SUR LA LIBERTE DES CULTES
à iii'Ofios de la loi sur l'oliservatiou forcée du dJMia licite.
(Deuxième partie.)
Deux forces opposées régissent le monde moral : la tradition et l'innovation, autrement dites l'autorité et la liberté. Elles sont au monde intellectuel ce que l'attraction et la projection sont au monde physique. Elles les maintiennent à la fois en équilibre et en mouvement. La religion est la plus importante des traditions, et son caractère divin lui fait même contracter l'immuabilité qui n'appartient à aucune chose humaine. La raison, l'examen, la discussion, la liberté sont les forces d'innovation ; leur puissance, au lieu d'être dans l'immuabilité, est au contraire dans leur perpétuelle recherche et dans leur transformation continue. Elles sont les ailes du monde moral, dont la tradition est la règle et le poids. Ces deux forces, aux yeux de l'homme d'état religieux, méritent
un égal respect; car l'une et l'autre sont de Dieu. Et si, dans ses législations imprudentes, l'homme d'état fait perdre l'équilibre à l'une ou à l'autre de ces forces, il dérange le monde intellectuel et il viole une des lois de la Providence. Avec la religion se rencontrent, le plus ordinairement, l'esprit de discipline, d'obéissance, de conservation, la règle des esprits, le frein des âmes, les bonnes mœurs, les œuvres de charité, la vertu désintéressée, le dévouement aux hommes jusqu'au sacrifice, le dévouement à Dieu jusqu'au martyre; mais aussiles ignorances, les superstitions, les faiblesses d'esprit, les routines de la pensée, les crédulités pieuses, les nuages, les fantômes de l'enfance, du temps, vieux vêtements du passé, dont les cultes n'aiment pas à se dépouiller, parcequ'ils font partie, comme dit Bossuet, de leur antiqnilé^ et par conséquent de leur respect et de leur crédit sur l'imagination des peuples. Avec l'innovation se trouve en général le plus de science, d'intelîigence, de raison, de lumiùies, de perfectibilité des facultés de l'homme; mais aussi le plus d'incertitude, d'esprit de çystème, de témérités hasardeuses, de hardiesses passionnées et d'ambitions fiévreuses prêtes à tout renverser pour faire place aux idées neuves et aux hommes nouveaux, même sur des ruines.Etces deux forces sont cependant nécessaires, delà même nécessité. Avec l'idée immobilisée dans uns institution; immuable, la pensée humaine tarit faute de renouvellement, l'humanité s'engourdit, la société ou la nation tombe en assoupissement ou en servitude. Avec l'innovation seule, la société se précipite et tombe en poussière par l'accélération désordonnée et sans contrepoids de la pensée. Voilà la tradition et l'innovation, l'autorité et la liberté, la religion et la raison. Il faut que ces deux forces soient représentées et servies dans leur juste mesure ; mais qui est-ce qui se chargera de les représenter et de les servir h la fuis dans la proportion réelle de leur droit et de leur force? Ces deux puissances sont antipathiques entre elles, et inconciliables p^ar nature. Comment
pourraient-elles avoir le même représentant? L'Eiat, ouïe Gouvernement, prétend pouvoir les représenter, lui. il le prétend; mais il ne le peut pas, ou il ne le pourrait qu'en les trahissant l'une et l'autre, en sacrifiant tour-à-tour la raison à la religion ou la religion à la raison, suivant ses tendances momentanées et arbitraires ; faisant la loi du sacrilège, par exemple, en 1822, et brisant la croix en ISâO. C'est là cependant notre situation actuelle quant à la religion et quant à l'enseignement. Cela peut-il durer longtemps sans compromettre l'une et l'autre, et sans avilir l'État? Et, d'abord, comment l'État en est-il venu à ce point d'audace et de déraison d'oser dire à la fois, au ^nom de quelques citoyens sans titre divin, rassemblés dans une chambre : « Je vais faire leur « part juste à la religion et à la raison humaine, à Dieu, à « la conscience, à l'esprit humain, en sorte que personne «n'ait à se plaindre. A celle-ci tant d'enseignement catholi- « que! A celle-là tant d'enseignement philosophique! à Dieu « tant de culte, au siècle tant d'impiété. Cela s'écrira en « chiffres ronds dans mon budget. Gela se divisera en francs (( et en centimes, et tout le monde sera content ! » Dérision des choses trois fois saintes de la religion et de la raison!.... La part de Dieu ? ô hommes risibles ! mais c'est lui qui se la fait dans nos âmes. Toute la place que vous prenez au nom de l'État, c'est sur lai que vous] l'usurpez! retirez-vous de nos pensées, elles n'appartiennent pas à la lui. Otez-vous du soleil de nos âmes, vous nous le salissez avec votre or, vous nous l'obscurcissez avec vos mains.
Voilà cependant le raisonnement bien simple et bien excusable de l'Etat. Il a mis la main sur sa conscience, et il s'est dit : « Je n'ai pas de foi ; cependant il me faut une foi à tout prix, « du moins une foi politique, car j'ai lu dans l'histoire que tous u les gouvernements anciens avaient une foi nationale; j'ai lu « dans les pubJicistes qu'il fallait absolument une religion sen- « sible au peuple, et de plus j'ai lu dans les sophistes qu'il n'y
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<c avait point de religion sans cérémonies et sans culte officiel ! « — Comme sil'âme n'avait pas un sanctuaireoù pût s'accomplir entre l'homme et Dieu, entre le prêtre et le fidèle, le saint mystère de la foi, de l'adoration et de la communication avec Dieu !^ — « Enfin, bien ou mal, j'ai lu tout cela, et je veux une foi légale <( et un ministère des cultes, comme j'ai un ministère de Va.- « griculture et des travaux publics. Le peuple que je gouverne « n'a pas non plus de foi unanime : les uns croient à ceci, les « autres à cela ; ceux-ci à quelque chose , ceux-là à rien du « tout. Je ne puis pas avoir autant de religions que ce peuple, « cela serait mal séant : l'uniformité administrative de mon « ministère des cultes en serait trop bigarrée. Je vais d'abord « en choisir deux ou trois des plus anciens , des plus visibles. « Ceux-là, je les reconnaîtrai^ je les salarierai même, je les ré- « glementerai. Les autres, je dirai qu'ils n'existent pas. Reli- {( gions nouvelles? portes fermées! — Ce sera comme en bota- « nique, genre inconnu! »
En partant de ces trois beaux principes dont chacun est un mensonge, l'Etat a cru devoir et pouvoir, en bonne conscience politique, dire aux catholiques : « Je vais faire du catholicisme « pour vous. » Aux dissidents : « Je vais faire du protestan- « tisme pour vous. » Au siècle rationnaliste : a Je vais faire de (d'enseignement philosophique pour vous. » et à toutes les autres pensées religieuses nées ou à naître : « Je vais faire de (d'oppression contre vous. » Il aurait dû se borner à dire : « Je vais faire de la liberté pour tout le monde. Je ne suis pas <( Dieu, je suis l'Etat ; je ne suis pas du ciel, je suis de la terre ; « je ne suis pas de l'éternité, je suis du siècle. Mon devoir n'est (( pas de faire des cultes, mais de protéger l'inviolabilité et l'in- (( dépendance de tous ceux qui croient honorer Dieu, votre juge (( et le mien. »
Et c'est en partant de ce principe aussi que l'Etat a créé le conflit inextricable entre l'Université et l'Eglise, entre l'enseignement traditionnel et l'enseignement rationnel. Faire la part
exacte d'enseignement légal entre la tradition et la philosophie qui se contredisent en apparence souvent, c'est aussi impossih\e que de faire la part exacte entre la foi et l'incrédulité. C'est le sacrilège de l'administration contre la religion, contre la raison, contre le père de famille et contre l'enfant à la fois. Etonnez-vous donc de l'agitation qui s'élève, des justes réclamations des évêques, des justes indignations de la philosophie, des justes appréhensions des pères!... L'enseignement, c'est la foi du chrétien ! l'enseignement, c'est la foi du protestant! l'enseignement, c'est la foi de la philosophie ! l'enseignement, c'est la foi de la famille ! Avez-vous mesuré chacune de ces fois, pour ne rien donner à l'une aux dépens de l'autre? Non, vous n'en savez rien ; vous servez dans les ténèbres, vous agissez au hasard, et vous blessez tout ce que vous touchez. De la suprématie de l'Eglise avant la révolution, il est sorti un siècle impie; de la suprématie de l'Etat, il sortirait un siècle sceptique.
Qu'en résulte-t-il en matière d'enseignement?
Qu'en résulte-t-il en matière de religion ?
Qu'en résulte-t-il enfin pour l'Etat?
Voyons d'abord pour l'enseignement :
Si l'Etat avait une foi réelle, sincère et presque unanime, il n'y aurait aucun inconvénient, et il y aurait un immense avantage à ce que tout l'enseignement fût dans ses mains. Ses mains étant religieuses, et ses maîtres étant avoués par la religion, il y aurait accord, ensemble, unité de doctrines. Le corps enseignant laïque ne serait que l'auxiliaire dû corps enseignant ecclésiastique ; la chaire des professeurs ne serait que l'écho de la chaire de la cathédrale. Tout le monde comprend l'éducation d'une jeunesse ainsi élevée. Elle sort de la maison paternelle où elle a sucé la foi avec le lait. Elle passe dans les collèges de l'Etat, où elle apprend la foi avec la science. Enfin elle entre dans une société, où elle retrouve la foi dans un cuite obligatoire et national. A un pareil régime, l'enfant, l'adoles-
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■cent et l'homme, c'est un seul être. La famille, l'homme et la société sont un avec la religion. C'est l'ordre idéal de ceux qui rêvent la sublime théocratie, ou le gouvernement de Dieu ! Mais dans un ordre de choses comme notre ordre imparfait et misérable, où l'Etat n'a pas de foi, où l'Etat ne se subordonne pas à l'Eglise, et où cependant il veut administrer l'enseignement tantôt d'accord, tantôt concurremment avec l'Eglise, où les .deux enseignements s'enchevêtrent, se froissent, se succèdent et se détruisent, que se passe-t-il? D'abord, de deux choses l'une : ou l'Etat asservit son enseignement à l'Eglise, ou bien il lui résiste. S'il asservit son enseignement à l'Eglise, il disparaît, il s'anéantit, il lui livre entièrement le siècle et les générations, il trahit à la fois sa dignité et sa mission, qui est de servir, de défendre et de propager non pas seulement les traditions immuables , mais le mouvement novateur et ascendant de l'esprit humain. S'il lui résiste, au contraire, il opprime, il restreint, il contredit, il violente l'enseignement religieux de l'Eglise, il altère sa foi, et par là même il nuit à sa puissance sur les consciences et à son efficacité sur les mœurs. Dans l'une ou dans l'autre hypothèse, mal pour l'Etat ou mal pour l'f glise; mais surtout mal pour l'enfant, et mal pire encore pour la société. Que voulez-vous, en effet, que devienne Thomme moral £t intellectuel dans un état d'enseignement et de société où l'enfant, comme ces fils de barbare qu'on trempait tour à tour, en naissant, dans l'eau bouillante et dans l'eau glacée, pour rendre leur peau insensible aux impressions des climats, est jeté tour à tour, ou tout à la fois, dans l'esprit du siècle et 4ans l'esprit du sanctuaire, dans l'incrédulité et dans la foi? Il ^ort de la maison d'un père peut-être croyant, peut-être sceptique ; il a vu sa mère affirmer et son père nier ; il entre dans ojn collège divisé d'esprit et de tendances. L'enseignement du professeur n'y concorde en rien avec l'enseignement du sacerdoce. En supposant même que ces deux enseignements se tolèrent et ne se heurtent pas dans le collège , ils se séparent
entièrement à la fin de l'enseignement élémentaire, et au sortir dacoUége, dont les murs garantissent sa foi de l'air du siècle, 1 trouve à la porte et dans les cours transcendants la philosophie, l'histoire, la science, la liberté, le scepticisme, qui le saisissent pour lui enseigner une autre foi. Il lui faudrait deux âmes, et il n'en a qu'une ! On la tiraille et on la déchire en sens contraire. Les deux enseignements se la disputent ; le trouble et le désordre se mettent dans ses idées. Il en reste quelques lambeaux à la foi, quelques lambeaux à la raison. Il s'étonne de cette contradiction entre ce qu'on lui disait dans sa famille, ce qu'on lui enseignait dans son collège, ce qu'on lui démontre dans ses cours. Il commence à se douter qu'on lui joue une grande comédie, que la société ne croit pas un mot de ce qu'elle enseigne, qu'elle a deux fois et deux morales, deux Dieux dans le ciel, une foi et un Dieu pour les enfants, une foi et un Dieu pour les adolescents, peut-être une autre foi et un autre Dieu pour les hommes faits. Il pense en secret qu'il faut que tout cela ne soit pas bien important pour que la société et l'Etat s'en jouent avec cette légèreté et avec ce mépris. Sa foi s'éteint, son ardeur se refroidit; son âme se sèche, son enthousiasme se change en indifférence et en découragement. Il ne lui reste d'une pareille éducation que juste assez des deux principes opposés dans l'âme pour que cette âme soit une guerre intestine de pensées contraires, et pour qu'il ne puisse pas même vivre en paix avec lui-même dans une vie qui a commencé par l'inconséquence et qui se prolonge dans la contradiction. Voilà une partie des mauvais effets de l'enseignement complexe où l'Eglise et l'Etat veulent pactiser sans sincérité, et s'associer en se haïssant. Ils démembrent l'enfant, ils énervent l'homme, car l'homme est foi. Le dernier mot de cet enseignement mixte, c'est perdition des âmes!... Perdition à la fois pour la religion et pour la raison, pour la religion et pour la civilisation^ pour Dieu et pour le siècle !
Mais, en matière de foi et de mœurs, quel est pour l'Église
elle-même, et pour le sentiment religieux en général, l'effet de cette union légale de l'Eglise et de l'Etat, de ce qui est de la conscience et de ce qui est de la loi , de ce qui passe et de ce qui demeure, de ce qui est de l'Eternité et de ce qui est du temps ? Nous l'avons dit, l'équilibre ne peut exister, et s'il existait, il ne serait encore que la cession à parts égales des devoirs de l'Etat et des droits de la conscience. Il ne serait que la main des hommes dans les choses de Dieu : profanation! ou la main du prêtre, au nom de Dieu, dans les choses saintes, asservissement! Mais celàmêmene peut exister. Dans le contrat il y a toujours l'un des deux qui l'emporte. Si c'est l'Etat, il subordonne et contraint l'Eglise. Si c'est l'Eglise, elle possède l'Etat, et par l'Etat la société. La civilisation, qui s'est confiée, pour se développer et marcher, à un pouvoir tout humain et mobile comme elle, se réveille enchaînée à l'autel immobile du prêtre. Ou elle cesse de mar<:her, eu elle marche en arrière. La religion, justement jalouse et tyrannique, car sa foi lui ordonne la conquête et la garde des âmes, emploie la main du pouvoir politique à extirper ou à étouffer tous les germes de nouveautés qui peuvent éclore dans l'esprit humain. Toute philosophie est une menace pour elle, tout examen est un danger, tout symbole est un attentat, toute tentative de culte libre est une sédition de la pensée. Livres, temples, enseignement, chaires, tribunes, associations, tout se ferme par la loi, où par l'interprétation de la loi de l'Etat, à l'innovation religieuse. Il faut croire ce que croit l'Eglise nationale, ou ne rien croire. De la foi légale à l'absence totale de foi et de culte il n'y a pas d'intermédiaire. Dieu ferait éclater sur la terre et dans le ciel une nouvelle révélation, que cette révélation trouverait la puissance de l'Etat entre l'homme et Dieu ; et si la révélation nouvelle ne commençait pas sur une croix comme celle du Golgotha, elle commencerait au moins dans une prison de police correctionnelle ! Ceux-là donc qui, à tort ou à raison, se sentent inspirés d'une autre pensée
religieuse que la pensée religieuse légalisée, sont forcés de la. nourrir en silence et dans l'isolement de la foi, sans propagation, sans association, sans parole et sans acte, et par conséquent sans efficacité sur la vie morale. Car toute étincelle qui ne se réunit pas à d'autres et qui ne forme pas un foyer, ne peut communiquer ni vie, ni lumière, ni chaleur, et finit par s'éteindre avec le cœur où elle est tombée. De là la stérilisatioij complète du champ de Dieu, qui est la pensée humaine. L'Etat s'en est emparé, et dit à l'homme qui voudi-ait le faire fructifier à son tour : « Tu n'y sèmeras rien. Je l'ai vendu et je K l'ai garanti à deux ou trois cultes qui sont venus avant toi. « Il n'y a plus de place pour l'avenir dans le temps : ce grand « champ de Dieu, je l'ai boraé par la loi. Va prier ailleurs, oa « ne prie pas du tout ; cela m'est égal. Tans pis pour ta vérité. (( si je la froisse, tans pis pour ton Dieu si je le gêne. Je n'ai « point de concordat avec la vérité, je n'ai point de concordat « avec ton Dieu. J'en ai un avec l'Eglise, et je l'exécute.» Quel meurtre d'idées! Quel interdit de conscience ! Quel blasphème contre Dieu î Voilà pour les églises qui voudraient se former et faire fructifier leur foi sur la terre.
Mais l'Eglise antique et légale elle-même, que devient-elle sous la main de l'Etat qui la contraint en l'honorant ? Il n'y a qne deux situations acceptables pour un pouvoir divin et absolu comme l'Eglise : la domination souveraine, ou la simple liberté. Ell.e n'est à sa vraie place que là où elle règne ; et quand elle ne règne plus par la souveraineté temporelle, là où elle est libre elle règne encore par la conscience. Mais le jour où elle fait descendre la foi jusqu'à la loi, au lieu de faire monter la loi jusqu'à la foi, le jounoùelle met Dieu sous la protection des hommes; le jour où, du régime absolu, qui est le sien, elle passe au régime mixte des transactions et où elle fait sa charte avec le pouvoir civil , ce jour-là elle accepte le joug du temps en échange de la liberté des enfants de Dieu, elle accepte la. dépendance en acceptant la force légale, elle accepte les con-
xîilions en acceptant le salaire. En un mot elle abdique une partie de sa puissance, de sa dignité, de son inviolabilité. Je sais bien qu'elle prétend réserver entière la souveraineté du dogme et ne ti-ansigerque sur la discipline. Mais qui marquera le point précis où la discipline ne tient plus au dogme, et les conséquences au principe? Que de concessions forcées ne lui faut-il pas consentir dans le fait, qu'elle ne consent pas dans l'esprit! Voyez Bossuet, Louis XIV, Napoléon, le Concordat de 1815, celui de 1817 : que sont les libertés gallicanes, si ce n'est une une véritable Eglise nationale et un schisme non déclaré? Que sont des usages revendiqués comme des droits, et défendus par la force contre un centre d'autorité qui les nie en les subissant ? Qu'est-ce que cette unité qui se divise, ce respect qui proteste et qui brave, cette obéissance qui désobéit; qu'est-ce que ces arrêts du parlement en matière spirituelle, et ces appels comme d'abus au conseil d'Etat, et ces menaces de privation du temporel, si ce ne sont des violences morales faites par le pouvoir civil à l'autorité souveraine de l'Eglise? Elle baisse la tête, mais elle souffre dans son autorité religieuse. Et si elle souffre dans son autorité, souffre-t-elle moins dans sa dignité et dans son crédit sur les peuples? Gagne-t-elle à parler aux hommes au nom de l'Etat au lieu de leur parler au nom de Dieu seul? Gagne-t-elle à s'associer, pour vivre et souvent pour périr avec eux, à tous ces pouvoirs qui passent? Gagne-t-elle à se placer, pour être honorée, avec les rois, sur les marches des trônes qui s'écroulent, en adoptant telle ou telle race de princes, telle ou telle forme de gou- Ternement, aujourd'hui royaliste, demain républicaine, impériale après, pour redevenir bourbonnienne,etpuis autre chose, à la suite de toutes les fortunes, de toutes les instabilités du pouvoir humain auquel elle s'attache, et qui l'entraîne successivement dans toutes ses chutes, dans toutes ses impopularités, dans tout l'odieux des pouvoirs politiques? Elle s'en relève, isans doute; mais s'en relève-t-elle aussi majestueuse et aussi
pure aux yeux des hommes que si elle n'eût attaché sa fortune qu'à celui qui ne passe pas et qu'on ne maudit jamais? Nort; elle y laisse toujours quelque chose de sa dignité et de son empire. Elle y laisse même de sa foi ! Soutenue par les uns, elle est livrée par les autres ! Croit-on que si l'Eglise n'eût pas été nationale à l'époque des schismes, de la réforme et de la Révolution française, des empires entiers eussent été détachés de son centre et précipités dans la division? Qu'est-ce qui a jeté la moitié de l'empire d'Allemagne hors de son sein, détaché la Hollande et la Suisse, séparé l'Eglise grecque et la Russie, sécularisé l'Angleterre et l'Ecosse? répudié, enfin, persécuté, proscrit et martyrisé le catholicisme en France, de 1789 à 1794? si ce n'est cette déplorable solidarité du pouvoir civil et de l'Eglise, qui a fait participer l'une à toutes les révolutions de l'autre !... Sans doute, à ce pacte, l'Fglise à gagné quelques pompes de culte , quelques établissements temporels ; mais elle y aperdu ses âmes parmillions! Or l'empire de la foi ne se compose pas, à ses yeux, d'établissements temporels, de cérémonies publiques, de cathédrales, de traitements et de pompes officielles; il se compose d'âmes! Y en a-t il plus pour elle, et sont-elles plusàelle dans lalibertéque dans la dépendance du pouvoir civil? Ou, en d'autres termes, Dieu seul est-il plus fort sur la conscience libre que les pouvoirs civils ne sont forts sur la conscience asservie? Voilà tout-e la question pour l'Eglise. Elle trouvera sa réponse dans sa foi même. Si elle croit à l'intervention divine dans l'œuvre du catholicisme, elle doit croire que sa foi sera d'autant plus forte et d'autant plus active qu'elle empruntera moins l'intervention des dominations civiles. Son Dieu s'est appelé verbe et jamais loi, trône ou épce. Qu'elle n'enchaîne donc pas son verbe libre, car c'est son Dieu lui-même qu'elle enchaînerait ! Plus il sera libre, plus il sera Dieu !
Ecoutez ce que disaient hier les évêques d'Irlande à qui l'on parlait d'union avec l'I^iat et de salaire pour leur Église :
thS LE CONSEILLER DU PEUPLE.
« Reprenez vos offres ; nous les regarderions comme des chaî- « nés pour nos âmes, et comme la pire des calamités pour no- « tre foi et pour l'Église ! »
Passons à l'État : Il n'y a pas moins de compromission et de tiraillement pour lui à se lier indissolublement à une Église, et à se charger du service et d'une administration d'une foi iibre dans l'empire. Que fait-il, en effet, et comment raisonnet-il, en se chargeant de servir et de salarier directement lafoi et les consciences ? Il se fait à lui-même une statistique idéale, arbitraire du nombre des catholiques réels et des besoins du personnel de l'enseignement et du culte; il compte ensuite combien cela fait en chiffres, en bourses gratuites ; il porte ce chiffre sur son budget, à la charge de tous les catholiques ou non, et il dit : a Tout est bien ! mon chiffre représente exacte tement, à une âme près, les besoins réels de la conscience, « de la foi, de la religion dans mon empire. Dieu est servi se- « Ion sa mesure, et les hommes n'ont rien à dire.» Dieu est servi? Les besoins vrais de la conscience, delà foi, de la religion sont satisfaits?.... Mais qu'en savez-vous? Qui vous a donné le droit et l'infaillibilité d'arbitrer ainsi le grand inconnu? Et sans parler de cette absurde et révoltante iniquité de faire payer au non-croyant et au non pratiquant, le salaire et le service d'une religion qu'il répudie et qu'il blasphème peut-être; iniquité q,ue vous reprochez à l'Angleterre en Irlande, sans voir que vous la commettez chez vous ; comment connaissez-vous les besoins réels du service religieux de telle ou telle foi? Avez-vous été frapper sur chaque conscience, tme à une, et lui demander individuellement et confidentiellement : que crois-tu? et dans quelle mesure crois -tu? Avez-vous fait voter la France a?f scrutin secret sur le mystère de ses croyances intimes? Avez-vous compté et pesé les voix? Osez-vous dire que vous savez ce qu'il y a de foi, ce qu'il y a de doute, ce qu'il y a de philosophie, ce qu'il y a de religion, ce qu'il y a de besoin de catholicisme, ce qu'il y a de soif d'innovation
LE COiNSEILLER DU PEUPLE. Ihb
dans cette grande âme de trente-quatre millions d'hommes ballottés depuis un siècle par les vents les plus contraires da doctrines? Oseriez-vous affirmer devant Dieu que vous ïig vous trompez pas, et que votre chiffre marque juste la statistique des consciences? Non, vous ne l'oseriez pas, ou vous mentiriez ; vous vous trompez nécessairement, et vous vous trompez peut-être de dix ou douze millions de consciences) plus ou moins. Dieu seul le sait! Peut-être donnez-vous trop, peut-être donnez-vous trop peu ! Peut-être ces vingt-cinq ou trente mille enfants des séminaires et petits séminaires, néces-^ saires selon vous au recrutement annuel des ministres de la foi catholique, sont-ils en quantité trois fois supérieurs aux vocations réelles et aux besoins sérieux des fidèles ! Peut-être ce nombre est-il insuffisant! Peut-être l'enseignement catholique dépasse-t-il immensément la mesure des croyances dans les fa* milles ! Peut-être ne les satisfait- il pas du tout ! Peut-être ave^:vous trop d'autels, peut-être pas assez, et peut-être le fidèle, dans vos campagnes, est-il trop éloigné des sources de sa foi et desi conseils de ses guides religieux. Tout est problème pour vous en pareille matière; vous n'en connaissez pas les termes et vous les résolvez ! Et quelle est la conséquence de l'erreur en pareille matière? C'est que si vous vous trompez en moins» vous faites souffrir et dépérir une foi religieuse qui vivrait et multiplierait sans vous ; et que si vous vous trompez en pluSj vous faites vivre d'une vie fausse, artiûcielle et toute politique, une foi qui, sans vous, ne porterait plus de fruits réels pour l'esprit humain, et qui laisserait germer et fructifier à sa place les croyances nouvelles que Dieu est libre de destiner à tous les temps ! Meurtre de la religion ou meurtre de la raison. Des deux c6tés vous tuez quelque chose; vous tuez dans les ténèbres et sans savoir quoi. Cet état n'est pas tolérable pour une société qui croit en Dieu ; et toute conscience murmure en 6e~ cret et se révolte, soit que sa religion s'appelle Christ, soit que sa religion s'appelle Philosophie. Une telle société est
coupable et ne peut répondre avec innocence devant le ciel de la première de ses charges, les âmes de son peuple!
Quand l'État n'a plus de foi unanime, comme dans les siècles où nous sommes entrés il y a cinquante ans, que peut-il donc faire? nous dira-t-on. Un pareil arbitrage appelé religion de la majorité? Vous voyez ce que c'est : un mensonge convenu, qui réglemente et qui paie sans savoir dans quelle mesure il aàpayer. Une constitution civile du clergé, comme l'Assemblée constituante? Priais la constitution du clergé est divine, toute autre constitution crée un schisme national, une guerre civile ou une persécution. Un concordat perpétuel, ou le souverain pontife vous dicte à jamais les conditions immuables et la quotité fixe de l'établissement religieux dans l'empire? Mais les conditions de cet établissement, le chiffre de ce personnel, la quotité de ce subside doivent être en rapport avec le chiffre et la quotité de la foi, et la foi est mobile comme la pensée humaine. Elle est aujourd'hui, demain elle n'est pas. Vous la servirez donc trop ou trop peu ; vous priverez des millions d'âmes de leur aliment divin, ou vous soutiendrez des milliers d'auiels qui n'auront plus d'adorateurs. Disette des âmes ou surabondance d'un culte à l'entreprise! Voilà le dilemme d'où vous ne sortirez pas dans le système d'une religion fondée et maintenue sur un pied fixe en vertu d'un concordat politique.
Partagerez-vous entre le catholicisme et l'État? Mais la foi ne reconnaît pas et ne peut pas reconnaître de limites : conquérante par nature et par devoir, elle ne peut s'arrêter que là où Dieu l'arrête; tout ce que les hommes lui disputent, elle doit l'arracher; tout ce qu'ils lui refusent, elle doit le conquérir : elle est par essence la monarchie universelle, puisqu'elle doit se croire la monarchie divine. Vous aurez beau lui faire une part immense ; elle trouvera toujours que c'est peu parcequ'il lui faut tout. Vous verrez éternellement renaître, sous foi'me de séduction pieuse ou de violence morale, selon le
temps, les prétentions, les envahissements, les dominations, les usurpations d'enseignement, de consciences , de corporations ^ de propriétés sacrées. Vous lui aurez donné toute la place qu'elle vous refuserait l'air, et il ne faut pas l'en accuser, c'est son droit, La foi est la foi^ c'fest du feu ! 11 faut qu'elle brûle. Ne lui disputez pas ses aliments si vous voulez la paix. La paix n'est que dans la liberté, la dignité et l'indépendance de l'État ne sont que dans la liberté, la foi efficace n'est que dans la liberté, la civilisation agissante n'est que dans la liberté; Dieu, enfin, pour les peuples, n'est que dans la liberté. Les consciences sincères commencent à vous le crier des deux côtés du monde moral. Encore quelques conflits de cette nature, encore quelques guerres civiles d'enseignement, encore quelques froissements de la foi, encore quelques accroissements de la pensée, et tout le monde vous le criera enfin : « La situation présente ne peut pas durer un demi-siècle impunément. »
Cette union de l'Eglise et du gouvernement produit-elle, comme le croient les auteurs de la proposition sur l'observation forcée du dimanche, un accroissement de vie dans le sentiment religieux des populations? Non, elle nuit aux deux à la fois. Si l'Etat s'allie, comme dans notre dernière loi d'enseignement de 18Zi9, il s'asservit; si l'Eglise s'allie, elle domine l'Etat ou elle se subordonne honteusement elle-même.
Quel meurtre des consciences et quel avilissement de la foi!
Et à quoi vous mène immédiatement cet odieux principe de l'Etat professant une religion spéciale et nationale au nom des citoyens? Il vous mène à ce qu'un homme que vous n'accuserez pas d'impiété définissait ainsi dans un de ses plus profonds discours qui sont restés des oracles de la tribune, M. Royer- Collard?
« Ainsi la loi a une croyance religieuse, et, comme elle est souveraine, sa croyance doit être obéie. La vérité, en matière de foi, est de son domaine ; la souveraineté en décide, elle la règle avec un pouvoir aussi absolu que les autres intérêts de la société : elle la sanctionne, s'il en est besoin, par des supplices.
« Voilà le principe que la loi évoque des ténèbres du moyen âge, et des monuments barbares de la persécution religieuse ! Principe absurde et impie, qui fait descendre la religion au rang des institutions humaines ! Principe sanguinaire qui arme l'ignorance et les passions du glaive terrible de l'autorité divine ! Je ne puis croire qu'il soit entré avec toutes ses conséquences dans l'esprit des auteurs de la loi ; mais qu'ils l'aient ou non voulu, il est entré dans la loi elle-même, il respire dans toutes les dispositions du titre I". C'est sur la vérité légale du dogme que sont construits les échafauds du sacrilège. . . .
« Il s'agit de savoir si, en matière de religion, les intelligences et les consciences relèvent de Dieu ou des hommes; en d'autres termes, si la loi divine fait partie de la loi humaine, il ne tiendrait qu'à moi de dire aussi que c'est là une question, et cependant c'est la vraie question.
T( Les sociétés humaines naissent^ vivent et meurent sur la terre : là s'accomplissent leurs destinées , là se termine leur justice imparfaite et fautive, qui n'est fondée que sur le besoin et le droit qu'elles ont de se conserver, mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier. Après qu'il s'est engagé à la société, il lui reste la plus noble partie de lui-même, ces hautes facultés par lesquelles il s'élève à Dieu, à une vie future, à des biens inconnus dans un monde invisible. Ce sont les croyances religieuses, grandeur de l'homme, charme de la faiblesse et du malheur, recours inviolable contre les tyrannies d'ici-bas. Reléguée à jamais aux choses de la terre, la loi humaine ne participe point aux croyances religieuses : dans sa capacité temporelle, elle ne les connaît ni ne les comprend ; au-delà des intérêts de cette vie, elle est frappée d'ignorance et d' impuis-
sance. Comme la religion n'est pas de ce monde, la loi humaine n'est pas du monde invisible ; ces deux mondes qui se touchent ne sauraient jamais se confondre ; le tombeau est leur limite.
(( Est-ce qu'on croit par hasard que les Etats ont une religion comme les personnes, qu'ils ont une âme et une autre vie où ils seront jugés selon leur foi et leurs œuvres? Ce serait une absurdité; toute l'immortalité de Rome et d'Athènes est dans l'histoire. Est-ce qu'on oserait prétendre que les Etats ont le droit, entre les diverses religions qui se professent sur la terre, de décider laquelle est la vraie? Ce serait un blasphème. Où est leur autorité divine? Ce qu'ils sont, ils l'ont toujours été; ce qu'ils n'étaient pas avant Jésus-Christ, ils ne le sont pas devenus. Si donc aujourd'hui les religions d'Etat sont nécessairement la vérité, il en a toujours été ainsi, et Claude mis au rang des Dieux par le sénat romain a été vraiment Dieu. Entre Dioclétien et les chrétiens, nul doute que l'erreur était du côté de ceux-ci, la vérité du côté de Dioclétien
« Deux sortes de défenseurs ne manqueront jamais au principe de la légalité de la religion ; les uns, politiques sans probité, qui, ne concevant la religion que comme un instrument de gouvernement, pensent que ce sont les lois qui donnent à cet instrument toute son énergie^ il ne leur est pas dû de réponse ; les autres, amis convaincus de la religion, mais dont le zèle sans science se persuade qu'elle a réellement besoin de l'appui de la force, et que, si on la désarme des peines temporelles, elle est en péril. A ceux-ci, il faut répondre hardiment qu'ils ne connaissent pas la religion ; que ces pensées basses sont indignes d'elles, qu'elle méprise la force, et qu'elle a surtout horreur de la protection abominable des cruautés et des supplices »
« Il faut gémir de la misère et de l'erreur de notre temps où (( l'on croit que Dieu a besoin de la protection des hommes, et {( où l'on recherche la puissance du siècle pour défendre l'Eglise
« de Jésus- Christ Je ne dispute point contre ces politiques
(t profanes, qui regardent la religion comme une invention pour « contenir le vulgaire dans son devoir, et craignent tout ce qui « pourrait en diminuer le respect dans l'esprit du peuple : Il H faudrait commencer par les instruire et les convertir. » {Histoire ecclésiastique de Fleuri/.)
« Le principe théocralique est d'autant plus odieux
que ce ne sont pas, comme aux jours de la barbarie et de l'ignorance, les fureurs sincères d'un zèle trop ardent qui rallument cette torche. 11 n'y a plus de Dominique, et nous ne sommes pas non plus des Albigeois. La théocratie de notre temps est moins religieuse que politique ; elle fait partie de ce système de réaction universelle qui nous emporte. »
Ainsi parlait Royer-Collard , le plus religieux des politiques et le plus politique des hommes religieux pendant la restauration. On voit que sa pensée était la nôtre parceque c'est la pensée de la conscience.
Nous avons cru utile de la reproduire en la fortifiant de nouvelles considérations à une époque où l'esprit religieux est le premier besoin de la République, mais où l'esprit religieux en S':' confondant avec l'esprit démocratique doit prendre de plus (.';") p'us fa force dans la liberté.
LAMARTINE
Bcprcsentant du Peuple.
LE CONSEILLER DU PEUPLE. ic?5
« La pensée publique a été enlièiemeiil absorbée ce mois-ci par la question de la révision. L'Assemblée n'a voté qu'une loi véritablement importante, c'est la loi des clubs. Nous donnons à nos lecteurs les considéradons que M. de Lamartine a fait valoir contre cette fausse iiistituiion qui n'est à ses yeux que la parodie dangereuse du droit de réunion. Ces considérations, qui ont impressionné l'esprit public et qui ont reçu l'assentiment des républicains pacifiques, auront de l'intérêt pour lesjecteurs du ConseiU''.r,«
V r -i p j^ SaiutTictor.
LES CLl^BS.
L'Assemblée a délibéré aujourd'hui sur les clubs et sur les réunions électorales avec une vive et naturelle émotion. Disons notre pensée sur les clubs, et ne les confondons pas avec le droit de réunion électorale garanti» défini, réglementé par les lois dans un pays libre. Le droit de réunion électorale, c'est îe droit de se voir, de se parler, de s'entendre, de se concerter pour un intérêt commun d'affaires, de religion, d'opinion ^ cîe candidature, dans les formes , dans les lieux, et dans les proportions de nombre déterminées par les lois. Le droit de tenir des clubs^ c'est le droit de tumulte, d'attroupement à domicile, d'oppression ou de pression sur les autres citoyens. Entre ces deux droits, il y a tonte la différence qui existe entre l'état civilisé et l'état sauvage. Voilà, quant au fond, notre pensée permanente sur les clubs. Cette pensée, nous l'avons manifestée en 18/i7 dans un langage auquel nous n'avons eu ni une syllabe à ajouter ni une syllabe à retrancher depuis : <( Nous voulons, t disions-nous au nom du parti libéral et non démagogique eti B 18/17, nous voulons le droit sagement réglementé de réunion, « Nous ne voulons pas rouvrir le club des Jacobins ! »
Les républicains exaltés , radicaux et irrités par l'injustice auraient bien tort, selon nous, de prendre aujourd'hui parti pour les clubs. Les clubs ont contre eux les ressentiments, les justices, ou, si vous voulez, les préjugés de 1793. Ils sont antipathiques à la France. Ils lui font du bruit , ils lui font mal aux nerfs, ils lui font le frisson, ils lui font peur, ils la désaflectionneraient des meilleures institutions. Si je voulais dépopulariser l'Evangile, je le ferais prêcher dans un club.
Voilà pourquoi nous avons dit aux membres de l'Assemblée constituante en 18/18, et nous disons aux républicains sérieux ;• « Il faut choisir entre la République et les clubs, car, si vous
«( pensez que les clubs sont inhérents à la République, la nation « agitée, efîrayée, tourmentée , impatientée de ce tumulte qui {( ne la laissera ni travailler, ni se reposer, ni dormir, renver- V sera la République pour fermer les clubs. » Cela est à nos yeux plus évident que jamais. Or, à moins d'être un fou, il faut compter avec les opinions, les souvenirs, les terreurs et les préventions d'un pays qu'on veut habituer et élever à la démocratie en ordre.
Mais les clubs n'ont-ils pas rendu de véritables services en ISIiS pendant l'interrègne de constitution? Oui sans doute, il serait inique de le nier. Disons pourquoi : il y a certaines périodes extrêmes de la vie d'un peuple où les clubs peuvent rendre des services même à l'ordre, même à la patrie ; il y a d'autres périodes où les clubs sont la ruine de l'ordre et le déchirement de la patrie. Il en est des clubs comme de la garde nationale : c'est une force surgissant d'elle-même et utile chez un peuple en état de révolution. Distinguons donc !
Votre gouvernement vient-il de s'écrouler subitement? Vos corps représentatifs sont-ils dissous? Votre administration et votre police sont-elles anéanties ? Vos lois sont-elles en problème? Votre garde nationale décomposée? Votre armée dispersée, muette, iuimobile, prudemment réservée pour les dangers extrêmes de vos frontières et momentanément éloignée du peuple, de peur d'un choc sanglant ou d'une propagande mortelle à la discipline? Ayez des clubs, laissez-les surgir, aidez-les à se constituer, à se multiplier surtout, pour qu'ils se contrebalancent les uns les autres et que leur opposition réciproque prévienne en eux cette unité terrible qui ferait d'un club unitaire et ramifié sur toute la surface du sol, comme du club des Jacobins, la tyrannie à cent mille têtes de la nation. C'est ce qui a eu lieu en I8Z18, et c'est ce qui a aidé le gouvernement provisoire à faire traverser à la France et à la société cet interrègne absolu, désarmé, imminent, terrible, dont on n'ose encore mesurer la largeur et la profondeur, se retournant même après l'avoir franchi!... Oui, les clubs nombreux, divers, patriotiques, modérés, violents, humains, terroristes, populaires, bourgeois, socialistes, prolétaires, communistes, les clubs de toute forme, de toute doctrine, de toute couleur, de toute honnêteté ou de tout scandale, ont été très utiles alors, malgré leur
LE CONSriLLER DU PEUPLE. 157
bruit importun; c'étaient les cent mille bouches du volcan^ ouvertes sur tous les ilaacs du sol, évaporant les idées, les sentiments, les passions contradictoires, les utopies, les chimères, et empêchant les tremblements de terre et les explosions. Il n'y avait point de représentation légale du peuple, point de Constitution ; les clubs ainsi disséminés, ainsi opposés les uns aux autres par leur liberté même, étaient la confuse représentation de l'opinion , la discussion à un million de voix , le dialogue perpétuel du pays avec le pays ; et pendant que cette discussion sans danger, parcequ'il n'y avait ni unanimité, ni vote, ni pouvoir exécutif des clubs, se parlait et se répondait dans les clubs, le gouvernement révolutionnaire naviguait avec oscillation sans doute , et cependant avec sécurité , sur ces vagues mêmes qui le meuaçaieiit, mais dont aucune n'était assez forte pour l'engloutir. Il maintenait l'ordre sans armes, il préservait les têtes et les foyers, il convoquait la véritable souveraineté légale de la nation par le suffrage régulier et unanime du peuple. Il déposait la dictature malgré les clubs qui voulaient le contraindre à la garder ; il remettait la France à la France ; et la révolution devenait République et gouvernement. Voilà les clubs en révolution , et nous déclarons que si (Dieu nous en préserve ! ) la France retombait en révolution et en interrègne, et que nous fussions encore appelés à intervenir sans autorité légale dans cet interrègne, nous ouvririons les clubs au lieu de les fermer, nous les multiplierions même ! Oui , nous donnerions la parole à tous les éléments, pour les empêcher de se combmer, de fermenter et d'éclater dans la tempête !...
.Mais aussitôt qu'un pays a traversé une période illégale et révolutionnaire, aussitôt que la révolution se change en gouvernement, les clubs changent de nature et deviennent l'assaut perpétuel contre tout gouvernement établi. Ils se coalisent par une opposition commune contre ce qui leur fait obstacle, ils s'insurgent contre toute seuveraineié, lût-ce la souveraineté du peuple, fût-ce même la souveraineté démagogique ; ils s'affilient, ils correspondent, ils proclament, ils s'attroupent, ils ameutent, ils courent aux outils comme au 15 mai, ou aux armes comrûe au 23 juin ; ils outragent, ils oppriment ou ils renversent le gouvernement. Entre les gouvernements et eux plus de paix ! Voilà les clubs dans un pays en état de gouverne-
ment, et voilà pourquoi nous avons dit aux républicains nos ainis : « Choisissez entre la République et les clubs. » . On dit : « Mais le droit de réunion? » Nous répondons d'abord : « Le premier et le seul droit de réunion absolument nécessaire appartient au peuple tout entier, qui se réunit dans S£s comices à des époques et dans des formes déterminées pour éinettre sa volonté nationale, supérieure à toutes ces volontés oonfuses des groupes d'individus arbitrairement réunis dans tel au tel club ; nous répondons de plus : Le droit de réunion, infMiiment semblable au (fc'oit d'attroupement , refusé partout oà il y a de la liberté et de la sûreté pour les hommes , doit e»\ister, mais avec des conditions très sévères et dans des proportions très étroites ; car l'attroupement n'est pas une pensée, c'est une force, c'est un acte. Si la pensée des citoyens doit être libre, la force et l'acte des citoyens doivent être sujets à toute espèce de surveillance, de mesures et de limites; sans cela où serait la liberté des autres citoyens non attroupés ? Si vous m'obstruez la place publique avec votre club et votre maïîifestation, où passerai-je , moi , citoyen isolé? et qui me garantira de votre pression sur moi?
Nous répondons enfin : Est-ce le droit légal et limité de réunion que ces rassemblements diurnes ou nocturnes de trois ou qoatre mille citoyens se convoquant dans tel ou tel quartier â£B villes ou des campagnes, pour agiter, sans autre mandat que celui de leur opinion personnelle, ou de leur passion collective, ou de leur démence fiévreuse , les questions qui font trembler l'imagination dans ma tète ou le sol sous mes pas? Estce le droit de réunion civilisée et légale que ces masses se magnétisant ainsi elles-mêmes par le nombre, par le contact, par l'ivresse de la parole, par les vociférations, les applaudissements ou les menaces? semant le frisson à travers les mui-s dans toute une capitale qui les entend , sortant de là encore échauffées des fanatismes sains ou malsainsque la parole, à tout risque, fait naître dans des âmes sans puissance sur leurs émotions, et rencontrant peut-être à la porte ceux qu'on leur a désigné du doigt pour ennemis ou pour victimes? vocifé'^ant l'insulte, la délation, la proscription, l'expropriation, l'échafaud, faisant rentrer dans les maisons les citoyens paisibles et fermer les fenêtres des maisons voisines de leur lieu de rassemble-
LE CONSEILLER DU PEUPLE. i55
ment, pour ne pas entendre ce perpétuel roulement du tonnerre souterrain du peuple attroupé? Non, ce n'est pas le droit de réunion, c'est le droit d'intimidation, c'est le droit de perturbation quotidienne, c'est le droit de terreur aux bons citoyens, c'est le droit de hnrleinent dans les édifices, droit qui n'a été accordé aux hommes que dans les forêts, et qui ne peut être exercé dans aucune civilisation connue!... Raisonnons î
La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas aux autres* Je le demande à la bonne foi des partisans les plus résolus des clubs : Y a-t-il liberté pour un citoyen isolé qui habite le quartier 011 se tient un club, ou qui veut dormir ou travailler en paix dans son foyer? Y a-t-il égalité entre un citoyen isolé qui veut délibérer son opinion avec lui-même, et une association de sept ou huit mille citoyens se concertant dans un club pou? imposer leurs opinions et leurs volontés par la puissance du nombre, du geste et de la voix? Y a-t-il sûreté enfin pour un citoyen isolé qui passe à la porte d'un club où il a été désigne pour ennemi public à des hommes fanatisés d'invectives et do fureur contre lui? Quant à moi, je sais par expérience à quoi m'en tenir. Je possède plusieurs rapports circonstanciés de police disant : « Si M. de*** avait été rencontré hier sur le bon- « levart au moment de la sortie du club de**'*, il y aurait eu <( danger d'outrages ou de violences contre sa personne. »
Est-ce là la liberté? Est-ce là l'égalité? Est-ce là l'inviolabilité que toute société monarchique ou lépublicaine doit à la paia publique, à la rue, au foyer, à l'imagination même des citoyens? Est-ce que les lois au contraire ne doivent pas avant tout protection au plus faible? Est-ce qu'elles n'ont pas pour objet de faire que chaque citoyen isolé soit égal dans son droit à tous" les autres? Est-ce que Vunité sociale est un club et non une famille? Est-ce que les lois protectrices de la liberté, de la propriété, de la renommée, de la vie des hommes, ont été inventées pour faire prévaloir l'oppression du nombre sur l'individu, et non pour garantir l'individu et sa famille de l'oppression brutale du nombre attroupé?
Mais si les clubs dans ces proportions sont destructifs de toute indépendance et de toute égalité, de toute sûreté du citoyen libre et isolé, que sont-ils en face du gouvernement lui-mêine?
D'abord ils détruisent la première des conditions d'un gouvernement, l'unité : qu'est-ce que l'unité de gouvernement? C'est la suppression de toute autorité rivale. Or les clubs sont partout et toujours l'antagonisme en action et la rivalité constituée du gouvernement quel qu'il soit. On a beau le nier en théorie, il faut aller au fond et voir la réalité. Il faut nous poser la question franchement en hommes qui ne se paient pas de mots.
Voulons-nous être révolution en permanence?
Voulons-nous être Pvépublique régulière et acceptée?
Si nous voulons être révolution en permanence, et par suite toujours en armes les uns contre les autres, la moitié de la nation occupée à surveiller l'autre, et tous ainsi dans le chôma^-e et dans les transes qui font enfuir le capital et qui affament le peuple, disons-le: ayons des clubs dans tous nos quartiers, dans toutes nos villes, dans tous nos faubourgs, dans tous nos hameaux, dans tous ces centres industriels surtout où la fabrique et la misère agglomèrent par masses innombrables ces éléments de population sains en eux-mêmes, si vous les assainissez par l'ordre, le travail, l'instruction, l'assistance; putrides, si vous les laissez fermenter et corrompre par les miasmes de l'indigence et du vice, et enfiévrer par le souffle d'agitateurs sans responsabilité et sans repos! Ayez-en dans les régiments, dans les casernes, sur vos vaisseaux, dans vos écoles, et soyez sûrs que bientôt chaque magistrat de la loi aura au-dessus de lui un tribun de la sédition, chaque officier un sero-ent, chaque capitaine de vaisseau un matelot, chaque chef d'atelier un contre-maître; chaque caserne un insurrecteur en titre, chaque secte son armée, chaque soir son tumulte, chaque journée son insurrection !
Si vous voulez tout cela, je le répète, demandez des clubs. Rien de plus logique en effet ; c'est le mont Aventin perpétuel du peuple-, c'estleifocsm continu sur la société; c'est l'attroupement à domicile suivi immédiatement de l'attroupement dans la rue; c'est le gouvernement du premier venu, et bientôt, comme le disait Danton lui-même, le gouvernement des plus scélérats! Voulons-nous ■ au contraire que la République se fonde, travaille, sème, bâtisse, commerce, prospère, élève le peuple par la moralité, le salaire, l'économie, la sécurité, la
LE CONSEILLER DU PEUPLE. Ifil
fusion des intérêts et des cœurs, à des conditions de dignité et de bien-être qui légitiment la démocratie dans le monde, sacrifions les clubs, car avec eux aucun gouvernement n'est possible, pas même le gouvernement de la Convention, de cette Convention qui faisait trembler tout le monde, qui délibérait entre un camp et un échafaud, et qui cependant trembla ellemême devant les clubs, fut envahie, insultée, outragée, ensanglantée par les clubs jusqu'à ce que Le gendre apportât sur la tribune les clefs des clubs teintes de tant de sang !
Un volume ne suffirait pas pour raconter leurs crimes et leurs dangers à l'intérieur ; mais que n'aurions-nous pas à dire de leurs dangers plus grands encore pour l'extérieur?.... A-t-on réfléchi à l'action des étrangers dans les clubs d'un pays continental comme la France ? Quelle diplomatie nationale tiendrait jamais devant eux ? Ils seraient les maîtres de la guerre et de la paix. Qu'est-ce qui a forcé la main ;au roi, à l'Assemblée législative, à Robespierre lui-même, en précipitant la France désarmée de 1792 dans les témérités et dans les désastres de nos premiers revers, où la révolution et la France devaient périr, sans l'heureuse imbécillité de la Prusse? Quels étaient les meneurs de clubs qui jouaient la patrie française au jeu d'une campagne impolitique où elle devait être cent fois perdue? Des étrangers, Clootz, Pereyra, Paoli, Buonarotti, Marat et cent autres, et parmi eux des agents occultes des cabinets ennemis ! Et en 18/i8, par qui ont été soufflées les tentatives pour allumer l'Europe malgré la France, qui voulait la paix? Vous le saurez plus tard, mais sachez dès aujourd'hui que les clubs étrangers furent les vrais moteurs de ces tentatives qui auraient ajoutés aux troubles inséparables d'une révolution les terreurs Qi les calamités d'une guerre universelle. Oui, la tentative de Risquons-Tout sur la Belgique ne fut pas un crime français ! Le passage du Rhin par les réfugiés allemands contre Eade ne fut pas un crime français ! L'invasion de Chambéry par la colonne insurrectionnelle de Lyon ne fut pas un crime français! Le 15 mai enfin, cette invasion de l'Assemblée constituante aux cris de Vive la Pologne ! ne fut pas un crime français! Les clubs étrangers, malgré l'énergie avec laquelle on combattait leurs menées, furent les auteurs de ces démences et de ces attentats dont le succès aurait engagé, perdu ou
im LE CONSEILLER DU PEUPLE.
déshonoré la France ! Ces clubs, où ces étrangers se mêleraient toujours, feraient incessamment de la France un loyer de toutes les conjurations, le brandon de l'Europe. Si vous ouvrez les clubs polonais quelle paix avec la Russie? Si vous ouvrez les clubs irlandais, quelle paix avec l'Angleterre ? Si vous ouvrez ks clubs belges, quelle paix avec la Belgique? Si vous ouvrez les clubs allemands, quelle paix avec l'Allemagne? Si vous ou- Vî'ez les clubs savoisiens, quelle paix avec le Piémont, votre allié nécessaire en Italie? Non, votez l'Océan autour de vous, comme l'Angleterre, oufermezles clubs, il n'y a pasdemilieu-
Et si vous dites : On les réglera, l'histoire vous répond : On réglerait plutôt la flamme et le vent. Leur nature est d'être ingouvernables. Les clubs ? c'est la passion ! On ne fait pas la législation de la passion, on fait des lois contre les vertiges ei les excès de la passion. Lisez plutôt les annales des clubs.
En 1790 on leur interdit la correspondance avec l'armée: ils insurgent les régiments.
En 1791 on leur interdit les pétitions collectives: ils font apporter les pétitions par des émeutes.
Au mois d'août de la même année on leur interdit de délibérer et de voter: ils votent insolemment l'abolition du décret de l'Assemblée nationale.
En 1792 douze cents clubs affiliés oppriment la Convention. La Convention veut revendiquer sa puissance : ils lui arrachent des mentions honorables.
En 1792 encore le ministre de la guerre tente de les réprimer dans les corps armés : ils insurgent la flotte.
Le 2 7 juillet de la même année ils contraignent l'Assemblée à voter la déportation des municipalités qui entreprendraient de les fermer.
Le 26 brumaire ils s'arrogent le droit de présenter tous les candidats à toutes les fonctions publiques.
Enfin la Convention essaie le système de l'abjection devant eux ; elle leur affecte tous les édifices publics : ils régnent alors à sa place. Vous savez quel règne ! Tacite n'en a pas écrit de plus occulte et de plus sanguinaire.
Legendre]es ferme le 10 thermidor.
En 1795 ils se rouvrent.
Les seçtious les dcsarment trois fuis.
LE CONSEILLER DU PEUPLE. iQS
Ils envahissent la salle de la Convention, et ils y promènent la tête de Féraiid.
Le 22 brumaire ils soulèvent les ateliers nationaux de la plaine de Grenelle.
Ils sont enfin fermés, mais par les armes ; jamais autrement. Force révolutionnaire et turbulente, la force révolutionnaire est aussi leur seule répression possible. Les lois sont trop faibles contre les hommes réunis et contre la sédition disciplinée. Il faut les baïonnettes contre !es piques!
Voulez-vous suivre plus loin leur histoire ? Vous les retrouvez en 18^8 et en 18Zi9 de la même nature qu'en 1790 et qu'en Amérique, quand Washington et Jefferson faillirent succomber sous leur turbulence.
Aux premiers jours qui suivirent février, sages, modérés, irréprochables en grande majorité.
Mais aussilôt que l'ombre d'un gouvernement leur apparaît et menace de les déposséder par la représentation nationale, ils soulèvent le peuple le 19 mars, et somment le gouvernement provisoire d'ajourner les élections.
Ils soulèvent le peuple le 16 avril, et somment le gouvernement provisoire de s'épurer, de créer un comité de salut public, de prendre une longue dictature, de gouverner la France par la souveraineté de Paris, c'est à dire par leur souveraineté à eux!
Ils soulèvent le peuple le 15 mai, et violent un moment la représentation nationale, qui triomphe par sa seule intrépidité de leur oppression.
Si les journées de juin ne sont pas leur ouvrage, la fièvre qu'ils ont propagée accéléra et compliqua ces tristes journées.
La République enfin les ferme avec l'épée.
Jamais deux mois de clubs sans que la guerre civile en sorte! Jamais de trêve entre les gouvernements et eux. Voilà les clubs ! Aveugles ceux qui ne voient pas, lâches ceux qui voient et qui ne veulen t pas prévenir. ... !
La société ne vit pas en état de guerre, mais en état de paix. Elle demande l'ordre, la sûreté, l'inviolabilité des personnes de la République. Si la République n'a pas le courage de le.s lui donner, elle ira les demander à la monarchie imj)os^ible, au
despotisme honteux, à la force brutale, à l'avilissement même des plus exécrables institutions. Républicains, sacrifiez à la nécessité, au bon sens, à l'histoire, aux terreurs de l'imagination, aux besoins de sécurité et de confiance d'un peuple de six millions de travailleurs qui vivent de pain dans les ateliers et non de fièvre dans des clubs ! Sacrifiez les clubs ou renoncez à la République ! C'est le dernier mot de la vérité !
Et si vous dites : C'est un mot sévère, je vous réponds : Ce fut le mot de Washington^ de Jefferson, de Lafayette;\\s étaient dignes peut-être, ceux-là, d'avertir et de conseiller les républiques,
LAMARTINE
LE
^r^miciri; ^avtU.
m Discoms sur ia qcestioiv de ia révision (f).
Le véritable conseil au peuple dans les circonstances où setrouve le pays, c'est celui qui ressort de la discussion de ses représentants sur la question de révision. Nous ne pouvons mieux faire que de lui transmettre les impressions que nous avons reçues nous-même en assistant à cette délibération. Ce que la France a à faire à présent, c'est de réfléchir pendant l'intervalle que le temps prête à ses résolutions. Nous ne doutons pas que le Gouvernement, l'Assemblée et le Pays ne se montrent dans cette crise à la hauteur de leurs devoirs.
Résumons donc de sangfroid et d'ensemble la grande discussion à laquelle la France vient d'assister, et dont ce journal a donné jour à jour les faits, les discours et les impressions séparés à ses lecteurs.
Quels sont les effets de cette discussion qui devait faire trembler le sol et emporter la République ?
Premièrement la France a grandi à ses propres yeux et aux yeux de l'Europe attentive. L'Assemblée nationale, quelquefois engourdie dans l'indifférence et dans la lassitude qui résultent de la permanence des corps délibérants, a retrouvé sa supério-
(1) Un grand nombre de nos abonnés nous ayant demandé de recueillir dans un format de bibliothèque les remarquables articles publiés par M. de Lamartine sur la discussion parlementaire de la révision constitutionnelle, nous nous sommes empressés de les insérer dans le Conseiller du Peuple.
^m LE CONSEILLER DU PEUPLE.
rite d'éloquence sur tout ce qui parle et sur tout ce qui pense dans le monde. La France a entendu des discours qui s'impriment d'eux-mêmes dans la mémoire et dans l'orgueil des peuples. L'éloquence politique a peu de dates plus mémorables. Cela satisfait, cela flatte, cela élève l'esprit général d'une nation. Quand on s'est élevé si haut, on rougit de s'abaisser après aux vulgarités triviales des tribunes de hasard. Le génie est républicain de sa nature, car il est une force individuelle ; il vit de lui-même, il se sacre lui-même, il est à lui-même sa dynastie. Un peuple qui sait parler ainsi n'aura jamais pour souverain que son opinion et pour gouvernement que sa parole. Première, grande et noble impression qui sort de ce débat ! Il y a peu de jours. M, Thiers avait déployé dans une question d'affaires tout ce que l'étude, l'universalité de vues, l'esprit, la grâce, l'élocution, peuvent réunir de qualités diverses et exquises dans un discours; la semaine qui vient de s'écouler nous a montré M. Michel (de Bourges), M. Berryer, M. Dufaure, M. Grévy, M. Odilon Barrot, M. Victor Hugo, s' élevant tour à tour, les uns avec la raison, les autres avec le sophisme, mais tous avec éclat, aux sommets divers du talent oratoire ; quelques-uns même l'ont dépassé. A moins d'être envieux, qui ne se sent plus fier aujourd'hui de faire partie d'une nation, qui grandit ainsi dans les tempêtes ? Pauvres gens, qui croyez que la liberté rapetisse les peuples, lisez cette discussion, et humiliez-vous ! Et quand on pense que cette Assemblée et cette 3iation possèdent encore des talents de tout ordre qui n'ont pas paru dans cette rencontre, que M. Guizot n'y était pas, que M. Thiers s'est tu, que M. Jules Favre, la parole elle-même, n'a pas parlé ; que M. Mauguin s'est résigné à l'inaction, que M. Passy est resté sur son banc, que M. de Broglie a vainement attendu un tour de tribune, que vingt orateurs éminents, vétérans ou naissants de la droite et autant de la gauche ont vainement demandé audience à leur pays, on s'étonne, on se confond de la masse prodigieuse de lumières, de patriotisme, de talent, d'éloquence diverse, d'aptitudes universelles que contient cette assemblée envoyée ici par ce stupide et hébété suffrage universel. On se dit : Non ! la France n'a pas baissé d'un homme, elle a grandi de plusieurs; elle est au niveau de 89 ! Elle peut lutter avec la tribune anglaise, avec celle de Home, avec celle d'Athène-?, avec celle de sa première Assem-
blée constituante ! Et l'on s'afflige qu'un yote de clôture, impatient, inintelligent, brutal, ait fermé trop tôt une discussion qui ne pouvait qu'honorer et grandir davantage notre cher pays. Nous reviendrons sur chacun de ces orateurs en particulier*
Le second résultat heureux de cette discussion, c'est la dignité , quelquefois perdue , toujours retrouvée de cette Assemblée. A l'exception de cette séance malheureuse où M. Victor Hugo, en oubliant que l'éloquence est l'art de convaincre et non d'irriter, a fini par soulever la colère, jarmais les deux côtés de l'opinion, jamais le parti républicain surtout de toutes nuances, ne s'élevèrent à une plus hauts impassibilité! Tolérance, silence, attention, admiration mutuelle, résignation à tout entendre, propension à tout comprendre, facilité même à applaudir, tout ce qui pouvait être applaudi sans trahir les opinions, voilà le spectacle que œ sont donné les deux parties adverses ou les partis intermédiaires de l'Assemblée! Voilà le spectacle qu'elles devaient aa pays. Que le parti républicain conserve cette attitude, qu'il ne permette à aucun scandale, même à un scandale d'éloquence, de sortir de ses rangs, et il acquerra en confiance du pays ce qu'il a en force populaire. Du jour où il ne ressemblera plus à une faction, il rassurera la France et l'Europe, et on sentira en lui l'avenir d'un gouvernement.
Le troisième résultat et le plus important à enregistrer peut- Ôtre pour l'histoire, c'est le calme parfait du pays lui-même pendant qu'on discutait dans son Assemblée souveraine ce qu'il était aujourd'hui, ce qu'il serait demain. Si un étranger à tous ces débats, si un homme qui n'aurait pas lu un mot de l'histoire de nos quatre dernières années s'était trouvé transporté tx>ut à coup dans une de ces tribunes d'où le public assistait à la discussion, en vérité il aurait pu croire, à la libre explosion des sentiments monarchiques des amis des dynasties, que la France était une monarchie, que c'était la royauté qui jugeait et la République qui se justifiait ; et le peuple très républicain ne se scandalisait point de cette interversion volontaire des rôles. En peuple vraiment libre, il voulait laisser tout dire aux esprits et aux cœurs. C'est la République qui le veut ainsi. Il la voulue, il la pratique, c'est bien ; sans doute, si la République de 1848 avait été ce qu'ont dit si injustemeut M. Dufaui'^
W tE CONSEILLER DU PEUPLE.
et M, de Falloux, si elle avait pesé par des menaces sur le suffrage universel, si elle avait fait des catégories d'électeurs et de non-électeurs, d'éligibles et de non-éligibles, si elle avait exclu ses ennemis présumés de la représentation nationale comme on la conjurait de le faire, si elle avait toléré des proconsuls, des tribunaux d'opinion, des émigrations, des conventions, des acerbités révolutionnaires, les rôles auraient été changés pendant la semaine dernière, et ceux qui montaient à la tribune pour citer à leur barre, avec des insinuations fausses ou avec des calomnies, les républicains modérés de 18Zi8 auraient comparu eux-mêmes en accusés à la barre de la République ! Mais alors ce n'eût pas été notre République, ce n'eût pas été la liberté pour tous ! ce n'eût pas été la libre pondération des partis qui composent la France et qui ont le droit de la composer : c'eût été le triomphe inique et oppressif du seul parti républicain sur tous les autres partis ! la tyrannie odieuse et courte d'une opinion! Mauvaise et petite politique qu'on nous conseillait en vain ; politique qui, en satisfaisant les passions démocratiques, tue les démocraties ! Politique qui ne permet pas qu'on la discute, parcequ'ellene peut apparemment se justifier par la seule autorité de la raison ! Ce n'est pas cela ! ce n'est pas cela que la République de 1848 a voulu^Elle a voulu, elle veut, elle voudra être la liberté ou rien ! Elle veut qu'on puisse l'examiner, la discuter, l'accuser, la condamner même en toute sûreté de parole : c'est pour cela qu'elle a refusé la dictature que les factions voulaient aveuglément lui imposer en 1848 ; c'est pour cela qu'elle a convoqué à l'instant la représentation nationale pour abdiquer vite et complètement entre ses mains; c'est pour cela qu'elle a relevé la tribune, tribunal où elle savait qu'elle allait être accusée, calomniée, insultée, outragée par ceux-là même à qui elle rendait la parole! Elle l'a fait, elle a bien fait, et fût-elle condamnée à ce tribunal, elle trouverait, soyez-en sûrs, dans cette condamnation volontaire et magnanime le gage de sa prochaine réhabilitation. Eh bien ! le peuple a enfin cette fois senti cela; il s'est entendu discuter, lui, son suffrage universel, sa démocratie, sa République, son présent, son avenir, sans émotion et sans colère, sans donner un coup de pioche de moins à son sillon, un tour de roue de moins à sa charrue, un coup de marteau de
moins à son usine : pourquoi? Ce n'est pas insouciance de luimême, comme le dit M. Dufaure ; non, le peuple français n'est pas un troupeau ruminant content de tout pourvu qu'il broute, mais c'est qu'il a acquis deux choses, deux choses morales qu'il n'avait pas au même degré il y a quelques années : le sentiment de confiance dans sa force et le sentiment d'ordre dans sa liberté. Il a chargé ses hommes de pensée et de parole de penser et de parler pour lui, il s'en rapporte à eux et à son gouvernement tant qu'on ne touche pas à sa Constitution qu'il les a chargés d'accomplir et de perfectionner. Les factions l'appellent en vain, il ne répond pas, il est occupé, il travaille ou il se repose, mais si les lois l'appelaient, il serait debout pour les défendre.
Ce repos dans la force, cette religion instinctive dans la légalité, cette imperturbabilité dans le droit, ne sont-ils pas des témoignages acquis par cette discussion ? Ne prouvent-ils pas aux plus incrédules que cette nation était plus mûre que ne le dit M. Barrot pour ses institutions?
Voilà les trois résultats principaux de la délibération sur la révision. Ces trois résultats sont trois bonheurs de situation : l'Assemblée grandie en talents, la République grandie en sagesse, la nation grandie en mœurs républicaines.
Il y en a un autre : la révision de la Constitution a été rejetée à cette première épreuve par 278 voix.
Est-ce heureux? Est-ce malheureux? Nous allons le dire. Si c'était le dernier mot de la représentation nationale, oui, selon nous, ce serait malheureux. 11 faut qu'une Constitution soit élastique.
Si ce n'est pas son dernier mot (et nous le croyons), non, cela n'est pas un malheur.
Savez-vous ce que c'est? c'est un avertissement et un temps donnés à la réflexion du pays et à la résipiscence du gouvernement. Cela veut dire : « Le suffrage universel ayant été non Cl sagement épuré et régularisé, mais amputé et changé en « suffrage partiel par la loi exclusive du 31 mai, nous ne pou- « vons, sans risquer de trahir la République, livrer la Gonsti- {( tution à réviser à une fraction de la nation contre la nation « tout entière. Notre Constitution ainsi révisée n'aurait plus « son autorité suffisante et unanime. Notre loi constitutive ne
t serait plus la volonté de tous, mais la contrainte de quelques- « uns. Rectifiez la loi du 31 mai, ne réglez que les indignités
• et le domicile pour constater d'une manière plus conforme K au droit naturel le droit de citoyen, comme vous en avez le « droit par la Constitution. Rendez les juges éliminés au grand « Jury national, et nous acceptons le procès. Nous voterons
• avec confiance et avec bonheur la révision partielle le jour c où vous aurez restitué le suffrage national à la volonté, à la t sagesse et à l'unanimité du pays. »
Sur les deux cent soixante-dix-huit voix, il y en a plus de cent qui veulent dire exactement ce que nous disons là au gouvernement et à l'Assemblée. Nous ne connaissons que deux partis bien décidés dans l'Assemblée à refuser la révision à tout prix : le parti des timides^ soutenu par M. Dufaure et le général Gavaignac,— braves pour eux-mêmes, ils ont peur pour leur cause d'un ballottement de quelques semaines dans la main du peuple; — et le parti des j'w2jt?/«<:«6/^s, représenté parles amis personnels de la royauté d'Orléans. Ceux-là savent que la Constitution non révisée laissera fermenter un sourd mécontentement dans la nation, que la Constitution révisée pourrait donner une seconde candidature au président actuel : l'une de ces éventualités ne leur déplaît pas, l'autre les ajourne. Voilà le secret. Mais ces deux partis ne composent pas à eux deux soixante voix. Quant au parti républicain modéré, il ne répugne nullement à la révision par confiance dans la sagesse de la nation, et quant au parti républicain exalté, il n'y répugne pas non plus par audace. Il veut d'abord sauver la République, et il comprend que le refus obstiné de révision pourrait désaffectionner le pays d'une Constitution incorrigible. Ces deux grandes fractions du parti républicain dans l'Assemblée donneront donc beaucoup de voix à la révision aussitôt que la révision ne sera plus à leurs yeux un piège où la loi du 31 mai prendrait la République. Car ils veulent bien servir & tout prix la République, mais à aucun prix ils ne veulent la trahir.
Que les républicains soient donc désintéressés de la loi du 31 mai, et de plus que les représentants aillent se retremper deux mois dans l'esprit du peuple de leur département, qu'ils aillent respirer l'air vrai, l'air libre, l'air impartial du pays
lui-même, au lieu de l'air enfermé, étroit et fiévreux des partis dans la chambre, et la révision partielle aura les plus grandes chances d'être votée au mois de novembre, et la question sera dénouée par la sagesse au lieu d'être tranchée par les révolutions. Voilà nos impressions et nos vœux. Nous croyons que ce sont là les vœux et les impressions du pays.
Résultat net, la République a grandi à se laisser discuter.
Maintenant passons aux discours.
Kous dirons peu de chose du discours de M. de Falloux. Cb j^une orateur avait donné à l'assemblée constituante des preuves d'un talent à la fois souple et viril. Il n'a pas été cette fois égal à lui-même, encore moins à la haute question qu'il avait à traiter. Il a prétendu que la révolution avait rapetissé la France. Sophisme indigne de son jugement. Gela équivaut à dire que le christianisme avait rapetissé le genre humain, parcequ'il l'avait agité pour le transformer. La révolution de 1789 a été et continue d'être la plus grande explosion d'idées et de forces nationales qui ait jamais signalé un peuple à Vattention, à l'admiration, quelquefois à la terreur du monda moderne. C'est la grande date de la patrie. La République dont nous détestons les crimes a soutenu, en se contractant sur elle-même, le poids du continent et de l'Angleterre coalisés ; elle a déversé ensuite ses armées au-delà de nos frontières; a annexé des territoires à la France, elle a labouré l'Allemagne, rongé la Prusse, conquis la Hollande, la Bel- ^que, la Suisse, la Savoie, fait de l'Italie son cirque pour ses champs de bataille, forcé l'Espagne à une paix contre nature, envahi l'Egypte. La croisade de la liberté a été aussi prodigieuse et plus féconde que les croisades de la monarchie. Lei excursions militaires de Napoléon lui-même n'ont été que la surabondance de force et l'excès d'impulsion imprimés par la République et exploités par l'ambitieux génie d'un soldat. Où est dans tout cela l'affaissement et la décadence à laquelle la démocratie condamne les nations à l'extérieur? En 1848, même au milieu de l'ébranlement convulsif et soudain de la France par suite de son troisième accès de révolution de S%
OÙ donc M. de Falloux a-t-il vu l' affaissement et la décadence extérieure de notre patrie? Les trônes s'ébranlaient d'euxmêmes, les peuples s'agitaient, les constitutions se formaient de toutes parts. En cinq mois la République était devenue l'arbitre armée ou pacifique à son gré de la liberté mesurée. Dans le Midi, bientôt dans le Nord, on lui proposait de traiter avec elle sur les bases les plus larges de l'émancipation de l'Italie; elle pouvait dire à la tribune française et à la face du monde, sans être démentie par M. de Falloux , qui l' écoutait le 10 mai : Ces quatre mois ont rendu à 'la France plus d'in-< fliience au dehors que dix batailles. Qui a abdiqué tout cela pour la République ? Il faut le demander à ceux qui ont répudié, après le 23 juin, la politique républicaine à la fois nationale et modérée de ISâS, pour dissoudre l'armée des Alpes sous le gouvernement cher à M. Dufaure, et pour. intervenir à Rome sous le gouvernement cher à M. de Falloux. Il lui sied bien de nous montrer aujourd'hui la coalition et d'accuser la révolution des petitesses et des contre-sens de notre attitude de 1851 ! Portez chacun votre fardeau comme nous portons le nôtre; mais ne faites pas po. ter à la République celui de la ÇQntre-révolution.
Après le discom'5 fl§ M, de Talloux , un grand orateuï s'est révélé à la tribune. C'est ^1. Michel (de Bourges.) Nous nel'attendions pas, nous l'avouons. Nous savions qu'il y avait quelque part assis et perdu sur les hauteurs extrêmes de la gauche un homme d'une éloquence sauvage, d'un caractère fruste nommé Michel (de Bourges), et dont quelques accents entendus de temps en temps sous le dernier règne nous avaient laissé dans la poitrine quelque chose de l'énergie, de la vibration et du rugissement du lion. Nous ne le connaissions pas ; nous avions défiance et alarme de son nom ; on nous avait dit que ce répub.icain farouche et irrité s'était relégué comme Siêycs sous la LDnvention dans les nuages des hauts lieux, couvant de la colère, méditant un radicalisme hors du temps, ruminant ce vieux anachronisme de l'énergie révolutionnaire, et prêtant de désespoir son esprit à ces théories exaspérées d'un socialisme sul3versifet impraticable. Nous l'avons vu monter avec inquiétude et avec prévention z cette place où l'on dit une fois ce que l'on pense à son pays. L'extérieur et la
LE COKSL'JLLER DU PEUPLE. 175
physionomie de l'orateur ajoutaient encore à notre impression préconçue. Nous avons vu apparaître un homme de granit, d'une stature forte, carrée, d'aplomb sur elle-même, dont les lignes coupées à angles droits comme celles des statues gauloises ont quelque chose de rustique et de primitif qui transporte l'œil dans une autre race. Bien que la vigueur de l'esprit et la jeunesse éternelle du sentiment répandissent sur ses yeux perçants et sur ses lèvres fines je ne sais quoi de lumineux et de souriant qui n'annonçait pas de mauvaises pensées dans le cœur, le front proéminent sur les yeux, la bouche largement fendue et serrée, la vue usée par l'étude, aidée par le cristal, les joues pâles et creuses comme celles d'un cénobite, les cheveux rares et incultes, le poing lourd posé sur la tribune comme le marteau sur l'enclume, la tête afFaisée sur les hautes épaules, tout semblait attester dans cet homme la fatigue prématurée de l'âge ou le poids des idées. Sa voix profonde, grave, caverneuse, un peu cassée aux premiers mots, comme venant de loin ou tombant de haut, grondait plus qu'elle ne sonnait dans l'oreille. Ses doigts maigres et distraits, étalaient, tournaient et retournaient, épluchaient, brouillaient et débrouillaient sur la tribune le volumineux cahier d'un manuscrit dont un gros fil de ménage reliait mal les feuilles de papier commun pour les disputer au vent, entrepôt de ses pensées encore confuses. Nous ne savions ce qui allait sortir de là ; nous étions tout regard'et toute oreille pour cet oracle si bien drapé en costume inculte de la démocratie suprême. Nous tremblions qu'il n'en sortît des mystères, des terreurs, des tempêtes, et que la société effrayée ne reculât d'effroi dans le despotisme pour échapper au problème de ce sphinx de la République !
Que nous avons été heureusement et magnifiquement trompés!
Le discours de M. Michel (de Bourges), organe choisi et avoué par son parti pour porter devant l'Europe le programme réfléchi de la démocratie française, se divise en deux parties : l'une politique, l'autre sociale.
En politique il dit : Nous sommes les enfants du doute, les croyants au libre examen, les rationnalistesde gouvernement; nous croyons ces gouvernements graduellement et modérément perfectibles : nous aimons la forme répubhcaine parce-»
vu LE CONSEILLER DU PEUPLE.
qu'elle est celle qui comporte le plus de cette perfectibilité progressive dans les institutions; nous nous accommodions ton tefoisde la transition des royautés constitutionnelles, si elles avaient voulu s'élargir àproportion delà démocratie croissante autour d'elles. Nos pensées ne conspiraient pas dans nos cœurs$ flous n'appelions pas les révolutions; la révolution est venue d'un hasard ou d'une Providence '. nous en avons fait sortir d'une voix presque unanime^ d'une nécessité sentie par tousu la République. Vous avez peur de nous? Détrompez- vous ; nous voulons vous réconcilier avee la République. Nous renions 1793, nous n'avouons de la Convention que ses efforts patriotiques pour sauver la nationalité. Nous louons ceux qui ont aboli la peine de mort, les supplices, les proscriptions, à la renaissance de la République en iSliS. La démocratie ne tue pas, ne proscrit pas, ne dépouille pas, car elle est le peuple lui-même. Ses crimes seraient des suicides !
En socialisme, voici notre acte de foi. Le capital et le salaire émanent l'un de l'autre; ils ne sont qu'une forme diverse de la propriété ; le salaire émane du capital, le capital émane du salaire accumuiéj le travail les réunit et les concilie. Le capital commande le travail et le rétribue ; le salaire est le fruit da travail. Sous les gouvernements de petit nombre, le gouvernement est dans les mains du capital seul ou de la richesse, qui fait les lois et qui oublie quelquefois l'ouvrier et le pauvre. Sous les gouvernements de suffrage universel, le capital, le sala Te, le travail, également représentés dans l'élection, font , les lois ensemble et se pondèrent avec équité et profit pour touSj dans la fusion des intérêts généraux, qui sont à la fois capltalt salaire, travail, richesse, aisance, médiocrité, labeur, biens acquis, biens à acquérir, mais toujours et pour tous propi 'été; propriété d'autant plus sacrée et d'autant plus inviolable dans les mains du riche et dans les mains du pauvre, qu'elle est pour tous la base delà famille, la juste rétribution du passé, la juste aspiration de l'avenir.
Cette équité sociale dans les conditions du capital et du travail, de la richesse et du salaire, s'exprime pour nous par un seul fait : suffrage universel, concours de tous à la loi de tous! Le suffrage universel, c'est toute la République ! Voilà notre socialisme !
Tout cela, creusé dans les profondeurs de la plus saine philosophie, illuminé des plus vives clartés de l'évidence, respleiidissant des éclairs de la plus simple et de la plus pittoresque élocution, accentué des plus foudroyantes apostrophes de l'improvisation réfléchie, ému, tempéré, attendri, vulgarisé des plus naïves et des plus douces conciliations de sentiments et de paroles, un parti désarmé de ses colères et de ses chimères, tendant fraternellement la main^à un parti désarmé de ses préventions et de ses ressentiments, voilà ce discours : le catéchisme de la vraie démocratie ; la séparation des bons et des mauvais éléments par une parole de lumière, de justice et de paix I voilà l'œuvre du second jour de M. Michel (de Bour^ ges).
Ce discours n'est pas un discours, c'est un monument. C'est un lait immense pour la République. Nous disions en l'écoutant : il n'y en a plus deux. A quelques mots près sur la Coavention, nous signerions celle-là comme la nôtre!
Après lui est monté M. Berryer. M. Berryer ne [pouvait faire dans cette circonstance qu'un chef-d'œuvre de sentiment. Ill'a fait, et tout est dit. Il fut attaché à la monarchie de principe comme les derniers adorateurs du polythéisme s'attachaient aux autels détruits de leur ancien culte et défiaient du haui des ruines, au nom des dieux de leurs pères, la divinité nou'' velle, née du peuple aussi. On écoutait, on admirait, on plaignait, on pleurait à leur voix, et on allait après adorer ailleurso •L'intérêt, la pitié, le génie, étaient toujours là; la vérité n'y était plus. Oui, M. Berryer a raison, du moins dans l'intimité de ses pensées, il n'y a plus que deux grandes choses vraies dans la politique de ce temps-ci : le sentiment ou le raisonne»^» ment. Le sentiment avec la grande et sainte royauté légitime, religion dont on hérite et qu'on ne discute pas. Le raisonne*ment avec la jeune et forte démocratie, religion aussi, mais r3>ligion qui adore l'avenir pendant que l'autre adore le passé! JU. Berryer, par son âme, son intelligence et son talent, était digne de les réunir, et il les aurait réunies si 1830 n'avait pas sonné le tocsin des trônes en France ;par la main des rois. Mais le temps et la postérité ne lui reprocheront pas une fausse situation qui n'est pas la faute de son esprit et qui est la gloire de son cœur. Il défend les absents et les morts, il est
îe deuil majestueux des siècles. On l'aime, on l'admire, on se glorifie de lui, on voudrait l'entraîner avec soi, mais il reste ^ù est son dceur, et où serait le nôtre si la République n'était "ïsts chez nous plus qu'un sentiment, c'est à dire un devoir envers la vérité et la nation.
Uu seul sophisme nous a fait peine en écoutant ce sublime ofateur ; il n'en avait pas besoin. La royauté^ s'écriait-il, est ^ principe de stabilité! Revenez à elle. Hélas! nous énuméions en nous-même pendant qu'il parlait les chutes successi- Yes de la royauté depuis que nous sommes nés seulement ! Le ï/i juillet, la prise de la Bastille, l'invasion du palais du roi •par le peuple de Paris à Versailles, l'insurrection des États- Généraux qui se transformaient d'autorité en souverainetés nationales ; Mirabeau qui chasse le principe monarchique d'un mot devant le principe populaire, le 20 juin ; le 10 août, le 21 janvier ! Vingt ans d'exil errant sur la terre étrangère! Un retour sur les cendres de l'invasion en 1814! Un second çxil en 1815 ; un second retour sur la terre de France envahie, Un règne agité, un assassinat de prince ! Une révolution ^et un dernier exil en 1830; une royauté combattue et précaire dont la voix de M. Berryer lui-même précipite et salue la chute ! un quatrième exil en 18A8 ! quelle stabilité ! En vérité, si nous voulions caractériser le génie des ruines^ comment le nommerons-nous autrement que du nom de nos dernières royautés?
Mais n'importe, les ruines sont sacrées et les larmes sont éloquentes. Passons aux discours de M, Hugo, de M. Dufaure ^t deM. Barrot....
Mais non, ne passons pas encore. Voici à la tribune un royaliste conséquent et national qui ne fait pas de sophismes pour sa cause, mais qui fait comme ses pères morts sur les cùamps de bataille de la Bretagne, c'est à dire qui élève son drapeau en face de l'ennemi, et qui tombe en le tenant debout. C'est M. de La Rochejaquelein. M. de La Rochejaquelein a l'éloquence qu'on pourrait appeler l'éloquence vendéenne. Cela ■vient de râme^, et cela y va. Il a du cœur jusque dans la voix, 11 a les lumières et les convictions de son temps dans l'esprit. Al aime le peuple, il adore la liberté ; s'il n'était pas ce qu'il est. il serait le plus loyal et le plus intrépide républicain. Nous l'avons vu au feu de l'Hôtel-de- Ville. Mais il a son nom à porter
etsoTî honneur à maintenir. Il grandit l'un, il sauve 1'?.-: -
ne le discutons pas et serrons-lui la main.
M. Pascal Duprat a parlé après. Il a eu le tort de ne pas Tépudier assez sévèrement ce que nous avons séparé à tout priic dès la première heure ; 1793 et 1848 ! iNon, la République actuelle n'a été faite que pour répudier les fautes, les excès, les crimes de l'autre. Les générations n'héritent pas plus des bourreaux que des victimes. Elles rejettent tout cela au jugement de Dieu et aux catacombes de l'histoire. L'imprudente générosité de ce jeune orateur doit éviter de rattacher le lîl de notre époque à la Convention. Datons de nous-mêmes, et ne flattons personne, pas même les morts. C'est bien assez de répondre d'une révolution devant la morale et devant l'avenÀr» Ne répondons pas de deux !
M. Hugo est monté à la tribune. C'est toujours un événe^ ment. Le génie est génie partout. On doutait que le grand poète pût se transformer en grand orateur : on se trompait, il n'a en qu'à replier ses ailes. Nous qui connaissions et qui aimions ce jeune émule de nos meilleures années, nous ne doutions pas. Disons-le franchement néanmoins, cette fois son discours nous a causé autant de peine que d'admiration. Ce n'étaient pas des foudres que nous voulions dans cette discussion où le parti îé-*publicain devait mettre tout, jusqu'au silence de son côté : c'était de la sérénité, de la lumière et de la modération. M. Hugo a parlé en grand artiste, non en homme d'Etat, selon nous. Il a fait une ardente invective à la manière de Rome ou d' A{îiènes» il n'a pas fait un bon discours de circonstance. L'éloquence n'est-elle pas avant tout l'art de dire des choses convenables au pays, à l'auditoire, à la cause, au temps? A quoi bon la colère qu'à provoquer la colère? Quand on combat, bien ; quand on raisonne, non. Et puis à quoi bon, au moment où la République se légitime par la sécurité qu'elle doit au pays, à quoi bon Im dérouler des programmes de gouvernements innommés qui la font douter, trembler, rentrer dans les cœurs? Que ferait dans un pays comme la France ce gouvernement sans forme, san.s tête, sans main, comme ce gouvernement direct du peuple «Jiw
478 LE CONSEILLER DU PEtPLE,
i^r orateur a fait entrevoir à l'imagination déroutée de la France? Ce gouvernement anonyme et irresponsable, où une assemblés souveraine transformée en commission des rapports, parlerait devant ce que l'orateur appelle le peuple, qui voterait par oui pt par non sur les matières de gouvernement ? Et qui est ce peuple? Et où serait ce peuple? Est-ce celui de Paris? Est-ce celui des quarante mille communes de la France ? Et quelle place publique le contiendrait ? Et quelle voix parviendrait à ses oreilles ? Et quel autre peuple compterait les votes ? Et quel autre peuple le retiendrait le lendemain dans les lois qu'il aurait faites hier? Le Dante a inventé le règne du feu dans son Bnfer, pour punir les hommes coupables ; les auteurs de ce gouvernement direct du peuple, de ce pandœmonium de la place publique ont inventé le règne du vent sur la terre pour épouvanter les esprits républicains. Nous l'avons dit, ce serait le gouvernement du Club universel qui aurait pour législation les vociférations confuses de quarante mille multitudes et pour pouvoir exécutif l'anarchie de quarante mille volontés! Soufflez sur ce monde inconnu qui n'est sur la carte d'aucune terre habitable. Si nous possédions, comme M. Hugo, la coupe des illusions, nous nous garderions de la verser en un pareil moment à ce peuple. Ce n'est pas l'heure des songes, c'est l'heure des réalités. La réalité, c'est l'ordre à créer un et fort sous la Képublique, par des institutions que tout le monde comprenne parcequ' elles sortent du sens vulgaire et des traditions de l'humanité. Nul ne leur donnera plus de splendeur que M. Hugo,
M. Coquerel a fait ensuite un excellent discours de conciliation. Homme de Dieu, il lui convenait de parler le langage de paix. Sa République n'est que le règne de la liberté et de la charité sur la terre. Il veut la révision pour éviter le choc entre les pouvoirs.
Après lui M. Grévy, un des hommes les plus accrédités de la gauche modérée , a posé avec une admirable précision d'idées et une logique éloquente la véritable question, celle qui entrave l'autre, la question de la loi du 31 mai; une indisposition l'a saisi au milieu d'un des meilleurs discours que nous ^yons entendus. Nous n'avons pas eu les conclusions, mais nous avons l'idée ; c'est la nôtre, nous le croyons du moins. Blindez d'abord le suffrage universel épuré, mais non restreint,
à la nation, nous délibérerons ensuite, et, si nous sommes bien informés, nous rendrons à notre tour au peuple le droit sans limites de nommer et de renommer les candidats de son choix,^
Enfin est venu M. Dufaure, ancien ministre de l'intérieui: sous le général Cavaignac, puis sous le président actuel. On connaît son honorable caractère et son remarquable talent. Talent pédestre^ comme disait Horace, qui ne s'élève pas au dessus du regard, mais qui marche avec élégance et vigueur de déduction en déduction à la vérité. Seulement quand la vérité est un peu loin ou un peu haut, il risque ainsi de la manquer. Rendons-lui grâces, il a dès le premier jour compris et senti la nécessité de la République ; il lui a prêté sa parole et sa main aussitôt qu'elle a fait appel à son patriotisme et à son éloquence, et hier il lui a prêté, en la défendant contre de téméraires réactions, une évidence et une force qui font de son discours une bonne journée pour la République.
Nous regrettons seulement qu'il ait été injuste dans deux parties de son discours. La justice ne fait-elle pas partie du bon sens?
« M. de Lamartine, a-t-il dit, a, sans le vouloir, dans un livre populaire, les Girondins, contribué à diminuer l'horreur que les crimes de la première république sont de nature à inspirer au peuple. » Nous sommes saturé de calomnie et nous buvons l'iniquité comme l'eau ; mais quand une voix aussi accréditée que celle de M. Dufaure se fait l'écho d'une prévention odieuse, nous y faisons attention. Nous ne répondons à M. Dufaure que par deux citations de ce livre, l'une sur la première terreur de 1792, l'autre sur la seconde terreur de 1793, que nous plaçons en note après cet article, pour ne pas distraire le lecteur de ce récit. On verra quel terroriste nous sommes !
La seconde injustice de M. Dufaure est celle qui fait porter sur le gouvernement révolutionnaire de 18A8 l'accusation d'avoir pesé sur les élections par l'intimidation. Oui, une circulaire parut un jour à l'insu de ce gouvernement, circulaire parlant, en effet, la langue des proconsuls et tendant à intimider la France. Le lendemain, c'est à dire aussitôt qu'elle fut connue du gouvernement, elle fut démentie, désavouée, rétractée, déchirée avec éclat à l'Hôtel-de -Ville par l'unanimité du gouvernement. L'instruction du gouvernement partit : « Ne pesez pas
« d'un mot sur les élections : n'imitez pas les gouvernements « qui vous ont précédés. La pire des corruptions électorales, « ce serait la peur. Appelez toutes les opinions aux comices ; K n'en écartez pas un seul de vos ennemis politiques. Laissez « voter les vieux partis ; ils sont de la France comme vous ! « Donnez-leur ce qui appartient à tous, sûreté, liberté, invio- K labilité d'opinions ou de sentiments, et soyez sûrs qu'ils yo- {( teront pour la République, parcequ'elle est le salut de leur « patrie. »
Quand on a sous les yeux de pareils actes promulgués, afj^chcs , exécutés sur toute l'étendue de la France, est-il possible de parler de la tyrannie de ce gouvernement? Et à qui auraitil fait peur avec vingt ou trente commissaires désavoués par lui-même? A douze millions d'hommes! ! ! Quelle pitié!
Quant à l'anarchie réprimée et à l'ordre rétabli après la révolution , dont M. Dufaure attribue et attire tout le mérite exclusif et toute la reconnaissance au gouvernement de son ami le général Cavaignac, comme M. Baroche l'attribue et l'attire au président actuel de la République et à la majorité, nous ne protestons pas , cela est trop juste pour ne pas devenir historique !... nous ne le savions pas , mais nous l'apprenons avec bonheur. Oui , sans aucun doute, c'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont reconquis le pouvoir sur l'anarchie en armes le 2Zi février sur la place publique ! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont abattu le signe de la terreur arboré le 26 et le 27 sur la moitié de Paris ! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont refusé au socialisme à la bouche de ses canons de signer ses programmes subversifs le 28 février! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont enrôlé et animé de leur âme l'imincible garde mobile! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont conservé la discipline de l'armée et qui l'ont portée en trois mois à cinq cent mille hommes dévoués à l'ordre !
C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont déconcerté par leur intrépide attitude la tyrannie des clubs entraînant cent cinquante mille hommes derrière eux le 17 mars ! C'est M. Dufaure et ses amis qui ont fait lever la patrie en armes le 16 avril au secours d'elle-même, et ressuscité ce jour-là la société ! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont con-
serve la paix avec l'Europe au milieu des entraînements coavulsifs vers la guerre de propagande l'C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont convoqué l'Assemblée nationale constituante, et qui l'ont assise à sa place au milieu de Paris ombrageux et résistant, pour abdiquer vite entre ses mains ! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont marché le 15 mai sur l'Hôtel-de- Ville, surpris par les factieux , et qui les ont arrêtés et envoyés à Vincennes ! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont appelé à Paris soixante-cinq mille hommes de troupes , et qui les ont remis à un général républicain pour dissoudre une sédition inévitable , prévue , nécessaire à combattre , facile à vaincre avec de pareilles forces promptement déployées ! C'est M. Dufaure et son gouvernement qui ont combattu et triomphé de cette sédition et qui se sont retirés après la victoire !... Encore une fois , nous ne savions pas tout cela , nous l'apprenons. M. Dufaure assure que c'est son gouvernement ; M. Baroche assure que c'est le gouvernement du président, nous ne savons pas lequel a raison, mais, à coup sûr, ce n'est pas cet abominable gouvernement provisoire ! Risum leneatis !
N'importe qui ; M, Dufaure a fait un bon et honnête discours pour son candidat contre les candidats présumés de l'élection future. Quand on préconise un seul homme, il faut bien un peu dénigrer les autres. Pourquoi le mot dénigrement seraitil dans le dictionnaire , s'il ne devait pas dans l'occasion faire, comme disent les grammairiens , partie du discours ? Quant à nous, nous ne l'avons jamais employé contre M. Dufaure ni contre aucun autre. Hélas ! la destinée ne se charge-t-elie pas assez de nous dénigrer tous? Pourquoi l'aider?
Enfin est venu M. Odilon Barrot. Il n'a dénigré personne, lui; il n'a pas besoin de la petitesse d' autrui pour paraître éminent. Il l'est par l'honnêteté, par le talent, par l'estime, par le renom, par le courage dans l'occasion. Nous l'avons admiré le 2/i février 18A8 montant aux barricades , montant à la tribune , courant au ministère de l'intérieur pour devancer et retenir une révolution qui courait plus vite que lui , mais qui le respectait tout en l'écartant. Nous l'avons admiré davantage quand, après la République assise, il s'est dévoué à la gouverner sans rancune , parcequ'elle était une forme de son
pays. M. Barrot était un homme bien préparé par les événements pour être le premier ministre d'une République indécise encore. Presque républicain sous la monarchie , presque monarchiste sous la République , il reliait les deux époques confondues dans un homme de bien qui donnait des gages aux deux partis. Nous avons blâmé sa politique étrangère en Italie, mais une faute grave qui n'était pas la sienne seule ne détruit pas tout un homme. Il est resté de lui un vrai patriotisme, une haute raison , un noble talent. Ce sont les qualités qu'il a montrées dans ce discours de trois heures. Il y a fait une analyse franche et forte des principales imperfections de la Constitution. Qui peut les nier? Il a dit de bonne foi à la République : Vous êtes le seul gouvernement possible , rendez-vous de plus en plus acceptable en vous pliant aux conditions de tout bon gouvernement. Enlevez les prétextes contre vous en corrigeant les défectuosités d'une première ébauche.
Vous gagnerez le pays en vous assimilant davantage à ses mœurs, à ses traditions, même à ses faiblesses. Voilà ce discours. Nous regrettons seulement que le vieil homme , comme disait Louis XIV, ait un peu trop percé sous l'homme nouveau, et que les critiques contre la Constitution aient quelquefois porté jusque sur la République. Mais quand on a remâché vingt ans du constitutionalisme des trois pouvoirs à la tribune, peut-on s'étonner qu'il reste quelque amertume sur les lèvres en parlant d'une forme plus simple de gouvernement?
En résumé , le discours de M. Odilon Barrot est une bonne action de sa vie publique. Les républicains ombrageux peuvent s'en plaindre, la République nationale doit l'en remercier.
Nous n'avons plus qu'un mot à dire : c'est sur l'attitude du gouvernement dans ce grand début. Nous ne saurions assez le blâmer. Nous dirons pourquoi.
Le gouvernement, dans la question de révision, n'avait qu'un rôle : le désintéressement scrupuleux de lui-même et l'impartialité muette entre les pétitionnaires et les juges de la révision. Il pouvait seulement, s'il était interrogé et mis en cause, dire de son point de vue quels articles de la Constitu-
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ion lui paraissaient susceptibles de rectification utile à l'action du pouvoir central. Avouons aussi que, si le président de la République était attaqué dans sa dignité de magistrat ou dans sa dignité d'homme comme il l'a été par un orateur, ses ministres pouvaient le défendre ; car l'honneur, en France, est une loi aussi, et des ministres qui ne réclameraient pas le respect pour le chef absent de leur gouvernement paraîtraient manquer de courage ou d'honneur.
C'est ce qu'a senti et ce qu'a fait avec force et talent le ministre des affaires étrangères, M. Baroche, en prenant la parole contre M. V. Hugo. Nous sommes loin de le blâmer sur ce point. Mais nous ne pouvons l'approuver sur deux autres. Il a renvoyé personnalités contre personnalités ; mauvaises armes qu'un gouvernement ne doit jamais relever, même quand on s'en est servi contre lui (dignité oblige). Le mi- Listre, de plus, a attaqué l'autorité de la Constitution jusque dans son origine : les élections de 1858 et l'autorité de l'Assemblée constituante! Attaquer les élections de 1848, c'est attaquer le soleil, aurait dit Napoléon. Une nation entière se levant d'elle-même en ordre à la voix de son propre salut, sans armée pour l'intimider, sans administration pour la corrompre, sans prétendant pour peser sur elle, et marchant à la suite de ses magistrats volontaires, de ses prêtres, de ses chefs de famille, aux comices pour y déposer douze millions cinq cent mille votes indépendants de tout, excepté de Dieu, c'est-là un fait qui éclate d'une, telle évidence que, comme le soleil en effet, il éblouit.
Et c'est de là qu'est sortie, sans exclusion d'un seul citoyeù électeur ou éligible, l'Assemblée constituante qui est venue recevoir la France des mains de la France, la sauver et la constituer! Trouvez une origine plus nationale, plus complète, plus libre et plus pure ;de gouvernement, si vous la savez!... Est-ce l'antique monarchie sortant d'un mystère et couronnée par un miracle populaire dans une basilique? Est-ce la Constitution de 1791 sortant de l'insurrection de la Pastille et de U promenade du peuple des Halles à Versailles? Est-ce la Constitution de 1793 sortant du 10 août et de l'assaut des Tuileries par la commune de Paris? Est-ce la Constitution de ^793 sortant du sang de Louis XVI et confisquée le jour môme
de sa promulgation par la terreur, pour être remplacée par Técliafaud? Est-ce la Constitution du 18 brumaire sortant d'un conciliabule de soldats conspirant dans la rue de la Victoire, et de l'embauchement d'un régiment de dragons commandé .par Sébastiani? Est-ce la Constitution de ISlZi sortant du cabinet de M. de Talleyrand et d'un roi exilé, sous les pieds d'un million d'étrangers foulant le sol de la patrie? Est-ce la Constitution de 1830 sortant du Palais-Royal et de deux cents députés, fraction sans mandat d'une chambre dissoute au bruit du tocsin et du feu des trois journées de Juillet? Qui oserait le dire? Et où était la nation dans tout cela ?
Dans toutes ces origines, le droit manquait. Ici une faction, ici une sédition, ici une commune de Paris, ici une intrigue, ici une violence étrangère, ici une usurpation domestique, ici un subterfuge parlementaire, prenaient la place, le droit, le rôle, la voix de la nation pour lui imposer une Constitution. En 18/i8, le jour de Pâques, tout s' effacé devant la nation elle-même; ni épée, ni intrigue, ni étranger, ni prince, ni parlement, rien que le peuple lui-même, le peuple en présence de Dieu! Il nomme ses représentants, ses représentants délibèrent sa Constitution, ils la proclament, elle règne ! ! ! Et vous osez infirmer une telle origine trois ans après, dans l'intérêt de qui? d'un homme qui n'est quelque chose que par la vertu de cette Constitution qui lui a dit : Sois ! Et par la voix de qui? Par la voix d'un des ministres de cette Constitution qui lui a dit : Parle ! Parle pour me défendre toutes les fois qu'une faction osera me contester!
Cela fait un de ces contre-sens presque inconnus dans l'histoire. Ce discours du gouvernement est le coup d'État de l'inconséquence.
Mais que seriez -vous, vous qui parlez, sans la Constitution delSZiS?
Mais que serait la loi?
Que serait la majorité?
Que serait l'Assemblée?
Que serait le Président de la Piépublique lui-même, et où serait- il?
Que serait la France ?
Problème ! néant ! confusion ! chaos ! illéf?alité ! loi du ha-
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sai'cl, loi du plus audacieux ! loi du plus criminel ! chose sans nom !
Et c'est là ce que vous avez l'imprudence de dire à ce peuple, à ces soldats, à ces factions, à ces clubs, à ces sectes, à ces foules, que nous ne pouvons intimider, dominer, enchaîner par le respect à la loi souveraine de tous que par l'autorité foudroyante de la Constitution, volonté, œuvre et garantie de tous !
Si la Constitution n'a point d'autorité morale à vos yeux, nommez- vous franchement alors de votre vrai nom, vous qui parlez au nom du gouvernement contre le gouvernement luimême ! Vous n'êtes rien de légal ; vous vous nommez usurpation ou anarchie ! dites-le franchement, cela vaudra mieux ! La France, qui ne veut être ni anarchie ni usurpation, avisera!
Voilà les réflexions qui nous montaient au cœur pendant la première partie du discours de M. Baroche. Soyons juste, il s'est hâté de désavouer le mauvais sens involontairement donné à ses paroles, mais l'écho même en sonne encore mal. Il faut l'étouffer.
Que ce langage aventuré, avoué ou rétracté du gouvernement, est loin de celui que nous attendions dans cette discussion, langage que nous implorons depuis longtemps, qui pacifierait à l'instant la France, et qui rendrait sans prétexte et sans excuse le refus des améliorations désirées dans la Constitution !
Si les ministres étaient montés à la tribune et s'ils avaient dit ceci :
(( Nous vous apportons avec respect et avec confiance la t( pensée réfléchie du président de la République. Il croit que « la Constitution est susceptible de deux ou trois améliora- « tiens; l'épreuve du gouvernement pendant ces trois années « les a démontrées utiles et possibles. Il croit que la Républi- « que gagnerait en force et en stabilité à ces deux ou trois « amendements à ses inslitutions. Il croit qu'une assemblée « de révision dont la tâche serait limitée à la correction de ces « deux ou trois points n'offre aucun danger réel, vu l'excellent « esprit qui anime l'immense majorité du peuple. Une révision «totale en offrirait, non parceque la République pourrait y t( être désavouée , mais parceque le peuple prendrait ombrage
a de cette possibilité seulement, et que l'inquiétude et Tagita- « tion seraient un mal.
« Parmi les modifications à la Constitution , on parle de h. « rééligibilité des présidents : il n'est pas permis au président <( actuel d'émettre un avis dans sa propre cause. A vous seuls <c de délibérer sur ce problème constitutionnel. On fait peser « sur vous et sur la République la menace d'une réélection in- « constitutionnelle par le peuple, en 1852 : cette menace est -a une insulte à la conscience du président autant qu'à votre « indépendance. Bonaparte annule d'avance tous les votes qui « porteraient son nom , dans le cas où vous n'auriez pas voté -^< la révision , et où la révision n'aurait pas déclaré la rééligi- « bilité. Ne pensez pas à lui , pensez à la République , à la « France , à la société. Le nom du président est une gloire ■<( pour la patrie, il ne sera jamais une pression sur la liberté , M un déshonneur pour notre histoire. »
Ces paroles, suivies d'une proposition de loi pour restituer îa plénitude du suffrage universel trop profondément altéré par la loi du 31 mai , auraient rétabli à l'instant la sécurité dans le pays, l'avenir dans les imaginations, la bonne volonté dans la Chambre. C'était la paix , la réconciliation , la confiance réciproque , le coup d'Etat de la probité politique , la cordialité des pouvoirs rétablie , le sangfroid rendu aux esprits ,. l'activité •rendue aux affaires , la lumière émanant du cœur et tombant sur les ténèbres de la situation î
Oh oui ! le gouvernement commence à être coupable î coupable de silence ! coupable de retard dans le bien ! coupable de mystère ! Et quel est son crime? Il se tait !
Mais ce qui ne fut pas hier peut être demain. Nous ne nous lasserons jamais de bien espérer des hommes, surtout quand ils sont en face de l'histoire, en face de leur conscience et en face de leur nom.
• LAMARTINE
Représentant du Peuple»