CHAPITRE II
Passons en Itahe.
Le roi de Sarda'gn?, sollicité par laLomhardie et lar la vieille ambition da sa maison qui convoite la
possession de l'Italie, déclare la guerre à l'Autriche, déjà à demi expulsée de ses états italiens. Le roi de Sardaigne demande itérativement à la République française un mot de consentement ou d'encouragement à cette guerre déjà commencée. Le cabinet français refuse avec une inilexible réserve de probité de dire ce mot. La République veut être aussi irréprochable de provocation à la guerre et d'intrigues à son profit de l'autre côté des Alpes que de l'autre côté du Rhin. Elle ne s'expHque pas, elle ne le doit pas, mais elle prévoit et elle se prépare ; c'est son devoir. Que prévoit- elle .^ et à quoi se prépare-t-elle.^ Suivez-bien encore, car tous nos embarras actuels de Rome viennent de ce que les plans de la République des trois premiers mois n'ont pas été suivis jusqu'au bout en Piémont.
Elle prévoit donc que le roi de Sardaigne aura ou des succès ou des revers éclatants en Lombardie. Dans les deux cas, la France est intéressée à agir; elle crée et elle renforce jusqu'à soixante-deux mille hommes l'armée des Alpes, pour être prête à l'action.
Si le roi de Piémont chasse l'ilutrichede la Rasse- Italie et englobe Milan, Venise, Parme Modène, (ïénes, la Toscane môme dans ses Etats. ^ la France ne peut souifrir à ses portes la transformation d'une puissance secondaire en première puissance , sans ombrage. Les frontières de ce nouveau royaume
lE CONSEILLER DU PEUPLE. g|
italien touchent aux portes de Lyon. En s'alliant de nouveau avec l'Autriche, ce royaume italien changerait entièrement l'état défensif de la France. Les Alpes pèseraient le double. La France, dans ce cas, doit prendre ses sûretés en Savoie et à Nice.
Si le roi de Piémont est vaincu et suivi dans ses États, comme cela a eu heu, par une armée autrichienne victorieuse , si l'Autriche veut effacer ce royaume ou le rogner, ou l'enchaîner, ou occuper ses forteresses qui sont aussi indirectement les nôtres.^ La France, par droit de contiginté^ et par soin de sa propre sûreté et de sa légitime influence sur un voisin faible et Umitrophe, doit descendre en Piémont comme médiation armée !
Que se passe-t-il alors.^ Je vais vous le démontrer, non par de vaines conjectures qui ne prouvent rien, mais par des faits réahsés pendant les quatre premiers mois du premier gouvernement de la Répubhque.
S IV
Il se passe à l'instant ceci : L'armée en déroute du Piémont se reforme derrière l'armée française. L'Italie tout entière sur notre droite se rassure, se sent protégée, appuyée, lève et arme ses contingents; Venise consohde sa résistance. L'armée autrichienne s'arrête pour parlementer enface de la nôtre qui cou-
vre les frontières du Piémont ; l'Europe tremble du premier coup de canon qui peut être tiré, elle accourt au quartier général de l'armée française; l'Angleterre se jette avec ses négociateurs entre les deux camps, avec ses vaisseaux à Gènes et dans l'Adriatique. Les conférences s'ouvrent, on traite, on conserve et on augmenfe notre légitime influence sur le Piémont, sur la Toscane, sur Rome, sur Naples ; on obtient pour la Lombardie môme et pour Venise des existences politiques constitutionnelles semi-nationales, prix de leur sang, et qui commencent , sous le patronage collectif de la France et de FAngleterre, l'émancipation de l'Italie !
Ces résultats signés, l'armée des Alpes repasse les montagnes, restitue la Savoie et Nice; la République, fière d'elle-même, peut se regarder sans rougir. Elle a grandi moralement. Elle a assuré plus d'indépendance à l'Italie, elle a sauvé à la fois la dignité et la paix.
Tel était le plan du premier cabinet républicain; les trois quarts de ce plan; étaient accomplis. Le dénouement seul restait à accomplir. Il a été brisé par le canon du 25 juin à Paris, et par la politique différente et peut être forcée des cabinets républicains qui nous ont succédé.
Mais pour que vous ne pensiez pas que ces beaux résultats, à la fois français, libéraux et pacifiques,
sont un roman diplomatique dont on vous combine les plans et dont on vous arrange les scènes après coup, je vais vous donner des faits qui vous montreront que ce qui vou^ semble un beau r(!ve était la plus prochaine et déjà la plus accomplie des réalités.
« Deux fois après ses revers et avant la réunion de » l'Assemblée constituante, le 8 mai 18i8, le cabinet y> autrichien nous a fait faire, par ses agents officiels 5) à Paris, des ouvertures pour un arrangement des y> affaires d'Italie sur les bases suivantes proposées » par l'Autriche elle-même au consentement de la » France : 1° Indépendance complète de la Lomhardie y> évacuée par V Autriche, à la condition que la Lom- » hardie payerait sa dette y- 2^ Indépendance adminis- » tralive et politique de Venise avec une constitution » propre et spéciale, mais sous un prince de la maison » d'Autriche comme la Toscane. »
On voit que nous étions bien près du but, et certes j'étais loin de l'écarter.
Enlîn, quelques jours après, et au moment où la fortune des armes tournait déjà évidemment du côté de Radetsky, voici la note que le ministre des affaires étrangères de Vienne faisait présenter à Londres, en réclamant ïintervention de V Angleterre.
a Le royaume Lombarde-Vénitien resterait sous la y> souveraineté de l'empereur; il aurait une adminisy> tration distincte de celui du reste de l'Empire, ady> ministration exclusivement nationale dont les bases » serontiixées par les représentants duroyaume, sans » aucune intervention du gouvernement impérial. Un
» ministère italien servirait de trait d'union entre les » deux gouvernements. Un archiduc vice-roi serait » placé à la tête de l'administration. Le royaume » supporterait sa part de la dette, et l'armée du y> royaume serait nationale. Nous regardons l'ir- » ruption de la France en Italie comme probable et » prochaine. Si demain les Français passent les Al- » pes et descendent en Italie, nous n irons point à y> leur rencontre. S'ils viennent nous chercher, nous » nous retirerons vers nos Alpes, nous n'accepterons » pas de bataille, nous resterons spectateurs^, etc. »
Or, voulez-vous savoir maintenant quelles étaient les dispositions de l'Angleterre relativement à cette intervention que l'Autriche implorait d'elle, et juger par ces dispositions si la guerre générale devait comme on le dit résulter de notre médiation armée en Piémont,'^ Voici les paroles contidentielles de l'ambassadeur d'Angleterre à la cour de Vienne, le 5 avril 1848 : « Le gouvernement de la République française aurait » besoin de la guerre pour se soutenir j nous souhaitons » que vous ne lui en fournissiez pas l'occasion. »
§VI
Non, le gouvernement de la République n'avait aucun besoin de la guerre pour se soutenir ; l'équiUbre lui suffisait, sa sagesse l'avait assuré ; sapohtique étrangère , inoffensive aux gouvernements , respectueuse pour les nationalités, servie par la sympathie des peuples en Allemagne, redoutée et appelée
comme médiatrice en Italie, avait conquis cet équilibre. Ces dépêches vous en font foi. Avais-je donc tort de m' écrier, un mois après, à la tribune de l'Assemblée constituante : « La République a relevé en » trois mois et sans guerre les affaires et les influences » légitimes de la France, plus haut que dix batailles ne » les avaient jamais portées. »
Un seul de ses gestes pouvait soulever l'Allemagne ou nationaliser l'Italie. Ces aveux de l'Autriche et ces supplications à l'intervention contre l'ombre seule de l'armée des Alpes, sont de meilleurs témoins que moi, et c'est la conscience de cette vérité, de cette sécurité et de cette grandeur dans la paix dont la France avait en ce moment le sentiment, qui enflait de joie le cœur de la Répubbque, et qui rendait le peuple si sage et si souple à gouverner.