage qu'à présent ; il y a quelques heures vous m'avez abordé la voix haute et l'air menaçant, et vous m'avez insolemment posé entre la nécessité d'entendre vos injures, et celle de me voir dénoncer à votre marraine comme un homme perdu de dettes et de friponneries.

— Oh ! Monsieur !...

— Vous l'avez fait, Madame ; c'était pour me sauver, disiezvous, et qui ne l'eût cru à ma place, en voyant tout ce que vous osiez pour cela ? lié bien, non, ce n'était pas vrai, c'était vous qu'il fallait sauver, vous, déjà coupable dans votre âme,

et sans force pour résister; vous qui veniez vous rattacher à moi, mais qui n'abdiquiez pas votre orgueil après avoir douté de votre vertu.

— Vous avez raison, s'écria Camille avec une expression de désespoir indicible , c'est moi qu'il faut sauver ; hé bien , soit, c'est moi. Je suis sans force, c'est vrai... c'est vrai, Monsieur, quand je l'ai vu s'évanouir de douleur devant moi... j'ai cru mourir... mon cœur a été près d'éclater... je vous le dis sincèrement à présent... Hé bien, oui, j'ai eu tort de vous traiter comme je l'ai fait. .je m'en repensje vous en demande pardon.. Mais sauvez-moi, Monsieur; au nom du Ciel, sauvez-moi.

— Et comment voulez-vous que je vous sauve, moi?

— Vous ne m'avez donc pas comprise , Monsieur ? reprit Camille stupéfaite, et qui voyait douloureusement s'enfuir tout ce qu'elle avait mis d'espérance en celte explication.

— Très bien , Madame; vous avez dans le cœur une affection qui vous fait honte, et, pour vous en garantir, il faut que j'en brise une dont je suis fier, dont je suis sûr, du moins, Madame; car celle-là n'est ni menteuse ni hypocrite; celle-là n'invente pas des lettres supposées pour se donner le droit de m'injurier.

— Je vous ai dit, Monsieur, répondit avec une persévérante résignation Camille, qui se trompa sur la lettre à laquelle Alphonse faisait allusion, et pensa qu'il s'agissait de l'avis anonyme sur l'emprunt de Launay ; je vous ai dit que j'ignorais que la lettre dont vous parlez fût de M. Lambert.

— Mensonge, répondit de Lubois dont la colère, long-temps contenue, commença à gronder; mensonge pour celle-là comme pour l'autre , mais je parle de celte lettre par laquelle vous avez calomnié une femme plus honnête que vous, en vérité, car elle ne ment point bassement : je parle de cette lettre écrite à un amani : vous ne saviez pas non plus à qui elle était adressée ?

— Je ne vous ai pas dit que je l'ignorasse.

— Vous saviez donc qu'il y a plus de quatre ans qu'elle était écrite ?

— Il y a quinze jours.

— Écrite à M. Maurice il y a quinze jours !

— A M. Maurice?...

— Oui, Madame, reprit de Lubois avec un mépris railleur, à M. Maurice que vous aimez , dont la douleur vous fait mourir, et qui vous l'a donnée sans doute en retour de votre tendre intérêt; c'est de lui que vous la tenez.

— C'est de M. Anloni, répondit Camille toujours calme, si le désespoir peut l'être ; toujours maîtresse d'elle-même , si on l'est quand on pense à mourir.

A son tour, de Lubois demeura stupéfait. Par un mouvement qu'il n'eut pas le temps de raisonner , il chercha partout sur lui cette lettre qu'il n'avait plus; et, se laissant aller à la rage qu'il éprouvait à la fois , du nouveau soupçon que Camille venait de lui donner , de l'impossibilité où il était de le vérifier, et surtout de l'avantage que sa femme venait de prendre , il se retourna vers elle et lui dit, avec un accent furieux :

— Vous mentez encore... vous mentez.... prouvez-moi ce que vous dites , je veux une preuve !...

— Une preuve, Monsieur ! en ai-je d'autre que cette lettre?

— Hé bien, je vous répète que vous mentez....

— Ah ! s'écria Camille en se frappant le front, malheureuse !... Puis, comme éclairée d'une soudaine illumination : Vous voulez une preuve.... en voici une.

Et elle arracha de son sac la lettre d'Adèle et la donna à son mari. Le flacon de Maurice roula sur le tapis sans qu'elle s'en aperçût.

De Lubois prit la lettre et la lut. Jamais silence si douloureusement absolu ne renferma un dialogue plus éloquent. A chaque ligne , de Lubois relevait les yeux sur sa femme , et à chaque fois le doigt de Camille renvoyait le regard sur la page, comme pour lui dire : Voyez ! lisez !

258 LE CONSEILLEIl D'ÉTAT.

— Hé bien ! ai-je menti, Monsieur? dit Camille avec un air de prière soumise qui attestait combien cette femme se sentait attachée à son dernier lien, et combien elle le ménageait avec un soin désespéré, comme le malheureux réduit à sa dernière once de pain.

Quand la lecture fut finie, la lettre tomba des mains de de Lubois : il était livide, il avait les dents serrées, les poings contractés , de sourds murmures sortaient de sa poitrine. Enfin tout cet orage éclata.

— Oh! c'est trop... c'est trop ! s'écria-t-il. Avez-vous votre raison, Madame ?

— Je ne sais, en vérité, si je l'ai perdue : je vous vois encore plus irrité; ne devais-je donc pas me défendre de votre accusation ? et n'avez-vous pas vu dans cette letre....

— J'y ai vu, reprit violemment de Lubois en arrêtant Camille au moment où elle allait ramasser la lettre ; j'y ai vu que vous vous étiez mise à prix pour obtenir une ignoble dénonciation contre une femme qui a pu me tromper, peut-être... mais dont il me plaît de tout souffrir... J'y ai vu que vous avez joué un niais, et que vous avez été en rire avec un libertin ; que vous m'avez rendu la fable de tout Paris ; qu'il n'est point d'infâmes propos qu'on ne tienne sur mon compte, point de ridicule auquel vous ne m'ayez livré ; et , quand vous vous êtes déshonorée , et que le scandale de votre conduite vous épouvante, vous venez me dire tragiquement : « Sauvezmoi, j'aime cet homme, je l'aime. » Sont-ce vos amours avec M. Antoni qui vous ont appris ces belles scènes de drame, et vos amours avec M. Maurice, qui vous ont donné l'impudence de les jouer?... Il suffit, Madame, il est temps que je prenne un parti.

Camille, dans le premier mouvement de sa douleur, ne s'était souvenue que de la phrase où madame Drancy lui parlait des plaintes de son frère. Surprise tout à coup par les reproches de son mari, elle se rappela tout ce que celte lettre renfermait d'odieuses suppositions ; mais, forte de cette conviction

d'innocence qui se croil partagée de tous, parce qu'elle nous domine, elle répondit :

— Oh ! vous ne croyez pas un mot de toutes ces indignités; vous ne croyez pas un mot de cette lettre.

— Comme il vous plaira, Madame, répliqua de Lubois en ricanant: ou je croirai tout, ou je ne croirai rien. Si cette lettre ment pour vous , elle ment pour une autre ; si elle dit vrai, elle dit vrai pour toutes deux.

— Toutes deux ! répéta madame de Lubois avec un dégoût triste et humilié, voilà la plus infâme injure que vous m'ayez dite.

Elle se leva essuyant quelques larmes, et reprit d'une voix altérée mais soumise :

— Quoi qu'il en soit, restons-en là. J'étais venue sincèrement à vous; vous m'avez repoussée. Je saurai trouver en moi seule l'appui que je vous demandais. Cependant, après ce qui vient de se passer entre nous, je suppose que vous me permettrez de retourner chez ma marraine.

— Sans doute pour m'y dénoncer comme un homme ruiné et sans probité?

— Non , Monsieur, je ne vous dénoncerai pas. Chaque pas que je fais me perd ; chaque parole que je prononce me tue... Mais, de grâce, laissez-moi retourner à Brémont.

— Vous ne retournerez pas près de votre amant , Madame. Camille se recula de quelques pas , et , mesurant son mari

des yeux , elle lui dit en éclatant en sanglots :

— Chassez-moi tout de suite, Monsieur, c'est un parti pris sans doute. Tenez, véritablement cela vaut mieux... Oh ! vraiment ne nous dégradons pas davantage , vous à me dire de pareilles choses, moi à les entendre. Assez d'insultes, assez , Monsieur, assez , par pitié !

— La vérité , dit de Lubois à moitié incertain , et qui ne continuait à être injurieux que par la vanité de ne pas céder; In vérité est-elle une insulte?

— Le croyez-vous? reprit soudainement Camille avec éclat; le croyez-vous?

— Quoi?

— Croyez-vous que cet homme soit mon amant?

Certes , de Lubois ne le pensait pas ; mais ce funeste entraînement de rendre en injures gratuites les reproches fondés que Camille ne lui adressait plus , mais que sa présence élevait contre lui , l'emporta encore une fois, et il répondit :

— Je le crois.

— Ah ! Dieu soit loué ! s'écria Camille avec un ton de triomphe inoui.

— Pourquoi cela?

— Parce que c'est vrai.

— Vous vous vantez , Madame , vous n'oseriez.

— Je n'oserais ! Ah ! vous verrez.

— Ce n'est donc pas vrai?

— Ce le sera !

— Vous n'oserez !

— Oh!

— Vous n'oserez !

— Et pourquoi?

— Parce que je vous le défends , parce que si vous revoyez jamais cet homme, cet homme que j'exècre, que je tuerais si je le tenais...

— Il vous est donc bien odieux? Eh bien ! moi , je l'aime !

— Madame !

— Je l'aime; il est bon, il est noble, il est brave... il est brave, lui...

— Vous voulez donc que je vous tue !

— Vons n'oseriez pas!

— Je n'oserais , dit de Lubois s'approchant de Camille et en levant les deux mains sur elle.

Elle le regardait encore : ses dents claquaient avec terreur,

LES LETTRES. 2(jl

son corps frissonnait; alors, ouvrant ses bras à la mort comme à son dernier espoir, elle s'écria avec un cri déchirant et en présentant sa poitrine :

— Osez donc ! osez donc ! Ne voyez-vous pas que c'est ce que je vous demande?

Il fit encore un pas, mais quelque chose de dur et de poli qui se trouva sous son pied le fit glisser, et il tomba sur un genou , épouvanté de ce qu'il venait d'entendre et du désespoir où il avait poussé Camille : car, il l'avait bien vu cette fois, ce n'était point bravade ni orgueil que sa résistance, c'était la douleur du torturé qui mord son bourreau pour se faire achever tout de suite.

Il demeura quelque temps dans cette position, tandis que Camille, épuisée, était renversée sur un divan. Cet accident laissa à Alphonse cette minute de réflexion qui manque souvent à l'homme pour le sauver du crime. L'effroi de son emportement s'empara du cœur d'Alphonse, et, par une succession rapide d'idées, il attacha bientôt ses regards et ses réflexions sur le frêle objet qui l'avait arrêté : c'était un flacon de cristal. Il le ramassa, et, s'étant relevé, il le tourna longtemps dans ses mains en le regardant; puis, se laissant aller sur un fauteuil, car la colère avait aussi abattu ses forces, il reprit en montrant le flacon à Camille :

— Voilà, Madame, ce qui vous a peut-être sauvé la vie, el qui m'a sauvé un crime.

Camille , qui l'entendait sans le comprendre, car elle n'avaii point vu ce qui avait fait trébucher Alphonse ; Camille leva lentement les yeux; mais lorsqu'elle vit le flacon de Maurice dans les mains de son mari, une nouvelle terreur s'ajouta à la terreur qui la tenait, un froid plus glacial au froid qui lui serrait le cœur; elle resta immobile, droite, les yeux fixes el ouverts sur le flacon, tandis qu'Alphonse ajoutait lentement :

— Je le garderai... Madame; il me sera un éternel souvenir de ce qui vient de se passer.

262 LE CONSEILLER DÉTAT.

Camille frémit involontairement.

Enfin de Lubois se leva en disant :

— Pensez-y, Madame, et voyez à quoi tiennent la vie et l'honneur !

Puis, quand il sortit, Camille s'affaissa sur elle-même en disant :

— Je suis perdue!

Le nom de Maurice Lambert était gravé sur le bouchon d'or du flacon.

Il ne faut pas penser que de Lubois fût assez aveuglé par les mensonges de Césarine pour ne pas être convaincu qu'il avait été trompé ; mais, par une de ces inexplicables contradictions du cœur humain , ce n'était point à elle qu'il en voulait , ce n'était pas Césarine qu'il rendait responsable de son infidélité. Camille, qui avait poussé Antoni à posséder Césarine , Camille, qui l'avait forcé, lui Alphonse, à reconnaître qu'il était le jouet de cette fdle et l'objet des moqueries de tout le monde , Camille lui semblait bien plus coupable. Certes il comptait bien ne pas laisser Césarine impunie ; mais plus tard , lorsque Camille ne pourrait plus supposer que c'était elle qui en était la cause. D'ailleurs cette preuve de l'infidélité de Césarine était demeurée entre lui et Camille , et personne, pas même Césarine , ne savait qu'il eût la certitude d'avoir été trompé.

— Je passe pour dupe , se disait-il , soit , mais je ne cèderai pas.

Dans cette disposition, il continua à vivre avec Césarine comme s'il eût cru à sa justification. Cela lui réussit comme il l'entendait. Quelques personnes connaissaient l'aventure d'Antoni et de Césarine , et la part que madame de Lubois y avait prise; mais , en voyant la quiétude d'Alphonse et la continuation de sa liaison avec sa maîtresse, chacun pensa que ma-

dame de Lubois n'avait pas osé s'en servir vis à vis de son mari, et celui-ci trouvait à celte supposition de la crainte qu'il inspirait un triomphe d'orgueil qu'il préférait de beaucoup à paraître savoir les infidélités de Césanne , surtout par le moyen de sa femme.

D'un autre côté , une haine profonde pour Lambert irritait la rage d'Alphonse contre Camille. Toujours Maurice lui avait été déplaisant , maintenant il lui était devenu odieux.

En outre de ces torts, Camille avait une solennité de tenue et de sentimens qui dominait de Lubois. Tant qu'il demeurait vis à vis d'elle dans les termes d'une discussion grave , elle y pouvait et osait tout dire , et la conviction qu'en avait Alphonse était le plus souvent la première cause des violences où il se laissait aller pour échapper à cet empire. Ce résultat sera infaillible toutes les fois que , dans une union légale , ce sera la femme qui aura les vertus et les principes austères de l'homme , et que celui-ci cependant aura l'amour et l'orgueil de son autorité de mari. Pour la faire respecter, il s'adressera à tous les moyens. S'il a quelque esprit , il recourra à la raillerie outrée et dégradante pour imposer silence aux graves conseils d'une épouse; s'il arrive qu'elle ait, autant que lui, de cet esprit qui blesse et souffle du poison sur la blessure, il tentera les menaces et les injures; si la femme ne s'en laisse pas intimider, il pourra s'oublier jusqu'aux violences physiques pour obtenir cette domination qu'il veut et qui lui échappe.

Si nous avons suffisamment indiqué dans les premiers chapitres de ce livre la progression de cette lutte , on doit voir, par la dernière scène que nous venons de retracer, qu'Alphonse était a peu près arrivé à l'extrême ressource des hommes égarés. Un mot, un pas de plus , et c'était par des brutalités qu'il faisait taire Camille.

Mais celte scène n'avait pas commencé avec violence , elle avait eu un moment l'allure d'une explication calme ei presque

solennelle, et, pendant ce moment, Camille avait fait à son mari un aveu que celui-ci frémissait de colère d'avoir entendu. Comme la plupart des esprits petitement impérieux, il dégageait les positions de toutes les circonstances qui les devaient modifier, et , les remettant dans l'assiette où elles auraient dû être , il s'irritait de ce qu'on avait osé lui montrer de résistance.

Ainsi tout ce qui s'était passé entre lui et Camille était comme non avenu, et il se demandait comment sa femme avait poussé l'audace jusqu'à lui avouer son amour pour un a ire , comment il avait eu la faiblesse de le supporter ; et , partant alors de son droit de mari, comme s'il n'en avait pas altéré a puissance par son inconduite, il s'excitait à des résolutions encore plus violentes pour le faire triompher.

Nous nous trouvons engagés dans une analyse de sentimens trop communs, et en même temps trop difficiles à bien apprécier dans leurs causes , pour qu'il ne nous soit pas permis de tenter quelques comparaisons explicatives qui les rendent plus intelligibles.

Sans vouloir mettre sur la même ligne les événemens d'une vie privée et les circonstances de la vie politique , on peut dire que les mêmes excès s'y commettent par les mêmes raisons.

Que de fois, après une faute qu'il a commise, un gouvernement, qui veut maintenir l'autorité de la loi, s'étonne de la résistance qu'il éprouve , et s'engage dans une succession de mesures violentes dont l'issue lui sera funeste tôt ou tard ; c'est, et qu'on nous pardonne la comparaison, c'est que, comme de Lubois, le pouvoir oublie qu'il a désarmé cette autorité de sa plus grande force, celle d'un exercice équitable.

Ainsi, dans la petite sphère de son autorité, de Lubois se disait : — Je suis le mari , je suis le maître , c'est donc une insolente révolte que la lutte de ma femme envers moi.

266 [JE CONSEILLER DÉTAT.

— Oubliant qu'il était le mari infidèle , le maître deshonoré.

Cette raison sera peut-être encore une lumière jetée sur la cause des violences de de Lubois. Il avait fait taire Camille sur presque toutes ses douleurs ; mais l'aveu qu'il avait entendu, et qui, médité en secret, lui était devenu la plus vive insulte qu'il eût reçue, était resté sans châtiment. Il avait annoncé qu'il prendrait un parti , mais il lui fallait une occasion. Il ne pouvait pas, aux yeux du monde, aller raconter son entretien avec Camille , et dire : — La femme qui m'a osé dire cela en face est indigne de moi. — Ce n'est point de cette manière qu'on fait une action telle que celle que méditait Alphonse; il fallait encore une fois que la lutte s'animât et devînt active pour prendre une résolution, et l'occasion ne s'en présentait point.

En effet, depuis son retour de la campagne, depuis cette dernière tentative où elle avait placé sa dernière espérance, madame de Lubois avait gardé vis-à-vis de son mari un silence résigné. Après avoir tout essayé pour sortir de la cruelle situation où elle se trouvait, Camille en était revenue à cette abnégation d'elle-même qu'elle avait résolue après la scène du bal de Derby, et dont les méchants conseils de Camizard et les imprudens conseils d'Alicia l'avaient détournée. L'expérience avait prouvé à madame de Lubois que tous ses efforts pour se tirer de l'abime où elle était engagée, n'avaient fait que l'y précipiter plus avant. Ceci est encore vrai dans les grands intérêts politiques, comme dans les petits intérêts privés: chaque résistance pousse le gouvernement à un excès. Cette corrélation , en vérité, nous frappe tellement, que nous osons dire que de Lubois jetait sans cesse des appels à la résistance de Camille pour la perdre dans le combat qu'il voulait faire renaître, comme le pouvoir aiguillonne le mécontentement public par mille vexations pour avoir occasion de so servir de sa force contre les partis qui le gênent.

Ainsi Camille avail reçu de son mari l'ordre de ne plus recevoir aucune des personnes qu'elle avait habitude de voir; ainsi il lui avait été ordonné de cesser toutes relations avec Maurice, comme si ces relations eussent existé; ainsi mille reproches amers de ce qui, au dire de de Lubois, s'était passé à la campagne, étaient adressés à Camille avec une ironie et une brutalité qui devaient lui faire élever la voix pour sa défense. Qu'elle eût essayé celle défense par un mot, et de Lubois s'en fût emparé pour en faire un crime; mais Camille n'avait plus rien à sacrifier, et elle se soumettait sans murmurer. Que lui importait le monde? elle en était séparée par le malheur. Et Maurice, désirait-elle le revoir? Non, assurément : le devoir les séparait encore plus.

Et cependant combien la passion qu'elle avait pour lui était puissante! si puissante, qu'elle avait des superstilions de faiblesse et d'enfant. Qui n'a pas aimé, sourira peut-être en apprenant que Camille s'était fait de Maurice une fatalité qui devait la perdre ou la sauver ; qui n'a pas eu les folles imaginations de l'amour se moquera , si nous lui disons : que ce flacon de cristal qui avait fait trébucher Alphonse, était pour Camille une des preuves de celle fatalité. Ce flacon, qui avait appartenu à Maurice, c'était encore Maurice qui, comme une puissance surnaturelle, s'était placé entre elle et son mari et l'avait protégée.

Foursuivrons-nous encore une lois dans toutes leurs fluctuations ces mouvemens du cœur de Camille qui , dans sa solitude, lui faisaient une vie si agitée. Ce serait trop pour nous ; mais Alphonse voyait cette vie à deux que Camille menait à elle seule; il la voyait dans les longues rêveries de sa femme, dans ses yeux rouges de larmes , dans sa pâleur fiévreuse ; il voyait que Maurice avait passé par-là , et sa rage s'en exaspérait. Après avoir tout défendu à Camille, il trouvait odieux de ne pouvoir lui défendre de penser. Celle liberté lui semblait une usurpation insupportable. Alors, ne pouvant l'altein-

dre dans le silence où elle se renfermait , ne pouvant porter sa main jusqu'au cœur et jusqu'à la pensée par delà la poitrine et par delà le crâne, il restreignit et étouffa autant que possible ce dernier droit de la vie de Camille.

Alicia était arrivée ; sa première visite avait été pour madame de Lubois. Alphonse était présent quand elle vint, et l'occasion d'une nouvelle tyrannie lui fut offerte ; tant que dura la visite d'Alicia , il resta entre elle et sa femme comme une digue entre deux cœurs trop pleins et prêts à s'épancher l'un dans l'autre. Puis, lorsqu'il fut prouvé à Alicia que sa patience à prolonger sa visite ne vaincrait pas l'obstination de de Lubois à la rendre inutile et qu'Alicia se retira, Alphonse se leva pour sortir après elle, et dit à Camille :

— Je vous ordonne de commander à vos domestiques de fermer votre porte à cette femme.

Jusqu'à ce moment, Camille n'avait pas deviné la cause cachée des rigueurs de de Lubois; aussi avait-elle montré une soumission si absolue , qu'il désespérait de la prendre en défaut. Dans cette dernière occasion , il fut sur le point de réussir à la faire résister; et peut-être eut-il obtenu ce qu'il désirait, si l'emportement précipité qu'il montra n'avait enfin averti Camille des véritables intentions de son mari. A celte injonction d'Alphonse, Camille n'avait répondu qu'en répétant le mot dont de Lubois s'était servi pour parler d'Alicia.

— Celte femme, avait-elle dit.

— Cette femme oui, celte femme, il me plaît de l'appeler ainsi... il me plaît quelle ne remette plus les pieds ches moi.

— C'est ma seule amie , Monsieur.

— Vous résistez.... Fût-ce votre sœur, fût-ce votre mère , j< ne veux pas que vous la revoyiez.

Camille se lut. De Lubois avait espéré une objection-.

— Je ne le veux pas... et cela doit vous suffire... répéta-t-il

avec une colère qui ne cherchait qu'un prétexte à s'animer. Il attendit encore pour que Camille lui demandât une raison de cette volonté, et pour qu'il pût lui répondre une injure; elle garda encore le silence. De Luhois reprit :

— Vous m'avez entendu , je suppose.

— Oui, Monsieur.

— Et vous n'en tiendrai compte , peut-être?

— J'obéirai.

De Lubois quitta l'appartement, moins satisfait du mal qu'il avait fait à Camille, qu'irrité de ce que sa soumission l'avait empêché de lui en faire davantage, et quelques semaines se passèrent ainsi. Camille avait donné l'ordre aux domestiques de dire à Alicia , toutes les fois qu'elle se présenterait , qu'elle n'était pas visible. Cette réponse faite tous les jours à Alicia, finit par l'alarmer sérieusement, et elle prit la résolution de pénétrer dans ce mystère de réclusion.

Avant de voir comment elle y arriva, jetons un regard en dehors de la vie personnelle de Camille.

Les affaires de de Lubois , qu'il avait cru sauver par l'emprunt fait à Launay, périclitaient de plus en plus. Son exactitude apparente à rembourser n'avait pas arrêté une résolulion qui était une tactique de parti. Les demandes qui suivirent celle de Camizard ne furent dictées par aucune méfiance contre de Lubois; mais elles ne l'embarrassèrent pas moins, et la gêne devenant bientôt apparente , les exigences devinrent de même plus impérieuses.

De Lubois en était arrivé à cet inexplicable vertige de l'homme qui se ruine et qui s'excite à surenchérir encore sur toutes les fautes qui l'ont ruiné. C'est une vérité trop vraie et trop commune pour avoir besoin d'être expliquée. Le jour où il renvoyait sans le payer un client qui venait lui réclamer vingt mille francs, il donnait une parure à Césarine; le matin qu'il avait subi dans son cabinet les reproches injurieux d'un créancier, il se pavanait le soir dans quelque loge

270 LE CONSEILLER DÉTAT.

île l'Opéra. Il osail ce qui jusque là lui avait paru inexcusable : il se montrait publiquement avec Césarine, il l'accompagnait au spectacle, il la promenait, il passait sa vie cbez elle. Etait-ce besoin de bruit, abandon d'une position qu'il n'avait plus la force de sauver? Qu'importe : c'est ie cours naturel de toute ruine ; et , par une conséquence habituelle aux torts qu'on a seul , de Lubois les rejetait sur une autre.

C'était Camille qui était coupable de tout, Camille dont l'affreux caractère l'avait poussé à bout, Camille qui l'avait perdu. 11 la prenait en haine, il la maudissait, il eût voulu pouvoir la fouler aux pieds; et, s'égarant chaque jour davantage, il lui reprochait, comme le plus extrême et le plus insultant de ses torts, la résignation qu'elle montrait.

Ce malheur qui s'amassait contre Camille dans le cœur de son mari, n'était pas le seul qui la frappât. Si on se rappelle la lettre d'Adèle et le point où en étaient arrivés les propos du monde sur le compte de madame de Lubois et de Maurice , on doit juger quel développement ils prirent quand on sut son retour précipité , et qu'on vit la réclusion à laquelle elle était condamnée.

Son mari, disait-on, avait surpris des preuves incontestables de sa liaison avec Maurice.

Et cela n'était point douteux : et sur cette certitude, chacun discourait à sa manière. Les uns trouvaient de Lubois bien doux de s'en tenir à une correction si paternelle; d'autres, de ceux qui savent ajouter une interprétation odieuse à la plus odieuse chose, prétendaient qu'il s'en tenait là, parce que Maurice n'était pas un homme à qui l'on put donner facilement une leçon , et que si le mari se vengeait seulement de sa femme, c'est qu'il avait peur de l'amant. Il ne faut pas oublier que tous ces propos étaient excités par une bouche habile à souffler la calomnie.

Depuis que madame Drancy avait perdu l'espérance de faire une sœxtr de Camille , elle était devenue sa plus détestable dé-

nonciatrice, et c'était avec louics les douleurs possibles qu'elle racontait la faute de Camille et le désespoir qu'elle éprouvait de la voir si complètement compromise.

Tout cela perdait Camille dans l'opinion, et la perdait encore plus auprès de son mari. Ces imputations de faiblesse et de lâcheté n'avaient pas vainement bourdonné aux oreilles de de Lubois ; mais il était dans une position telle, qu'il ne pouvait les faire taire. En effet il savait l'innocence de Camille , et eût été fort embarrassé d'aller demander raison à Maurice d'une offense quelconque. Mais on comprend que, dans celte position , Alplionse ne cherchât qu'un prétexte pour éclater ; et plus ce prétexte lui manquait, plus il se réservait de le saisir au vol.

Les choses en étaient là, lorsque madame de Brémont revint à Paris avec Camizard ; ce retour les aggrava encore. Madame de Brémont avait appris tous les bruits qu'on avait fait courir sur le séjour de Camille à la campagne. Le conseiller d'Etat s'était chargé de cette adroite dénonciation. Le premier mot en parut odieux à madame de Brémont.

— Comment osent-ils dire une pareille infamie? avait-elle répondu; Camille n'a pas quitté le château sans moi. Jamais ce M. Maurice n'y a mis les pieds.

— Ce n'est pas non plus ce qu'on dit, repartit Camizard; mais vous savez comme la calomnie est habile. On parle de longues promenades faites durant le jour, de rendez-vous dans les bois, de mystérieuses entrevues... peut-être la nuit... Je ne puis vous dire tout ce qu'on suppose , les moyens par lesquels on raconte que vous avez été trompée ; enfin on va jusqu'à assurer que si je n'étais arrivé chez Marquoy, ils auraient feint de ne pas se connaître du tout.

Ces insinuaiions et beaucoup d'autres ne furent pas dites ainsi et de suite : Camizard laissa à chacune un temps de repos pour porter fruit. L'histoire du llacon emporté par madame de Lubois fut adroitement rappelée.

Malheureusement les habitudes de Camille a la campagne répondaient à ces suppositions. Tous les jours elle sortait seule et demeurait absente des heures entières; tous les soirs elle se retirait de bonne heure. Enfin la journée passée à Marquoy ne laissait aucun doute sur l'intelligence ; le flacon mystérieusement gardé, aucune incertitude sur la passion. Ainsi, lorsque madame de Brémont retourna à Paris, sa présence , qui semblait devoir apporter à Camille le seul témoignage qui pût la défendre victorieusement, lui amena une accusation qui acheva de l'accabler. Madame de Brémont n'alla point voir sa filleule , et la condamnation de Camille se formula dans cette phrase sans appel :

— C'est tout à fait fini , sa marraine même ne la voit plus. Le jour où Camille apprit que madame de Brémont était à

Paris , elle en fut instruite par son mari, qui lui expliqua l'abandon où sa marraine la laissait par l'indignation qu'elle éprouvait de sa conduite au château. Malgré sa résignation , Camille en marqua tant d'étonnemenl et de douleur, que son mari lui répondit en ricanant.

— Est-ce que cela vous trouble beaucoup ? si vous vous trouvez mal , j'ai chez moi un flacon excellent pour ces sortes de pâmoisons.

A ce mot, Camille se tut en reconnaissant la main d'où partait ce dernier coup. Camizard se vengeait de l'épigrammc qui avait repoussé ses prétentions.

C'en était fait : Camille n'avait plus la force de lutter ; elle courba la tête : l'idée même d'en appeler à sa marraine, l'idée de se défendre ne lui vint pas à l'esprit; elle se voyait perdue, et n'eût pas jeté la main en avant pour s'attacher à un fil qui eût pu retarder sa chute. Mise sur le chevalet de la torture morale, elle en était venue à ce point d'affaissement où le questionné avoue tout ce qu'on veut. 11 est possible que, si à ce moment on lui eût demandé si Maurice était véritablement son amant, elle eût répondu : Oui. Tout s'éteignait en elle, le

soin de sa propre dignité lui semblait même superflu ; elle pleurait devant ses domestiques.

Elle s'était fait une dernière espérance , celle de mourir bientôt; mais l'énergie qui, dans les premiers momens, lui avait inspiré dos pensées de suicide, s'était perdue aussi. Une seule chose vivait en elle, c'était son amour pour Maurice. — La veille de ma mort, se disait-elle , la veille de ma mort je lui écrirai. On laissera bien approcher un prêtre de mon lit , et, s'il n'ose se charger d'un aveu écrit, si son devoir le lui défend, je lui conûerai mon âme pour qu'il la lui redise.

C'était là le bonheur qu'elle caressait, et tous ses jours se passaient à faire sa lettre et sa confession dans son cœur, et chaque jour elle en faisait une nouvelle : quelquefois voulant dire à Maurice toutes les palpitations de son âme une à une ; d'autres fois ne voulant lui envoyer qu'un mot : Je t'aimais.

Peut-être eût-elle fini par succomber à cette lente consomption de la douleur solitaire, si la maladie qui avait retenu Maurice à la campagne se fût prolongée plus long-temps. Mais il arriva à Paris.

Comme le vaisseau qui du chantier se précipite dans les flots et les émeut au loin , de même Maurice ne rentra pas dans le rayon de l'existence de Camille sans qu'elle en eût une impression. Le jour même, son mari eut un ton plus sombre et plus colère envers elle ; le lendemain , elle vit entrer chez elle Alicia et Camizard.

En voyant Alicia, Camille crut sortir de prison ; en voyant Camizard, il lui sembla que c'était comme avec le bourreau. Cette image, peut-être prétentieuse pour l'écrivain qui raconte, fut celle qui vint à l'esprit de Camille. C'est que rien ne poétise la forme des idées comme la solitude, rien ne les grandit comme le malheur. Le jour qui amena cette entrevue de Camille et d'Alicia fut la source d'une révolution trop grande dans la vie de madame de Lubois, pour que nous n'en racontions pas toutes les circonstances.

La veille de ce jour, Maurice avait couru chez Alicia , dont la maison se trouvait dans la même rue que la sienne < et son oncle , qui l'avait accompagné à Paris , avait été forcé de l'y aller chercher, après l'avoir attendu près de trois heures. Lorsque M. de Marquoy fut introduit chez mademoiselle Vanini , il la trouva pleurant devant son neveu qui paraissait lui avoir parlé longuement. Sans deviner le sujet de leur entretien , il jugea qu'il devait être bien grave , car en sortant Maurice dit sévèrement à Alicia :

— Je compte sur vous.

— Je ferai ce que vous voulez, avait-elle répondu d'un ton soumis.

Le lendemain , Alicia de son côté alla chez Camizard , et ce fut à la suite d'une longue visite que tous deux montèrent dans la voiture du conseiller d'Etat et se rendirent chez madame de Lubois. Les remarques qu'on avait déjà faites sur l'espèce d'obéissance de Camizard envers Alicia auraient eu matière à s'exercer, en cette circonstance, si l'on avait pu voir l'air de dépit avec lequel le conseiller d'Etat semblait accompagner sa pupille et la sécheresse impérieuse avec laquelle celle-ci lui imposait sa volonté.

— Te voilà! s'était écriée Camille en s'élançant vers son amie; comment se fait-il...?

Elle s'arrêta en voyant Camizard.

— Tu me demandes, dit Alicia, eomment il se fait que j'aie pénétré jusqu'à toi ; tu dois en remercier mon tuteur.

Camille salua le conseiller d'Etat, sans lui dire un mot;: elle se méfiait d'un bonheur qui lui arrivait sous sa protection,

— Maintenant, dit celui-ci , je demande à madame de Lubois la permission d'aller causer un moment d'affaires avec son mari.

— Allez , Monsieur, répondit Camille; allez...

Alicia fit un signe particulier à son tuteur, qui répondit par un sourire contraint. 11 sortit et laissa les deux amies; dès

DESESPOIR. Z'û

qu'elles furent seules, elles se précipitèrent dans les bras Tune de l'autre, et, sans dire une seule parole, elles pleurèrent long-temps ensemble, se serrant les mains, se regardant avec désespoir. Enfin Alicia rompit ce silence plein de confidences, et l'entretien suivant eut lieu, coupé de larmes, de sanglots , de réticences, entrant de plein saut dans les idées ; l'entretien de deux cœurs qui se comprennent et qui s'aiment.

— Écoule, Camille, prends courage... J'aimerai eux tout le dire, quoiqu'il me l'ait défendu. C'est lui qui m'a envoyée ici.

— Maurice?

— Oui, Maurice; il est arrivé.

— Il doit bien souffrir... II était si malade!...

— Il t'aime... tu ne l'aimes pas, voilà ce qui le tue.

— Je ne l'aime pas ! s'écria Camille ; et que veut-il donc , mon Dieu?

Alicia la regarda en pâlissant, ci lui dit à voix basse et lente :

— 11 croit que tu ne l'aimes pas...

— Il a raison... Je ne dois pas l'aimer; il ne le sait pas., il ne le saura jamais...

— Ob ! je le lui dirai...

— Alicia... tu ne le feras pas...

— Tu veux donc qu'il en meure?...

— J'en meurs bien, moi.

— Je me tairai, dit Alicia avec un singulier accent.

Elles gardèrent toutes deux le silence, toutes deux en larmes, mais l'une d'elles pleurant de douleurs différentes et qui les brisaient ensemble. Cependant elle fut la plus forte; elle reprit ; c'était Alicia :

— Camille, il m'a envoyée pour le voir... pour l'offrir sa protection.

— Sa protection... je ne puis l'accepter, et d'ailleurs à quoi servirait-elle?

— Tu le vois, elle m'a déjà fait entrer ici.

270 LE CONSEILLER DÉTAT.

— Mais par quel moyen ?

— Dispense-moi de te le dire... Plus tard, quand j'aurai accoutumé mon cœur à celte nouvelle idée... je te le raconterai... plus tard... pas aujourd'hui... Oh! il ne me manquerait plus que cela.

— Qu'as-tu donc, Alicia?

— Rien , rien... Écoute... cette protection , je te l'ai offerte en son nom... mais c'est la mienne que tu acceptes. Il m'avait défendu de te parler de lui. Il m'avait dit seulement : — Si dans la conversation que vous aurez ensemble , il lui échappe de me maudire, de souhaiter mon départ de France... je m'exilerai... si c'est ma mort qu'elle désire...

— Oh ! le malheureux !

Toutes deux pleuraient encore...

— Mais que veut-il que je fasse?...

— Que tu le sauves, que tu te défendes.

— Et comment? Il ne sait donc pas... ?

— Il sait que tu es innocente.

— Son témoignage ne fera que m'accuser.

— Ce n'est pas le sien qui te défendra.

— Et lequel?

— Celui de Camizard.

— C'est mon ennemi.

— Je le crois ; il a été aussi le mien , et aujourd'hui il fait ce que je veux.

— Mais à quoi servira à présent le témoignage même de Camizard?

— 11 peut ramener ta marraine. Madame de P.rémont revenue et te protégeant ouvertement, les autres se tairont. Et si enfin les affaires de ton mari le forçaient à quitter Paris, tu auras un asile à la porte duquel s'arrêtera la calomnie.

— Que dis-tu? les affaires de mon mari...

— On les dit fort dérangées.

— Mon Dieu ! encore ce malheur !

— Tu ne t'y attendais pas!

— Je m'attends à tout.

— Alors, ne t'étonne de rien , ni de la douceur de ton mari, ni de la servilité de Camizard....

— Mais dis-moi au moins comment...

— Je ne puis te répéter qu'une chose, il fera ce que je voudrai.

A peine Alicia avait-elle prononcé ces derniers mots , que Camizard rentra avec de Lubois.

— Comment, ma chère Camille, dit Alphonse aussitôt, j'apprends que vous avez fait fermer votre porte à mademoiselle Vanini : c'est mal. Madame de P.rémont est à Paris , et vous n'êtes pas allée la voir : c'est inexcusable.

L'avertissement d'Adèle n'avait pas suffi à madame de Lubois pour lui faire espérer un changement si subit dans les manières de son mari. Elle regarda Alicia avec étonnement ; mais celle-ci voulut éprouver jusqu'à quel point Camizard avait rempli ses instructions.

— En vérité, dit-elle, je trouve que Camille ne se ressemble plus ; elle est devenue tout à fait sauvage. Ordonnez-lui donc aussi de venir voir ses amies; moi , par exemple.

— Le lui ordonner, répondit de Lubois, ce serait ôter toute leur valeur à ses visites ; c'est à Camille à juger ce qu'elle doit faire.

— J'irai voir Alicia , si vous le voulez bien , dit Camille d'un ton si soumis et si implorant , du ton d'un enfant qui demande grâce si douloureusement, qu'Alicia en fut cruellement surprise; mais cela ne toucha ni le cœur de Camizard, ni celui d'Alphonse; l'un calleux d'immoralité raisonnée, l'autre cuirassé de débauche vaniteuse. Ce ne fut donc pas par pitié qu'Alphonse répondit :

— Je vous approuve tout à fait.

Ce ne fut donc pas par un motif de joie sincère que Camizard lui dit :

— Je vous félicite de cette bonne résolution.

— Je vous demande donc la permission d'emmener Camille tout aujourd'hui et sur le champ , dit Alicia.

De Lubois fit un geste de refus; mais Camizard s'empressa de dire :

— Cela ne peut qu'être agréable à Alphonse, qui gémit de voir la retraite à laquelle madame de Lubois se condamne.

Un regard d' Alicia envoya à Camille le commentaire de cette intervention ; ce regard voulait dire :

— Tu vois , il obéit.

Alphonse s'empressa décéder. Pour la première fois depuis bien long-temps, Camille s'habilla et sortit. Madame de Lubois et Alicia allèrent ensemble se promener à travers la campagne ; elles suivirent les allées les plus sombres du bois de Boulogne-, puis, arrivées à un endroit écarté, elles quittèrent leur voiture et marchèrent lentement dans un de ces étroits sentiers bordés d'arbres verts, sérieux et lugubres. On était au mois d'octobre; la nature était froide et grise, le soleil pâle , les arbres dépouillés; sa liberté fut triste à Camille.

— Qu'as-tu donc? lui disait Alicia. Pourquoi , lorsque l'espoir devrait te reprendre au cœur, pourquoi pleures-tu encore?

— Je ne sais pas.... Je ne puis.te dire que ce que je fais aujourd'hui me sera fatal ; ma vie est finie, ma destinée marquée J'ai découvert une chose, c'est que je porte en moi

une maladie sûre.... Je n'ai plus rien à craindre... Dans quelques mois tout sera fini, et pourtant j'ai peur j'ai froid....

j'ai le cœur serré

— Pense à Maurice.

— Alicia , dit Camille en arrêtant son amie et en fixant sur elle un regard fiévreux et presque égaré ; Alicia, quel est cet homme?

— Maurice?

— Oui.... Maurice.... je ne le connais pas... je ne le connais

que parce que je l'aime.... Mais lui... sa vie, son passé.... ce qu'il est, ce qu'il a été.... je n'en sais rien.

— Oh ! c'est à peu près ce que sont tous les hommes.... une

jeunesse qui a fait éclat par des folies un amour de toutes

les mauvaises renommées dont il s'est vile fatigué... Rien, en vérité, rien d'extraordinaire dans sa vie, si ce n'est lui-même ;

rien, si ce n'est d'avoir vécu, lui comme tout le monde

a vécu.

— Mais toi, Alicia, comment l'as-tu connu?

— Moi? je t'ai promis de te le dire plus tard.... plus tard....

— Alicia.... tu l'as aimé.

— Moi , dit Alicia en souriant avec un effort qui échappa à madame de Lubois , me crois-tu capable d'aimer un homme qui ne m'a jamais aimée? — et qui ne m'aimera jamais, murmura-t-elle tout bas.

— Ah ! s'écria madame de Lubois avec joie il ne t'a jamais aimée , n'est-ce pas?... Merci , tant mieux.

. — Non , il ne m'a jamais aimée.

Et pendant que madame de Lubois accueillait cette assurance avec joie, Alicia détourna la tète pour essuyer une larme.

— Oh ! reprit Camille après un long silence... je ne dois plue le voir; n'est-ce pas , Alicia , que je ne dois plus le voir?

Alicia ne répondit point, et elle ne remarqua pas l'incohérence des paroles de Camille.

— Oh! je le comprends bien, ce serait un crime, une faute,

maintenant que je l'aime... Non, je ne dois plus le voir et

pourtant je suis bien malheureuse!

Alicia avait aussi une douleur qui la poignait; elle se tut encore.

— C'est que si je le voyais je serais perdue Je suis

perdue, c'est vrai mais enfin je suis innocente Au lieu

que si je le voyais... Et puis qui sait ce qui pourrait arriver?... Mon mari ne demande qu'un droit pour se venger... et alors... Non, non , je ne le verrai plus....

Alicia écoutait ces tristes divagations du cœur de Camille, mais elle n'avait pas la force d'y répondre; elle n'avait que celle de pleurer. Camille se tut à son tour, et elles continuèrent à s'enfoncer silencieusement dans les plus sombres allées du bois. Au détour d'un sentier, elles entendirent un bruit étrange qui les arrêta tout à coup : c'était celui du fer criant sur le fer,

le bruit d'une épée sur une épée Elles se serrèrent l'une

contre l'autre. Camille devint tremblante d'une terreur plus grande que celle que pouvait lui inspirer l'horreur d'un combat.

— Éloignons-nous, lui dit Alicia.

— Non... non... dit Camille tout à fait égarée ; non, je veux voir.... je veux voir....

Alicia essaya de l'entraîner.

— Laisse-moi donc voir , dit Camille en faisant un pas. Le bruit cessa....

— Il y en a un de mort.... dit Camille avec un ton si extraordinaire qu'il fit frémir Alicia.

— Oh! reprit Alicia, éloignons-nous....

— Mais non , je te dis que je veux voir....

Et elle s'enfonça dans le taillis. Un moment après trois hommes portant deux épées passèrent et s'éloignèrent rapidement ; un moment après une voilure arriva, et deux hommes, sortant d'un endroit écarté , y portèrent un jeune homme frappé à la poitrine, pâle , les yeux fermés, mort peut-être. Camille, l'œil tendu , les regardait avec une affreuse curiosité, tandis qu'elle retenait près d'elle Alicia dont elle serrait le bras avec une force extraordinaire.

— Vois-tu vois-tu, disait-elle tout bas; vois-tu c'est

ainsi que ça finit quand une femme a un amant C'est Maurice qu'on vient de tuer....

— Maurice !.... s'écria Alicia en regardant le blessé dont elle avait détourné les yeux. Mais ce n'est pas lui....

— Je ne te dis pas que ce soit lui.... mais voilà ce qui arrivera.... Vois-tu.... ces gens-là viennent de se battre pour une

femme... et je suis sûre que c'est le mari qui a tué l'amant....

Je suis sûre que je ferai tuer Maurice Alors je ne veux pas

le revoir.... alors je ne le reverrai,... je ne.... je.... Qu'as-tu à me regarder comme ça ?....

— Camille !... s'écria Alicia en l'entourant de ses bras. Camille se mit à rire.

— J'ai envie de leur demander pourquoi ils se sont battus... Elle fit un pas , la voiture était partie.

— Camille, dit Alicia qui ne voulait pas lui montrer l'effroi qu'elle lui inspirait, Camille, rentrons... je suis fatiguée.

Le soir, madame de Lubois fut prise d'une fièvre violente. Le médecin appelé , et à qui Alicia fit une complète confidence, déclara que la solitude et la réflexion continue dont elle est accompagnée avaient produit une irritation du cerveau qui menaçait Camille de folie, si on ne l'arrachait à sa vie habituelle. Il lui fut ordonné de sortir tous les jouis , d'aller dans le monde , de voir ses amis. On ne craignit pas de faire cette consultation devant Camille. Elle répondit tristement :

— Quels amis, quel monde?

— Qu'importe, dit Alicia; tu viendras avec moi....

Dès lors Alicia se voua à la santé et à la raison de Camille.

Quand ce n'est pas un accident inattendu , un événement foudroyant qui brise la raison d'un choc violent, quand c'est la pensée qui la tue.... c'est lentement qu'elle échappe.... On dirait que chaque fibre du cerveau se rompt à son tour.... Ce sont d'abord les longues distractions, les silences persévérans, puis la concentration de toutes les forces vitales sur la seule faculté qui reste sensible, et qui finit par se briser aussi par ces excès de tension.

Camille était arrivée à ce point; elle voyait son malheur partout. Ce duel , elle se l'était appliqué ; tout ce qui se passait, elle le ramenait à sa situation. Alicia, secondée des conseils du médecin , chercha tous les moyens de distraire Camille. Ce mot., employé physiologiquement, ne signifie pas

282 LE CONSEILLER u'ÉTAT.

ce qu'on veut lui faire dire. En médecine, distraire, ce n'est pas tuer la sensation là où elle est trou vive, c'est faire vivre par les organes qui s'atrophient, c'est porter la vie aux endroits d'où elle s'est retirée ; et comme il n'y a pour chaque existence qu'une dose de vitalité, ce qu'on en donne à une autre perception soulage celle qui l'a tout absorbée. C'est sans doute ce qui a fait dire à une femme de beaucoup d'esprit, en parlant d'amour: — Le cœur n'oublie pas, il remplace. Dans ce système de raisonnement, Alicia chercha un moyen d'occuper l'âme de Camille ; elle espéra le trouver en lui don nant l'amour de cet art qu'elle-même adorait. Mais, avant d'agir sur la pensée par la pensée , il fallait affaiblir par les fatigues du corps celle qui dominait le cœur. Alicia se voua encore à cette guérison. Ce projet formé le soir même, Alicia voulut le mettre à exécution le lendemain. Médecin plus habile , ou mieux instruit que celui qui croyait juger l'état de Camille, la main sur l'artère de son bras, Alicia avait mis la main sur son cœur, et elle comprenait que chaque jour perdu rendait la guérison plus incertaine.

Dès le lendemain elle arriva de bonne heure chez Camille ; elle la fit lever malgré sa faiblesse et l'emmena ; elle la conduisit à pied à travers Paris. Elle prétexta qu'elle avait oublié d'écrire un mot , et la força à faire la longue course qui sépare la rue Godot-de-Mauroy de la rue de Varennes. Arrivée chez elle, Alicia força Camille à remettre , avec elle, son atelier en ordre. Elle lui parla peinture, gloire, jalousie d'artistes. Puis, quand elle vit la complaisance de Camille épuisée, elle se trouva avoir une affaire au Panthéon, une statue à voir chez un artiste... elle força Camille de la suivre.... elle la fit souffrir des pieds, elle la laissa avoir froid, se plaindre de douleurs aiguës... elle fut sans pitié pour le corps, parce qu'elle voulait sauver l'âme.

Le lendemain encore, après une nuit accablée, Camille vil Alicia revenir. Il fallait encore sorlir, Camille résista; on l'a-

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vait détournée de sa manière habituelle de souffrir. L'accablement de la fatigue lui avait procuré des momens d'un lourd sommeil... Ce n'était que depuis quelques heures qu'elle avait pu se remettre à penser à son aise, à retourner sa douleur dans sa blessure; c'était sa vie, sa joie : elle s'y plaisait.

Elle trouva Alicia importune; mais Alicia ne tint compte ni des refus ni des impatiences , elle exigea , elle voulut, et Camille la suivit encore; et Alicia la ramena encore le soir dans sa maison, tellement brisée de fatigue, que, lorsqu'elle la quitta, le sommeil avait déjà gagné madame de Lubois. Huit jours ainsi, sans cesse, sans relâche, sans repos, Alicia fit souffrir à Camille cette vie de dures fatigues qui absorbe toutes les forces, et qui ôte à l'humanité pauvre et laborieuse cette subtilité de sensations dont l'humanité riche est si fière et qu'elle ne doit qu'à son oisiveté : comme si la Providence avait voulu , en donnant aux heureux de ce monde une facnlté plus étendue de souffrir et de souffrir des moindres choses, venger le misérable des privations auxquelles la pauvreté le condamne.

Certes cette semaine n'avait apporté qu'un bien faible soulagement aux douleurs de Camille , mais elle avait eu un résultat plus puissant : elle lui avait prouvé que son désespoir pouvait se distraire de lui-même. C'est l'imperceptible mieux du malade, fil délié auquel il attache l'espoir d'une complète guérison.

Mais que de ménagemens, que de persévérance pour qu'un accident ne vînt pas détruire le peu qu'on avait gagné, et déterminer une rechute d'autant plus profonde et plus dangereuse.

Durant les huit jours qui s'étaient écoulés, Alicia n'avait pas prononcé le nom de Maurice; sa présence dans la vie de Camille lui était seulement attest-'e par les manières plus polies de son mari et par le servile empressement de Camizard. Quelque chose d'inattendu prouva encore plus à madame de

Lubois qu'il y avait autour d'elle une protection aussi puissante qu'invisible. Une lettre de madame de Brémonl lui fut remise. Camille n'eût point su que Camizard avait reçu l'ordre de ramener la vieille dame , qu'elle eût reconnu la pensée qui avait dicté cette lettre.

Elle disait que madame de Brémont , sans croire positivement aux bruits fâcheux qui couraient sur le compte de Camille, avait espéré que sa filleule viendrait la voir pour se justifier. Elle supposait que la crainte seule avait arrêté madame de Lubois, mais qu'elle n'avait qu'à se présenter chez sa marraine, et qu'elle trouverait une mère et non un juge.

Camille montra cette lettre à Alicia, qui l'engagea à se rendre sur le champ chez sa marraine. Camille s'y rendit, mais ne la trouva point : c'était un contre-temps.

Alicia donna ce nom à un malheur préparé avec une habileté fatale. Contente de voir obéir Camizard , elle s'imagina , parce qu'il obéissait avec empressement, que l'autorité qu'il subissait ne lui était pas insupportable. Elle ne savait pas que le tigre se couche sur le ventre au moment où il veut s'élancer sur sa proie ; que l'esclave ne se courbe jamais si bas que quand il veut frapper son maître ; et si nous-mêmes nous n'avons pas misa nu la pensée de Camizard , c'est pour qu'il garde aux yeux de nos lecteurs cet aspect obséquieux et désintéressé qui le faisait se glisser dans la vie des autres, comme un être presque insignifiant; c'est pour qu'ils puissent juger, le jour où il lèvera le masque, ce que renferment de hideuse corruption , d'implacable cruauté, ces hommes à manières douces , élégantes , timorées , que la société stigmatise à peine du nom d'hommes adroits; que beaucoup appellent des hommes fins, et qui sont, il faut dire le mot, les prototypes de toute lâche scélératesse.

Le jour même où Camille reçut la lettre de madame de Brémont, Camizard avait fort indifféremment envoyé à Alicia sa loge à l'Opéra, et Alicia avait résolu d'y conduire Camille.

On jouait laMuelle de Porlici.

A cette époque, on doit s'en souvenir, laMuelle de Porlici était presque une pièce politique. Alicia se fût bien gardée de conduire Camille à un théâtre où des passions de cœur eussent été en scène. Pour Alicia, la Muette était une pièce où le peuple se révolte : rien de plus. Quelque sagacité de cœur qu'eût Alicia , elle ne savait pas qu'il est des momens de la vie où le cœur se prend aux choses les plus étrangères. Elle mettait trop sur le compte d'un commencement de folie les étranges paroles de Camille au bois de Boulogne lors du duel dont elles avaient été presque témoins. Enfin toutes deux se rendirent le soir à l'Opéra.

La salle de l'Opéra est un carré dont les angles opposés à la scène sont coupés par une diagonale enfermée entre deux colonnes ; dans l'espace de cette diagonale se trouve une loge de chaque côté de la salle.

La loge de Camizard était une première située entre ces colonnes et faisant le coin de gauche. Nous entendons, par côté gauche , celui qui est à la gauche du spectateur, regardant la scène.

Ce qu'on appelle loges d'avant-scène, au lieu d'être, comme les loges du fond, parallèles au théâtre, lui sont perpendiculaires et la bordent de chaque côté. Ce sont des loges profondes.

A partir de ces avant-scènes commence le balcon, qui se trouve assez reculé pour que les spectateurs qui y sont placés , surtout s'ils ne sont pas sur le premier rang , ne puissent voir ceux qui occupent les avant-scènes qui sont du même côté qu'eux.

Qu'on nous pardonne celte description tant soit peu technique : elle est tout à fait indispensable à l'intelligence du récit qui va suivre.

Dans une ville qui a vingt-quatre théâtres ouverts tous les soirs, et qui fournit des curieux à tous ces théâtres, il est

bien diflicile que le drame de la vie réelle ne marche pas quelquefois cher les spectateurs , côte à côte du drame qui se joue sur la scène. Assurément nous préférerions avoir à renfermer dans un salon étroit l'expression des passions qui s'agitèrent le soir dans la vaste salle de l'Opéra ; mais nous sommes forcés de prendre la vie comme nos habitudes l'ont faite, et les salles comme les architectes les font.

Quand Camille et Alicia entrèrent à l'Opéra, la salle était déjà pleine de spectateurs; une seule loge était complètement vide : c'était l'avant-scène située à la droite, loge vaste et profonde, mais qui n'avait pas encore ce luxe de tenture que lui a donné depuis la mode furieuse de l'Opéra.

Camille et Alicia , de la place où elles étaient, au fond et à la gauche de la salle , pouvaient voir parfaitement les personnes qui se plaçaient sur le devant de l'avant-scène de droite ; mais comme en même temps elles étaient très en arrière de cette loge, leurs regards ne pouvaient pénétrer jusqu'au fond.

Le spectacle commença.

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