AUTRES AVANTAGES DD SYSTÈME PAR DIVISIONS ÉLECTORALES
Dans ce système, on ne peut pas tromper le peuple.
L'espace de territoire où se groupe une population de cinquante mille âmes, et dans lequel quinze mille électeurs seulement ont à se concerter pour faire un bon choix, n'est pas très-étendu, n'est pas disproportionné à la portée de vue, de relations, de connaissance personnelle de ces quinze mille électeurs.
Si cet espace est dans une ville, c'est un quartier. On s'y connaît aisément, on en connaît du moins les individus notables.
Si cet espace est dans la campagne, c'est, dans certains pays, moins de la moitié d'un arrondissement; on s'y connaît de plus loin que dans les villes; la notoriété qui cesse de quartier à quartier, et souvent d'étage à étage dans les villes, s'étend de village à village, de canton à canton dans les champs ; à deux et quatre myriamètres on est encore voisin. Les réputations volent de clocher à clocher, les considérations locales y sont larges et permanentes ; il est impossible de dire à quinze mille électeurs, cultivateurs, paysans, ouvriers, propriétaires, dans un cercle de cinquante mille âmes : voilà un homme pervers qui est un grand
citoyen! Voilà un usurier qui est un homme désintéressé! Voilà un ignorant qui est un homme de mérite! Voilà un perturbateur qui est un homme de bien! On rirait au visage du courtier d'élection qui tenterait dépareilles bévues ou de pareilles duperies; on lui répondrait : nous le connaissons mieux que vous^ laissez-nous choisir nous-mêmes; il y a vingt ans^ trente ans, cinquante ans que nous vivons dans le pays, les réputations nous y sont aussi familières que les arbres ou les grands chemins.
Ge n'est donc nullement sur les caractères, sur les situations, sur les vices ou sur les vertus de ses candidats que le peuple aurait à s'interroger; ce n'est que sur les opinions.
Eh bien! là encore le système des divisions électorales répond complètement à ce besoin pour le peuple de connaître les vraies opinions de son représentant; le rapprochement est facile, quotidien; on peut s'aborder, s'interroger, se voir , s'entendre, conférer directement, publiquement , confidentiellement, comme on veut, entre électeurs et candidats; on peut se poser les questions du moment, on peut arriver presque, non pas au mandat mpéralif, mais au mandat spéc'al sur chaque intérêt vital du peuple, du pays, du gouvernement.
Et qu'on ne dise pas que les réponses des candidats peuvent tromper le peuple dans ce système, et lui promettre ce qu'on ne tiendra pas. Ce men-
LE CONSEILLER DU PEUPLE. Î3f
songe du candidat à l'électeur n'est possible que dans le système actuel, entre ces candidats nomades étrangers au pays et ces masses confuses de deux cent mille électeurs à qui l'on jette une bouffée de promesses du haut d'un tréteau, ou une bouffée de papiers du fond d'un bureau ajournai, et à qui on n'aura aucun compte à rendre après.
Mais un candidat résidant dans le pays même, ou allié au pays même par ses relations, par sa renommée, par ses répondants domiciliés dans la circonscription électorale à laquelle il s'adresse , ne peut pas impunément se jouer du peuple , de sa propre renommée d'honnête homme, de son avenir de considération parmi ses concitoyens. Il est responsable, il a un cautionnement moral : ce sont ses antécédents, ce sont ses relations de voisinage, c'est sa cohabitation sur le sol avec ceux qui le connaissent, qui le choisissent, qui le retrouveront toute sa vie, qui lui demanderont compte face à face, à lui, à ses patrons, à ses répondants, à sa famille, à ses enfants, de safidé- Hté aux paroles qu'il a données ou de son infamie.
Voilà la responsabilité devant les électeurs toute trouvée et toute constituée par la nature.
Ajoutons : voilà la justice du peuple et la récompense d'une bonne vie politique.
§in.
Cette justice du peuple, cette récompense d'une bonne vie publique sont entièrement trompées dans
l'élection par scrutin de liste, où le candidat imposé d'en haut tombe d'un club irresponsable dans une population étrangère à sa vie. Le plus honnête homme du canton, de l'arrondissement, du département, est dans ce système comme s'il n'était pas. Un inconnu vient lui enlever tout le fruit d'une longue existence estimée, d'une longue résidence avérée parmi le peuple de son pays. A quoi bon tout cela? Que sert à un excellent citoyen d'avoir vécu tout une vie de dévouement et d'honneur parmi les siens? D'avoir rendu depuis sa jeunesse tous les services modestes et d'autant plus méritoires à ses compatriotes? D'avoir été tour à tour adjoint, maire de sa commune, puis membre du conseil d'arrondissement, puis membre du conseil de département, puis administrateur des hospices, économe des biens des pauvres, prodigue de son propre bien aux malheureux ? Puis délégué de son pays au nom de tous les intérêts agricoles ou industriels delà contrée? Puis de s'être exercé laborieusement à l'étude, à la discussion, à l'éloquence des affaires, pour devenir capable et digne de servir de plus haut les intérêts généraux de la nation? Tout cela est oublié, tout cela est inutile, tout cela est perdu en un jour dans votre système actuel? A quoi bon vingt ou trente années de labeur, de mérite, de noviciat devant vos concitoyens? Il n'y a pas besoin de tant de peine. Il suffit d'aller à Paris s'affilier à une réunion directrice des listes , et de revenir dans un département quelconque avec un
brevetde capacité universelle et d'illustration occulte contresigné par un club.
N'y a-t-il pas là de quoi dégoûter d'être honnête homme et même homme de mérite, si l'on était honnête homme et homme de mérite par intérêt ? Mais, n'y a-t-il pas là, du moins, de quoi détruire tout principe d'honnête émulation dans la carrière des hommes publics des départements ? N'y a-t-il pas là surtout de quoi déshériter peu à peu le peuple de. ses meilleurs serviteurs ?