A MADAME DE BRÉMONT
« Sur mon âme, qui va bientôt paraître devant Dieu, je » meurs innocente. Je vous remercie de tout ce que vous » avez fait pour moi. Si c'est un crime que je commets en me » tuant, Dieu m'absoudra sans doute, puisqu'il ne m'a pas » donné la force de supporter davantage ma vie. Si quel- » qu'un me calomnie encore devant vous , n'oubliez pas que » je suis à une heure où l'on ne ment plus. Soyez heureuse.
» Camille de Lubois. »
A. MONSIEUR DE LUBOIS.
« Monsieur,
» Je meurs innocente du crime dont vous m'avez publique- ;-, ment flétrie. Cependant ne vous faites aucun reproche de » ma mort ; un malheur qui n'est pas votre ouvrage, a dépassé
54i LE CONSEILLER DÉTAT.
» d'un coup tout ce que j'avais de forces. Les chagrins que » vous m'avez donnés sont de ceux que beaucoup de femmes » acceptent aisément; je vous les pardonne, quoiqu'ils » m'aient brisée. Maintenant votre vie vous appartient; fai- » tes-la meilleure qu'elle n'a été. Les devoirs du mariage )) étaient trop pesans pour vous, je vous en dégage; ils étaient » aussi devenus trop lourds pour moi, et je les jette à terre. » Il y a des hommes plus malheureux que vous, qui ont ra- » cheté leur passé, faites comme eux. Adieu. Je ne suis pas » injuste: parmi les longues années de notre union, il y en a » eu beaucoup d'heureuses; je l'atteste ici-bas et je le répète- » rai à Dieu! Qu'elles témoignent pour vous devant lui etde- » vant les hommes. Une erreur de votre part et trop d'em- » portement de la mienne vous ont amené au malheur et moi » à la mort. Oubliez-moi : je n'ose vous demander de me par- » donner d'avoir perdu votre vie : une autre peut-être vous )> eût sauvé. Je ne me plains pas, vous avez encore trop à » souffrir : vous avez à vivre ; j'ai la meilleure part de notre » destinée : je meurs. Laissez-moi vous remercier encore de » mes premières années de mariage. Vous avez été bon , no- » ble , généreux pour moi ; vous m'avez prise , moi , pauvre » orpheline, pour me faire riche, heureuse et considérée. » Cela a duré sept ans; sept ans , c'est une large part de bon- » heur. Mon Dieu, comment tout cela s'est-il évanoui ? Si vous » voulez me croire sur parole , consolez-vous , car je vous » jure que nous ne sommes pas les plus coupables de notre » malheur... Je ne puis rien vous dire de plus... je n'ai pas le » courage d'écrire une dénonciation sur ma tombe. Ce n'est » point à ceux qui meurent de maudire ; i) ne faut pas que la » vengeance ait rien à reprocher à leurs cendres; j'espère que » ma discrétion fera respecter les miennes. Vous savez bien » que je n'ai plus que ma résignation qui me protège ; elle » sera complète... il y a un nom que je ne prononcerai pas. » Si vous rentrez jamais en France, ne revenez pas à Paris:
» ma tombe vous y porterait malheur... Adieu encore... Su » mou âme, je ue vous hais pas... et je prierai Dieu pour » vous. »
A MADEMOISELLE VAMM.
« Alicia,
» Je t'écris, parce que je meurs et que je te plains. J'ai été » injuste et barbare envers toi. Depuis le jour où j'ai appris, » par le cri qui t'est échappé , que tu aimes Maurice , j'ai re- » fusé de te recevoir. Ce n'est pas haine contre toi, c'est pi- » lié pour moi. Je l'aimais tant, que le voir, toi qu'il a aimée, » et que sans doute il aime encore , m'eût fait plus de mal que » tu ne peux l'imaginer ; et , en vérité , ce n'était pas la peine » de m'infliger cette nouvelle douleur... Tu sais, toi, que j'ai » assez souffert. Pourquoi m'a-t-il aimée? Voilà le malheur » des hommes qui jouent avec le cœur des femmes corrom- » pues; ils s'imaginent que c'est de même partout... ils ont » un mot qui est affreux : avoir une femme... ils poursuivent » ainsi celles qui ne les connaissent pas et les perdent. . . Je ne » puis pas jurer que si j'eusse vécu, je ne me fusse pas don- » née à Maurice... Je serais devenue sa maîtresse, j'aime » mieux être morte. Que ceci ne te blesse pas ; tu n'es pas » une pauvre femme comme moi ; lu as un nom et un talent
» qui te protègent; Maurice n'est qu'un ami qui t'a trahie
» Une femme comme je suis n'a de protecteur que l'amour » qu'elle inspire; quand il s'en va, elle reste nue... Je com- » prends ton courage , s'il t'a trompée ; lu vaux encore au- » tant que lui : moi, abandonnée, je serais ce qu'esi Adèle, » ce que sont tant d'autres... ïl faut avoir leur âme pour vi- » vre ainsi, je préviens le malheur de mourir avec un re- » mords. Toi, pauvre enfant, que vas-tu devenir? pourquoi
54f) LE CONSEILLER D'ÉTAT.
» n'as-tu pas été plus confiante? je te l'aurais ramené, tu I'ai- » nierais en paix , et peut-être l'image de votre bonheur m'au- » rait fait vivre. Si tu savais ce qu'il y a de force dans le bon- » heur qu'on a donné ; il remplit l'âme d'un saint orgueil: lu » as voulu le tenter pour moi, que l'avenir t'en récompense ! » Tu as dû bien souffrir, pauvre sœur. .. je t'ai dit si souvent » que je l'aimais : comme je t'ai torturée ! mais tu m'as déjà » pardonnée,je meurs en paix aveo toi, n'est-ce pas?... J'ai » une chose à te demander ; mais avant d'aller plus loin, il » faut que je lui écrive la lettre que lu lui remettras sans la » lire... S'il te la cache , ne l'aime plus ; s'il te la montre , il » méritera que tu l'aimes... je suis sûre qu'il te la montrera : » c'est un homme qui est assez noble pour comprendre un » devoir. Je t'écrirai à toi la dernière; car en pensant à ce » que je veux te demander, je sens les larmes qui me ga- » gnent, et je ne puis pleurer que sur ta lettre... et c'est à » toi que je dois mon dernier adieu. Attends... je vais lui » écrire...