CHAPITRE P
SUDATION DE LA RÉPUBLIQUE A l' EXTÉRIEUR.
Je vais essayer de faire comprendre aux hommes les moins versés dans la science de l'équilibre euro-
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péen, ou des rapports des différentes puissances entre elles, quelle a été et quelle doit être la politique de la France sous la République, pour conserver trois choses auxquelles la France doit tenir également : sa démocratie, sa dignité nationale et la paix du monde.
S'il y a un progrès bien évident, bien constaté, et je puis ajouter bien divin dans l'esprit de tous les peuples, mais spécialement du peuple français, depuis trente ans en Europe, ce progrès c'est le sentiment de la paix , non pas seulement comme le prétendent lesTyrtées de cabaret, chantant des antienncis de gloire devant des Napoléons de plâtre, par cette lassitude de victoires, par ces épuisements de san^ par ce découragement des grandes choses et par cette lâcheté d'une génération avilie qui se résigne à un repos sans honneur, mais par la réflexion, par la raison et par la vertu qui font de plus en plus sentir et gloritier au peuple la sainteté, l'utilité et la beauté de la paix.
En un mot et pour la première fois peut-être dans le monde la paix est devenue populaire. La philoso[)hie descendue en pluie insensible mais quotidienne avec l'instruction dans le peuple , le sentiment religieux qui a grandi avec la liberté dans les âmes, la vertu de l'humanité en masse qui a remplacé peu à peu le fanatisme exclusif des haines in-
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ternallonales, la sécurité de chaque peuple dans ses frontières garantie par tous les autres, et ne craignant plus que le caprice d'un conquérant ou une invasion de Barbares vienne ravager son sillon, usurper sa place au soleil, disperser ses foyers. Les relations plus fréquentes de peuple à peuple, les voyages des uns chez les autres, les échanges multipliés entre eux avec les littératures, les arts, les luxes, les besoins réciproquement satisfaits, les industries s'empruntant d'une frontière à'J'autre, d'une mer à l'autre, d'un climat à l'autre les objets de fabrication ; les commerces rivalisant de célérité et de bas prix pour colporter les produits fabriqués sur toutes les côteà, les navigations à vapeur faisant disparaître les distances et le temps entre les vendeurs et les acheteurs de diiférentes races, les chemins de fer surtout courant comme une électricité de communication mstantanée d'un bout de l'Europe à l'autre et supprimant pour ainsi dire les limites physiques entre les nations pour tout rapprocher, tout lier, tout confondre dans une grande et merveilleuse unité de lieux et dans une sorte d'ubiquité de l'homme; le travail enfin devenu la seule et durable conquête de l'humanité sur le sol, sur les éléments, sur la misère, sur le temps, sur l'avenir; toutes ces choses réunies ont puissamment contribué à la propagation de la vérité de la paix.
Celte vérité de la paix n'était qu'une raison élevée pour les philosophes; elle est devenue une évidence pour tout ce qui a des yeux. Un conque-
rant maintenant dans le monde ferait l'effet d'une bête féroce contre qui s'ameuterait le genre humain ; une violence militaire tentée en Europe ferait jetter un cri d'indignation à tous les peuples. IIozanna à Dieu qui a permis ce progrès à riiumanitéî La guerre est jugée, c'est le meurtre en masse ; la paix, c'est la vie des nations !
Aussi, le lendemain du jour où naquit la République, expression bien libre, bien enthousiaste, bien irréfrénée dans ses paroles et dans ses actes da la volonté d'un peuple n'ayant que lui-même pour maître et pour loi, que fit la République ?
Courut-elle aux frontières menacées comme en d^?
Roula-t-elle des canons et des munitions sur toutes ses routes.^
Se hérissa-t-elle de bataillons de marche j)Our aller porter le fer et le feu ou même la démocratie forcée et violentée sur les territoires des peuples nos voisins? Non.
Il y avait bien quelques esprits arriérés, quoique jeunes, quelques hommes très-vieux d'idées, quoique sans cheveux blancs sur la tête, quelques voltigeurs de la gloire, quelques tapageurs de l'histoire ancienne, quelques parodistes iaintelligents de la Convention ou de l'empire, brûlants de mettre sur leurs chapeaux ronds le panache tricolorede Sl-Just ou l'auréole de
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Napoléon, cette comète de nos temps, cette aurore boréale de César ou d'Alexandre.
Il y avait bien quelques politiques en apparence plus profonds, quoique très-vides en effet, qui nous disaient : « Le peuple va vous dévorer, si vous ne le lan- » cez pas à l'instant comme une meute stupide et affa- 5) mée sur l'xUlemagne! La démocratie régulière est » impossible. Hàtez-vous de lui donner le change et » de la tromper elle-même , en la transformant en » guerre soudaine, brûlante, universelle ; vous occu- 3> perez , vous flatterez, vous enivrerez ainsi de poudre » les masses, et, à l'abri de cette fumée de l'incendie y> européen, vous lui forgerez par ses propres mains » des lois de fer et un joug d'airain sous le nom » de République ! »
§iv.
Voilà ce que nous disaient les hommes de peu de foi, de peu d'espérance et de peu de moralité dans les convictions. Nous ne les écoutâmes pas. Nous fîmes prendre à la Répubhque l'attitude d'une puissance régulière, philosophique, civilisée, et non le geste d'une populace en fureur. Nous fîmes le manifeste à l'Europe ; la France y reconnut sa pensée et applaudit. L'Europe y sentit la volonté calme, réfléchie, inoffensive, mais invincible, d'une république dans son droit. Elle trembla, sans oser ni contredire une parole, ni hésiter à nous reconnaître, ni remuer une baïonnette.
Que disait ce manifeste de la France, en deux mots?
Il disait à l'Europe : Rassurez-vous si vous prenez par erreur la République de 1848 pour la République de 1792 ! INous ne sommes pas un anachronisme en révolution , nous ne sommes pas un contre-sens en civilisation ; nous ne levons le bras sur personne, nous sommes libres chez nous; il nous convient de faire un pas déplus dans la voie de la liberté et de l'unité des peuples ; il nous convient de nous passer de dynastie et de nous gouverner par notre propre souveraineté, dans nos propres idées, dans nos propres intérêts, par notre propre sagesse. Ce gouvernement dont une révolution soudaine, non préiiiédltée, saas crime et sans vengeance, vioLît de îîous fournir l'occasion, ce irouvernement convient à notre âge de maturité parmi les peuples, à notre esprit de découverte et d'initiative parmi les races européennes, à notre unité désormais bien centralisée de provinces, à notre égalité de rangs et de castes, à notre embarras de choisir entre plusieurs dynasties que nous avons rejetées, et dont les prétentions rivales semaient les dissensions et les guerres civiles parmi nous. Elle convient à notre mobilité même, qui a besoin d'une forme de gouvernement plus forte et plus élastique, pour ne pas briser tous les dix ans
nos monarchies, qui ne savent ni nous céder ni nous contenir.
Mais nous n'imposons à personne l'obligation de nous imiter hors de propos. Les institutions ne sont que les moules des peuples; ces moules doivent prendre la forme des peuples eux-mêmes. Restez ce que vous êtes, ou changez de moule à votre gré, nous ne nous en mêlons pas ; nous ne profanons pas chez les autres l'indépendance que nous voulons faire respecter chez nous. Seulement nous ne permettrons pas que vous alliez profaner, violenter, opprimer impunément vous-mêmes celle indépendance des peuples sur des territoires et dans des nationalités sur lesquelles les traités, cette géographie des droits, ne vous autorisent pas à porter la main. Si vous le faites, nous redevenons hbres de le faire nous-mêmes à notre heure, et selon nos convenances et nos vues. Et si des nations indépendantes sont envahies par vous pour cause de gouvernement intérieur, nous serons logiquement du côté de notre principe, c'est-à-dire du côlé de lu liberté!
Voilà la paix, si vous êtes justes; voilà la guerre, si vous êtes oppresseurs des nations. Choisissez !