‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 7 sur 103 · LA REVISION · texte numérisé non relu

LA REVISION

Nous approchons d'une crise pour le pays et pour I9, société; chacun y est intéressé pour sa part.

Le pays pour sa nationalité,

La société pour sa conservation et son amélioration,

Les riches pour leurs biens.

Les pauvr€S pour leur travail,

Les fabricants pour leur capital,

Les ouvriers pour leurs salaires,

Les négociants pour leur commerce.

Les agriculteurs pour leurs champs,

Les royalistes pour leur sentiment.

Les républicains raisonnables pour la liberté.

Il est donc naturel que tout le monde y pense, et comme le salut général ne sortira que de la pensée la plus sage et la plus unanimement adoptée, il est nécessaire qu'on s'en entretienne et qu'on échange de bonne foi ses idées et ses opinions

sur ce qu'il y a de mieux à faire pour passer paisiblement et glorieusement ce défilé de 1852.

C'est pourquoi je veux m'en entretenir à cœur ouvert auurd'hui avec vous.

Toute a question se résume dans ces deux mots : la Cons-

ution sera-t-elle ou ne sera-t-elle pas révisée? Le meilleur article d'une constitution républicaine, c'est à dire d'une constitution perfectible, corrigible et progressive, c'est l'article qui déclare que rien n'est immuable dans les institutions politiques d'un peuple libre qui porte en lui-même et qui exerce à son heure, quand il le juge convenable et d'après des formes prévues et réglées, sa propre souveraineté.

Dieu seul est immuable, parceque seul il est infaillible.

Les peuples les plus sages ne le sont pas ; ils peuvent se romper, donc ils doivent pouvoir se corriger.

C'est là le principe de la révision des Constitutions. La Constitution de IShS a eu le bon sens de le comprendre et de e dire.

L'assemblée législative est autorisée dans la dernière année de sa durée à déclarer, à une majorité des trois quarts des voix, qu'il y a lieu de réviser la Constitution sur tels ou tels articles et à faire appel à une assemblée constituante chargée de voter souverainement ces amendements à la Constitution.

Rien n'est donc plus légal et plus constitutionnel que d'examiner s'il y a lieu pour l'Assemblée législative de demander la révision et de faire appel au peuple en 1852.

IIÎ.

Mais cela est-il politique? et cela est-il républicain.^ C'est ce qu'il faut discuter.

Discutons-le comme toute chose, sans passion et de bonne foi.

Je vais vous donner les raisons pour et contre, et nous nous prononcerons dans notre conscience après.

Ceux qui paraissent hésiter à consentir, du point de vue républicain, à une révision de la Constitution en 1852 disent :

La Constitution est vicieuse sur plusieurs points ; nous en convenons, nous n'avons pas cessé de le dire à la tribune ou dans nos journaux depuis trois ans, nous avons même notablement affaibli ainsi dans l'esprit du pays l'estime et la foi qu'il convient d'avoir pour le pacte fondamental. Le jour où nous soutiendrions à la tribune ou dans nos feuilles que la Constitution de 1848 est parfaite, les murailles même nous donneraient un démenti, et les échos de l'Assemblée nationale s'élèveraient contre nous. Nous leur avons tant dit le contraire !

Oui, nous convenons que la Constitution est imparfaite et vicieuse sur deux ou trois articles.

Ainsi le scrutin de liste qui fait voter les électeurs sur parole et dans les ténèbres, et qui change le mystère de l'élection en loterie, doit être revu pour rendre la lumière, la vérité et la sincérité à la souveraineté du peuple.

Ainsi le conflit qui peut placer face à face pendant quatre ans un président et une assemblée qui ne s'entendent pas et que personne ne peut déjuger, doit être constitutionnellement vidé. Il faut une solution à ce conflit des deux Pouvoirs dans la faculté d'un appel au pays ou dans la voix prépondérante d'un sénat ou d'un conseil d'Etat national institué pour cet usage.

Ainsi la non-rééligibilité du pouvoir exécutif doit être exa--

minée et peut être effacée de la constitution. Les Américains, plus démocrates et plus expérimentés que nous en république, ont ri en nous voyant écrire cet article de la nonrééligibilité en iSliS ; ils se sont dit : Mais avec une pareille exclusion nous n'aurions pas eu Washington!... Condamner un peuple à ne pas nommer un président qu'il estime et qu'il désire, et le condamner à nommer un président qu'il ne veut pas , c'est attenter à sa souveraineté, et c'est le désafectionner de sa république même. C'est un pis-aller de pouvoir exécutif qui ferait détester le meilleur des gouvernements. Mieux vaudrait alors tirer un président au sort; au moins le sort ne serait une atteinte à la liberté de choix de personne.

Mais, continuent les hommes hésitants, si la Constitution est imparfaite sur tous ces points, n'y a-t-il pas plus de danger à permettre qu'on la retouche qu'à la conserver avec tous ses vices?

Car enfin, une fois que nous aurons permis qu'on y touclie, qui nous dit qu'au lieu de l'améliorer on ne la transformera pas? Qui nous répond qu'après avoir évoqué le pouvoir constituant du fond du pays pour perfectionner et solidifier une république, ce pouvoir constituant ne nous donnera pas une monarcliie ?

Qui nous dit qu'il ne prolongera pas trop la durée des présidences?

Qui nous dit qu'il ne nous fera pas un empire?

Qui nous dit qu'il ne nous rejettera pas dans les mains de cette faction des orléanistes qui, d-epuis 1789 jusqu'à ce jour, n'a su que renverser les royautés sans pouvoir en asseoir une, et qui, un pied dans le droit héréditaire, un pied dans le droit d'insurrection, profite de sa parenté avec les rois pour usurper sur le peuple, et de ses caresses au peuple pour inquiéter les rois.

Qui nous dit qu'il n'ira pas chercher dans l'esil le germe de l'arbre monarchique tombé pendant la tempête de 1830^ sur la terre étrangère, à qui la. France n'a rien à reprocher; que son innocence et son antiquité? mais qui représente un principe mort dans la foi des siècles nouveaux.

Qui nous dit enfin qu'il ne dépassera pas la rôpubliqtie gouvernementale organisée et civilisée que nous voulons, pour nous jeter dans une république de coiuention ou de secte»^ sans tradition, sans lumières et sans garanties? dans une anarchie en un mot?

A toutes ces chances qu'une assemblée constituante poiarrait faire courir à la République, au pays, à la société, nouiS préférons la Constitution imparfaite que nous a léguée la nation souveraine et représentée en 18â8.

Voilà ce que nous disent les républicains ou les citoyens qui hésitent entre deux dangers et qui croient ainsi préférer le moindre.

Et voilà ce que leur répondent les républicains plus hardis qui croient que les maladies ne se guérissent pas par la durée, mais qu'elles s'empirent. Ils disent donc, et je dis avec eux :

« La France s'avance vers une crise qui donne des inquiète tudes à toutes les classes saines de la population. C'est « vrai; mais d'où viennent ces inquiétudes? et quels sont les « moyens de prudence et de résolution propres à prévenir « tout danger? »

Ces inquiétudes viennent-elles de l'extérieur? Non; quelles que soient les prophéties qu'on vous fasse sur ces prétendues coalitions de l'Europe contre le système républicain régulier en France, le simple bon sens vous dit que ces coaUiions sont des rêves de diplomates oisifs. Les coalitions ne sont jamais que des 7^/7?^?' de l'Europe refoulée et menacée dans ses propres

limites et revenant se défendre ou se venger sur votre propre terrain. On ne fait pas une chose si difficile qu'une coalition de gaieté de cœur, on ne fait pas une coalition par précaution. Le monde n'est pas fou. Tant que la France n'attaquera pas les nationalités ou les souverainetés qui l'entourent, elle est ellemême inattaquable, ou si elle venait à être attaquée ainsi dans son innocence et dans son droit, elle lèverait un million d'hommes au cri d'indépendance, elle lancerait légitimement ses bataillons, son nom, ses principes au cœur des puissances agressives, elle crierait vengeance aux peuples, elle attesterait le monde des réserves qu'elle a eus en 1848 pour tous les gouvernements établis, elle ferait la campagne des idées nouvelles, la guerre de trente ans de la démocratie, elle triompherait en emportant de grands lambeaux des trônes et des territoires comme indemnité de la coalition.

Ces inquiétudes viennent donc exclusivement du dedans.

La France se dit : Le gouvernement républicain que je me suis donné par ma souveraineté nationale le h mai 1848, parceque toutes mes monarchies n'avaient que des ruines à m' offrir dans le passé, des chutes prochaines dans l'avenir, ce gouvernement est le seul possible, mais il est encore une ébauche. Se consolidera-t-il?

Dans quatorze mois, ce gouvernement aura à renouveler à la fois son pouvoir législatif et son pouvoir exécutif? Double et difficile épreuve !

Les élections de 1852 seront-elles aussi sensées, aussi bien inspirées que le furent celles de l'Assemblée constituante en 1848.^ M' enverront- elles une assemblée de royalistes effrénés comme en 1815? M'enverront-elles une Convention comme en 1792? M'enverront-elles un corps législatif asservi et muet comme en 1810? Si c'est une assemblée de 1815, c'est une

réaction de sang contre la République tolérante et douce de 18A8, ce sang criera vengeance dans le cœur du peuple, et le royalisme un moment vainqueur expiera ensuite par de terribles représailles sa courte satisfaction.

Si c'est une Convention^ la terreur et la dictature des plus scélérats, selon la définition de Danton, marcheront à sa suite. Malheur aux royalistes, malheur aux républicains modérés, malheur au peuple instrument et victime de cette Convention ! malheur à la République elle-même, qui, grâce au temps, ne survivrait pas à trois mois de terreur ou de spoliation !

Si c'est un corps législatif muet et servile comme celui de l'Empire, malheur à la liberté et à la patrie, car un empire ne peut vivre que de la guerre ! Or, la guerre intentée par système à l'Europe, au nom de la conquête et du despotisme, c'est la coalition cette fois, et c'est la coalition inévitablement triomphante ; car la guerre ^un contre tous, 1813, 1814 et 1815 vous disent ce que c'est, même avec un Napoléon pour Empereur.

Mais ce n'est pas tout; nous aurons à nommer en même temps un président de la République. Qui nous dit que ce président ne sera pas un traître, ni un royaliste, ni un terroriste, ni un socialiste dans le mauvais sens du mot, ni un frénétique, ni un fou ? Or si par malheur le président de la République nommé en 1852 était une de ces têtes qui ne contiennent que du vent, des chimères, du sang, où en serionsnous? Car bien qu'un président ne soit pas un roi, l'action d'un pouvoir exécutif sous un gouvei-nement quelconque peut entraîner un pays à de grandes catastrophes.

Mais ce n'est rien encore. Voici quelque chose de plus grave. Le suffrage universel qui faisait droit et titre en 1818 pour

tout 1« monde, et qui écrasait toutes les résistauces et toutes les factions par son universalité, ce suffrage universel a été atteint, mutilé, amputé, affaibli par la loi, je n'ose pas dire inconstitutionnelle, mais impolitique et téméraire du 31 mai l'850. Il y a maintenant deux suffrages universels, le suffrage restreint du 31 mai, le suffrage unanime d^e 1S48. Duquel des deux se servira-t-on ?

Si c'est du suffrage unanime de 18Zi8, il faut rapporter la loi du 81 mai. Se trouvera-t-il un ministre assez courageux pour le proposer, une majorité assez prudente pour y consentir?

Et s'il ne se trouve ni un ministre assez courageux m une majorité assez prudente pour rapporter la loi du -"d mai et pour restituer le suffrage universel au peuple, que se passerait-il aux élections de 1852?

Les républicains et les masses d'électeurs qui ont été investis de ce droit, qui ont été ennoblis par c€ droit de suffrage universel, s' abstiendront-ils de voter? Mais alors l'Assemblée ert le Président, résultat d'un vote partiel et protesté, seront affaiblis dans l'exercice du gouvernement en face d'une opposition formidable des républicains et des masses, qui diront au gouvernement :'Vous n'êtes pas la République! tous étim un schisme ! vous ^tes une faction du gouv-ernement !

Les républicains et le peuple voteront-ils? Mais alors de deux choses l'une encore : ou on reconnaîtra leur vote illégal, ou on déchirera leur suffrage ?

Si on déchire leur suffrage, comment validerez-vous les choix qui en seront sortis? ou comment invallderez-vous les élections de soixante départements?

Si on reconnaît leur suffrage, la loi aura donc été vaincue •par le nombre, et vous aurez une Assemblée et un Président 'd'insurrection.

Et que sera le gouvernement d'une Assemblée et d'un Président nommés par un schisme du suffrage universel de quelques départements contre les autres?

Ou que seront une assemblée et un président nommés par une élection d'insurrection ?

Il y a en effet de quoi penser dans tout cela.

Mais y a-t-il de quoi se décourager et de quoi perdre l'espérance du salut de son pays? Mais n'y a-t-il point d'issue à ces difficultés ?

Il n'y a point à se décourager, et il y aune issue, il y en a même deux. Je vais vous les indiquer :

Ces portes, elles sont ouvertes par la Constitution ellemême. II y a la révision et la non révision de la Constitution. Vous avez à choisir : des deux manières la France se sauve, plus promptement et plus complètement par la révision, plus lentement et plus orageusement par la non révision; mais des deux manières il faut d'abord restituer le suffrage universel au pays. Je viens de vous le démontrer.

Parlons d'abord de la révision.

Lors même que la Constitutio» de 1^8 i^ serait' sans faute, je dirais encore aux représentants amis de la République : atlmettez la révision, même sans conviction et par ce seul motif que le pays le désire. Ne fût-ce qu'une fantaisie de sa part, passez-lui cette fantaisie. Les fantaisies d'un peuple sont souvent des instincts plus sages que nos sagesses. Ne résistez' jamais longtemps, à moins que ces fantaisies ne soient des crimes.

Un gouvernement nouveau qui succède à de vieux régimes et à de vieilles habitudes froisse toujours iirévitablement bien des mœurs et bien^des cœurs pendant le moment de la tranâtion. Voyez l'Amérique républicaine; il lui a fallu plus de seize

ans pour s'accoutumer à sa république, et bien des années après sa révolution il y avait dans son sein et dans ses assemblées des partis qui lui proposaient, comme chez nous, de revenir à la royauté. C'est dans la nature. Les peuples, comme les hommes malades et souffrants, se retournent longtemps dans leurs lits avant de trouver une bonne place. Ils espèrent toujours bien d'un peu de changement. Ne leur enlevez jamais cette espérance ; si vous êtes des législateurs politiques et si vous voulez la République, pliez -la pendant les commencements aux douleurs, aux espérances, aux habitudes, aux faiblesses même de votre pays.

Les institutions sont faites pour les hommes, et non les hommes pour les institutions ; accommodez-les à leurs convenances. Accoutumez peu à peu l'esprit des peuples à la forme de gouvernement que vous voulez fonder ou que la nécessité leur impose, apprivoisez votre pays à la République au lieu de le courber par l'obstination et par la violence de puritanisme à un joug qu'il brisera si vous ne savez pas le rendre élastique comme l'opinion.

Le pays a ajourné avec sagesse beaucoup de ses améliorations et de ses espérances en 1852. Chaque parti s'est dit : cette date me fera raison de quelques-uns de mes griefs ou de quelques-uns de mes désirs.

Le peuple s'est dit : On me rendra mon droit régularisé mais entier du suffrage universel.

La propriété s'est dit : On me donnera par une Assemblée constituante le vote par arrondissement et par commune, qui épurera les élections des confusions et des ténèbres du scrutin de liste. Je reprendrai mon naturel ascendant, si je suis bientaisante, dans les campagnes où je possède mes terres et mes foyers. Je redeviendrai l'aristocratie volontaire et légitime de

la République, les services que je rendrai à mes voisins et à mes cultivateurs seront mon honorable féodalité, cette féodalité sera dans les cœurs la plus solide de toutes.

Les orléanistes sensés se sont dit : Nous aurons la rapatriation de nos princes sur le sol de la République. Il n'y aura plus de proscrits, ni par le triste droit de naissance, ni par suite des peines politiques encourues pendant les agitations révolutionnaires ; une amnistie sans péril couvrira alors les républicains trop exaltés et les princes rapatriés. Ils redeviendront citoyens, et leurs noms et leur patriotisme les désigneront peut-être aux grandes magistratures delà démocratie.

Les bonapartistes se sont dit : Nous ne rêvons pas l'Empire, nous ne sommes pas les Epimênides de Sainte-Hélène; mais nous avons voulu montrer notre culte à la gloire militaire en appelant à la première dignité de la République un homme de ce nom. Sa magistrature nous paraît trop courte s'il la remplit bien, on nous donnera la faculté de le réélire pour une seconde magistrature de quelques années si le pays lui garde estime et popularité en 1852 ou en 1856.

Les industriels, les négociants, les fabricants, les ouvriers se sont dit : La France vit de travail, le travail vit de confiance, la confiance veut un statu quo de gouvernement un peu assuré et un peu étendu devant soi. Kous trouvons les changements de Pouvoir exécutif trop fréquents pour nos affaires, nos entreprises, nos salaires, on nous donnera deux ou trois années de présidence de plus.

Les politiques se sont dit : En révolution il ne faut qu'une seule assemblée, car on est souvent obligé comme en 18Zi8 de prendre la dictature, et la dictature ne se divise pas en deux chambres. Mais quand la révolution est passée et qu'un gouvernement est établi, il convient selon nous de diviser la représentation nationale en deux assemblées issues toutes les deux du suffrage des citoyens, mais qui se font contrepoids pendan un certain temps pour donner réflexion au pays, et qui permet*

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tent au Pouvoir exécutif de s'appuyer sur l'une de ces chambres quand l'autre refuse concours. On nous donnera une Assemblée nationale et un Sénat comme en Amérique.

D'autres se sont dit autre chose, mais tous se sont dit quelque chose. Il n'y a pas d'esprit en haut, en bas ou au milieu qui n'ait bâti son amélioration, son espérance, sa chimère même sur la révision de la Constitution à l'époque autorisée par cette Constitution.

En réfusant cette révision, vous refoulez toutes ces espérances, tous ces désirs, tous ces rêves même, si vous voulez, dans tous les cœurs ! Vous vous interposez entre le pays et ses perspectives, vous dites à l'espérance : tu ne passeras pas ! Vous irritez gratuitement l'opinion de toutes les classes de la population, vous vous déclarez l'ennemi public de l'imagination d'un pays où l'imagination tient une si grande place dans les facultés humaines ! Vous impatientez l'esprit public! Vous faites dire à la France entière : Ces hommes se placent seuls comme une muraille entre mes volontés et moi ; écartons ces hommes, passons malgré eux, brisons le dilemne arbitraire dans lequel ils prétendent m'enfermer, révisons révolutionnairement la Constitution, puisqu'ils se refusent comme des enfants obstinés à la réviser constitutionnellement !

Nous avons fait des révolutions pour moins que cela ! nous en avons fait pour une ordonnance de Charles X contre la presse ! nous en avons fait pour une réforme électorale refusée par M. Guizot, et nous n'en ferions pas une pour un refus de réviser légalement une Constitution tout entière? IS'e vous y fiez pas ! il ne faut défier de rien une nation comme la France !

Xlî.

Mais j'admets que la France se soumette à ces arbitraires obstinations de quelques dizaines de représentants qui lui refuseraient le mouvement et l'air, j'admets qu'en s'insurgeant

contre eux, elle ne s'insurge pas en même temps contre la Constitution de ISiiS, quelles difficultés, quelles impopularités et quels obstacles ces hommes ne prépareraient-ils pas ainsi au gouvernement de 1852 à 1856? La France pendant cette période porterait leur Constitution comme le condamné porte ses fers, elle ne cesserait de les secouer en les leur reprochant. A chaque embarras des affaires publiques attribué à un des vices de cette Constitution non révisée par leur faute, on dirait ce sont eux! à chaque crise des affaires privées, ce sonteux! Ils porteraient la responsabilité de toutes les animadversions nationales î ils seraient accusés et maudits dans tous les murmures de la population. Le poids des temps pèserait sur eux. Ils auraient le gouvernement qu'ils aspirent à prendre, mais ce gouvernement que leur propre obstination aurait rendu impossible pèserait comme une punition sur eux! Le porteraient-ils jusqu'au bout?

Njon, je ne connais pas un homme sage et prévoyant qui voulût accepter de gouverner une nation à contre-sens de toutes ses espérances, qui voulût dire pendant cinq ans à un peuple : « Je t'ai dit moi-même que ta constitution était «pleine de vices, d'entraves et de dangers, je t'ai inspiré « moi-même la passion de la corriger dans le sens de tes in- « téxêits; mais maintenant que tu me demandes de le faire je «iele défends du droit de mon caprice; je te condamne, de (( mon autm'ité privée, à subir sous moi pendant un temps in- « défmi le joug de mon inconséquence et de mon ambition ! »

C'est là cependant, en propres termes, ce que le parti qui aurait refusé la révision serait obligé de dire à la nation le lendemain du vote. Je doute que la Erance lui renouvelât son mandat. Non, quand ces hommes y auront réfléchi, ils diront comme laJFrance, conservons la République, notre seul salut;

mais améliorons la Constitution, seul moyen de conserver la Hépublique et de préserver la société !

En y réfléchissant, ceux de ces hommes qui sont sincères apprécieront la futilité des objections qu'on a faites à une révision et que je vous énumérais tout à l'heure.

Il n'y en a qu'une seule qui mérite d'être examinée. L'vVssemblée constituante sera peut-être royaliste ou monarchique. Mais qui a nommé l'Assemblée constituante de 1848 sous l'empire de la plus grande émotion et de la plus complète liberté qui ait jamais conduit un peuple innombrable à ses comices?

C'est la France, n'est-ce pas?

C'est la France, qui n'a pas eu peur de la France et qui ne s'est pas défiée d'elle-même !

Et qui nommera l'Assemblée constituante de 1852?

C'est la France, n'est-ce pas encore!

C'est la France plus calme, plus de sang-froid, plus organisée, plus réfléchie qu'un lendemain et dans la poussière d'une révolution!

Eh bien ! si la France troublée, agitée, confuse mais patriotique de 18Z»8, la France propriétaire, religieuse, industrielle, agricole, commerçante, ouvrière, prolétaire, unie par l'instinct dans un même intérêt (car toutes ces classes n'en ont qu'un, malgré les sophismes des oligarques et des démagogues), si cette France a cependant nommé en 18/j8 la plus courageuse, la plus honnête et la plus sensée des représentations, pourquoi vous défiez-vous d'elle aujourd'hui et pourquoi pensez-vous que la France consultée parle suffrage universel restitué, que la France en immense majorité plébéienne, démocratique , populaire, nommerait une représentation chargée de se désavouer elle-même en désavouant l'en-

lïoblissement du peuple, la République? Avez -vous jamaisvu de ces apostasies en grand d'un peuple entier prenant k deux mains sa propre image pour la jeter en pièce aux piedsde ses profanateurs? Est-ce qu'un pays en masse devient insensé comme un Charles VI ou comme Hamlet ?

Et quel droit vous a-t-elle donné de croire que si elle ne nommait pas des royalistes elle ne nommerait que des déma-gogues?

Les ténèbres du scrutin de liste lui ont fait commettre, iî est vrai, quelques erreurs presque toujours involontaires ici et là, cela est vrai; elle s'est trompée d'hommes, jamais oupresque jamais d'intention ; et tout bien compté, sur dix-huit cents élections politiques accomplies par elle depuis le mois de mai 1848 jusqu'à ce jour, il n'est pas sorti plus de trente ou' ou quarante scandales d'opinion ou monstruosités d'idées desr urnes de la France ! et encore ! Si vous alliez au fond de îâ^ pensée locale qui a produit ces scandales ou ces monstruositéad'idées, vous reconnaîtriez presque partout qu'ils ont été desvotes à tâtons, des ignorances, non des systèmes! Mais trenteou quarante élections désorientées sur dix-huit cents, est-celà de quoi atténuer les majorités d'ordre et de quoi désespérer de la démocratie? L'histoire, plus juste que vous, dira qu'il y a là de quoi rassurer les plus défiants et de quoi justifier à jamais le suffrage universel en France !

Mais considérez donc votre pays et voyez si les doctrines démagogiques et subversives ont désormais aucune chance d'y prévaloir sur le bon sens et sur l'intérêt public ! Un peuple où" vingt-huit millions d'hommes se partagent solidairement la"propriété mobilière, immobilière ou industrielle ! un peuple où> les terres sont subdivisées comme des coupons du sol passant de main en main, agglomérées et parcelées tour à tour par l'économie et par l'héritage! un peuple où un million d'hommes bientôt ont un capital à eux économisé dans les rentes de"l'Etat et sur le grand livre de la dette publique démocratisée ob

68 LE COMEiLLER DU P'EUPi.E.

six cent mille parts de plus, seulement -depuis la rié,piiblique î un peuple où deux millions de capitalistes, petits ou grands, ont leur fortune en actioais indufStri elles daas -iOAites lessentijeprises de travail au de luxe, miiies^ houilles, chenains de fer du pays! un peuple où six millions d'ouvriers prolétaires sont attacJiés par l'association, par le salaire, par le patronage, par la .domesticité, seconde lamille, au .ttIîaMjp,au< foyer, ài'iusûiûe, â la fabrique, des propriétaires ou des capitalistes, ou des agriculteurs de toute condition ! un peuple où il n'y a pas trois cent mille prolétaires oisifs, paresseux, vicieux ou immoraux qui flottent comme une écume sur la surface .fconnât'e .et responsable de quarante millions d'babitantsiuo peuple qui est divisé en trente-sept mille communes, où cbaque famille a .son foyer, où chaque citoyen cojmaît son voisiq, où tout oe qui souffre .est promptement secouru, où tout ee qwi cherche siacèreraeatim salaire en trouve deux ; un peuple .qui est doué par la nature des deux plus beaux dons de l'humanité, un bon cœur et un bon sens! un peuple qui est instruit da-as d-es .milliers d'écoles, moralisé dans des milliers de temples,, couvé, éclos, préservé du niai, ramené au bien dians des millions de familles, un peuple qui a l'expérience des révolutioos anarchiques depuis soixante ans et qui a grandi dans la sainte horreur des proscriptions, des écliafauds .et du sang, dont ses pères lui ont dès l'enfance raconté l'histoire, inspiré la saintexépugnaace ! Faire d'«n peuple pareil un peuple de démagog.ues, de pillards et de guillotiiieurs ! Supposer qu'un peuple piareil va nommer pour le représenter dans ses intérêts, dans ses honnêtetés, dans ses veartus, dans son travail, dans ses priopriétôs, dans sesifamilles uiue majorité de spoliateurs, de démolissaurs et de ;sicairesî en vérité, c'est blasphémer non pas seulement .une nation, c'tst blasphémer le bon sens !

■Est-ice que ce peuple a donné sa pop.Uikrité aux déma^gogues les 2à, 25, 26, ,27 février ISA 8 ?

Eât-rGe qu'il ne s'esi pfis.sépar.é à l'instant de son écume

LE COxXSBlLLER^ DU VÈtPm. 69

pour se rdiier au:^ hommes- d'ordre, de' modération et de sangfroid ?

Est-ce que dans tous les assauts qu'une plèbe flottante étrangère au véritable élément du peuple a essayé de donner à la République naissante, pour la précipiter dans l'anarchie, dans la violence ou dans le crime, l'immense masse du véritable peuple, depuis l'indigent jusqu'au riche, ne s'est pas rangée d'elle-même demère ses mod'él'ateurs ?

Est-ce que les souvenirs de la terreur n'ont pas été répudiés par lui sur le berceau de sa République ?

Est-ce que les journées de salut du 29 février, du mois de mars, du 10 avril, du 1 5 mai, du 23 juin, des élections, ne'sont pas toutes des journées du peuple d'aujourd'hui? Est-ce qtie cela ressemble aux journées d'août ou de septembre 92? aux journées des victimes de 93 ? Est-ce qu'il y a rien de commun entre le peuple de ce temps-là sortant barbare et cruel d'une longue servitude avec ce peuple de 18/i8 sortant de la lente éducation de la liberté? Est- ce qu'un petit nombre de vocifèrateurs de clubs ou de sectaires dépaysés sont la majorité de la nation? Est-ce que ieui^s fureurs posthumes ou leurs rêveries absurdes sont la civilisation du temps présent?

Ceux qui font semblant de croire que la nation, iriterrtogée dans sa conscience et dans ses intérêts par le suffrage de 1852, répondrait par la démagogie, le communisme et le suicide', ne sont pas seulemeitt des aveugles, ce sont' des ingrats. Cair Ik société ne vit depuis trais ans que de l'intelligence, d'e l'esprit conservateur et d'e l'héroïque abnégation de l'incalcrûlablef majorité du peuple.

Il ne sortira de lui que ce qui est en lui, la représentation de son esprit de liberté, de progrès et de modération.

L'Assemblée constituante de révision achèvera la République ébauchée par la première. Aucun parti extrême n'y aura la majorité, parceque la France n'est d'aucun parti que du parti de là civilisation. Elle ne se sauvera misérablement dans au-

cune des trois monarchies qui la sollicitent, parceque ce serait l'abdication de la démocratie, qui est sa nature et sa gloire. Elle ne se précipitera dans aucune démagogie et dans aucune secte, parceque ce serait la perte de ses intérêts, de sa nationalité, de sa civilisation. Elle veut vivre, posséder^ travailler, penser, grandir. Voilà son esprit, voilà sa majorité ! Il n'y a ni préjugé dans les partis du passé, ni vertige dans les partis de l'avenir qui puissent la retenir ou l'entraîner où elle ne veut pas aller.

Quelques républicains disent encore : « Mais la République « périra sous une nouvelle Assemblée constituante, parceque « vous n'avez pas fait prendre au peuple de ces engagements fi terribles et sanglants qui le rendent solidaire d'une révolu- .<i tion accomplie, qui lui en partagent les crimes et les dépouil- « les, parceque vous ne lui avez pas fait brûler ses vaisseaux <( (comme on dit) avec la monarchie? »

Je leur réponds d'abord par un fait : Les démocrates de 1V92 avaient fait prendre au peuple d'alors ces gages sanglants et ces dépouilles; la République qu'ils avaient souillée ainsi a- -t-elle vécu? Kon, elle a péri précisément pour n'être pas restée ^ure. *

Et quant à ces dépouilles, à qui les prendrait-t-il le peuple d'aujourd'hui? au peuple lui-même. Il n'a ni église proprié- -taire, ni émigration à déposséder. A moins de tuer pour piller .comme l'assassin de grande route, quelles classes lui donneriez-vous à dépouiller? Elles possèdent toutes, au même titre, le capital de l'un et le travail et le salaire de l'autre. Ce semit la spoliation pour la spoliation, et d'ailleurs une pareille république, où l'on assassinerait pour voler, ne serait plus un -gouvernement, mais une boucherie! La nation française y per- ^drait son nom, et n'aurait plus rien à envier qu'aux an thropo- ^phages.

Mais heureusement la République pour se consolider n'a pas besoin de ces expédients machiavéliques des Danton à contresens qui les lui prêchent. Elle a sa raison d'être daus les classes qu'elle a fait entrer dans le droit politique et qui ne pourraient la déserter sans se désavouer elles-mêmes et sans déroger de cette noblesse du citoyen que la République leur assure à jamais.

Ce n'est pas d'une nuit à l'Hôtel-de-Ville, ce n'est pas d'un caprice et d'un système que la République est née comme on vous le dit, elle est née parcequ'elle devait naître de la nécessité et de la logique des choses, au premier hasard qui faisait écrouler le gouvernement de la monarchie, le gouvernement du petit nombre.

En 1789 le gouvernement de la monarchie, de l'église et de l'aristocratie, en s'écroulant sous l'assaut de la bourgeoisie, fit apparaître tout à coup une classe nouvelle, nombreuse, éclairée, riche, forte, capable et digne d'entrer en partage du droit politique et d'écarter les privilèges qui la reléguaient au quatrième plan de l'ordre social. Ce fut la révolution française! Quand cette bourgeoisie eut pris sa place par l'égalité et par le droit représentatif, la révolution fut faite, et ses résultats furent immenses.

Mais depuis 1789, qui n'avait appelé qu'une partie restreinte du peuple au droit de citoyen politique, des classes innombrables s'étaient formées, s'étaient éclairées, s'étaient élevées par la propriété, pai- les industries, | ar le commerce, par l'économie, par la moralité, par les lumières, à la capacité et à la volonté d'exercer le droit politique, d'avoir leur part, leur voix dans le gouvernement. C'étaient les masses des villes et des campagnes, une seconde et plus universelle bourgeoisie. J] était tout simple que ces masses, reléguées par la monarchie

moyenne de 1830, se sentant le droit et la capacité de compter pour quelque chose dans le gouvernement de la nation, éprouvassent l'humiliation de n'être comptées pour rien dans l'élection, et la passion naturelle d'une part au droit politique. Elles le demandaient avec obstination, le gouvernement de la classe moyenne le refusait avec aveuglement. Un hasard a fait la brèche en iShS; le gouvernement s'enfuit, la République devait prendre sa place. La République ne veut pas dire autre chose que l'unité de la nation divisée en deux peuples et fondue désormais en un seul peuple. Or pour ces masses qui se comptent par millions d'hoxmes la République est la noble dépouille dont vous parlez. Il ne leur en faut pas d'autre. C'est leur armement, c'est leur conquête, c'est leur égalité, c'est leur unité, c'est leur noblesse. Qu'on ne la leur dispute pas, et elles concourront comme elles l'ont déjà fait dans presque toutes vos élections à consolider la société; qu'on la leur dispute, et elles la défendront parleur droit, par leur bon sens, parleurs vertus, et non par leurs crimes! La République de ISliS, pour être chère au peuple, n'a pas besoin de donner à ce peuple ennobli d'autre gage que la République. Les terroristes de 1792 se trompent donc autant de dates que les réactionnaires implacables de 1(^52. Nous sommes en révolution sans doute; nous subissons et nous subirons les oscillations de toute institution nouvelle qui se fonde au milieu des ressentiments, des impatiences ; mais nous serons assez heureux si la classe moyenne est prudente pour élever les uns sans abaisser les autres. Nous vivons dans un temps où le crime et la spoliation sont des anachronismes.

Rien à craindre donc d'une Assemblée coustituante pour le maintien de la République. Aucun danger dans la révision.

Mais ici se présente la question de la loi du 31 mai, qui a restreint au-delà du juste et du sage le droit électoral, et qui

LE CONSEILLER DU PEUPLE. 7.'i

le restreint avant l'heure et hors des conditions où une Assemblée constituante pouvait seule organiser ce droit de la souveraineté de tous.

Pour tout républicain consciencieux et sincère la question de la révision est subordonnée à la question de la loi du 31 mai.

Autrement nous dirions au peuple : nous allons réviser la Constitution faite par tous au nom de quelques-uns seulement. Le peuple répondrait avec raison : vous vous moquez de moi ; vous voulez jouer la partie, et vous avez pipé les dés. Il est trop clair que si vous écartez de l'urne trois mi'lions de républicains, demain un ou deux autres millions, la monarchie pourrait en sortir ! nous ne nous opposons pas à ce que la monarchie en sorte si le suffrage universel, unanime et souverain décide contre nous; mais nous ne reconnaissons pour souverain que le suffrage universel, entier, intégral, sincère et sans catégories, voté par l'Assemblée constituante en 18i!i8. Nous reconnaissons à une future Assemblée constituante le droit non de le scinder, mais de le réglementer pour en exclure seulement les indignes ; en attendant lui seul est notre arbitre; rendez-le tel que l'assemblée constituante nous l'a donné, et nous demanderons avec vous la révision, car la révision est plus utile encore aux républicains qu'aux royalistes. Des vices de constitution sont une mauvaise condition de vie et de durée pour un gouvernement !

Ainsi voilà la question telle que les républicains consciencieux et les légitimistes même de bonne foi, et les'hommes de vérité dans tous les partis la posent !

La révision, oui !

'Mais k restitution du suffrage universel avant!

L'expérience à armes loyales !

Sans cela point de révision, car sans cela k révision pourrait

^tre la confiscation de la République au profit d'un seul parti ! Or on sait ce que durerait ce triomphe.

La révision ainsi demandée et accordée après le rappel de la loi du 31 mai tranche toutes les difficultés, fait tomber toutes les colères et remet chacun dans son droit. Voilà la solution simple, loyale, pacifique et constitutionnelle ; toutes les autres sont des aventures, des subterfuges, des coups d'état déguisés , des expédients qui ne sauvent rien et qui risquent tout.

La politique véritable n'est que la parfaite honnêteté. On ne îsaurait trop le redire. Il y a une vertu dans la justice. Il y a aine toute-puissance dans le droit. Il y a une souveraine habileté dans le devoir.

Dans ce système chacun est dans son droit, et chacun fait -Son devoir.

Que doit au pays le Président actuel de la République? Il rlui doit d'accomplir son temps de magistrature et de remettre -loyalement le pouvoir aux mains du pays, qui le lui a confié. Il Je fera, nous n'en doutons pas.

Que doit la majorité de l'Assemblée nationale aux masses de la nation, dont elle a confisqué une partie du droit de représentation par les excès de la loi du 31 mai, qui retranche trois milrlions de républicains du suffrage? La majorité lui doit de restituer prudemment et loyalement le suffrage universel, sincère et entier de 1848. Elle le fera, nous l'espérons, non du premier coup peut-être, mais elle le fera avec patriotisme et prudence ^uand le cri public, qui commence à s'élever, l'avertira qu'elle tl dépassé la sagesse et qu'un péril, non seulement pour la République, mais pour la société couve au fond de chaque urne restreinte en 1852.

Que doit maintenant l'Assemblée nationale au pays? Elle lui doit de voter la révision, c'est à dire de donner satisfaction à -cette volonté souveraine qui voit des vices à corriger dans sa

Constitution et qui ne se laisserait pas impunément imposer ces vices prolongés par l'arbitraire et par l'ambitieuse obstination de quelques meneurs de coteries royalistes ou républicaines.

Et quand l'Assemblée aura fait son devoir comme le Président le sien, que devra le pays lui-même? Il devra comme en 1848 voter avec la conscience et la dignité de la force son Assemblée constituante et son Pouvoir exécutif.

Si l'Assemblée constituante peut être légalement convoquée à temps pour réviser la Constitution avant le 4 mai ISj'i et qu'elle déclare les présidents rééligibles, comme le veut le bon sens et comme le veut la souveraineté du peuple, et si le Président actuel de la République a conservé l'estime et la confiance du pays, le peuple pourra le renommer pour une seconde période de Présidence.

Si l'Assemblée constituante n'est pas convoquée à temps pour la révision, si la réégilibilité des présidents n'est pas admise par la Constitution corrigée, ou si enfin le Président actuel de la République n'a pas la majorité, il se retirera jusqu'à une candidature nouvelle, et il emportera la plus belle gloire d'un magistrat républicain de son nom, la gloire de n'avoir ni trahi ni usurpé la République confiée témérairement peutêtre à un pareil souvenir !

Un nouveau président choisi par la nation recevra le dépôt du pouvoir exécutif, et quel qu'il soit la France n'aura rien à en craindre. Car s'il est homme d'état et homme de vertu, la France l'aimera et l'aidera, et s'il n'est ni l'un ni l'autre, la France le méprisera et l'abandonnera d'elle-même. Confionsnous au bon sens de tous pour arriver en paix et en ordre à ces solutions, les seules sensées, et disons hardiment la veille de 1852 ce que l'amiral Nelson disait à ses équipages la veille de Trafalgar : La France espère que chacun fera son devoir ! La Providence n'a-t-elle pas fait toujours le sien pour ce pays du bon sens ?

LAMARTINE, Beprhcntant du Peuple.

ALMANAGH POLITIQUE.

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