‹ Le conseiller d'étatChapitre 4 sur 26 · SCÈNE A L'OPERA · texte numérisé non relu

SCÈNE A L'OPERA

Le début de l'ouverture de la Muette, qui procède par un cri acre et prolongé de tout l'orchestre , dans lequel les trompettes et les cors vibrent de toute leur puissance, fit tressaillir Camille, bien qu'elle l'eût entendue souvent; en effet son âme et ses nerfs , tendus par le malheur, s'impressionnaient avec une facilité dont elle-même s'étonna. Cependant elle accueillit avec joie cette nouvelle sensation et elle s'y abandonna. La musique la pénétrait comme un fluide ténu et impalpable, pareil à l'électricité; le sentiment que Camille éprouva ressemblait à un bonheur irritant. Toutefois elle s'y plut : depuis long-temps elle avait si peu vécu de sensations extérieures, qu'en les retrouvant, il lui sembla retrouver quelque chose de cette Camille passée, heureuse et forte, maintenant presque perdue et morte.

Elle se livra donc sans défense à la musique, et se laissa balancer aux mélodies charmantes des danses du commencement de la pièce. Ces danses n'étaient pas un bal , c'était un spectacle , elle ne les voyait que des yeux. Cette douce occupation, ce délassement de pensée, Camille le garda jusqu'au moment où parut la Muette, cette fille de la Grève deNaples, poursuivie avec fureur par des Espagnols. Camille suivit attentivement l'expression mimique de cette passion sans voix ; elle eut d'abord un sourire de pitié pour la pauvre fille ou-

288 LE CONSEILLER DÉTAT.

bliée, puis elle écouta tristement quand le geste raconta qu'elle avait été retenue captive. Mais lorsque l'actrice, appuyant sa main sur son cœur, eut à crier, de l'œil, du visage et du geste : — J'aime!... Camille dit tout bas en souriant :

— Pauvre femme !

— Tu la plains? dit Alicia qui observait Camille.

— Oh ! non , répondit Camille en regardant toujours la scène ; non. Je plains cette actrice qui s'agite pour exprimer ce qu'elle ne sent pas.

— Elle est muette, reprit Alicia, elle ne peut dire : Je l'aime! avec l'accent qu'y mettrait la voix.

— Mais la voix vient pour dire cela , reprit Camille , la voix vient , quand on le sent. Je serais muette , moi , qu'il me semble que je parlerais.

Un profond soupir sortit du cœur de Camille , et elle évita le regard d' Alicia.

Le moment de la prière ramena Camille à sa scrupuleuse attention; elle suivit le mouvement du chant religieux , en devenant plutôt attendrie que triste; puis, lorsque chacun se mit à genoux , Camille baissa doucement la tête comme pour s'incliner, et murmura tout bas avec une expression de regret :

— Je n'ai jamais prié, moi !

Aussitôt un vif mouvement s'opéra sur le théâtre , dans la salle , dans le cœur de Camille , dans celui d'Alicia.

Sur le théâtre , c'était la muette reconnaissant son amant qui vient de se marier.

Dans la salle, ce fut le bruit insolent que fit une femme qui vint se placer avec fracas dans la loge vide, aux avantscènes.

Dans le cœur de Camille absorbée par le spectacle, ce fut l'intérêt de la scène qui lui fit dire : — Trompée aussi !

Dans celui d'Alicia, ce fut terreur; car elle avait reconnu Cé6arine dans la femme qui avait fait tout ce bruit.

Page 1