‹ Le conseiller d'étatChapitre 5 sur 26 · SCÈNE A l'opéra · texte numérisé non relu

SCÈNE A l'opéra

Qu'il nous soit permis de le dire, la scène était posée partout, sur le théâtre et dans la salle : les luttes fictives et réelles allaient commencer. Puisse-t-il nous être donné de les reproduire dans leur ensemble et leurs détails, et puisse notre bonne intention faire excuser la forme que nous prenons pour arriver à ce but.

Lorsque le premier acte fut fini, Camille détourna ses yeux de la scène et ne les y reporta point. Alicia, qui estimait comme un bonheur que Camille n'eût point vu Césarine , essaya d'empêcher qu'elle ne la reconnût, d'abord en fixant près d'elle l'attention de Camille, et bientôt en l'entraînant ellemême hors de la salle. Dès ce moment, affectant un ennui, qui n'était qu'un véritable effroi, elle dit à Camille :

LOGE DE CAMILLE

— Est-ce que le spectacle te plaît?

— Mais oui vraiment; jamais l'Opéra, jamais cette pièce même ne m'a paru si intéressante.

C'est qu'elle l'écoutait avec le cœur.

— Je ne sais , reprit Alicia , si c'est fatigue ou fâcheuse disposition , mais je n'y prends aucun intérêt ; si tu veux , nous ne demeurerons pas jusqu'à la fin.

— Comme il te plaira : mais qu'est-ce que tu regardes donc si attentivement?

— Moi? rien. J'ai la tête qui me bat, je me sens mal. Alicia aussitôt se retourna vers le fond de la loge; car, en

ce moment, Césarine attachait insolemment sa lorgnette sur la loge où était madame de Lubois; et, non contente de celte attention acharnée , elle la désignait du doigt en paraissant la montrer à une ou plusieurs personnes cachées dans le fond de son avant-scène. Alicia avait vu ce manège et en avait été indignée ; mais peut-être n'eût-elle pas été maîtresse de cacher cette indignation , si elle avait pu entendre les paroles de Césarine.

290 LE CONSEILLER DÉTAT.

LOGE DE CÉSARINE

— Les deux intimes sont en face. Abandonnées dans leur grande loge, elles me font l'effet de deux roses fanées, oubliées dans un vase. Votre femme est horriblement changée , mon cher.

— Elle est fort malade, répondit Alphonse.

— Et votre pupille, Camizard (Camizard et Alphonse occupaient le fond de la loge), votre pupille est mise comme une marchande de bas. Regardez... Bon, voilà qu'elle nous tourne le dos.

LOGE DE CAMILLE

— Comment, lu souffres à ce point, Alicia ! Hé bien , nous allons sortir.

Alicia voulut se lever; mais elle aperçut au carreau de la loge un visage qui la fit se retourner encore plus vivement du côté de la salle. C'était celui de Maurice.

— Qu'as-tu donc? reprit Camille ; est-ce que tu ne veux plus partir?

— Tout à l'heure , répondit Alicia.

LOGE DE CÉSARINE

— Qu'est-ce qu'elle a donc, votre pupille? elle se tourne et se retourne comme un tonton : on dirait qu'elle est assise sur un fagot d'épines.

LOGE DE CAMILLE

— Mon Dieu ! Alicia, que tu parais inquiète.

— Cela va se passer, c'est que je souffre.

LOGE DE CÉSARINE

— Ça se calme, fit Césarine.

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