A MONSIEUR MAURICE LAMBERT
« Monsieur,
» Depuis le jour où vous m'avez donné asile , voici les seuls » mots qui m'aient parlé de vous : « Madame, j'ai puni votre » amant. » Vous devinez qui a pu me. les écrire. Plus tard , » des informations prises à votre porte m'ont appris que vous » étiez hors de danger ; c'est tout ce que je sais , tout ce que » j'ai voulu savoir. Deux fois vous avez bravé la mort pour » moi : c'est trop pour une femme qui ne peut vous en être » reconnaissante. Cependant c'est assez pour me prouver que » vous êtes de ces hommes qui osent faire ce qu'ils croient un
» devoir. Il vous en reste un à accomplir, c'est de consoler » Alicia de ma mort... elle vous aime... aimez-la. Tout ce qui » peut flatter l'orgueil d'un homme, elle le possède; tout ce » qu'une âme comme la vôtre peut exiger de dévoûment et » d'amour, elle vous le donnera. Si vous m'avez aimée, et je » le crois, ce n'a été qu'une erreur de votre générosité ; vous » m'avez le premier appris le malheur qui me frappait, et » qu'un accident pouvait me révéler à chaque minute, et vous » vous êtes voué à le réparer, comme si vous l'aviez causé. » C'est en quoi vous m'avez aimée. Du repentir et de la pitié, » voilà tout. Regardez bien dans votre cœur, vous verrez que » je vous ai dit vrai. Hé bien , s'il en est ainsi, accordez-moi » la réparation que je vous demande à l'heure de ma mort , » tenez les sermens que vous avez faits à Alicia... J'ignore ce » qu'ils sont ; mais elle y comptait, voilà tout ce que je sais. » Je ne vous trace pas une règle de conduite , je ne vous » dis pas: Épousez-la ; en vérité, au moment où je suis, je ne » sais si le bonheur est dans l'accomplissement de ce que le » monde appelle une légitime union. Vous êtes dotés tous » deux d'une indépendance de position et d'idées qui peuvent » vous faire braver les coups auxquels je succombe... Faites » ce qu'elle voudra... je vous en prie. Sincèrement, je vous » le jure , elle vous aime autant que je vous aimais... c'est ma » sœur d'âme et de pensée... je sais tout ce qu'elle pourra r pour vous, j'en juge par moi... Recevez ses sermens par ma o bouche, vous y croirez ; accueillez sa prière que je vous fais,
» elle vous deviendra sainte aimez-la et pleurez-moi
» Pleurez-moi... je vous aurais tant aimé, moi aussi... Qu'im- » porte, sauvez ma sœur, sauvez mon Alicia... Je suis assise d par terre pour vous écrire ceci, je vais me mettre à genoux » pour prier Dieu que vous m'exauciez.»
SUITE DE LA LETTRE D'à;
«. Je viens de prier pour toi, Aiicia; lu seras heureuse, j'en » suis sûre, j'en ressens la conviction , j'ai le cœur calme. Je » viens d'entendre sonner dix heures... la rue est solitaire... » la nuit est profonde, il faut que je me hâte de t'adresser ma » dernière prière... Ce que je vais te demander est bien ter-
» rible et bien bizarre.... mais tu le feras C'est presqu'une
y> folie... mais je suissi misérable, que je cherche un moyen de » me libérer de tous mes engagemens sur cette terre. Voici
» ce que c'est: Tu feras huit tableaux pour moi huit
» beaux tableaux, entends-tu, avec ton admirable talent. Je » vais t'en dire les sujets. Le premier, ce sera le moment où » Maurice dit , devant moi et sans me connaître, que Césarine » est la maîtresse de mon mari. Le second, ce sera la scène » du bal de Derby, quand Maurice était appuyé à la console... » Tu l'as vu, tu t'en souviens... Pour le premier, il te dira » lui-même quelle ligure j'avais.... quel effroi j'éprouvai. Le )> troisième sera le moment où il m'a portée près de ma porte, v> dans la nuit du 29 juillet ; pour celui-là encore il te four- » nira ses souvenirs. Le quatrième (il le mènera chez son » oncle pour voir les lieux) , c'est quand il s'évanouit et que » je garde son flacon. Le cinquième, tu las vu, c'est le iim- » ment où je me sauve de l'Opéra. Le sixième , c'est quand il » me ramassa sur la borne de la rue. Le septième , ce sera » quand tu es entrée dans sa chambre et que lu m'as vue dans » son lit... Le huitième, que tu ne verras pas sans doute, ni )> lui non plus, sera le moment où on ouvrira ma porte et où » je serai étendue morte sur le parquet... Je vais t'en donner » une idée... Je mettrai le réchaud au milieu de la pièce. Mon » mouchoir, où j'ai enveloppé le charbon, est dans un coin.
» J'ai une robe de soie grise Mes lettres seront sur la che-
.. minée ; il n'j a que la tienne que je garderai à la main... Tu
» vois cela.. . n'oublie rien, ni les plumes, ni l'encre par lerre ! » enfin que ce soit bien et vrai, lu comprends?Quand tu auras » fait ces tableaux, tu les mettras en loterie... à un aussi haut » prix que possible. Tu feras beaucoup, beaucoup de billets... » tout ce que tu pourras... et puis tu donneras tout cet argent » à Charles Launay et à sa femme à qui je dois beaucoup... Je » donne ce que je peux... ma vie et ma mort à peindre... Si » ma vie à vivre eût valu ce prix, je l'aurais gardée pour m'ac- » quitter... N'est-ce pas, que ce n'est point une idée trop » folle... Alicia ?... Mon Dieu, voilà onze heures qui sonnent: » comme le temps passe!... Je vais tout préparer, et puis je » tâcherai de t'écrire encore quelques mots. »
Un instant après , Camille était sur ses genoux , et, penchée en avant , appuyée sur ses mains , elle soufflait le charbon qu'elle avait arrangé dans son réchaud. Sa porte s'ouvrit : Alicia entra.
Camille se redressa au bruit que fit Alicia , et demeura immobile à la regarder.
Il y eut un moment de silence. .
— Pourquoi es-tu venue ? lui dit-elle froidement.
— Pour te parler , répondit Alicia avec la même froideur. Je savais que tu voulais mourir, et, avant que tu ne meures, j'ai quelque cbose à te dire.
Elles se regardèrent toutes deux , toutes deux pâles et résolues, sans larmes dans les yeux ni sanglots dans la voix , froides de cœur et de corps comme le mourant qui touche à la tombe.
— Commentes-tu entrée? dit Camille
— J'ai fait forcer ta porte.
— Pourquoi n'as-tu pas sonné?
— Parce que tu étais femme à te précipiter par ta fenêtre et à te briser sur le pavé , si tu avais été avertie qu'on venait te sauver.
— Tu as donc bien compris qu'il faut que je meure? Pourquoi donc es-tu venue? Toujours, reprit Camille en se relevant, faut-il que toujours il me vienne plus de douleurs que je n'en ai compté ! Est-ce que tu espères me sauver?
— Je sais trop qu'il n'y a aucun moyen de prévenir un suicide bien décidé, pour l'espérer; mais tu meurs dans l'ignorance. Je serais complice de ta mort si je t'y avais laissée.
Elles se regardèrent eneore comme deux lutteurs en présence. C'était un calme désolant, une discussion glacée là où il semble qu'eussent dû éclater les cris et le désespoir. Camille appuya ses regards sur les yeux d'Alicia, comme pour éprouver s'ils étaient de vérité pure, et reprit ;
— Faut-il que je croie à ce que lu me diras, Alicia c:
— Il faut que tu y croies... Camille.
Les deux jeunes femmes étaient restées debout dans le bou doir de Camille ; l'odeur du charbon , qui déjà s'enflammait, se faisait sentir. Alicia , la première , en parut suffoquée.
Ouvre cette fenêtre , dit-elle à Camille, et si tu persistes daas ta résolution, je te jure, sur mon honneur, que je la fermerai sur nous.
— Sur nous! dit Camille. Es-tu venue pour mourir aussi ?
— Pour mourir ou pour vivre , Camille ! selon ce que tu décideras. Ce ne sera pas la peine de me chasser , si lu veux mourir; il y a place ici pour toutes deux, et lu ne me refuseras pas un coin de ce parquet.
— Alicia ! repartit Camille, Alicia ! tu ne peux mourir. Elle ouvrit la fenêtre, et plaça le fourneau dans la cheminée
dont elle leva la trappe.
— Me crois-tu moins de courage qu'à toi? dit Alicia.
— Non, mais il te reste quelque chose à faire".... Tiens, Alicia , voilà ce que je t'écrivais.
Alicia lut la lettre d'un bout à l'autre. Son âme, qu'elle avait raidie et tenue ferme pour aborder Camille, à l'unisson d'un cœur qui prépare froidement sa mort, son âme fléchit, se brisa à chaque phrase , et , lorsqu'Alicia arriva aux dernières lignes de la lettre, ses pleurs ruisselaient sur le papier, ses sanglots étranglaient sa voix... Camille, aussi demeurée droite et impassible jusque là, s'attendrit de la voir s'attendrir, pleura de lavoir pleurer; et quand Alicia, après avoir fini la lettre, la laissa tomber et lui tendit les bras, Camille s'y précipita , et toutes deux pleurèrent long-temps le cœur contre
le cœur. Le paroxisme de leur résolution était tombé; elles étaient redevenues deux faibles femmes malheureuses qui s'aimaient et qui souffraient ensemble. Enfin Camille retrouva la première un peu de cette force qui l'avait si long-temps soutenue, et dit à Alicia :
— Tu vois bien qu'il faut que tu vives , Alicia, j'ai encore besoin de loi.
— Si ce n'est que cela, répondit Alicia, un autre tiendra tes engagement; lis.
Elle remit un billet de quelques lignes à Camille.
« Alicia, courez chez Camille; Charles Launay, pris d'un
» remords de sa faiblesse , vient de me prévenir que Césarine
» avait poussé le crime jusqu'à aller faire une scène à Camille
» pour l'argent que son mari a emprunté à M. Launay. Cette
» malheureuse veut dépouiller madame de Lubois du peu qui
» lui reste... Charles n'ose lui résister. Courez, dites à Camille
» que sa dette sera payée par vous, que toutes les précautions
» sont prises... Arrangez tout comme vous voudrez... Elle
» n'en entendra jamais parler... Courez : quoique je sache
» qu'elle paraît assez tranquille, je n'ose penser jusqu'où
» pourrait la pousser ce dernier et épouvantable malheur. »
Il t'a envoyé cette lettre à l'instant? dit Camille.
— II y a deux heures, reprit Alicia. Quand je suis venue, on m'a refusé la porte; quand j'ai dit enfin ce que je craignais, on a parlé de l'enfoncer... Je t'ai dit pourquoi je ne l'ai pas voulu... Il a fallu aller chez un magistrat; il a fallu avoir l'ordre d'ouvrir... Il a fallu trouver un ouvrier... Il a fallu briser la scr rure sans bruit.
— Et lu as pensé à tout cela, Alicia ! dit Camille en lui prenant les mains.
— Maurice m'accompagnait.
— Maurice ! s'écria Camille avec terreur ; Maurice , est-ce qu'il est ici ?
— En sortant de chez son banquier, où il avait emmené Charles Launay pour assurer ta dette, il m'a retrouvée à ta porte, disputant avec les gens de la maison qui ne voulaient pas me laisser monter ; il m'a accompagnée partout , et s'est retiré quand il t'a sue vivante ; car je lui ai répondu de toi: et, dans une heure... il quitte Paris, il quitte la France , et va en Italie.
— Il t'abandonne aussi ?
— Tu te trompes, Camille, Maurice ne m'abandonne pas; il ne m'a jamais aimée.
— Oh ! tu me trompes.
— Veux-tu m'écouter ?
— Tu me trompes.
— Écoute-moi. Te souviens-tu du jour où j'ai promis de te raconter mes malheurs, s'il le fallait , pour te donner du courage ?... Hé bien , je vais te les dire : Camille , je sortis du pensionnat quelques mois avant toi ; mon tuteur me loua un appartement dans le faubourg Saint-Germain , et plaça près de moi une vieille parente. Je ne te dirai pas les mille soins assidus dont il m'entoura, les flatteries qu'il me prodiguait, son obéissance à tous mes caprices, et ces libertés de débauché que mon inexpérience attribuait à sa familiarité paternelle : l'art qu'il mit à m'enlacer fut horrible. La femme qui me servait de tante était d'une grossièreté que je haïssais, et il avait si bien fait, que je trouvais heureux , lorsqu'il venait tous les soirs, qu'elle nous laissât seuls tous les deux. Cela fui plus long que tu ne penses : avant que Cami/.ard me parlât de ses espérances, il me laissa le temps de m'accoutumer au luxe dont il m'entourait, de m'en faire un besoin ; il sait, lui qui a passé sa vie dans toutes les corruptions, que le besoin de conserver ce qu'on a est bien plus impérieux que le désir d'acquérir ce qu'on n'a pas. Enfin un jour, il me dit qu'il m'aimait ! C'est une passion de tigre que celle de cet homme... souple et rampante tant qu'elle s'approche inaperçue de sa
proie, féroce et vindicative dès qu'elle veut lui échapper.
— Oh ! je sais ? dit Camille qui écoutait avidement Alicia.
— Tu le sais ! reprit Alicia. Hé bien , s'il t'a parlé d'amour après t'avoir sans doute poussée dans un abîme sans autre issue que l'infamie, tu dois penser quelle fut mon épouvante lorsqu'il me dit ce qu'il voulait. Imagine-toi mon effroi lorsque je le repoussai avec indignation , et qu'il me jura qu'il fallait être à lui ou perdue , et qu'il me laissa brisée dans l'âme de ces paroles, brisée de fatigue d'une lutte infâme. Le soir vint, son affreuse complice rentra. Songe que c'était mon premier malheur ! je ne la soupçonnais pas ; elle me consola, elle me promit de ne plus me quitter ; elle me combla de soins presque maternels... et ce ne fut que le lendemain que je me rappelai combien sa figure était livide quand elle me présenta un verre d'eau sucrée qu'elle m'avait préparé. A peine je l'avais bu que je m'endormis... Camille, tu parles de malheur et de mourir; tu parles d'insultes et de crimes... eh bien ! Camille... moi, je m'endormis innocente et pure, et je m'éveillai flétrie et déshonorée.
— Déshonorée ! s'écria Camille.
— Déshonorée dans le sommeil, sans défense, sans pouvoir appeler ni Dieu, ni les hommes, ni moi-même, ni la mort à mon aide. Déshonorée, entends-tu!... Et, quand je rouvris les yeux, je rencontrai le visage de Camizard qui riait sur le mien.
— Infamie ! s'écria Camille.
— Oui... infamie, répéta Alicia que ses souvenirs bouleversaient dans l'âme; c'est une infamie, un crime que les lois punissent du bagne , mais à condition que la victime viendra étaler devant ses tribunaux son déshonneur et sa flétrissure... à condition qu'elle rentrera dans la société pour y être montrée du doigt et poursuivie de joyeux demi-mots et d'équivoques grossières... Je le savais, ou plutôt je le sus : il me le dit... Il m'étala froidement l'aspect de mon avenir parti de cette heure de déshonneur... et, après m'a voir flétrie , il me
laissa avec l'effroi de ma vengeance... Je ne me vengeai pas.
— Oh !... s'écria Camille ; oh ! malheureuse Alicia ! el moi, moi, où étais-je alors ?...
— Huit jours après tu le mariais; huit jours après j'étais au bal de tes noces à côté de mon bourreau, et je riais avec lui, et je te voyais heureuse, et je me disais: Voilà l'avenir qu'il m'a perdu; jamais je ne mettrai sur mon front cette couronne blanche de mariée... Va, j'ai bien souffert aussi, Camille; mais je n'ai jamais pensé qu'il fût juste de mourir pour le crime des autres. Infâme de cœur et souillée, j'aurais pu tromper quelque honnête homme ! je ne l'ai pas voulu, et je me suis dit : — Je vivrai seule et par moi seule. — Si je ne suis pas un peintre sans renom, je le dois ace malheur; Camizard m'a remis mon existence à porter avec un fardeau de plus que n'en avait l'orpheline; mais l'orpheline n'a pas fait comme toi. A dix-huit ans , car je n'avais que dix-huit ans, car j'étais belle aussi , tu t'en souviens , belle à faire l'amour d'un homme, bonne aussi à faire son bonheur ; hé bien, à dix-huit ans , je ne désespérai pas de ma vie , j'en arrachai une espérance , voilà tout... et cependant ce n'est pas là mon plus affreux malheur.
— Quoi! s'écria Camille, tu as eu d'autres douleurs plus poignantes?...
— Oui , plus poignantes.
— C'est encore un crime, sans doute, qui te les a données?
— Non, Camille, ce fut plus affreux, ce fut l'honneur qui me les imposa.
— Mon Dieu ! que vas-tu me dire? reprit Camille à qui le cœur manquait de penser qu'Alicia avait si long-temps souffert seule et sans se plaindre.
— Ecoute, dit Alicia. Je commençai alors ma carrière de peintre, et je trouvai partout des hommages que je repoussai avec une froideur qui me fit plus d'ennemis que tu ne penses. Parmi tous les hommes que je rencontrai, il s« forma une
sorte de ligue contre moi ; c'était une tâche que chacun se donnait de me séduire et de me perdre. On dirait que la vertu des femmes est importune aux hommes; il n'est séductions, lâchetés, infamies, qu'ils n'emploient pour l'égarer, et puis il n'est mépris et outrages dont ils ne l'accablent... Mourir, parce qu'ils sont infâmes, oh! ce serait faire une trop belle part au crime; il faut vivre pour oser le mépriser; il faut vivre pour oser être heureux...
— Heureux ! s'écria Camille.
— Heureux; oui... oui, Camille... j'ai espéré être heureuse.... J'aurais pu l'être, et je puis l'être encore.
— Ah ! tant mieux, tant mieux, s'écria Camille; ah ! si je pouvais t'y servir, Alicia Mais enfin qu'avais-tu donc espéré?
Le voici , le voici , reprit Alicia en essuyant quelques larmes et en rassurant sa voix. Parmi tous ces hommes qui me poursuivaient de leur amour, l'un d'eux me parut digne du mien, de celui que j'avais à lui offrir. C'était en lui une indépendance d'idées , un mépris des lois du monde , des rigueurs de salon, des proscriptions de pruderie, qui me rassuraient; c'était en même temps une puissance de vouloir, une audace , un courage à porter ses opinions les plus exaltées et ses actions les plus folles, qui me charmaient, qui me prirent, qui me soumirent à lui... Je l'aimai. 0 Camille ! qu'il y a dans le cœur d'endroits par où l'on peut souffrir ! Si tu savais , dans tous les longs détails d'un amour long-temps poursuivi, ce que j'eus à supporter : lorsque cet homme me demandait à genoux ma vie pour en faire la sienne, ma vie si pure, disait-il , si lu savais comme je pleurais en moi ! Il y a de ces tortures qu'on n'imagine pas quand on ne les a pas subies. Lorsqu'il me serrait la main, lorsqu'il croyait avoir beaucoup osé de la porter à ses lèvres , lorsqu'il s'empressait de rassu ici- ma rougeur qu'il croyait si innocente.... que j'avais de désespoir dans l'âme, car je le trompais!... Lui, noble, jeune,
lMitié. 557
beau, amoureux, el qui m'offrait sa vie, il se faisait un remords d'alarmer une femme qui avait dormi dans les bras d'un autre... et pourtant je l'aimais, je l'aimais comme une folle. Si j'avais été pure de corps comme d'âme, je lui aurais dit : Je suis à toi.... je suis à toi ; mais je n'osais pas.... cependant je l'aimais; il fallait en finir, mourir ou me donner... Je voulais être honnête envers lui; il le fut cruellement envers moi. Un soir, que Dieu me donne la force de te le raconter, un soir, il était près de moi, amoureux, implorant, à genoux. Je pleurais aussi et je tremblais... Veux-tu être à moi? me disait-il; veux-tu être à moi? — Oui, lui dis-je, Maurice.
— C'était Maurice ?. s'écria Camille en reculant.
— Oui , c'était Maurice.
— 0 mon Dieu ! fit Camille en tombant à genoux et avec une expression de nouveau désespoir qui montrait qu'une espérance était entrée dans son âme, comme Alicia dans sa tombe, et que cette espérance s'en allait encore...
— Oui, c'était Maurice... à qui je ne voulus pas me donner sans qu'il sût ce que j'étais.... sans lui avoir avoue qu'il n'aurait que le premier battement de mon âme. Oh! lu parles de souffrir... mais mon Dieu, que dirais-tu si tu avais eu à subir comme moi ce silence d'une demi-heure qui suivit mon aveu, silence où je voyais ma vie passer et se débattre dans les pensées qui obscurcissaient le front de Maurice. Tu parles d'avoir souffert ; mais, mon Dieu! lu serais morte dix fois... toi, s'il t'avait dit avec son visage implacable et impérieux :
— Alicia, je serai ton ami jusqu'à la dernière goutte de mon sang... Je ne puis pas être ton mari; je ne le pourrais être qu'à une condition , ce serait de tuer Camizard , et encore son souvenir se coucherait-il entre toi et moi dans notre lit nuptial. Je verrais dans la nuit son rire insultant qui me dirait : — J'ai tenu la femme entre mes lu as.... — Non, c'est impos-
sible. Quant à celui qui , après ion aveu , osera être Ion amant, il doit se sentir le pouvoir de t'aimer tant que le cœur lui battra, et moi...
— Toi , toi, m'écriai-je , tu ne m'aimes donc pas ainsi?
— Non, me dit-il, je suis coupable, je t'ai mal jugée, je t'ai crue une femme comme tant d'autres, plus rusée seulement, plus habile que tant d'autres, et j'ai voulu lutter avec toi. J'ai voulu faire ce que j'ai fait pour tant d'autres.
— Ah! lui répondis-je alors, c'est ce que je viens de te dire qui te fait me mépriser.
— Non, me répondit-il du même ton sombre et résolu; pour cela, pour cet aveu, je t'estime; pour cet aveu, je t'aimerais si je pouvais t'aimer comme tu le mérites. Ecoutemoi, Alicia : tu es trop forte pour moi, et moi trop impérieux pour toi ; il te faut un amant qui soit l'esclave de ta supériorité; je veux être le maître de celle que j'aimerai, et ce ne sera que devant sa faiblesse que je me ferai esclave. Nous avons un pacte plus sacré à faire entre nous... Nous pouvons être amis... Voulez^vous être mon amie, Alicia'.'
— Je l'aimais tant que j'acceptai. Il le fut , mon ami ; il l'a été ; mes succès, il les a vantés , il les a produits ; il a été le héraut de mon nom, ne pouvant me donner le sien; mon honneur, il l'a fait respecter; ma vie, il l'a rendue riche, il Ta arrachée dès le lendemain de ce jour à la misère qui la menaçait. Le lendemain il m'écrivait : — Ma sœur, je vous envoie ce qui vous appartient dans ce que je possède.
— Mais, s'écria Camille haletante et en se relevant, ces sermens qu'il t'a faits !
— L'insensé m'avait juré de ne jamais aimer une femme qui valût mieux que moi ; il m'avait dit que l'amour ne serait plus qu'un jeu de sa vie, et que notre amitié le dominerait toujours de toute la hauteur de sa sainteté ; et voilà en quoi il m'a trompée en l'aimant : il aime mieux ton amour que mon amitié.
— Alicia, Alicia, dit Camille en sanglotant, ah! dis-tu vrai ? m'aime-t-il ainsi ?
— Camille , lorsqu'il me forçait à menacer Camizard de son crime pour qu'il te défendît contre ion mari et madame de Brémont , il achetait ton repos au prix de ma douleur.
— Et tu te sacrifiais ainsi, pauvre sœur ?
— Oui, parce qu'il était près de moi pour me soutenir ; mais lorsque j'ai été surprise tout à coup par ta présence chez lui, et que je t'ai vue presque dans ses bras, alors j'ai senti que j'avais gardé une espérance au fond de l'âme , une espérance vague, incertaine, une espérance d'être aimée un jour, qui s'est enfuie de mon cœur au moment où je l'ai accusé , et qui maintenant n'y rentrera jamais, car je sais à quel point il t'aime, aujourd'hui qu'il a scellé son amour de son sang.
— Que dis-tu ? Ah ! c'est ce fatal duel qui nous sépare. -N'est-il pas l'homme qui a voulu tuer mon mari ?
— Quoi ! tu ne sais donc rien? s'écria Alicia.
— Rien... rien... Mais qu'a-t-il donc fait ?
— Ce qu'il t'avait promis, il l'a tenu... Avant d'aller s'exposer à la rage de ton mari , il avait attesté ton innocence ; il avait fait plus , Camille, et, quoique ceci ne soit rien pour mie âme comme la tienne, il faut que tu le saches. Assuré qu'il était qu'après sa mort tu n'aurais plus un protecteur, il t'avait léguée à son oncle, à M. de Marquoy, et sa fortune devait le revenir par les mains de ce vieillard. C'était un engagement pris par l'un et par l'autre. Le seul qu'il n'eût pas dit tout haut , parce qu'il n'eût pas trouvé de complices pour le lui laisser tenir, c'était de ne point se défendre contre ton mari.
— Il ne s'est point défendu ?
— Comment ! s'écria Alicia , tu ne le sais pas ? Trois fois ton nari l'a ajusté longuement et à son aise... trois fois la hal'e de Maurice s'est enfoncée à terre et à ses pieds... Enfin
à la quatrième il a été frappé... aussi assassiné qu'on peut l'être quand on se laisse tuer.
— Oh ! le malheureux , le malheureux , s'écria Camille.
— Eh ! penses-tu , poursuivit Alicia , que s'il n'avait été étendu sur son lit où il se mourait , tu eusses eu à souffrir toutes les horreurs qui t'ont frappée ?... Il ne les savait pas, Camille... il te croyait protégée par madame de Brémont, il ignorait ta résolution ; son oncle ne voulait pas la lui dire , et moi je ne l'osais pas. Tant qu'il ne pouvait pas se lever pour te secourir : lui dire ce que tu souffrais... c'eût été le tuer.
Camille sanglotait et pleurait en écoutant Alicia.
— El maintenant, reprit celle-ci, voici la lettre qu'il t'écrit, et où il te demande de vivre.
— Donne, ah ! donne, répondit Camille en essuyant ses yeux pleins de larmes.
Elle lut à haute voix la lettre suivante qu'elle entrecoupait de ses exclamations explorées :
« Camille ,
« Il ne faut pas que vous mouriez. Le suicide n'est que le » droit du crime et celui de la misère. Il n'y a que le remords » et la pauvreté qui soient insupportables. Vous êtes inno- » cente, et l'amitié d'Alicia vous épargnera des douleurs » pour lesquelles vous n'auriez aucune force »
— Ton amitié ! dit-il.
— Oui, répondit Alicia, c'est en mon nom qu'est passé le contrat qui te libère envers Césarine.
— Mon Dieu! mais je ne puis, je ne veux pas.
— Continue.
« Qu'un tel sacrifice de sa part ne vous paraisse pas trop
» grand. Je puis vous dite, moi, ce qu'elle n'oserait vous » dire , ce qu'elle aurait honte de calculer devant vous : le » prix que lui coûte votre repos, quelque grand qu'il soit , » attaque à peine la fortune considérable que lui ont acquise » ses talens. Aeceptez-le...»
— Jamais, ah! jamais, s'écria Camille.
— Tu oublies que c'est moi qui te sauve , que c'est une femme, ton amie, reprit Alicia... Je ne l'ai pas dit que je lui avais juré de le le faire croire.
— Et il l'a espéré! dit Camille. Oh ! de lui, je ne le puis... de lui , que je verrais tous les jours : oh ! j'aurais honte d'elle ingrate... honte d'être reconnaissante... c'est impossible... Je lui ai dit que je l'aimais... Je ne puis plus accepter.
— Continue.
a Rien, Camille, rien, je vous le jure, ne vous importunera » plus en ce monde. Ma vue, la vue d'un homme à qui vous » avez dit , dans un moment d'égarement et par pitié pour lui , » sans doute, à qui vous avez dit que vous l'aimiez, sa vue, » sa présence ne vous reprocheront plus un aveu auquel il ne » croit plus.
— Il n'y croit plus! dit Camille.
— Non... mais continue.
w Je quitte la France celte nuit ; je vous laisse avec ma » sœur : vivez pour elle, et ne lui apprenez pas à me niau- » dire. »
— Quoi! s'écria Camille, il part! sans doute le désespoir dans le cœur.
— Oui, dit Alicia, il part, et depuis deux jours un testament est déposé chez son oncle; ce testament , dont celui-ci a rompu le cachet malgré sa sainteté... ce testament dispose de toute sa fortune en la faveur; ce testament dit qu'il te prie i\ genoux, du fond de sa tombe, de ne pas refuser de Maurice mort, ce que lu refuserais de Maurice vivant.
— Et il part... répéta Camille avec désespoir; il part !
— Non , lu vois bien qu'il va mourir loin , bien loin , pour que sa mort même ne te touche pas , perdue qu'elle sera dans quelque obscur village d'Italie.
— Et tu ne Tas pas arrêté! s'écria Camille.
— Camille , reprit Alicia , ce n'est pas pour moi qu'il voudrait vivre.
— Je te comprends... répondit Camille ; je te comprends. — 0 mon Dieu !... s'écria-t-elle après un moment de silence.
— Que crains-tu?... dit Alicia qui l'avait comprise.
— Mais le monde, le monde me salira encore; il dira que je me suis vendue.
— IN'as-tu pas assez perdu ta vie pour cette vaine crainte du monde? et quelle injure Je. monde t'a-t-il épargnée?... Laisse-le dire , le monde est un lâche , il n'injurie que ceux qui le craignent, il ne crache au visage que de ceux qui ne le foulent pas aux pieds.
— Mais toi , Alicia; toi, tu aimes aussi Maurice ?
— Je l'ai aimé , Camille , et je ne suis plus que sa sœur.
— Oh! tu en mourrais... dit Camille en regardant Alicia avec doute et désespoir.
— Camille, reprit Alicia, rappelle-toi à cette heure suprême ce que je t'ai dit autrefois... Je suis libre, moi, je suis forte, j'ai pris aux hommes leur place et leur sceptre. Je leur dispute leur gloire et leur puissance ; je me sens une mission d'enseigner aux femmes comment elles peuvent s'affranchir du joug de leur protection; encore quelques années, et, quand je serai l'artiste le plus célèbre de mon époque, si la fantaisie m'en prend, je choisirai un mari ou un amant, comme ils choisissent une femme ou une maîtresse pour avoir une esclave... Maurice avait raison : je suis trop forte pour lui, il est trop impérieux pour moi ; il veut protéger, et moi aussi ; nous ne sommes que deux amis.
— Alicia, jure-moi que tu vivras.
— Je te le jure ici où tu avais préparé ta mort. Je le le jure devant Dieu auquel je crois.
— lié bien donc, reprit Camille avec une exaltation mêlée de joie et de martyre, achevons notre sacrifice, toi, celui de ton cœur; moi, celui de mon honneur... Viens... viens... et que Dieu , que tu as invoqué , nous donne la force d'être heureuses.
Elles sortirent et quittèrent la maison que madame deLuhois avait habitée pendant huit ans de mariage. La voiture dans laquelle elles montèrent les conduisit rue de Varennes. Elle s'arrêta d'abord devant la maison d'Alicia , et Alicia en descendit seule. Elle alla ensuite jusqu'à la porte de Maurice, et Camille en descendit à son tour. Elle frappa à la porte, qui fut lente à s'ouvrir comme pour l'avertir que c'était sa vie qu'elle allait donner. Camille monta, et, après avoir sonné, elle demanda à un domestique qui lui ouvrit , si son maître était visible.
— Je vais le savoir, répondit le domestique en cherchant à pénétrer le voile dont Camille s'était enveloppée.
Il entra chez son maître, et lui dit qu'une dame inconnue voulait lui parler. Maurice , occupé à écrire, entendit à peine et donna ordre d'introduire la dame. Quand Camille fut entrée dans cette chambre, où elle avait de toutes ses douleurs souffert la plus vive , où elle avait douté de Maurice, elle releva son voile.
— Camille! Camille !... s'écria Maurice, vous, vous ici... que venez-vous me demander?
Camille lui tendit la main, et, avec un sourire triste et doux, un regard confiant et serein, elle lui répondit :
— Je viens vous demander si vous voulez m'emmenei en Italie avec vous.