‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 10 sur 103 · IX · texte numérisé non relu

IX

J'écrivais tout à l'heure : tout est fini si vous ne déchirez aucune lettre du traité de pacification entre les classes ; tout recommencera si vous replacez ces classes en état d'antagonisme et de lutte. Enlevez la base à votre gouvernement, il s'écroule de mille côtés à l'instant. Ne vous fiez pas trop à la force du jour, et songez aux paroles de confiance qui retentissaient à la tribune et aux Tuileries la veille du jour où un gouvernement ne trouvait plus qu'une escorte pour l'accompagner vers l'exil !

:le conseiller du peuple. 9S

La force dans ces temps-ci, c'est plutôt un piège qu'une base pour beaucoup de gouvernements !

Voyons, faisons le bilan non dupasse, mais de notre avenir! Osons aborder en pleine lumière les éventualités de notre situation ; si la tribune se tait et se déguise, qui donc parlera ?

La République est établie; mais est-elle acceptée comme établissement définitif ou même de longue durée par les différents partis du pays, qui n'y ont cherché qu'un asile? Non, ce serait un bien naïf homme d'état de la République que celui qui croirait à l'abdication des souvenirs, à l'abdication des espérances, à l'abdication du cœur et de l'âme des partis invétérés dans les habitudes et dans les affections de dynasties ? Il faut leur rendre justice même à cet égard, ils ne fout pas d'hypo crisie. Lisez leurs journaux, écoutez leurs entretiens; on pense tout haut sous notre République, et tant mieux, c'est k preuve qu'elle respecte les consciences et qu'elle a foi en elles.

N'avez-vous pas vu l'été dernier les amis anciens ou nouveaux de la dynastie légitime aller sans masque à Wiesbaden ajourner sans doute patriotiquement toute entreprise qui serait un acte coupable envers la paix de leur patrie, mais avouer sans doute aussi avec franchise la fidélité de tradition qu'ils portent à un principe personnifié dans un proscrit? Si jamais l'heure sonnait pour les partisans de ce principe et pour les fidèles de cette cause de frapper pacifiquement aux portes de la patrie et des palais de Louis XVI et de Charles X, qui leur répondr^j^ g^ ce n'est la voix décisive du suffrage universel? Et • A\t suffrage universel n'avait plus ni universalité ni autorité, gui leur répondrait si ce n'est la guerre civile? ' Ignorez-vous que les ministres et les amis d'une royauté moins enracinée, moins sainte daos les préjugés de ses parti-

sans, mais pluo récente, ont passé et repassé la mer ou le Rhin

et ne cessent de les repasser tous les jours. Pourquoi? pour honorer des funérailles, pour consoler des deuils, des douleurs, des exils, et ce n'est pas moi, ce n'est pas nous, ce n'est pas la République qui incriminera les respects, et qui fera la loi des suspects contre les bons sentiments; mais pouvez-vous douter aussi que les serviteurs de cette monarchie dehors et dedans ne comptent avec avidité les heures de la République pour devancer à son chevet les pas de la monarchie légitime, si jamais l'heure de sa lassitude ou de son agonie venait à sonner? Et si ces deux partis qu'une intrigue peut concilier, que la place de la révolution rend irréconciliables, venaient à se rencontrer l'un au Palais-Royal, l'autre à Versailles, pour se disputer la succession de la France en la déchirant? quelle main pourrait les séparer et les repousser si ce n'est celle du suffrage universel? Et, s'il n'existe plus, quelle main si ce n'est celle de la discorde et des factions?

Ignorez-vous que des dictatures insensées, mais acharnées aux idées impossibles, que des émulations acerbes delà Convention, des rêves de lois agraires , des gouvernements désespérés du radicalisme, qui n'est lui-même que le désespoir de l'impatience, que des inquisitions de la liberté^ que des despotismes populaires sous le nom de République, se sont tramés, se trament et se trameront longtemps encore dans les pensées impuissantes de ces partis qui restent et qui retombent au fond des révolutions comme la cendre longtemps chaude après les grands incendies. Quelle est la force d'inertie ou de répulsion invariable qui les a contenus et qui les contiendra, si ce n'est le suffrage universel? Et si vous laissez dire à ces partis que le 28 février, le 16 avril, le 15 mai, le 23 juin et tous les grands jours du scrutin général de la France ont refoulés, sivousleUK laissez dire : une partie du suffrage muet du peuple est avec nous, ceux h qui on a fermé le scrutin votent du cœur avec nos pensées, n'aurcz^-vous pas affaibli votre société de toute laforcC},

de toute la fraction de force et de poids que vous aurez imprudemment enlevée au suffrage universel?

Ah ! croyez-moi , les sectes anti-sociales sont nées dans l'ombre, sous le suffrage restreint et sous le droit disputé des dernières monarchies! le grand jour du suffrage universel les a tuées en les faisant apparaître à la lumière. En les replongeant dans l'ombre vous leur rendez la vie.

Mais point de réticence ! allons plus loin ! disons ce qui est dans l'esprit de tous les citoyens, et ce qui comprime seul encore les libres battements du cœur de la France prêt à s'ouvrir à toutes les perspectives de sécurité, de travail, de confiance, d'ordre, de paix auxquelles nous aspirons tous dans la République.

Nous approchons de ce qu'pn appelle les crises, c'est à dire de ces périodes régulières dans la transmission et dans la rénovation des pouvoirs publics, qui deviennent aussi normales que les fonctions organiques de la vie dans les républiques assises, mais qui dans les premiers temps sont aussi des épreuves.

Qui que nous soyons, nous prêtons l'oreille au sentiment des besoins, des aspirations sourdes, des volontés de la France ; nous entendons la France penser et sentir, s'il est permis de parler ainsi ; la Constitution même nous en a fait une loi autant que la prudence. C'est notre devoir d'être attentifs à ces pressentiments des désirs et delà volonté du pays afin de leur mieux obéir. C'est notre devoir comme citoyens, comme hommes d'état, j'ajoute même comme républicains pour ceux qui le sont de cœur et d'esprit ; car plus nous sommes réellement convaincus que la république est nécessaire, plus nous sommes intimement dévoués à l'affermissement et à la durée de la république représentative dans un moment qui interdit toute autre)

possibilité d'un gouvernement d'une autre nature, plus aussi ïious devons vouloir plier, conformer, approprier, mouler la République aux habitudes, aux instincts, aux intérêts, aux formes, aux faiblesses même de notre pays.

Eh bien ! y a-t-il un citoyen réfléchi et de bonne foi qui, en prêtant ainsi l'oreille aux besoins, au murmure, au chuchotement sourd du pays, puisse douter que l'opinion publique ne demande avant peu de temps à l'Assemblée législative quelques modifications non organiques, mais essentielles à la Constitution de 18A8, ne fût-ce que la transformation du scrutin de liste dans la loi électorale, pour ne pas sortir du sujet que nous traitons? — Ne fût-ce que la solution légale des conflits possibles à vider entre le Pouvoir législatif et le Pouvoir exécutif? — i\e fût-ce que la question pendante de rééligibilité ou de non rééligibilité des présidents de la République?

Qu'on se taise ou qu'on parle, qu'on raisonne ou qu'on murmure, le silence convenu ne tromperait personne. Il est évident pour moi et pour presque tous que le pays pense, réfléchit, prévoit, se préoccupe, et qu'un de ces souffles irrésistibles, électriques, une de ces pressions atmosphériques de r opinion que personne ne voit et que tout le monde sent demandera par les voies constitutionnelles qu'on résolve ces trois ou quatre questions à Theure et dans la forme où elles devront être examinées.

La forme ? Il n'y en a qu'une qui ne soit pas une révolution ou un coup d'état, c'est une Assemblée constituante. Il y aura donc peut-être avant le mois de mai 1852 une Assemblée conslituante à nommer par le peuple : qui la nommera?

Ici se place un terrible dilemme, que j'ai vu de loin en 1849, et qui seul m'aurait décidé à voter en ce moment contre la loi du suffi-aj;e restreint. Ce dilemme le voici :

Ou l'Assemblée constituante sera élue sans tumulte, sans invasion des urnes, selon la loi d'élirfiination que vous avez faite, ou elle sera élue par plus de voix, par plus de bulletins que votre loi n'en doit trouver au dépouillement du scrutin, (ce que la Providence et la sagesse du peuple écartent de notre avenir!)

Si l'Assemblée constituante est élue selon la loi d'élimination du 31 mai et sous l'abstention ou la résignation de la moitié du peuple exclu, ou s' excluant lui-même, que deviennent l'autorité, la force du mandat? Vous retombez, avec la faiblesse d'une république tronquée, dans tous les vices, dans toutes les langueurs et par suite dans toutes les violences du gouvernement monarchique, appuyé seulement sur une fraction du pays contre l'autre ! Vous créez deux peuples, et vous vous mettez à la tête de l'un de ces peuples contre l'autre !... Je ferme les yeux pour ne pas voir plus loin ; mais j'entends d'avance les contre-coups d'un écroulement. La guerre des classes se reforme, se recrute par vos mains. Vous remontez au 23 février. Vous étiez le lendemain, vous redevenez la veille d'une révolution.

Si les électeurs éliminés ne se résignent pas, si les urnes sont envahies et les votes plus nombreux que les électeurs ? C'est une révolution ; force reste au droit, non à la loi. Il faut se voiler le visage.

Mais attendez : dans cette révolution même il y en a deux : car voici un second dilemme qui sort alors de la situation.

Ou l'invasion électorale aura lieu partout, et alors partout les élections sont nulles et l'Assemblée nommée par les électeurs non légaux se trouve en face de l'Assemblée nommée par la loi du gouvernement. Deux parlements : lequel domptera l'autre ? Les révolutions n'avaient pas encore offert ce phénomène d'anarchie. On avait vu deux pontifes à Rome, deux rois ailleurs ; mais deux peuples , jamais !

Ou bien l'invasion électorale n'aura lieu que dans un cer-

tain nombre de départements , et alors les élections seront cassées ici, validées là ! Assemblée tronquée et usurpatrice pour faire l'acte constitutif de la nation ! la moitié de la France représentée, l'autre moitié non ; la Constitution viciée dans son origine; la loi acceptée ici, repoussée là ! non plus deux rois, deux papes, deux peuples ; mais deux Frances !...

On se perd dans cet abîme d'imprévoyance et de témérité 5i vous ne modifiez pas à temps la loi du 31 mai.

Vous croyez que c'est là tout, et que l'imprudence et l'absurdité ne peuvent pas aller plus loin? Ecoutez encore :

L'Assemblée constituante va se poser la question du pays et du jour. Les présidents de la République pourront-ils être réélus pour un temps plus ou moins prolongé, cinq ans, six ans, huit ans, dix ans? j'ignore. Eh bien! je suppose que la rééligibilité pour cinq ou six ans soit constitutionnellement votée. Le peuple est appelé à élire le Président, n'est-ce pas? mais quel peuple? est-ce le peuple du suffrage restreint? est-ce le peuple du suffrage universel?

Voici un dédale d'autres dilemmes.

Si c'est le peuple du suffrage restreint, il se passera à l'élection du Président ce qui se sera passé à l'élection de l'Assemblée constituante. Le Président sortira d'un suffrage révolté ou décimé. S'il sort d'un suffrage révolté, vous ne le reconnaîtrez plus, n'est-ce pas? ce sera la sédition faite homme.

S'il sort d'un suffrage décimé, le peuple ne le reconnaîtra plus que de force. Ce sera l'oligarchie et l'usurpation parlementaire personnifiées ! que faites-vous de lui dans les deux cas?

Un grand séditieux à la tête des lois ! un factieux en chef!

Ou un grand usurpateur parlementaire à la tête du peuple!

F aiblesse ou violence et dérision des principes des deux côtés!...

Mais on a trouvé un remède, un subterfuge pour calmer

tous remords et pour endormir toute conscience. Vous allez voir si cela peut endormir aussi le sens commun.

On nous dit, ou plutôt on nous murmure : nous ferons élire l'Assemblée par le suffrage restreint du 31 mai, et nous ferons élire le Président par le suffrage unanime de 1848. La tête tourne à une telle conception de l'anarchie.

Quoi ! vous aurez deux poids et deux mesures dans le pays de l'égalité? et cette inégalité souveraine, cette omnipotence absolue résultant du titre au pouvoir, vous la créerez en faveur d'un homme, et vous la créerez contre le pays? Vous mettrez le chef temporaire au dessus des lois et de la nation éternelles? Vous direz à la représentation : « Tu seras élue par le petit nombre, » et au magistrat temporaire exécuteur des lois : « Tu seras élu par l'universalité ! » Vous ferez le mandat du pouvoir législatif étroit comme une urne parlementaire, vous ferez le mandat du pouvoir exécutif large comme l'espace compris entre l'Océan et les Alpes, profond comme le sol sur lequel la France est fondée ! Vous donnerez à l'un un vote limité pour base, à l'autre le peuple entier pour pavois ! et vous croirez avoir pondéré vospouvoirs? Soyez francs, dites plutôt que vous aurez recréé d'un mot la plus absolue et la plus dangereuse des monarchies sous le nom de Bonaparte président, la monarchie du suffrage restreint contre la misérable démocratie du suffrage universel! Dites : L'Assemblée nationale est abolie. La France a un roi!.... un roi? non je me^trompe, un autocrate viager du suffrage universel.

Et avez-vous pensé même à la condition précaire et dégradée que d'un autre côté vous feriez à cet autocrate du suffrage universel en face du pouvoir législatif élu parle suffrage épuré? vous lui auriez donné delà force, oui, mais à condition de lui infliger du mépris.

Car qu' avez-vous dit tous les jours dans vos journaux et dans

lOO LE CONSEILLER DU PEUPLE,

la discussion du mois de mai 1850? que dites-vous tous les jours depuis? qu'ai-je avoué moi-même, tout en combattant votre loi exagérée et inopportune, sinon inconstitutionnelle, presque inconstitutionnelle du 31 mai ? Vous avez prononcé le mot de vile mz<//«V«/ûfe; je nele rappelle pas pour irriter le peuple honnête contre son auteur, je suis sûr qu'on lui a donné un sens injurieux qu'il n'avait pas dans son esprit; quand on a vu comme moi la multitude d'un grand peuple réfrénant ses propres débordements, comprimant par sa modération et par sa grandeur l'imperceptible poignée de la populace malfaisante, tendant la main, ouvrant son cœur à ceux qu'elle venait de renverser, et se défendant elle-même de la moindre de ces injures dont on l'accable aujourd'hui, on ne croit pas que cette multitude, c'est à dire ce peuple puisse être jamais atteint par l'insulte.

Mais enfin on a prononcé le mot de multitude avilie par ses vices, aveuglée par son ignorance, ballottée par ses agitations, possédée par ses besoins, égarée par ses vociférateurs et par ses libellistes ! et l'on a dit : voilà le suffrage universel ! et l'on dit maintenant au président de la République : voilà d'où vous sortirez!... Voilà la source où nous vous permettrons d'aller puiser votre pouvoir à la condition de le honnir et de le salir après! voilà la faveur que nous vous faisons!... Vous sortirez de l'égout électoral, et nous du fleuve purifié et réglé dahs ses bords ! Vous aurez votre origine dans la loi, et nous dahs l'élément pur ! vous serez l'élu de la démagogie, et nous lés élus de la nation éclairée, propriétaire, civilisée, morale! C'est une force pour vous ! oui, mais c'est une force qui nous permettra de vous appliquer sans cesse les qualifications dédaigneuses que les élus de l'aristocratie intellectuelle donnent à l'élu de la brutalité démagogique.

C'est à dire que par cette loi du suffrage mutilé vous sapisz à la fois les deux pouvoirs, vous faites deux ruines d'une ! disons le mot, vous préparez, vous combinez sans le savoir une double révolution.

Oui, si je détestais la République plus que je n'aimerais mon pays, je ferais exactement ce que vous faites. Ju donnerais dans une première Constitution au peuple un droit absolu ; puis je lui en arracherais un grand lambeau pour l'irriter comme la brute à laquelle on dispute sa proie ou son haillon ; puis je le lui rendrais pour nommer désormais un tribun, un président, un consul, un je ne sais quoi populaire; puis je le lui retirerais px)ur nommer l'autre moitié de lui-même ! Pais je créerais deux droits électoraux en antagonisme, et je les ferais s'entrechoquer l'un contre l'autre pour les briser, les avilir, les -anéantir l'un sur l'autre, et avec eux la Constitution, l'Assemblée souveraine, le Pouvoir exécutif, le gouvernement ! et quand j'aurais conduit mon pays sur les bords de ce nouvel abîme, alors je me réjouirais comme un esprit infernal de la ruine que j'aurais préparée, et je triompherais en moi-même, car je serais sûr d'avoir vaincu la Piépublique eu la divisant !

Mais en renversant ainsi la République, n'est-ce pas aussi la société, la conservation, le foyer, le champ, la famille que vous aurez vaincus?

Qu'y a-t-il de possible après la République d'ordre, de raison et de nécessité pour des hommes sérieux? Ce qu'il y a de possible 1 Pùen que des amours-propres vengés sans doute, raais vengés par la conflagration de la patrie !

Aucun de vous ne voudrait être vengé à ce prix ; et d'ailleurs, je le répète au parti des imprudents et des implacables, s'ils ont soif d'être vengés, qu'ils se vengent sur nous et non sur le pays et sur eux-mêmes; proscrivez les républicains, et conservez patriotiquement la République ! La République, c'est le suffrage universel. Croyez-moi, médiiez à temps, méditez dès aujourd'hui sur la nécessité de rentrer dans la légalité constitutionelle, et ne rougissez pas de revenir de quelques pas en arrière de la loi excessive et inexécutable du 31 mai ; elle est grosse

de témérité et de catastrophes. Ses adversaires eussent-ils tort, ne laissez pas même un prétexte d'inconstitutionalité à ceux qui chercheraient un drapeau de division entre les citoyens. J'ai le droit de dire aujourd'hui à l'opinion : soyez prudent et conciliant ; car c'est moi qui ai dit aii peuple le 31 mai ; « Soyez résigné et patient. L'Assemblée, rassurée et calmée sur « les craintes trop fondées que des excès déplorables lui inspi- «( rent, reviendra; elle vous restituera ce suffrage universel, ce a sceptre du peuple avec lequel vous vous êtes blessé vous- « même sous la fatale inspiration de quelques fanatiques d'ul- « tra -démocratie ! »

Oui, sachez revenir à temps de peur d'être emportés par l'impulsion rétrograde de 1850 au-delà du point où vous voudriez vous-mêmes vous arrêter. Je ne dis pas seulement: soyez modérés et justes ; mais soyez politiques et prévoyants : les uns par prudence, les autres par nécessité ; ceux-ci par habileté, ceux-là par vertu, tous par patriotisme ; ayons la patience du pays lui-même ; sachons résigner nos volontés partielles, pressées, divergentes, téméraires à cette volonté souveraine et pacificatrice du suffrage universel, cette légitimité du destin moderne. C'est un sacrifice pénible à tous, impossible à quelques-uns, dira-t-on.

Mais notre pays vit-il d'autre chose que des sacrifices réciproques que nous faisons tous, à l'envi, minorité ou majorité, peuple ou gouvernement, républicains ou monarchistes, à la chose publique depuis trois ans?

Est-ce que le peuple débordé , vainqueur absolu quelques jours et quelques mois après l'écroulement de la monarchie de juillet, n'a pas fait à l'instant le sacrifice de ses bouillonnements, de ses emportements, de ses exigences, de ses rancunes de dix-huit ans contre les classes, contre les hommes qu'on signalait dans votre propre presse comme les possesseurs de ses monopoles? comme les exploitateurs de ses impôts? comme des objets de haine et d'envie?

Est-ce que les répablicains exaltés n'ont pas fait le sacrifice de leurs ombrages, de leurs impatiences, de leur domination jalouse et exclusive de la République en abdiquant le plus promptement et le plus complètement possible entre les mains du suffrage universel, librement consulté, et de la représentation nationale, arbitre souverain évoqué par eux? Est-ce qu'ils ont à leur profit, à leur caprice, exclu de l'élection un seul nom, une seule classe même de ceux qui pouvaient le plus légitimement leur donner des inquiétudes sur la République? les juger eux-rtiêmes, les désavouer et les condamner ?

Est-ce qu'ils n'ont pas remis avec résignation dans les mains de la majorité de l'Assemblée à titre de majorité élue par le suffrage universel le pouvoir au 8 mai 18 i8, au 24 juin^ au 10 décembre? Est-ce qu'ils vous ont contesté au-delà des bornes de la discussion la politique, les lois, les mesures plus ou moins réparatrices, plus ou moins dictatoriales, nécessaires, selon cette majorité, au rétablissement de l'ordre? état de siège, droit exagéré d'association dans les clubs? armée, commandement spécial de Paris? administration, enseignement, politique étrangère, Rome même, ce douloureux contresens à toute la logique de la France républicaine ou monarchique? restriction de la presse? ^tout enfin, excepté ce qui contient tout, ce qui domine tout, ce qui justifie tout, ce qui répare tout, le suffrage universel? et encore ont-ils provoqué la résistance ou le calme obéissant du pays le 31 mai? J'en appelle à mes paroles et à celles du ministre qui me répondit dans cette mémorable discussion !

Est-ce que les hommes des partis dynastiques , est-ce que ceux qu'on appelle du nom de leur dogme, les légitimistes^ n'ont pas fait pendant ces trois ans à la patrie, à la société, à la paix des temps le sacrifice de leurs prédilections héréditaires pour l'enfant proscrit par juillet?

Est-ce que ceux qu'on appelle du nom de leur règne de dixlir.it ans. parcequ'ils n'ont de priDc'pe qu'un nom de famille,

ceux que la République devait le plus douloureusement froisser parcequ'elle succédait immédiatement à leur trône, est-ce que la plupart d'entre eux n'ont pas fait sans murmurer alors à la France, à la nécessité, à l'ordre, à la nation, 1^ sacrifice, sinon de leur émotion et de leur douleur, au moins de leurs colères et de leurs complots ?

Est-ce que ceux à qui un autre nom faisait rêver un empire au lieu d'une magistrature républicaine n'ont pas fait le sacrifice de leurs rêves posthumes à l'impérieuse évidence de la

réalité?

Est-ce que les socialistes eux-mêmes, ces hommes que j'ai combattus avant et avec vous, ces hommes à qui l'éblouissement d'une révolution avait fait voir l'impossible, et qui avaient pris les ombres de l'imagination pour des corps, et les mirages de la révolution radicale pour des fleuves de prospérité, est-ce que ces hommes eux-mêmes après quelques mois de vertige et d'agitation n'ont pas fait, en immense majorité, partout, le sacrifice le plus difficile à faire peut-être, le sacrifice des systèmes et des chimères de l'esprit? Est-ce que la tribune retentit encore des songes sonores et irritants qu'on y lançait à la crédulité ou à la révolte du peuple? Est-ce qu'on y entend autre chose aujourd'hui dans la bouche même ou dans les journaux des hommes de ce parti que je combats, que des doctrines de mauvaise économie politique quelquefois, mais enfin des demandes d'améliorations raisonnées et d'assistance légitime aux besoins des prolétaires et aux besoins surtout d'unité d'intérêt pour produire l'unité de cœur entre les classes diverses des citoyens?

Non ; vous ne pouvez le méconnaître sans injustice, le suffrage universel porte ses fruits; le temps a marché, le jour se fait, tout le monde a sacrifié à la concorde quelque chose de ses affections personnelles, de ses pensées, de ses ressentiments. Tout le monde a fini par dire : Le pays avant nous !

Eh bien! seriez-vous donc les seuls, vous à qui tous ces sa-

c^'ifices ont profité, vous maîtres du pays par la majorité, que vous possédez et que vous tenez jusqu'ici du suffrage universel lui-même , seriez-vous les seuls qui refuseriez de faire à cette patrie, à laquelle les uns ont donné leur popularité, les autres leur- ambition, les autres leur vie, de lui faire le sacrifice d'une défiance exagérée, le sacrifice d'une faute dangereuse commise le 31 mai, le sacrifice d'un amour-propre de majorité? Non, cela ne serait digne ni de la France, ni de la gravité des événements, ni de vous. Maudissez la révolution, supportez douloureusement la République, insultez, outragez, proscrivez les républicains qui vous ont tendu la main pour remonter à ces droits d'où vous étiez momentanément descendus ; mais sauvez le suffrage universel, qui vous sauve seul de plus longues et de plus sinistres révolutions. Nous ne vous demandons qu'un sacrifice à la prudence, et nous vous répondons du pays, pourvu que vous ne lui arrachiez pas son droit du cœur et son vote de la main.

Vous êtes conservateurs de la société non menacée, mais inquiète, nous le sommes avec vous ; mais n'oubliez pas que le principe conservateur s'est déplacé par la révolution que vous avez vue venir, que vous avez laissé accomplir, et contre laquelle vous n'avez eu ensuite que de tardives et inutiles imprécations. Oui, le principe conservateur, qui était sous la monarchie dans les institutions oligarchiques, dans le petit nombre, dans le privilège, dans le droit borné, dans le suffrage restreint, est aujourd'hui tout entier dans le suffrage, dans le vote universel. C'est lui seul qui vous sauvera.

Il y eut un jour, un des jours les plus menaçants de la révolution de février (le 19 mars), où m' élevant en mon nom, en votre nom, au nom du gouvernement provisoire contre l'esprit et contre le despotisme de ces circulaires conventionnelles que vous nous reprochez si injustement, je dis, avec tous mes collègues, dans une proclamation aux Français sur les élections : « N'écartez, ne violentez, ne gênez personne. A

« quoi bon remplacer des gouvernements étroits et exclusifs si « c'est pour leur ressembler ? Envoyez au pays la liberté, et il u vous renverra la République. »

Eh bien ! je dis, en renversant aujourd'hui ces mêmes paroles, je dis à l'opinion dans ce journal : « Retirez au peuple (( le suffrage universel, et il vous renverra les révolutions î »

LAMARTINE

Représentant du Peuple.

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