‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 6 sur 103 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Et quel danger y a-t-il même dans cette majorité actuelle composée d'anciens royalistes des deux branches, réunis par un coup de vent de réaction dans l'Assemblée nationale? Aucun. Ne voyez-vous pas qu'ils sont en effer les plus nombreux, mais qu'ils sont emprisonnés dans la République? Véritables otages du sulTrage universel, ne pouvatit sortir de l'Assemblée, où ils sont les maîtres, sans trouver la République à la porte, oîi le suffrage universel règne k son tour sur eux ?

C'est la monarchie prisonnière entre les quatre murs de la République. Celte majorité se regarde, se compte, se félicite, se remue, parle, fronde, accuse, injurie même tant que cela lui plaît les institutions qui la froissent; mais une fois qu'elle s'est donnée ces plaisirs innocents, dont la République a le bon esprit de la laisser jouir, cette majorité regarde dehors, et elle se reconnaît captive dans sa constitution ! Un autre coup de vent électoral la modifiera d'esprit et de nombre, et la République , non plus forte mais plus logique, au lieu d'avoir une représentation de royalistes, aura une représentation de républicains modérés ou du moins de républicains de raison! Voilà ce qui se passerait et ce qui se passait avantla coincidence malfaisante de l'opinion du National.

Quoi de perdu donc pour la République sans ce parti?

Mais les partisans de la restauration de la dynastie usurpatrice savaient bien ce qu'ils avaient à faire et quels préjugés de cœur ou quelles cécités d'esprit ils allaient amorcer. Ils ont regardé autour d'eux^ et ils se sont dit : Nous ne pouvons rien ; nous sommes emprisonnés dans la Constitution. Pais ils ont regardé dans l'opinion en face, et ils ont dit : « Nous « sommes sauvés ! Voilà des hommes qui nous donneront la (( main ou la boule pour briser cette Constitution qui nous (t emprisonne ! voilà des hommes qui nous prêteront la réplique « quand nous voudrons jouer le rôle d'opposition radicale et <c irritée contre le pouvoir exécutif, c'est à dire contre la moitié (( de la Constitution !... Ces hommes que nous avons écrasés, « liés, garrottés nous-mêmes hier par la main du Pouvoir exé- (( cutif un moment séduit ou asservi à nos volontés, ces hommes (( nous pardonneront tout, pourvu que nous les vengions à « notre tour du Pouvoir exécutif! Faisons une coalition tacite « avec eux, posons-leur des questions captieuses dans les- « quelles ils ne pourront voter contre le Pouvoir exécutif sans u voter en même temps par confusion d'idées contre la Répu- (( blique, et ils voteront!... et ils entraîneront!... et ils sapece ront leur propre ouvrage!... et ils refuseront concours à «leur propre gouvernement constitué, et ils refuseront con- « fiance à leurs propres organes!... et ils déclareront par six «votes de suite soupçon, opposition, désaffection, irritation, « obstination, guerre à leur propre magistrature républi- « caine !... et leur propre gouvernement, entravé par leur pro- « pre folie, deviendra impossible!... et le Pouvoir exécutif , « poussé à bout, fera quelque mouvement gauche ou cou-- «pable!.. et le peuple, impatienié de voir ces républicains « coalisés se mettre eux-mêmes sous les roues de la Piépublique « pour l'empêcher de marcher, s'agitera et tremblera pour son « pain !... et il fera un empire de ruisseau ! un Bas-Empire non

as LE CONSEILLER DU PEUPLE.

« de soldatesque, mais de prolétaires afiamés!... et ce Basce Empire durera autant qu'une acclamation du peuple!... et « nous serons débarrassés des républicains et de la Répu- « blique!... et nous mettrons à Vincennes nos complices éba- « his de la coalition parlementaire!... et l'Europe, qui nous « regarde, rira, applaudira, nous assistera!... et nous repren- « drons nos ministères et nos entrées aux Tuileries sous une <( longue minorité d'illégitimité monarchique qui nous livrera « la démocratie!... et Henri V et ses amis seront tout étonnés « de nous voir si bien nous passer d'eux!... et la duchesse de « Berry ne reviendra pas en Vendée, car elle sait comment les «fusions traitent les princesses héroïques!.... et cela durera (( tant que cela pourra! ! ! Et les légitimistes, les bonaparlistes, « les républicains, les trente millions d'âmes démocratisées, « ennoblies par le suffrage universel, puis dégradées par l'abo- « lition de la République reprendront, séparées ou coalisées, « l'œuvre sans repos des révolutions! et un accès de commu- « nisme secouera les familles, les propriétés, la société jusqu'à «l'écroulement, et le monde sera de nouveau en feu !... Mais « alors comme alors, et... gouvernera qui pourra! »

Vous croyez que je calomnie quelqu'un, n'est-ce pas? Vous pensez que je me moque du sens commun et de vous? Vous dites en vous-mêmes : « Mais comment se trouverait-il de pré- « tendus républicains assez aveugles ou assez suicides pour se « prêter, même innocemment, à une coalition si démasquée « avec les Orléanistes contre la République sous prétexte de « faire de l'opposition personnelle au Pouvoir exécutif, au Pouce voir exécutif qui porte au moins la moitié du gouvernement « de la Piépublique ? Cela ne se peut pas ! les hommes ne se «trahissent pas eux-mêmes ainsi! car enfin, le Pouvoir exé- « cutif entravé ou renversé, il est bien visible que leur Ré-

« publique va s'écrouler sur eux !... A quoi donc penseraient- « ils ? un enfant ne ferait pas ces puérilités ! »

Eh bien, mes amis, avant d'avoir passé seize années de ma vie dans les assemblées, avant d'avoir connu par expérience les coalitions, les inconséquences, les contresens, les bêtises, les perversités des petits groupes parlementaires dominés par la colère ou par l'ambition, j'aurais raisonné comme vous; j'aurais dit : c'est impossible!

Et cependant cela est ! Oui, cela n'est pas possible, et cela est vrai ! Oui, il s'est trouvé, il se trouve dans le parti du jour nalisme puritain cinq ou six hommes assez peu clairvoyants ou assez emportés par la prévention contre je ne sais quoi pour prêcher dans leur journal la guerre personnelle au Pouvoir exécutif de la République et pour engager les républicains impartiaux de l'Assemblée à voter le refus de concours à leur propre Gouvernement ! et il se trouve des mains pour confondre leurs boules avec les boules des Orléanistes ennemîs^ nés de leur République !

Vous me direz : Mais ces républicains faisaient sans doute des restrictions mentales ou même verbales ; car enfin leur vote n'avait pas la même intention que les votes des Orléanistes.

— C'est vrai ! Mais il avait dans l'urne la même signification. Il disait : Refus de confiance et de concours, guerre commune au Gouvernement !

Et ce vote avait dans le pays le même effet ; il séparait l'Assemblée du Pouvoir exécutif; il paralysait le Gouvernement, iï tuait la République !

Et malheureusement cette petite fraction du National se' groupant et manœuvrant autour de quelques noms considérés dans les Assemblées a entraîné dans cette fausse manœuvre-

ftO LE CONSEILLER DU PEUPLE,

une grande partie des républicains impartiaux de l'Assemblée. très innocemment fourvoyés sur leurs traces ! et le Gouvernement s'est immobilisé tout à coup, comme une pendule dont les ressorts sont arrêtés par un grain de sable. Le grain de sable c'est cette imperceptible faction d'écrivains égarés, fac- ^on funeste aux monarchies, funeste aux républiques!

Et la République est en danger !

Et la patrie est en danger !

Et la société elle-même est en danger !

Car la République, croyez-moi, n'est pas un caprice de système; c'est la dernière forme de l'ordre, de la France, de la propriété! Hommes de mauvais conseil! c'est la seconde fois depuis la révolution qu'ils mettent la République à deux doigts de sa perte.

Je ne crains pas de vous le dire, si les républicains impartiaux continuent à suivre ces cinq ou six guides qui ont euxmêmes le bandeau de leur propre importance sur les yeux, c'en est fait!!! prenez le deuil de votre République! elle est étouffée entre deux intrigues par la main de ses dangereux sectaires et de ses ennemis naturels et habiles. Elle devient Convention ou usurpation orléaniste! et après elle devient anarchie, lutte de prétendants et de communistes]! guerre extérieure et guerre intestine! Sauvez, sauvez la République constitutionnelle, la République des deux pouvoirs, ou attendez-vous à tout !

Vous croyez que je charge le tableau? Eh bi^n, raisonnons T Faites d'un regard avec moi le tour de l'horizon, et voyez si vous apercevrez un seul point clair par où puisse passer une espérance de bonne solution dans le cas où cette faction continuerait à entraîner les républicains impartiaux de l'Assemblée dans sa détestable manœuvre de coalition contre le Pouvoir

exécutif; demandez-leur un peu avec moi : « Voyons, où nous menez-vous ainsi? »

Où on nous mène, citoyens ! j'ose vous le dire.

On nous mène à une de ces cinq ou six catastrophes que je \ais vous montrer du doigt, là, tout près de vous!

XïlI.

Première hypothèse :

Si l'opinion du National n'est pas promptement abandonnée par les républicains clairvoyants ; si les hommes de ce parti s'obstinent à voter avec les amis des orléanistes, et à refuser concours au Pouvoir exécutif, voici ce qui va se passer :

Le Pouvoir exécutif ne pourra trouver dans l'Assemblée aucun ministère, car s'il le prend à droite, la gauche et le centi e refuseront confiance. S'il le prend à gauche, la faction du J\aiîonal lui refuse concours et le repousse par ses ressentiments et ses accusations, même quand il vient à lui. Si le Pouvoir exécutif veut prendre le ministère au centre?... Mais il n'y a plus de centre possible. Les hommes du National , en déclarant la guerre au Pouvoir exécutif ont détruit le seul centre répubUcain qui pût porter un ministère ? Funeste faction , qui ne veut pas qu'on gouverne et qui ne peut pas gouverner!...

De cette impossibilité pour le Pouvoir exécutif de trouver un ministère dans l'Assemblée que résultera-t-il ? faiblesse et stagnation de gouvernement, hésitation de toutes les heures, perte des jours et des mois, grandes et petites affaires suspendues, politique étrangère et intérieure nulle-, impatience, agitation, désespoir du peuple! Accusation mutuelle des deux pouvoirs, dont chacun dira : «Je me lave les mains du malheur des temps! » Vous savez combien un tel état de choses peut

durer en France ! C'est l'agonie d'un peuple et d'un gouvernement !

Hommes de vertige, où allez- vous?

Seconde hypothèse :

Si l'opinion du National conimue la coalition contre le Pouvoir exécutif, que se produira-t-il encore? Le Pouvoir exécutif s'impatientera-t-il? dira-t-il en lui-même : « On me fournit un (( triste prétexte, im terrible grief de révolte morale contre <( l'Assemblée ? J'ai un peuple mécontent de n'être pas gou- « verné derrière moi; je vais lui montrer l'obstacle et lui dire : <( débarrassez la route de la République? d

Mais non! il ne fera pns ce crime! et en ne le faisant pas il montrera assez selon moi que ces accusations d'empire ou de coups d'Etat dont on nous alarme depuis deux ans ne sont que l'expression du désir de quelques Crornivells de plume pressés de trouver dans le Pouvoir exécutif un coupable , afin d'avoir le droit de remplacer la trahison par la dictature.

Mais qui peut vous répondre que le pays, lassé, impatienté, poussé à bout par vos impolitiques refus de concours au Pouvoir exécutif, ne prenne pas un jour ou l'autre parti pour vous contre lui ou pour lui contre vous, et ne jette pas quelques acclamations irréfléchies et criminelles? Ne savez-vous pas combien la contradiction donne de popularité et combien il est dangereux de caresser à contre- poil le lion? Et dans cette hypothèse qu'auriez-vous fait de votre République? Vous auriez été les vrais agents provocateurs de l'Empire ! Y pensez-vous ? Si cela arrivait, vous et les vôtres vous en accuseriez le Pouvoir exécutif; mais la France et la République n'en accuseraient avec raison que vous !

Votre obstination aurait jeté le pays dans la démence, et cette démence à qui l'histoire l' imputerait-elle si ce n'est à vous ?

Troisième hypothèse :

Supposons, au contraire, que le pays tourne son mécontentement contre le Pouvoir exécutif et vous aide à le déposer. Que devient l'Assemblée nationale, je vous le demande, sans Pouvoir exécutif nommé par le peuple? ou avec un Pouvoir exécutif démissionnaire, nommé par le peuple, chassé par vous?...

Elle devient Convention ! Vous frémissez, et vous avez raison î car, les royalistes ayant la majorité dans votre assemblée, votre assemblée devient Convention contre -républicaine. Elle vous écrase vous et votre Piépublique dans votre coalition ! Le sublime résultat !

Mais supposons qu'elle ne vous écrase pas.

Quand vous serez Convention, que ferez-vous? Un Comité de salut public? Mais je vous laisse à penser comment un pays qui trouve à peine assez de durée à la Présidence de la République personnifiée dans un magistrat de cinq ans en trouvera assez dans un Comité de salut public qui changera tous les mois, et où la majorité, en changeant avec les membres de celte oligarchie parlementaire , changera tous les mois aussi ou tous les jours l'esprit général du gouvernement. Ce sera une boussole sans pôle !

Votre République dans une nation industrielle et commerciale comme la France, à qui il faut un certain horizon assuré pour ses affaires, ne survivrait pas trois mois à un tel régime; c'est le régime des révolutions et des tempêtes, ce n'est pas celui des démocraties laborieuses, assises et régularisées ! Vous fe-

hh LE CONSEILLER DU PEUPLE,

riez perdre haleine au pays à vous suivre ainsi dans votre turbulente mobilité! Savez -vous ce qu'il ferait le pays? Il ne vous suivrait pas... et il abandonnerait votre République décapitée ! autre procédé à l'usage de votre faction pour bien servir la démocratie que vous prétendez avoir faite !...

Quatrième hypothèse :

Ferez-vous autre chose après vous être débarrassés du pouvoir exécutif? Oui, je vois bien votre arrière-pensée ; vous ferez nommer par l'Assemblée elle-même je ne sais quel chef parlementaire ou militaire du pouvoir exécutif. Vous avez, je le suppose, quelque journaliste, quelque orateur ou quelque général en réserve pour le découvrir tout à coup à l'admiration et à l'obéissance de ces quarante millions d'âmes qui salueront (n'en doutez-pas) d'une acclamation servile et unanime le grand homme que vous aurez eu l'indulgence de lui façonner! Quelle bonté! et comme la France sera reconnaissante et empressée ! Comme ce factieux en chef sera bien reconnu, bien obéi, bien accepté, bien soutenu, bien aimé par ce peuple innombrable à qui vous aurez dérobé violemment son élu quelconque pour lui substituer celui d'une faction de journalistes de Paris!... Comme ce chef du peuple, nommé sans le peuple et contre le peuple par une assemblée qui sera peut-être déjcà usée dans l'esprit du peuple et qui ne représentera, en tout cas, que la majorité d'une assemblée, au lieu de représenter l'instinct d'une grande masse nationale, sera fort, puissant, incontesté! Quelle autorité majestueuse une pareille dictature, par assis et lever, donnera à votre pouvoir exécutif ! à votre gouvernement ! à votre loi ! Ce ne sera pas l'homme de la France, il est vrai, mais ce sera l'homme de la faction du National!... Et vous vous bercez de pareilles illusions sur la puissance de votre parti? et vous croyez que

la France, qui veut une démocratie à son image, à la mesure de son intelligence, de sa liberté, de sa grandeur, se rapetissera à votre commandement pour s'accroupir comme une esclave antique dans votre niche de dictature et dans votre cachot de république large comme le bureau de votre journal? et vous croyez que le pays, à qui vous direz : « Je veux « que cela soit ainsi, je veux que vous vous courbiez sous « cette plume ou sous ce sabre de mon choix ! » vous croyez que ce pays se laissera imposer ce cauchemar sur la poitrine? qu'il ne saura pas respirer malgré vous?... qu'il ne secouera pas vous et votre petite tyrannie au premier souffle quand il aura besoin d'un meilleur air?... Ah! vous vous croyez donc bien adorés, bien précieux, bien nécessaires, bien indispensables, bien populaires dans ce pays! Que Dieu vous préserve du réveil ! car vous seriez bien vite détrompés. Oui, le jour où le pays subirait de nouveau l'humiliation d'une dictature de parti, il monterait comme une marée! L'élément démagogique et l'élément royaliste, que vous auriez à la fois soulevés, vous feraient llotter vous, vos plumes et vos sabres, comme une écume dont il ne sentirait seulement pas le poids! le peuple vous recouvrirait de sa toute-puissance d'opinion et de souveraineté; ce serait comme au 24 février ISh., où le peuple ne fut pas plus tôt répandu par vous dans son lit, dans son océan de révolution et de liberté qu'il éleva un murmure presque unanime contre vous et les vôtres, et que ce peuple vous disputa la porte de sa révolution et de son gouvernement, jusqu'à ce que vous eussiez été présentés, garantis, pris par la main et cautionnés par ceux que vous insultez aujourd'hui avec une si habituelle ingratitvnje I

Non, si les républicains impartiaux et clairvoyants continuent à vous suivre dans cette guerre folle au Pouvoir exécutif

'i6 LE CONSEILLER DU PEUPLE.

de la République et que vous triomphiez, savez-vous au profit

de qui votre triomphe ?

Au profit d'un gouvernement extrême quelconque, royalisme ou démagogie, au profit d'un accès de communisme qui vous couvrira des ruines de la République régulière, dont vous sapez les deux pouvoirs en en sapant un. Or un gouvernement extrême, un accès de communisme dans un pays comme la France en 1852, dans un pays où vingt-huit millions d'hommes donneraient vingt-huit millions de fois leur vie pour leurs foyers, pour leur capital et pour leur salaire, savez-vous ce que c'est ? C'est la mort de la République en six semaines ! c'est la démocratie reculée d'un siècle par l'horreur que ses désordres lui feraient inspirer !

Votre imprévoyance aurait donc tué ainsi la République pour en gouverner et pour en posséder le cadavre !

Cinquième hypothèse :

Si enfin les républicains impartiaux et clairvoyants continuent à vous suivre dans cette guerre anti-démocratique au pouvoir exécutif et si vous parvenez à opérer la rupture entre ce pouvoir et l'Assemblée, savez-vous au profit de qui? encore?

Au profit d'une candidature de prince de la dynastie d'Orléans!...

Voilà où on vous mène ! et vous le savez bien !.... oui, vous le savez bien, et c'est là ce qui vous rend sans excuse !... Vous précipitez à tout hasard et par égarement la République dans le piège le plus grossier que ses ennemis aient jamais tendu à un peuple nouvellement républicain.

Comme moi, vous n'avez pas voulu des candidatures dynastiques au commencement d'une République ; vous avez eu peur des noms couronnés au sommet mobile d'une démocratie ; cela était sage ; vos amis de l'Assemblée constituante et vos coali-

ses de la droite actuelle ont jugé autrement, le pays a forcé la main à notre prévoyance, l'élection souveraine a voulu un rejeton de gloire populaire pour premier magistrat de la République ; nous ne nous sommes pas révoltés contre le suffrage universel^ notre souverain et le vôtre. La Providence est plus profonde et plus haute que nos petites pensées; nous l'avons respectée dans ce qui nous contrariait, et nous avons dit : danger pour danger, il y en a mille fois moins dans ce nom-là que dans un autre. L'empire est une chimère, à moins que la faction du National ne le fasse par gaucherie! L'Empire n'a point d'héritiers, l'Empire n'a point de personnel de gouvernement, point de cour, point de ministres derrière lui ; il ne pourrait ressusciter que comme un fantôme ! Il fondrait au grand air comme ces grands hommes de cire de Ciirtius, dont il ne reste que le costume quand on les expose au soleil.

D'un autre côté, ce nom est populaire dans les campagnes ; il donnera force et prestige à la Répubhque chez les paysans, et si l'homme qui le porte est un honnête homme et un homme intelligent qui sache préférer les grands rôles neufs aux parodies, cet homme sentira la beauté du rôle ou d'une scène d'un Washington français ! Servons-nous de son nom , puisqu'on nous l'impose; espérons bien de son intérêt personnel, et prémunissons, au moyen de ce nom, la République contre le danger de noms plus menaçants !

Voilà, selon moi, le bon sens. La France l'a eu comme moi ! Tous les républicains politiques l'ont quand ils réfléchissent; mais les républicains du National ne l'ont pas, et ils prêtent la main par un inconcevable acharnement d'erreur à ceux qui trament une présidence orléaniste !

Leur manœuvre actuelle, intelligente ou non, ne peut aboutir que là!

Or cela encore c'est la mort de la République !.... Vous voulez donc la tuer, comme César, de vingt-sept coups de poignard à la fois, tantôt par la main des conflits, tantôt par la main des

défiances, tantôt par la main des démagogies, tantôt par la main des dynasties, tantôt par la main des orléanistes, tantôt par la main des républicains ! Tu quoque. Brute !

Mais non, vous n'êtes pas si coupables! vous ne voulez pas la tuer, vous ne voulez pas la perdre ; vous voulez seulement l'embarrasser. Je vais vous dire ce que vous voulez sans le savoir.

Vous voulez pousser un nouveau candidat princier sur la scène, dans la personne d'un prince, très honorable du reste, de la maison d'Orléans? Et pourquoi? pour que cette complication aggrave les difficultés de la France ; pour chasser une candidature napoléonienne de rééligibilité, si la Constitution se révise dans son article rêéligibUité, par une candidature orléaniste ; pour combattre une dynastie par l'autre, et puis pour combattre ensuite ces deux candidatures dynastiques, dont vous espérez triompher par la candidature de quelques-uns d'entre vous! le beau rêve! la puissante combinaison de Machiavels à l'école ! la pénétrante connaissance du cœur humain et de l'opinion dans ce pays ! comme il fera beau voir le candidat innommé, quel qu'il soit, que la popularité du National nous révélera à son heure, ballotté au scrutin de douze millions d'hommes, de la Bretagne et du midi, du Nord et du Rhin, entre les souvenirs, les prestiges, les brigues, les influences territoriales des grandes zones monarchiques ou démocratiques se servant des scrutins et des magistratures de la Piépublique pour réinaugurer leurs vastes partis!... Le National contre trois couronnes ! le National contre la France ! le National contre les siècles! le National contre la Providence ! Venez voir ce combat à forces égales !

Vraiment on croit rêver soi-même quand on lit dans les rêves de ces fortes têtes voulant combattre les montagnes !

Insensés, vous seriez vaincus avant d'avoir mesuré vos

forces. Ce n'est pas avec des rêves qu'on combat des périls pareils pour la République ; c'est avec la politique, la raison, l'opinion : la politique, la raison, l'opinion vous disent que vous ne pouvez sauver la République menacée par les orléanistes d'un côté et par les anarchistes de l'autre que par l'union de vos deux pouvoirs et par une prompte réconciliation de l'Assemblée avec son premier magistrat républicain ! Là est le salut, l'ordre, le travail, l'apprivoisement du pays à la démocratie gouvernementale. Tout le reste est faible, faux, ruineux, mortel à vous, à nous et surtout au pays ! Tout le reste, c'est à dire tout ce que vous faites depuis deux mois, tout ce que vous conseillez, tout ce que vous rêvez, tue la République. C'est entre vous et elle une question de vie et de mort !

Voilà pourquoi je vous combats et je vous combattrai ; je vous combattrai plus que si vous étiez ses ennemis avoués ; car si vous étiez ses ennemis avoués le pays se défierait de vous, et vous laisserait tout seuls ! Mais vous êtes ses prétendus amis exclusifs, mais vous êtes ses faux guides et ses faux prophètes; en vous suivant le pays croit suivre la Piépublique, et il ne suit que le sentier tortueux d'une petite faction qui mène sa République à la mort ! Vitam hnpenderc vero.

Je sais bien que vous me dites : « Mais le Pouvoir exécutif (( a fait des fautes? mais il a laissé trop résonner autour de lui « au commencement le titre de neveu de l'empereur? mais il « a trop laissé battre le rappel des opinions anti-républicai- « nés sur son nom ? mais il a trop concédé aux ressentiments <( monarchiques et aux partis hostiles à vous et à nous ? mais <( il a eu des ministères qui nous répudiaient? mais il a laisse « présenter des lois qui nous mutilaient ou nous reniaient? »

Qui vous dit le contraire? Et ne l'ai-je pas dit avant vous et aussi haut que vous? Mais parceque l'on désapprouve et que

l'on combat tel ou tel ministre, telle ou telle tendance de gouvernement qui se trompe, telle ou telle mesure funeste , telle ou telle loi malfaisante d'une administration (comme celle du 31 mai, par exemple) , est-ce une raison pour déclarer une guerre maladroite à son pays, la guerre sans yeux, la guerre irréconciliable, le refus de concours, la lutte systématique entre les deux pouvoirs nécessaires et constitués dont la République se compose? Est-ce une raison pour mutiler la République elle-même et pour voter non du même cœur, mais de la même boule avec ses ennemis?

Vous avez été gouvernement neuf mois vous ou vos amis. Croyez-vous que votre gouvernement me plaisait ? croyez-vous que j'approuvais tous ses actes? croyez-vous que j'applaudissais à sa politique étrangère quand il répudiait celle qui avait replacé la République dans son attitude inoffensive mais énergique sur les Alpes et partout? croyez-vous que j'applaudissais à ses promptitudes de dictature, à ses écrous de journalistes au secret , à ses brusqueries de main, à ses catégories, à ses états de siège, à ses procédés électoraux, à ses formes hardies de candidatures? Non certes, je n'approuvais pas tout cela! Et cependant je ne déclarais pas refus de concours au gouvernement d'un pouvoir bien intentionné , placé dans une situation difficile , et méritant quelquefois l'approbation, quelquefois l'indulgence , toujours la justice des bons citoyens. Non, je votais contre ses lois ; mais je n'attaquais pas son institution. Je ne rompais pas avec un pouvoir public indispensable à la République. Et quand on me sommait de me joindre à ses ennemis, qui étaient mes amis , pour l'accuser, je disais : Non, il a pu se tromper, il a pu faillir; mais c'est un pouvoijr honnête et nécessaire, et je vois en lui le pays, qui a besoin d'un gouvernement bon ou mauvais avant tout !

Pourquoi donc ne faites-vous pas de même envers votre Pouvoir exécutif aujourd'hui? Est-ce que ce qui est bon pour nous n'est pas assez bon pour les grands citoyens de l'état de siège? est-ce qu'ils sont d'une autre argile que nous? est-ce que le patriotisme dont nous nous honorons bien, nous vulgaire, les déshonorerait, eux?

Mais qu'ils regardent donc autour d'eux : est-ce que l'exemple de ce patriotisme, de cette abnégation devant les intérêts de la société et de la République ne leur est pas donné depuis un an par le pays lui-même, raille fois plus désintéressé, plus modéré, plus résigné, plus calme que ceux qui devraient lui donner le modèle des vertus civiques?

Est-ce que ces quatre cents républicains de toutes nuances, mais sans ambition, qui siègent derrière eux sur les bancs de l'Assemblée ne leur donnent pas eux-mêmes en masse le spectacle de cette réserve et de cet apaisement patriotiques des opinions et des prétentions exclusives nécessaires au salut commun dans la fondation d'une Piépublique?

Est-ce que la Montagne elle-même ne se nivelle pas?

Est-ce que les Socialistes systématiques n'ont pas vu que leurs systèmes effarouchaient la société? est-ce qu'ils ne les réduisent pas tous les jours davantage à des études d'améliorations pratiques, modérées, inoffensives de leurs théories économiques?

Est-ce que les démocrates trop entiers ou trop exclusifs de doctrines dans l'Assemblée ne transigent pas avec les mœurs, les habitudes, le temps, pour affermir de tous leurs efforts d'abord la République?

Est-ce que le peuple lui-même, dans le champ, dans l'atelier, dans la rue, ne répudie pas la démagogie et ne donne pas l'exemple, même au milieu de sa gêne, de l'ordre volontaire^ de la raison, de la patience et de la paix ?

Est-ce qu'il fait des refus de concours, des déclarations de défiance, des coalitions, lui?

Non ! non ! il n'y a de trouble que dans ce petit groupe d'agitateurs de plume, de papier et de boules. Tout se modère, tout se prête au temps, tout se concilie, tout s'apaise, tout est patient dans le pays; il n'y a que cette opinion qui n'ait ni patience ni pitié en ce moment en France ! Eh bien, il faut que cette petite faction d'agitateurs tue la République, ou que les vrais Républicains répudient enfin cette petite faction ! Plus de ménagements, il faut se prononcer.

Que l'opinion réfléchisse, et qu'elle se prononce ! Elle est notre juge à vous et à moi ! Si elle se prononce pour l'opinion de la secte du Naîional, nous rentrons dans le cratère des révolutions ! Si elle condamne enfin cette petite église de schismatiques de la démocratie à l'impuissance, l'Assemblée, que vos deux mois d'agitation impolitique ont tronçonnée, reprendra son empire et sa majesté dans le pays; l'harmonie se rétablira entre les deux Pouvoirs; il ne restera plus en 1852 qu'une chose pour consolider la République, il restera à connaître le véritable esprit, la véritable volonté du peuple et à établir par une politique prudente et résolue la conformité de volonté entre la tête et les membres, entre l'opinion et la représentation.

Là se posera la question de la révision de la Constitution : si le pays la veut et que l'Assemblée la refuse, c'est une révolution! c'est l'explosion d'un pays sous une Assemblée qui ne l'exprime plus dans sa vérité; si le pays la veut et que l'Assemblée la vote, c'est la République fortifiée et impérissable.

Nous choisirons.

LAMARTINE

Représentant du Peuple, L'un des Propriétaires, J. Mirés.

LE

ÎJt;î;micv^ ^avixe^

Page 1