SCÈNE A l'opéra. 29i
— Regarde-t-elle par ici?
— Qui?
— Ma femme.
— Non.
— Et ma pupille?
— Non plus ; elle fait admirer le lustre à madame de Lubois.
— Vous ont-elles vue ?
— L'artiste m'a vue , j'en suis sûre.
— Ne vous montrez donc pas, Alphonse , dit Camizard.
Le second acte commença. Alicia et Camille se retournèrent vers le théâtre.
LOGE DE CAMILLE
— Ah! dit Camille, il y a quelqu'un dans l'avant-scène. Une femme...
— Cette décoration est fort belle, répliqua Alicia.
— On ne l'a jamais remarquée.
— Sans doute, on préfère le clinquant, le faux effet d'une perspective chargée d'accidcns à cette plage unie , à cette nier calme.
— C'est la première fois que je te la vois admirer... Mais quelle est donc cette femme aux avant-scènes qui nous regarde tant?
Un bruit d'applaudissemens fit regarder Camille sur la scène : c'était Mazaniello qui entrait en scène.
— Nourrit est excellent dans ce rôle, dit Alicia avec une -mention marquée; il chante sa barcarolle avec un feu... Tu ne l'as pas entendu depuis la révolution?
— Non.
— Il produit un effet prodigieux.
— C'est assurément quelqu'un de notre connaissance, dii Camille qui regardait dans la loge de Césanne.
— Ce bruit est insupportable , reprit Alicia comme avec hii-
292 LE CONSEILLHR 1) ÉTAT.
meur ; on ouvre et on ferme les portes à ce théâtre sans précaution.
Une porte s'était en effet fermée brusquement au balcon,
— Tu as raison, dit Camille indifféremment... Mais cette femme... à sa tournure... n'est-ce pas?...
— C'est Maurice, s'écria Alicia soudainement.
— Maurice !... lui!... où?...
— Qui vient d'entrer au balcon.
Camille y jeta un regard rapide , baissa sa lorgnette , et , le cœur battant , la respiration oppressée , elle détourna ses regards de ce côté de la scène.
LOGE DE CÉSÀREVE.
— Voyons , Césarine , ne regardez pas ainsi madame de Lubois.
— Ah ! ça, M. le conseiller d'État, est-ce que c'est un soleil qu'on ne puisse le contempler?
— Si elle le remarquait.
— Bah ! elle est trop attentivement occupée du spectacle avec son intime.
— Césarine, fit de Lubois, si ce n'est pour vous, que ce soit pour moi...
— Vous êtes excellent encore... elle me veut tant de bien , votre chère épouse !... Prenez garde que je la blesse en la regardant... Tenez, voilà qu'elle lorgne.
— Vous a-t-elle reconnue ?
— Je ne crois pas , la voilà qui regarde à côté.
— Où donc ?
— De notre côté, en arrière, au balcon...
— Oui, fit Camizard , c'est quelqu'un qui est entré avec assez de bruit.
— Mais ce n'est pas quelqu'un de connaissance , répondit Césarine. Madame de Lubois se détourne.