‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 13 sur 103 · II · texte numérisé non relu

II

Mettons d'abord à part respectueusement ce qu'il y a de vrai, de juste, de bon dans la loi proposée ; il ne faut pas qae les paradoxes, les négations, les excès d'une opinion nous jeiteBt dans un autre excès. Il ne faut pas que les anacbronisnies, les Jolies et les impraticabilités de certaines dispositions nous fassent méconnaître et répudier ce qu'il y a de moral, de saint, de grandement civilisé dans la loi. Elle devrait se borner à une ^eule considération et à une seule disposition que pour ma part je. provoquerais et j'adopterais avec empressement. Cette disjposition, la voici :

« La République fran-çaise, voulant attester par l'exemple e de l'Etat l'hommage qu'elle rend à Dieu, et favoriser auiaiît ,.« qu'il est compatible avec la liberté absolue des consciences , e l'exercice de l'acte le plus sublime de l'humanité, l'adoration a de Dieu spus tous les cultes, ne fera point travailler le dia manche dans les ateliers des travaux publics ; des règlements « disciplinaires donneront, autant que possible, aux soldats

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« isolés, le temps nécessaire pour assister aux instructions et « aux cérémonies des cultes qu'ils professent. »

Nous sommes presque tous en France disposés à adopter des dispositions de cette nature, en écartant bien entendu avec uns réprobation formelle les considérants d'un rapport qui feraient d'un acte de respect pour le sentiment religieux sous toutes ses formes libres un retour à l'asservissement des consciencesr

A cet égard, et dans une République surtout qui vit de liberté et de moralité plus que d'autorité brutale, jamafis trop de respect, jamais trop de faveur peur le sentiment religieux, pourvu que ce sentiment religieux soit indépendant comme la volonté, noble comme la liberté, spontajié comme la conviction! Ne rougissons pas de la Divinité, la politique n'est que le corps des sociétés humaines, les religions en sont l'âme. Flétrir ou négliger le sentiment religieux dans le peuple, c'est le viol d« l'âme! Décréditer ce sentiment dans les masses, c'est les dégrader au dessous de l'esclave, qui a un maître sur la terre, mais qui a du moins un Dieu dans ses pensées ! c'est livrer le peuple sans consolation et sans vengeur céleste à la profanation et à la servitude de ses misères, de ses vices et de ses assujeV tissements. 11 n'y a donc qu'une République an ti -populaire qui puisse être irreligieuse. Le républicanisme et la religion, c'est la même chose dans le cœur des véritables hommes politiques, car la démocratie ne puise son titre et son droit divin que darrs le ciel. Que serait le peuple si on ne voyait pas Dieu en lui? Le sentiment religieux est tout l'horizon de l'humanité, lui seul ouvre aux individus comme aux- sociétés les perspectives de l'infini. Enlever au peuple cet horizon, c'est l'emprisonner dans un cercle de mouvement sans grandeur et d'agitation sans but. Si Dieu n'est pas au terme du chemin que les grands esprits, les sages, les philosophes tracent aux progrès des sociétés, à quoi bon marcher? vous ne les ferez jamais marchei' qu'à la mort et au néant? Non, il faut un autre patriotisme à l'homme que cette terre, il faut aux peuples le patriotisme d«

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l'éternité; c'est le sentiraent religieux. Que l'état lui donne un signe de naturalisation et de respect, c'est trop juste ! c'est trop politique ! c'est trop saint ! Mais ce signe doit-il être comme dans la loi proposée par un membre de l'Assemblée un signe de solidarité entre l'Etat et un culte spécial? un signe de supériorité, de dédain, ou de proscription, partial contre les sectateurs d'autres cultes ou d'autres philosophies religieuses dans iepays?

C'est ici que l'abîme nous sépare, et soyez convaincus, dirai-je hardiment aux novateurs en arrière qui voudraient îious ramener je ne sais où (Royer-Collard l'a dit), soyez persuadés que c'est vous, que c'est la religion qui tomberait avec vous dams ces abîmes, et que c'est encore la main de la liberté que vous seriez obligés d'invoquer une troisième fois pour l'eii retirer.

Appelons les choses par leurs noms. Il y a eu dans le monde, ■depuis Luther et depuis Bacon, et depuis Descartes, et depuis tous les apôtres modernes de la raison libre jusqu'à nous, une guerre longue, diverse, obstinée, mortelle quelquefois entre le raisonnement et l'autorité sacerdotale, entre la religion sur preuves et la religion sur parole. La guerre de trente ans en Allemagne, les guerres de religion en France, les massacres et les bûchers de l'inquisition d'Espagne immolant plus de victimes qu'aucune cause purement humaine n'en a jamais immolé, îa révocation de l'édit de Nantes sous Louis XIV, l'incendie du Pâlatinat, les proscriptions des Cévennes plus atroces que celles de Sylla, les échafauds de 1793, les prisons, les exils à Sinnamari, les autels renversés sur les sacerdoces ont été les phases terribles de cette guerre la plus intime, la plus profonde, et par cela même la plus imj)lacable que les hommes se ^Qlent jamais livrée,] précisément parceque c'était la guerre

pour Dieu ! Oui, la guerre pour Dieu ! la guerre entre ceux qui voulaient l'adorer au grand jour de la raison individuelle ou collective sans superstitions, sans prestiges humains, sans autres moyens que ceux de l'esprit, sans autres mystères que ceux dé la nature, et ceux qui voulurent continuer d'imposer au monde, sous peine d'exconimunication civile, d'expatriation, de confiscations, de bûchers et de supplices, le dieu de leur église exclusive et de leur implacable conviction.

Soyez certain que sous la révolution française de 1789, sous le mouvement qui la préparait, il y avait au fond et il y avait par dessus tout une guerre sourde de religion; l'homme ne se remue pas, ne se dévoue pas, ne se sacrifie pas lui-même pouf si peu! Mais quand il sent Dieu sous ses pensées alors il marche hardiment aux révolutions, parceque cela en vaut la peine! ses agitations et ses guerres deviennent alors des dévouements religieux et des martyres. C'est ce qui remua trois siècles le vieux monde lassé de ses faux dieux contre le paganisme et pour le paganisme avant et après Constantin. Il y avait dans ces peuples les convulsions d'une religion qui ne voulait pas mourir, les convulsions d'une religion supérieure qui voulait naître et qui trouvait le terrain occupé, les temples fermés; elle les ouvrit avec l'épée !

Eh bien ! c'est ce qui se passa non entre deux cultes peridaH'f ■* les seizième, dix-septième et dix- huitième siècles seulement, mais entre la philosophie et le vieux catholicisme d'état, obstiné à posséder non les âmes qui lui appartiennent quand il sait les conquérir et les retenir, mais l'unité de culte, mais les lois de l'état, mais les consciences enchaînées par les concordats après les choses qui ne lui appartiennent pas.

Oui, l'esprit révolutionnaire, je l'entends dans son grand et ' bon sens, l'esprit deprogl^'ès etdelibeilé faistiit avec le mot de démocratie Ib, guerre à deux chose?!, à la nolMesse privilégiée et au sacerdoce exclusif impo&é au.t peuples ; le trône lui-même n'était pas aussi séi'icuscment en jou : il ne tomba que par ac-

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cident dans la lutte parceque le sacerdoce exclusif et la noblesse privilégiée s'y adossaient. Mais ce que la philosophie et la révolution combattaient avec le plus de conviction et d'acharnement, c'était le sacerdoce exclusif, c'était l'Eglise dans l'état, c'était le souverain prêtant la loi, la prison, le bourreau à la croyance pour faire exécuter son unité de foi et sa souveraineté de dogmes ; le reste n'était presque que secondaire. L'âme de la révolution était là ! Elle voulait affranchir les serfs ; oui, mais elle voulait avant tout affranchir l'esprit humain. Ne rappelons pas les luttes sanglantes et les horreurs mutuelles avec lesquelles les deux idées se combattirent par la terreur et par la guerre civile. Dans le Midi, à Avignon, à l'Abbaye, dans la Vendée, partout le fanatisme excite un fanatisme contraire. Les flammes s'allument sur les bûchers de l'inquisition, et le sang éteint ensuite les flammes ! C'est là le. malheur, le crime, la honte et la pitié sur nous !

jQue sortit-il enfin de là? et quel fut le traité de paix ? Il en sortit d'abord quelque chose de détestable et d'illogique parceque ce n'était pas la liberté, et que, l'État et la religion ne séparant pas entièrement leurs mains, la main de l'État après avoir été si longtemps tenue et écrasée par la main de l'Église, l'Église à son tour avait sa main captive et écrasée dans celle de l'État. Je veux dire la constitution du clergé.

Cet état mixte où l'État se faisait théologien, comme autrefois le théologien s'était fait bourreau, amena les persécutions et les sévices mutuels.

Mais il en sortit plus tard, après la terreur, sous la Convention régénérée par thermidor, sous le Directoire qui retrouvait les vérités philosophiques par parcelles dans les cendres jde 1795, il en sortit la séparation complète de l'Église et du

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Pouvoir, la conscience libre, sans faveur comme sans entraves, les cultes salariés et régis par eux-mêmes, la tolérance indéfinie du sentiment et des croyances religieuses, sauf le droit de police et de vigilance sur les mœurs dans les réunions doût le culte était l'objet. C'est à dire qu'il en sortit la vérité; plût à Dieu que la France eût été assez raisonnable et assez constante pour en rester là! La paix, la conscience, le sentimeût religieux. Dieu et les hommes y auraient beaucoup gagné.

Vous savez comment Napoléon, pressé de ramasser toutes les vieilles armes d'empire et de défaire tout ce qu'avait fait de bien ou de mal la révolution, se hâta de caresser le culte d'état en le couronnant avec lui pour le dominer.

On loue Napoléon d'avoir changé tout cela! d'avoir rétabli une religion d'état, de s'être fait grand-prêtre après s'être fait premier magistrat d'une république. Les opinions viennent de la conscience , et je n'ai rien à dire à ceux qui glorifient cet acte. Quanta moi, qui sous cet ordre apparent ne vois que la tyrannie de l'État prenant le manteau hypocrite de la religion du peuple pour s'emparer de la popularité de ses idées, je dis que cette prétendue restauration de l'ordre religieux par Napoléon, je dis que cette prétendue imitation ou ce plagiat de Charlemagne prenant l'Église dans sa main pour y prendre'à la fois les âmes et les corps, je dis que cet anachronisme d'un' culte légal le lendemain d'une révolution qui s'était faite pour mettre Dieu hors la loi comme il est au dessus de toutes les lois, je dis que bien loin d'être l'honneur et l'habileté, ce fut l'apostasie et le crime du règne de Napoléon. Il prit ce jourlà en dérision toute la pensée d'un siècle, tout le sang verâé pour conquérir la liberté des âmes, et il jeta tout ce saog à son ambition d'un jour et à sa popularité d'un moment. Il fit le Concordat ; il traita de l'esprit humain et de la conscience religieuse du peuple français, comme si c'eût été une province conquise ; il vendit son siècle à Rome en échange d'un sacre futur. Il montra plus tard ce qu'il entendait par le respect

T^o\xx l'auguste alliée de son trône, la religion? Il exportait par journées d'étapes le séminaire entier de Gand à Wezel en uniforme de soldats et condamné aux travaux d'une compagnie de discipline I Et il faisait entrer la nuit par les fenêtres 4u QuirinaL à Rome une compagnie de gendarmerie p&ur enlever le pape et le conduire de captivité en captivité jusqu'à la mort ou à l'obéissance ! Voilà le respect !

Après Napoléon les gouvernements qui lui succédèrent, restauration, gouvernement de Juillet, conservèrent et aggravèrent ees simonies qui leur profitaient, (à ce qu'ils croyaient) pour gouverner les peuples par leur conscience et pour tenir le clergé à leur solde, par les salaires, les dignités, les budgets.

Et qu arrivait-il? le clergé se soulevait contre la moindre exigence ou la moindre restriction du Pouvoir; le Pouvoir froissait involontairement le clergé. Enfin on supprima à la révolution de d830 le titre de religion d'État, et on y substitua le titre de religion de la majorité, titre presque aussi absurde que l'autre, car la majorité qui engage l'obéissance n'engage pas la conviction. Tout le genre humain serait païen et déclarerait qu'il existe plusieurs dieux égaux dans le ciel, qu'un seul homme comme Socrate ou Jésus-Christ, disant le contraire, aurait raison contre le genre humain*

Mais ces relâchements successifs des liens dont Bonaparte avait relié l'Empire et l'Église étaient des progrès cependant vers la liberté des consciences et vers la séparation complète que nous désirons. Des membres éloquents du clergé luifpême en 18 ÎO, des néophytes alors aussi passionnés pour cette séparation qu'ils le sont aujourd'hui pour le système de feligion par force, les hommes qui rédigeaient l'Avenir (je ne îçs nomme pas pour n'employer que des armes acceptées) , ces

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hommes qui rédigeaient un journal de libéralisme religieux poussaient jusqu'à la fureur et jusqu'à l'outrage contre le gouvernement de 1830 les violences de leur système d'alors^ la séparation absolue.

J'applaudissais alors non à leurs violences et à leurs incon* venances de langage, mais à la vérité qu'ils professaient» et j'y applaudis encore aujourd'hui. Ils étaient dans le vrai, ilâ. servaient à la fois ainsi l'Etat et la religion, la conscieacô et la liberté.

A mesure que ces idées gagnèrent et que l'Etat affecta moins d'imposer une religion par ses châtiments ou par ses faveurs, le sentiment vraiment religieux fit d'immenses progrès dans les âmes , le peuple revint de ses antipathies contre le sacer-j doce; moins il y eut de coercition, plus il y eut de respect. Te la France de 1788 à la France de 1848 il y a un ou deux siècles de différence en matière de religion. La France de 178S S8 jetait dans l'athéisme par horreur du joug sacerdotal; voyoQS ce que ce peuple déjà ramené au respect et à l'amour des cultes par un commencement de liberté était devenu en 1848,

Vï.

Lés 24, 25, 26 février, ces masses armées et victorieuses» les pieds dans le sang de trois jours de lutte, les mains noircies de poudre, les sens et l'esprit exaltés par l'ivresse de l'agitation et du combat, aveuglées par la poussière de tout ce qui s'était écroulé, ne marchant que sur des ruines, sans force publique pour les contenir, sans armée pour les intimider, sans autre gouvernement que leurs instincts, sans autfe inspiration que la voix et le geste de quelques hommes jetés par le mouvement au sommet des vagues populaires ; ces masses désordoûnées, dis-je, sont libres de dire et de faire tout ce qu'elles olit dans leur sagesse ou dans leur délire? Que font-elles pour ces: mêmes autels qu'elles ont autrefois insultés et démolis? Qïka

font-elles pour ces mêmes pontifes, pour ces mêmes prêtres qu'elles ont autrefois honnis, outragés, massacrés aux sinistres jours de septembre ?

Ah! vous êtes bien ingrats de l'avoir oublié. Je n'ai jamais flatté ce peuple ; mais je ne puis entendre sans un soulèvement de cœur les calomnies odieuses dont les hommes qu'il relevait lui-même alors l'outragent si impolitiquement aujourd'hui ! Je me considérerais comme un lâche, comme un faux témoin si moi qui l'ai vu alors ce peuple de plus près que vous tous! si moi qui ai lu dans ces moments où l'âme d'un peuple est sans voile jusqu'au fond de ses instincts, je m'associais à ces calomnies môme par mon silence !

Oui, une écume soulevée, abjecte et criminelle du peuple a commis des turpitudes et des attentats en mai et en avril, et a vociféré quelques infamies dans quelques clubs; mais le vrai peuple, mais le peuple en immense majorité, mais l'élé- Eient populaire presque unanime a été pur et sublime au mo- Hient de sa révolution. Nous devrions l'en faire tous les jours souvenir au lieu de le défigurer et de l'insulter sans cesse. Vous n'avez pas parole de l'avenir ! Vous devriez laisser à ce peuple sa propre estime pour l'encourager à en mériter davantage. Quant à moi, si j'étais à votre place, au lieu de souiller son ipiage quand il a été beau et généreux , je proposerais d'élever une statue à l'estime du peuple ! il l'a mérité dans l'interrègne de février!

Que fit-il encore une fois pendant le feu ? que fit-il après?

Pendant le feu, un seul cri s'élève : Respect aux cultes, neutralité des prêtres! inviolabilité des sanctuaires. Au moment du gac des Tuileries, les vases sacrés, les choses saintes sont emportés processionnellement à travers les marques de vénération du pguple à l'église Sainl-Germain-l'Auxerrois. Quelques curés

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de Paris nous envoient demander protection pour les églises; nous y envoyons quelques hommes pris au hasard dans la tmÛB; ces hommes étaient inutiles, les portes étaient ouvertes, la vécéradon publique les gardait, on y priait en sûreté pendant q«e le canon retentissait aux portes.

le vénérable archevêque de Paris, celui qui fut depuis dans ' en jour honteux pour le crime lui-même le martyr de lapacificafiGn, traverse, en habits pontificaux, les rues de Paris pour venir à l'Hôtel-de-Ville le lendemain de la révolution rendre hommsige au caractère inofTensif au culte de cette révolution et se vouer avec nous au soulagement des blessés de tous les partis? Comment la révolution accueille-t-elle le ministre de» récoDciliation, de paix et de charité? Vous le savez. , Et pendant ces quatre mois, et dans toute la France, quel çst le ministre du culte outragé? Quel est le temple violé? «Qofîl .e£,t l'autel profané? aucun ; ils étaient tous sous la sauvegarde la plus sûre, sous la sauvegarde de la liberté des croy.ances, que la République promettait de consacrer par de Boavelles institutions pius libres et plus religieuses à la fois qne celles qu'on veut faire aujourd'hui à la religion, la séparalion complète de la politique et de la conscience. Nos doct înes et celles de f Avenir devaient être enfin appliquées; et DOîLS ne faisions pas d'hypocrisie à cet égard. Nous ne cachions pas nos pensées de liberté sous des paroles astucieuses, pro- Eieltact au clergé plus que nous ne voulions tenir. Je parle pur moi du moins.

Le même archevêque de Paris vint chez moi huit ou dix

jaurs après la révolution. Il me demanda confidentiellement ce

^ïili fallait craindre. « Craindre, lui dis-je avec franchise, rien;

m ce serait insulter la République, telle que nous la compre-

a sons et telle que le peuple la veut, que d'y voir un renouv.çl*

« lement de persécution quelconque ou un accès d'impiété bru" « taie. La pensée et la tendance de la République, comme la « pensée el la tendance de la philosophie, sont d'accroître le « sentiment religieux dans la nation par la liberté. Nous ten- « drons à émanciper déplus en plus et enfin entièrementrEglise « de l'Etat. Si l'Assemblée Constituante à laquelle nous devons « réserver cette question nous seconde, nous supprimerons les « concordats avec Rome, nous laisserons chaque fidèle faire « son propre c oncordat avec sa conscience, nous remettrons (t au peuple les quarante millions qu'il paie en impôt forcé « pour les cultes, nous lui dirons créez des syndics des cultes, « et payez directement vous-mêmes le service de vos conscience ces selon votre foi, et en attendant que cette grande transite tion s'accomplisse, nous continuerons de payer viagèrement « aux ministres des cultes l'indemnité de leurs fonctions sa- « crées jusqu'à extinction, pour qu'il n'y ait point d'effet ré- « troactif dans la révolution religieuse, et pour que personne B ne soit victime de la vérité. Je vous dis là tout le secret de u ma pensée, ajoutai-je; la République n'aura pas d'autre perft sécution que la liberté avec indemnité , et substitution des « cultes salariés par les fidèles aux cultes salariés par l'Etat, fi Vous serez tout aussi honorés, plus honorés même; les mi- « nistres des cultes seront tout aussi rétribués, davantage peuta être; mais Dieu sera enfin libre dans les âmes, et l'homme « libre dans sa foi. Cela vous scandalise-t-il ? cela effraie-t-il « votre religion?

« Non, me dit-il après un moment de réflexion pieuse et

<t grave, ses paupières baissées sur les yeux; non, au contraire, «je suis de ceux qui ont assez de foi pour être convaincu que « ma foi n'a besoin que d'elle-même. Cette pensée secrète de e U République a été la mienne. Je veux seulement la commu* n niquer au souverain Pontife avant de m' engager comme c évêque dans cette voie, qui est celle de mes convictions perle sonnelles. »

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Quelque temps après le Pape me fit interroger sur le même sujet par deux hauts intermédiaii'es de la cour de Rome. Je leur tins le même langage, je leur avouai avec franchise que la religion^sous la République n'aurait pas d' au ti'e persécution que la liberté et la vénération du gouvernement. lls| ne parurent nullement contristés de cette perspective. Le pape alors était libéral et paraissait résolu à prendre la liberté pour dernier apôtre de Dieu ! Il y a des hommes bien funestes à,leur cause ; ce sont ceux qui lui persuadent aujourd'huij,que la force est un meilleur apostolat que la tolérance ! c'est à ces hommes que nous répondons,

Et voilà ce que nous leur répondions déjà en 1842, à une époque où l'imprudence de certain s hommes d'une piété implacable soulevait témérairement cette question des fidèlesquestion qui les écraserait comme des enfants si on les laissait jouer avec ces masses d'idées plus fortes qu'eux.

« En religion, administrés, comme en enseignement, nous « sommes dans le faux. Et pourquoi sommes-nous dans le faux? « C'est que nous ne sommes pas dans la liberté. Non, croyants a ou sceptiques, catholiques ou dissidents, chrétiens ou ratiot nalistes. Etat ou Eglise, nous nous gênons, nous nous con- « traignons, nous nous opprimons mutuellement, et en nous (( opprimant, nous opprimons quelque chose de plus saint que « nous, la vérité, oui, la vérité divine que nous étouffons dans « notre faux embrassement, et dont nous sacrifions chacun une « partie à notre apparente concorde. Il faut ou la sacrifier tout « à fait, ou nous séparer; il n'y a plus de milieu, Dieu souffre « en nous.

■ t>«itt«tt(* •••••*•• « Napoléon, ce grand destructeur de toutes les œuvres de la 6 philosophie, s'est hâté de renverser la liberté religieuse, fou-*

« dément et âme de toutes les autres. Il a fondu de nauvean «l'Etat dans l'Eglise, l'Eglise dans l'Etat; il a fait subir Ba 0 sacre au pouvoir civil; il a refait des Concordats, ces traités « où des princes temporels disposent des âmes de leurs peu- 0 pies; il a déclaré une religion nationale instrumentimi regni; c il a vendu à faux poids son peuple à l'Eglise et l'Eglise à soa « peuple. Cette grande simonie a édifié les simples et scanda'- V. lise les vrais fidèles. Toute la contre-révolution de FesprH a humain était dans cet acte. Cet acte a reculé d'un sièdt -0 peut-être le règne delà liberté des âmes, qu'on atteigsajî par « les cultes volontaires desservis et régis par eux-mêmes»

« Cela fait trembler sur le sort du sentiment religieux en «France, et pourquoi? Parceque l'état actuel de promîsciîiîô « entre l'Eglise et l'Etat n'est vrai ni pour l'Etat ni pour l'E- « glise. Qu'ils ont beau s'embrasser et se dire paix, il n'y a 0 point de paix. Chacun des deux se plaint, et a raisan de c gémir. Voyons cependant qu'est- ce qui aurait le plus raisoa « de se plaindre, et où est la partialité entre les dSITérentes « croyances religieuses qui se disputent l'âme des homiaes jix pieux. »

« Que l'établissement catholique national n'ait pas à se (I plaindre d'un manque de liberté suffisante en France ; ex- « cepté peut-être en matière d'enseignement, un coup d'ceil « suffit pour nous convaincre à cet égard.

a Une confédération légalisée, compoaée ûffîcirllcmenf de}a. u presque universalité des citoyens d'un empire de trente-ciiiq H millions d'âmes ; une confédération religieuse qui est à elle a seule un gouvernement dans le gouvernement, cette conféct dération déclarée dans la Charte religion de la majorité, et « a ce tilre'ayantià peu près tousses- avantages qa'eHe avait ' c précédemment à titre de religion de l'Etat, ou de Reîigioiï n dominante ; une confédération qui a ses traités à part avec

« une puissance extrà-nationale, qui est Rome ; une confédé- « ration qui, par l'organe de ce souverain pontife son rao- « narque spirituel, traite d'égal à égal avec l'Etat lui-même, « et lui impose l'exécution de ses traités appelés Concordats; « une confédération qui à sa hiérarchie respectée, ses car- « dinaux, ses archevêques, ses évêques, ses ministres nom- « mes par l'intervention mixte des deux pouvoirs, et s'impo- « sant ainsi à tous les deux; une confédération à qui l'Etat «garantit sièges, autorité, allocations, palais, cathédrales; « dont le sacerdoce illimité comme nombre et répandu partout « dans les familles est autorisé par l'Etat à des pratiques, à ■a des immixtions dans l'intérieur des foyers, à des intervent! tiens sacrées ou domestiques, à des rassemblements de * peuple pri vilégiés, à des enseignements sans contrôle qu'au- <cuné police sur la terre n'autoriserait jamais dans aucun au-

, « tre ordre decit oyensi Voilà l'établissement catholique parmi

-« nous quant à la puissance morale.

« Quant à la puissance matérielle, vous la connaissez ; le « budget en sait la partie officielle, les mœurs savent le reste. « Cette confédération religieuse est rétribuée comme l'armée « des âmes sur les fonds de l'Etat sous mille formes. Traitett ment de ses ambassadeurs à Rome, de ses patriarches et de « ses missionaires à l'étranger; traitement de ses cardinaux <i en France, traitement de ses évoques, avec traitement sup- « plémentaire quelquefois des départements; traitement de « ses chapitres, de ses aumôniers, de ses curés, de ?es desserti vants pour nos quarante mille communes ; bourses des se- « minaires, immunités d'impôt des petits séminaires, recrute tement nombreux aux frais de lÉtat des pépinières de son -« sacerdoce; matériel immense des édifices bâtis jadis par cette « religion qui fit pour ainsi dire végéter la pierre pour enfanter ■« ses cathédrales, tout ce matériel entretenu et donné par « l'état au culte ; revenus des fabriques, casuels, aumônes qui « ne restent pas dans la main du prêtre, mais que la charité

« des 'prêtres arrache à la piété du riche pour les répandre « dans le sein du pauvre ; voilà le budget du sacerdoce catho- « lique en France ! il dépasse cent millions par an ! »

Soyons]de bonne foi, vous qui criez à la persécution et au dénuement! exista-t-il jamais une confédération, une association, une puissance légalisée plus colossale, plus intime, plus incorporée au^' sol, aux mœurs, aux familles, à l'État, à la force publique au budget, à l'impôt que celle-là? Et peut-on s'empêcher de seurire quand on entend une confédération si universelle, si respectée et presque si souveraine accuser les temps et demander quoi? si ce n'est l'empire?

Mais regardez donc autour de ces O'ConneU de fantaisie qui se posent en martyrs, les mains pleines de monopoles, de privilèges, d'immunités, de respect public ! Qu'est-ce que les autres associations religieuses ont donc à côté de cela ? la nu~ dite, la raillerie, l'autorisation refusée de s'édifier en commun, et le réquisitoire suspendu sur toute réunion de vingt fidèles, d'un procureur de la République.

Eh bien ! moi, je ne vous reproche rien de cette puissance, de ce respect, de cette opulence ; si rétablissement catholique comporte par le nombre, par la sainteté, par la volonté libre des fidèles cette imposante situation, qu'il l'ait, qu'il la conserve! qu'il l'accroisse encore! qu'il ait sa part léonine dans la liberté, qu'il ait l'action, le développement tout entier de sa conscience dans l'ordre purement religieux ! Point de gêne, de restriction, d'appel d'abus, de petites persécutions ! de petits ostracismes contre tels ou tels hommes associés pour objet religieux de quelque nom populaire ou impopulaire qu'ils s'appellent; mais si ces libertés dégénèrent en monopole, si ces respects auxquels toute conscience a droit demandent à l'État de leur prêter sa force ^ son ùpée^ comme l'osent dire les membres d'une commission dans un rapport^ alors non! Levonsnous, arrêtons-les ! professons notre foi du même droit qu'ils professent la leur, avec eux, ou à côté d'eux, ou en opposition.

de croyance avec eux ! mais ne permettons ni à eux ni à nous de placer pour juge entre eux et nous le gouvernement, la police, le gendarme, le tribunal, l'amende, la prison ; entre les consciences ne laissons placer pour juge que Dieu ! Il n'appartient ni à eux ni à nous ; il est à tous, et c'est à lui seul de faire justice aux actes et aux croyances qui ont son culte pour objet.

Et quel remède, ai-je dit ailleurs, à une si fausse situation, qui produit, qui encourage de telles exigences? La liberté dans la réparation, la paix dans l'indépendance.

[La suite au numéro prochain.)

LAMARTINE

Représentant du Peuple,

Nos lecteurs nous sauront gré de reproduire dans le Conseiller du Peuple l'éloquente justiflcation par laquelle M. Lamartine a répondu dans le journal le Pays aux griefs et aux accusations élevées contre lui par un article de l'Assemblée nationale.

REPONSE à L'ASSEMBLEE NATIONALE.

L'Assemblée nationale vient de publier un l'article intitulé Lamartine-Cavaignac, article dans lequel les ministres de la fusion s'efforcent de réduire le personnel de la République

au ridicule ou au néant, pour démontrer l'impraticabilité de la République. Faisons d'abord observer que ces ministres d'une cause tombée, jamais insultée, se trompent. Quand bien même il auraient démontré, en effet, que tous les hommes dit pouvoir républicain ont été ou sont au dessous de leurs rôles, ils n'auraient fait que décréditer des hommes, ils n'auraient rien prouvé contre la nécessité de l'institution. La démocratie n'est pas dans tels ou tels hommes ; elle ne s'appelle ni Lamartine, ni Cayaignac, ni Bonaparte ; elle est dans l'air que nous respirons, elle est dans l'impossibilité actuelle au moins (»i vous ne voulea pas dire éternelle) de toute monarehie, dan» cette France pulvérisée en partis rivaux ; elle est dans l'avénement irrésistible de douze millions d'hommes au droit social et politique, dans ces niasses élevées à la hauteur des anciennes classes politiques par le travail, l'instruction, la pensée, la volonté d'être quelque cho>e ; elle est dans la nature ! elle est dans le temps I elle est dans la nation ! Tuez des hommes tant que vous voudrez, il restera le peuple. La démocratie a été conçue par le christianisme il y a des siècles ; elle a eu les convulsions qui précèdent l'enfantement dans le sein de sa mère, en 93; elle est née en ISiiS. Elle ne mourra pas! N'en parlons plus.

Quant aux hommes dont vous prétendez démontrer l'insuffisance, ils en sont plus convaincus que personne; vous ne leur apprenez rien, çl vous ne les humiliez même pas. Qui donc est de taille à se mesurer avec la grande idée qui surgit dans le monde? Qui donc est resté debout devant elle ? Qui donc est de force à lutter avec l'esprit d'un temps? Où sont Mirabeau, Sieyè:», Cazalès, Maury, Vergniaud, Danton, I ailly, Lafayette et tous ceux qui ont prétendu être aussi forts ou être plus forts qu'une époque? Où èies-vous vous-mêmes? ils ont été comme nous, tantôt sur la vague, tantôt dessous, roulés par les oscillations de l'élément terrible etimmense qu'on appelle la révolution du XVIII" et du XIX" siècle, et ^ï emporte

également à des bords que nous ne connaissons pas ceux qui prétendent la pousser de leur faible main, comme ceux qui prétendent l'arrêter de leur petit souffle !

Vous nommez deux hommes. Je ne réponds que pour un ; nul, en ce temps-ci, n'a le droit de répondre pour un autre. Seulement vous vous trompez quand vous dites que ces deux hommes sont rivaux. Ils sont si peu rivaux que c'est l'un qui a appelé l'autre d'Afrique pour lui remettre la défense militaire de l'ordre, quand il a pressenti queParis aurait besoin d'un bras républicain pour combattre un accès inévitablede celte démagogie, fléau des démocraties militantes. Moi, rival de quelqu'un sousla République! Ah! vous oubliez qu'il m'eût été facile d'être supérieur à tous pendant ces accès passagers de la faveur publique, que j'ai eu plus de peine à contenir qu'à capter, et queje savais mesurer d'avance à leur valeur et à leur instabilité ! Non, je ne serai jamais le rival de personne en anibilion, sachez-le bien; le rival de tous en services, ou plutôt le serviteur dévoué et désintéressé de quiconque servira le mieux la République! Là est la gloire, parceque là est le devoir sous les démocraties qui ne vivent que d'abnégation !

Toute l'appréciation que vous faites de mon rôle dans le passé de la République, pour m'enlever dans son avenir un rôle que je ne demande qu'à l'obscurité, se résume dans ces trois mots :

Lamartine est légitimiste, et non républicain ;

Lamartine est chimérique, non politique;

Lamartine a été vaincu par la démagogie dès qu'il a voulu contenir et réprimer, avec les collègues de son parti, la démocratie.

Examinons.

Que je sois né de sang royaliste, que j'aie toujours respecté comme un homme décent les Dieux de mon enfance, les lares du foyer paternel, les malheurs et les exils de la dynastie légitime sous laquelle j'étais né; que j'aie toujours vu avec éloi-

î'SB' LE CONSEILLER DU PEUPLE.

gnement d'esprit et avec répugnance de cœur la proscription de l'héritier traditionnel et innocent du trône par une dynastie de son propre sang qui n'était ni légitime ni républicaine, mais qui était personnelle, intéressée, et qui prenait à la fois deux places qui ne lui appartenaient pas, la place d'un neveu et la place d'une nation, c'est moi qui vous l'ai dit tous les jours depuis dix-huit ans : vous n'êtes pas bien fin de le deviner ! Je vous le redis encore.

Que je n'aie jamais été un républicain de conspiration et de fanatisme hébété pour telle forme de gouvernement contre telle autre, c'est encore moi qui vous l'ai dit mille fois.

Mais s'il n'y avait dans mon intelligence mûrie aucun pressentiment de l'avènement de la démocratie dans le monde, pourquoi donc, vous et vos amis, avez-vous tant et si injustement accusé les Girondins d'en avoir dessiné et aplani la route? Entendez-vous avec vous-^mêmes, car je ne puis répondre aux deux accusations à la fois ; ou plutôt, oui, je puis y répondre en disant la vérité toute simple. Je n'étais pas républicain de fanatisme, je n'étais pas républicain de cette crédulité niaise qui attribue aux formes de gouvernement plus de vertu qu'elles n'en ont à tort et à travers ; j'étais homme de bon sens, et'quand il m'a été démontré que la République était la nécessité devo» interrègnes, la nécessité du peuple qui la voulait, la nécessité des classes privilégiées qui ne savaient pas instituer ni défendre autre chose, j'ai été, je suis, je serai républicain de raison comme vous êtes républicains de nécessité! La nécessité! vous^ faut-il donc un meilleur titre de républicanisme? La nécessité! y a-t-il un plus sûr gage et un plus fort lien de mon esprit à la République? La nécessité! n'est-ce pas un des noms antiques du Destin? Oui, la nécessité, c'est le destin de la démocratie moderne. Etes- vous contents?

Vous ajoutez : « Lamartine est chimérique, non politique. « C'est un apôtre, un prophète, un rêveur; il ne pense pas, iî « chante ou il rêve. » Je n'ai pas de miroir pour me contempler

moi-même, c'est l'avenir qui le tient en ce moment ; vous avez peut-être raison; cependant j'ai un doute, et je l'exprime comme doute, sincèrement comme doute, sans fausse modestie comme sans vanité. Ce doute, le voici : Comment se fait-il que ce rapsode, ce prophète, cet apôtre, ce rêveur soit précisément le seul d'entre vous qui, après avoir dormi et rêvé dix-huit ans selon vous, et prophétisé mille fois votre écueil, et combattu vos coalitions insensées par lesquelles vous précipitiez l'heure des monarchies, comment se fait-il que ce rêveur soit le seul de tous ces prétendus hommes politiques qui ait frappé juste au point et à l'heure sur le temps, et contribué à faire sortir ie gouvernement de la démocratie d'une révolution, à la place de ces gouvernements monarchiques écroulés sous vous et par vous? Comment se fait-il que ce rêveur ait attaché son nom à un fait immense, et vous votre nom à une immense ruine? Le iiasard est donc un grand Dieu. Quoi ! ces hommes politiques font un cataclysme, et ce rêveur fait le plus grand acte politique du siècle! et nunc intcUigite!

Enfin, Lamartine et la démocratie, assurez-vous à vos lecteurs, ont été, hors une seule fois, toujours vaincus par la démagogie. Ceci est neuf et mérite bien qu'on l'étudié, non pour les hommes, mais pour la démocratie elle-même. Comptons donc sur nos doigts, et voyons les défaites de Lamartine et de la démocratie roulés ensemble dans la boue , dans le sang et dans le pillage à la révolution de 18A8?

Que voulait la démagogie ou qu'était-elle censée vouloir une heure après le bouleversement de la monarchie en 1848 ?

La démagogie voulait ou était censée vouloir l'incendie, le tnassacre, l'anarchie et le pillage, n'est-ce pas? Trois heures après l'incendie était éteint, le massacre prévenu, le pillage changé en respect des portes et des foyers, l'anarchie se courbait devant un gouvernement, — Où est le vaincu, où est le vainqueur?

Le lendemain et les jours suivants que voulait la démago-

gie? Elle voulait le drapeau rouge et le gouvernement rougel — Elle a le drapeau tricolore et le gouvernement de la démocratie honnête et nationale. — Où est le vaincu, où est le vainqueur?

Le surlendemain que veut la démagogie? Elle veut le tribunal révolutionnaire et la terreur. — Elle a la magnanimité, la révolution désarmée des supplices, l'abolition de la peine de mort et la répudiation de l'échafaud politique. — Où est le vainqueur?

Huit jours après, que veut la démagogie? Elle veut la guerre démagogique et la propagande incendiaire en Europe. Qu'obtient-elle? le manifeste au peuple, le respect des nationalités, la répression par la main de la démocratie des tentatives de propagande armée sur nos frontières, et la paix ! — Où est le vaincu, où est le vainqueur?

Un mois après, que veut la démagogie ? Elle veut la dictature d'un ou de deux ans pour le seul peuple de Paris, l'ajournement indéfini des élections, la confiscation du sufi'rage universel et l'interrègne de la représentation nationale. — Elle obtient le suffrage univerî*el en action, la convocation de la souveraineté du pays, le règne de la France. — Où est le vaincu, où est le vainqueur?

Six semaines après, que veut la démagogie? L'épuration de la partie modérée du gouvernement provisoire, l'exclusion de Lamartine et de ses amis, la proclamation du comité de salut public pour revenir sur tout ce qui a été fait contre la démagogie ! Arrivée avec ce programme armé à l'Hôlel-de- Ville au mois de mars et deux cent mille prolétaires trompés à sa suite, conduits par les clubs, qu'obtient-elle? — Un refus face à face de tout le gouvernement, les poitrines découvertes, et le gouvernement démocratique maintenu parla seule force morale. — Où est le vaincu, où est le vainqueur?

Le 16 avril, journée la plus mémorable et la moins connue encore de notre révolution, journée dont l'opinion égarée a

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transporté la gloire principale k ceux qui n'en ont qu'une part légitime, et qui n'en connaissent pas même la signification et les ressorts, que veut la démagogie? Elle veut l'attentat contre les hommes et la démocratie modérée, la scission du gouvernement, le pouvoir arraché à la main qui le modère pour le livrer aux mains qui le convoitent et pour le tourner contre la bourgeoisie î — Qu'obtient-elle avec cent mille démagogues montant du Champ -de-Mars sur l'Hôtel-de-Ville? Elle obtient quatre bataillons de garde mobile renfermés avec Lamartine et le maire de Paris à l'Hôtel-de- Ville pour mourir ou en disputer les portes aux démagogues ; elle obtient le général Duvivier haranguant sa poignée de jeunes soldats pour leur communiquer le feu de son âme, le général Changarnier appelé en volontaire dans le palais pour disposer le petit nombre de dâr fenseurs, le gouvernement en permanence sur un seul point, le rappel battu, la garde nationale répondant comme un seul homme aux tambours, Paris, les villes et les campagnes submergeant d'un flot la démagogie ! — Où est le vaincu, où est le vainqueur ?

Mais vous dites : quelques jours après des bandes de démagogues ont envahi, par surprise d'un moment et par mauvaise stratégie des chefs, l'Assemblée! C'est vrai, mais une heure après qui donc montait à cheval à l'Hôtel-de-Ville à la tête de colonnes civiques formées d'enthousiasme, qui donc y entrait? qui donc arrêtait les factieux et rendait la liberté et la dignité à la représentation outragée? — Où était le vaincu, où était le vainqueur ?

Mais les journées de juin ! ajoutez-vous. Eh bien ! ces journées mêmes, semblables à toutes les journées qui tentent la force ou la faiblesse des gouvernements naissants , qui donc les avait pressenties.' Qui donc les avait armées d'avance? Qui donc avait fait venir d'Afrique un chef républicain pour que la défense nécessaire de la République ne fût pas suspecte au peuple de royalisme? Qui donc lui avait rerais le com-

mandement? Qui donc lui avait rassemblé sous la main soixante mille hommes? Qui donc ne lui a fait qu'un reproche, c'est de n'avoir pas déployé assez rapidement et d'une manière assez imposante assez de troupes pour étouffer en une heure la démagogie indécise sous la main delà démocratie armée ? Qui donc l'a assisté en tout et partout? Qui donc a marché au feu avec nos héroïques soldats? Qui donc a pleuré les braves morts pour la cause de l'ordre ? Qui donc a combattu, et en définitive qui donc a vaincu avec eux ? Là encore est la démagogie ou la démocratie. — Ouest le vaincu, où est le vainqueur?

Partout où vous marquez une défaite, les faits marquent une victoire ! Voilà comment la République a été depuis le 28 Février le jouet constant de la démagogie ! Voilà l'histoire à l'usage de la fusion !

Ah! nous ne voudrions pas récriminer en écrivant l'histoire plus triste et plus vraie des défaites de votre cause et de vos hommes d'État; notre devise n'est pas, vous le savez bien, malheur aux vaincus! Non, respect aux vaincus ! C'est la devise de la vraie République, et où seriez-vous si la république vaincue comme vous le prétendez par la démagogie avait adopté une autre devise ?

Voltaire raconte dans Candide la rencontre fortuite à Venise pendant le carnaval de trois ou quatre rois détrônés réduits à la condition privée, et se consolant de leur incognito en soupant ensemble au Rialto. Aujourd'hui ce ne sont plus des souverains dépossédés qui font leur carnaval à Venise, se sont des ministres déchus qui font des fusions dans leur journal à Paris. 11 n'y a entre le roman de Voltaire et le roman politique de XAssembUe nationale qu'une petite différence : c'est qu'à Venise on masquait son visage pendant ce carnaval de rois, et qu'à Paris on ne masque que son nom. Quant à nous, nous causons à visage et à nom découverts, et nous signons comme un simple citoyen :

LAMARTINE

ALMANAGH POLITIQUE.

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