MARS
La chronique intérieure de ce mois est tout entière dans l'Asseml>lée, où quelques graves discussions ont soulevé. et pressenti sans les résoudre les problèmes et les solutions de l'avenir.
La proposition de M. Creton, qui demandait l'abrogation du décret de bannissement porté contre les princes de la maison de Bourbon, a reparu au commencement de ce mois. M. Berryer est venu pour la seconde fois la combattre, au nom même de sa foi, dans le ])rincipe de la légitimité, comme une atteinte à la dignité de l'exU et un appel jeté aux intrigues et aux divisions intestines des partis. Le gouvernement, par l'organe de M. Royer, déclare accepter la pensée du projet de M. Creton; mais l'heure de ce grand acte d'équité et de confiance ne lui semble pas encore venue : il veut attendre qu'elle ne soit plus un péril pour en prendre l'initiative et y engager sa responsabilité. L'Assemblée consultée ajourne à six mois la proposition de M. Creton.
Les pouvoirs des officiers de la garde nationale élus pour trois
ans en 18^8 par le suffrage universel de ses légions devaient expirer au 5 avril. Le gouvernement avait d'abord annoncé qu'il allait faire procéder à de nouvelles élections en vertu du décret du gouvernement provisoire; mais il céda aux instances de la commission qui préparait en ce moment même une nouvelle loi organique de la garde nationale, et une loi transitoire, qui prolonge les pouvoirs des officiers jusqu'au vote de la loi définitive, est présentée le 15 mars à l'Assemblée par M. de Riancey, son rapporteur. Un débat passionné s'engage sur la lettre légale et sur l'esprit politique de cette prorogation. i^L>L Madier de Montjau et Jules Favre l'accusent d'usurpation sur le pouvoir exécutif et de défiance envers la garde nationale. Quelques paroles échappées à M. Baze amènent M. de Lamartine à la tribune. M. Baze accusait le gouvernement provisoire d'avoir désorganisé la garde nationale en l'uni vei'salisant. M. de Lamartine lui répond par l'iiistoire, par le dévouement, par le patriotisme, par le sang versé de la garde nationale sortie des élections de la révolution de Février. Nous reproduisons ici quelques passages de cette éloquente improvisation.
« A l'égard de la garde nationale, les premiers actes du gouvernement provisoire, le lendemain de la révolution, ont été ceux-ci : non point, comme le préopinaut le disait tout à l'heure, la dissolution instantanée des anciennes gardes nationales existantes; au contraire, prière aux bons citoyens, aux commandants, aux gardes nationales de continuer à prêter leur concours officieux, si ce n'était encore officiel, à tous les intérêts sacrés qu'il était dans l'intérêt du gouvernement de défendre.
« Et cette garde nationale a tellement obéi. Messieurs, à ces inspirations du gouvernement provisoire, et si heureusement obéi, que tous les jours de danger pour le pays, tous les jours où des symptômes d'anarchie commençaient à se traduire eu agitation dans la rue, cette garde nationale n'a pas manqué une seule fois de répondre à la voix du gouvernement. C'est à elle que dans une circonstance bien signalée, vous le savez, et dont je pourrais retrouver des témoins sur ces bancs mêmes qui murmuraient tout à l'heure contre moi ; dans une circonstance où l'on voulait faire changer le drapeau de la patrie, c'est en partie à cette garde nationale, à son zèle spontané, à son dévouement et à son intrépidité que la France doit d'avoir gardé le drapeau qui fait sa dignité, sa force et sa nationalité, (xicclamations unanimes.) • . .
0 J'entends souvent, et je l'entendais encore tout h. l'heure avec une profonde douleur, calomnier involontairement bien des choses, bien des actes, bien des hommes qui sont l'objet du ressentiment d'une certaine portion de leurs compatriotes, et qui l'acceptent, qui l'acceptent sans s'en plaindre, comme des hommes qui, ayant encouru une grande responsabilité, pour des motifs dont Dieu est le juge, n'auront jamais du moins la lâcheté de déserter cette responsabilité. (Très bien! très bien !)
« Je termine par une réflexion que j'ai faite souvent sur mon banc
depuis trois années, et que je trouve en ce moment, sans La chercher, l'occasion heureuse ou malheureuse de vous faire entendre ; (Parlez I parlez!) que l'opinion conservatrice daigne m'entendre.
« Oui, messieurs, tant que les inculpations, les injustices, les calomnies, les ingratitudes des partis qui ont des ressentiments naturels contre la République, ne tombent que sur des choses, des actes, des hommes mêlés à ces grandes et diffi' iles circonstances qui froissent tant de cœurs et tant d'intérêts, en sauvant quelquefois une nation, le mal n'est pas grand, et il faut savoir, comme je le sais, les subir, attendre le temps de la justice et de la postérité. (Très bien!) Accusez-nous seuls, et épargnez la partie du peuple soumise, la masse de ce peuple dont la modération, la probité, la magnanimité seront^ malgré les nuages du moment, l'admiration de toute une histoire. (Très bien ! très bien ! )
« Mais quand ces mauvaises interprétations, quand ces iniquités, quand ces ressentiments implacables tombent sur ce qui vaut mieux que nous, sur ce qui est plus respectable et plus inviolable à vos injustices, sur ces gardes nationales qui ont couvert la société de leurs poitrines, sur ce suffrage universel qui a tiré un principe nouveau et impérissable des débris mêmes d une anarchie ! sur ce peuple même, non inscrit sur les cadres de la milice civique, non inscrit sur les listes électorales, mais qui, dans les jours dangereux, s'est montré au niveau de toutes les forces organisées par son dévouement, par son désintéressement, par sa force contre lui-même, oh ! alors prenez garde! (Très bien ! très bien! — Exclamations à gauche. )
« Oui, prenez garde, messieurs, il y a une dernière vertu dans l'âme duu grand et digne peuple, qu'il ne faut jamais lui enlever, en calomniant ses plus nobles actes ; quil ne faut jamais lui arracher dans l'intérêt même de 1" avenir. (Très bien ! très bien!)
« Cette dernière vertu, qui supplée i^ elle seule toutes les autres dans les jours critiques, savez vous ce que c'est? C'est l'estime de soi-même ! (Très bien ! très bien ! )
« Oui, c'est l'estime de soi-même ! Ne permettez jamais à la passion et à l'ingratitude d'enlever cette vertu au peuple français. »
Le général Cavaignac et le général Lamoricière viennent à leur tour apporter leur témcignage à la garde nationale soupçonnée ; mais le vote de l'Assemblé sanctionne la loi transitoire à la majorité de UIS contre 239 voix.
Une question qui jusqu'alors avait été une inquiétude pour les uns, une espérance pour les autres, une incertitude pour tous, a été définitivement tranchée dans l'une des dernières séances de ce mois. Il s'agissait de savoir si le gouvernement entendait appliquer le suffrage restreint par la loi du 3 1 mai à la prochaine élection du président de la République, ou lui réserver l'unanimité du suffrage universel.
Un représentant, M. Desmars, avait soumis à l'Assemblée une proposition ayant pour but de consacrer, par une loi, l'unité du
scrutin, et de décider que le parlement et le président sortiraient des mêmes listes et des mêmes urnes électorales. 3L Baze interrompt stmdainement, le 27 mars, les travaux de l'Assemblée poar réclamer la mise à l'ordre du jour immédiate de cette proposition, « dont l'opportunité, dit-il, est aujourd'hui évidente à tous « les yeux. » Après un débat orageux et ronlïis, l'assemblée fixe au surlendemain sa délibération sur le projet de M. Desmars.
On s'attendait à une crise, à un conflit peut-être. Mais, dès l'ouverture de la séance, quelques paroles du ministre de l'intérieur suppriment la discussion en l'éclaircissant. M. Waïsse déclare que le Gouvernement ne reconnaît qu'une loi électorale^ également applicable à l'élection présidentielle et aux élections parlementaires. Le texte de la proposition de 3L Desmars définit rigoureusement sa pensée ; il l'accepte dans toutes ses conséquences; mais son adoption par l'Assemblée lui semble superflue après les garanties si précises et si formelles qu'il vient d'apporter 11 la tribune. 3L de Vatisménil propose alors un ordre du jour qui rejette la prise en considération du projet de loi de M. Desmars, mais qui prend acte de l'engagement du ministre et de son adhésion olBcielle, au principe de l'élection unique. L'Assemblée, malgré les protestations de M. Dupont de Bussac, adopte l'ordre du jour motivé de 3L de Vatisménil à une immense majorité.
En dehors de ces incidents politiques, les séances de l'Assemblée ont été remplies par de calmes travaux d'administration et d'afi"aires. Elle a ébauché la loi sur le dégrèvement des sucres indigènes, voté la proposition relative à la formation des chambres et du conseil général de l'agriculture , autorisé, en rejetant les interpellations de W. Raudot, une expédition militaire contre la petite Kabjlie, resserrée dans les limites d'une campagne de sûreté et de protection , et commencé la discussion relative au chemin de fer de Paris à Avignon.
Un conflit religieux soulevé inopinément par un cvêqae contre, son métropolitain a ému et scandalisé l'opinion dans les derniers jours de ce mois. M. l'archevêque de Paris avait adressé un mandement pastoral au clergé de son diocèse. Dans ce manifeste empreint de l'esprit le plus pur et le plus élevé de la doctrine évangélique, le prélat invitait les prêtres à s'abstenir de toute intervention dans les affaires politiques et à se renfeimer dans les saintes et impartiales fonctions du sacerdoce. Il s'élevait contre l'usurpation des choses religieuses entraînées par quelques journaux dans dans les luttes et dans les passions de leur polémique; enfin il exhortait les prêtres à l'amour de la patrie et à l'obéissance à la loi. Quelques jours après la publication de ce document, lévêque de Chart< es adressait à un journal de Paris, sous forme de lettre pastorale, une censure acerbe et hautaine du mandement de son métropolitain. M. l'archevêque de Paris, attaqué dans sa dignité pontificale et dans son autorité juridictionnelle, n'a répondu à l'agression de son suffragant que par un acte de droit ecclésiastique et de sage fermeté ; il a déféré au concile pro\incial de Paris la lettre de l'évcque de Cbartrcs, « comme attaquant, au mépris de tout
80 LE GOiNSJ-ILLEp J)U PEUPLE.
a^xdre hiérai'c}îlq.ue, un acte yde 'Sa juridiction, et lui imputant «.des erreurs et des doctrines pernicieuses dont 41 .n'y a pas de c toce dans sou mandeiiicnt. »
L'efîervescence religieuse excitée «n Angleterre par la réorganisation de la liiérarcliie catholique promulguée par le souverain pontife est passée depuis deux mois du tumulte de la rue dans l'agitation du parlement. Dès l'ouverture de la Cliambre des communes, lord Jolin Russell lui présentait un bill qui interdisait aux catholiques de prendre des titres empruntés aux diocèses de l'Eglise anglicane, et qui frappait de nuUité et de confiscation toute donation faite aux personnes revêtues de ces titres. La discussion de ce bill, dédaigné par les anglicans comme une parodie de répression, repoussé parles catholiques comme un attentat à leur foi, blâmé par les libéraux comme une violation de la liberté des cultes et des consciences, a failli renverser le ministère ébranlé à plusieurs reprises par des votes contraires ou des majorités décroissantes. Sa démission acceptée par la reine avait été officiellement annoncée aux chambres; mais les chefs du parti tory appelés à lui succéder ne purent parvenir h former un cabinet, et quelques jours après le ministère de lord John Russell rentrait au pouvoir en soumettant au parlement son ancien bill de répression contre les catlioliques désarmé de ses pénalités et de ses rigueurs. Après quinze jours de débats passionnés le bill a été adopté par la Chambre des communes à une majorité de /iSS voix contre 95. Il a encore une dernière épreuve à subir avant d'entrer dans la consécration et dans l'exercice de la loi.
La réorganisation de la Confédération négociée depuis deux mois entre l'Autriche et la Prusse dans les conférences de Dresde est suspendue par des complications nouvelles. L'Autriche veut entrer dans la confédération avec tout le cortège de ses états étrangers à l'Allemagne. Elle revendique pour elle seule la sui)rématie honorifique et l'exercice du pouvoir exécutif du corps germanique reconstitué. La Prusse réclame sa part de celte prépondérance et demande à alterner avec l'Autriche dans le patronage politique de l'Allemagne. Ce litige de souveraineté, obscurci par les subtilités de la diplomatie germanique, se débat confusément dans les notes multipliées des deux chancelleries rivales. C est au temps seul qu'il appartient de résoudre cette question allemande, qui est depuis trois ans l'énigme de l'Europe. ~ P. de Saiat^Victor.
L'un des Propriétaires, J. Mirés.
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