SUR LE CARACTÈRE DE LA FRANCE ET DE SES RÉVOLUTIONS
1" Juillet 1850.
Dieu, qui est la suprême perfection et qui n'a pu créer ses œuvres qu'à sa propre image, paraît leur avoir imprimé à toutes une tendance au perfectionnement, qui les rapproche (autant que cela est permis à la créature) de ce type toujours entrevu et jamais atteint de perfection relative, auquel sa bonté leur a ordonné, par l'instinct du bon, par la raison ensuite, d'aspirer et de tendre comme à l'accomplissement de leur loi. Ce mouvement vers le mieux,
qui s'appelle vertu pour les individus, s'appelle politique pour les États. Quand il se généralise et s'élève encore davantage, il s'appelle civilisation et religion pour le genre humain. L'ordre social, qui nous apparaît aujourd'hui comme le plus parfait, est celui où l'homme pratiquera le plus de vertus et apportera le plus de dévouement de soi-même à lasociété dont il est membre, soit dans le cercle de la famille, soit dans le cercle de l'État, soit dans le cercle plus complet et plus vrai de l'humanité ; où la société politique conférera le plus de droits, de services, de moyens de perfectionnement moral et de bien-être matériel à l'homme ; et enfin où la religion, dernière fin de tous les efforts et dernière expression de tous les progrès de la créature pensante (puisque la création se résume en Dieu), rapportera au Créateur le plus de lumière, le plus de vertu et le plus
d'adoration. On voit assez qu'à nos yeux toute individualité aboutit à la nation, toute nation à l'humanité, toute l'humanité à Dieu, et que le dernier mot de toute politique et de toute civilisation est Religion.
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Mais avant que les peuples aient la conscience plus ou moins éclairée de cette sublime destination des sociétés, et se sentent travailler dece besoin divin de mettre leurs lois sociales d'accord avec leur nature morale et avec leur vocation parfaite, il faut qu'ils soient parvenus déjà à cet âge de raison et à cet état de croissance avancée, où la nationalité constituée, les frontières acquises, la sécurité de l'État et des citoyens complète, la paix fréquente, les mœurs adoucies, la propriété, l'agriculture, le commerce, les arts, l'exercice de la pensée, et de longs loisirs, substituent le sentiment de la vie intellectuelle et morale au pur instinct de formation et de conservation physique, première période des nations. Le besoin de la vérité est le plus sublime et le plus insatiable des besoins de l'homme, mais c'est le dernier. Pour l'éprouver, il faut déjà que l'homme soit complètement homme, c*est-à,-dire qu'il soit l'être pensant. La pensée est le sens parfait, mais le sens tardif
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de l'humanité. L'esprit humain a son âge de puberté. Cette puberté de l'esprit n'a pas des passions moins orageuses que celle du corps. L'une veut créer, l'autre veut transformer. C'est l'âge des révolutions.
De ces révolutions, il y en a de plusieurs sortes. Les unes ne sont que des migrations de peuples qui viennent envahir des territoires nouveaux et refouler des populations trop jeunes ou trop vieilles pour défendre leur sol ; des invasions qui donnent l'empire à des races neuves; des conquêtes qui asservissent des nations à l'épée d'un conquérant ; des transmutations intérieures de pouvoir qui renversent d'anciennes dynasties pour en inaugurer de nouvelles; des changements dans la forme de gouvernement ; des familles qui s'étendent et deviennent tribus ; des tribus qui s'allient et deviennent fédérations; des fédérations qui se concentrent et deviennent nations; des chefs artibitieux qui violent, l'épée ou l'or à la main, ces conseils souverains des peu-
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pies, appelés Républiques ; des rois qui chassent des prêtres ; des prêtres qui découronnent des rois ; des théocraties, des monarchies, des aristocraties, des démocraties qui se succèdent les unes aux autres comme des vagues ou des formes vaines, sans apporter aucun changement fondamental à la substance même des idées et des mœurs de l'humanité, et dont les oscillations alternatives ne semblent correspondre qu'aux mouvements physiques de croissance ou de décadence des peuples, aux passions des hommes qui se disputent l'empire, et à la mobilité inquiète de l'élément humain. Ce sont les révolutions de faits.
Les autres sont des révolutions de pensée, des explosions d'idées, de dogmes, de croyances nouvelles, qui, tantôt importées de loin, comme de célestes nouvelles, par des révélateurs divinisés, tantôt découvertes et professées par des sages, tantôt déposées et comme incubées dans l'esprit d'une époque,
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sans qu'aucun dieu ou aucun homme leur donne son nom, éclosent lentement ou éclatent tout à coup, s'emparent , comme une épidémie intellectuelle, de toutes les volontés, et se font place à travers les bouleversements et les ruines des religions, des institutions, des nationalités préexistantes, jusqu'à ce que le dogme nouveau, l'idée nouvelle, culte ou loi, Dieu ou Peuple, règne sans contestation dans le monde. Telles furent les révolutions religieuses et sociales que les ténèbres du passé ou le * lointain de la distance laissent entrevoir à l'histoire dans les Indes, en Chine , en Égypte , en Perse , en Grèce, en Judée, à Rome ; telle fut la révolution que le Christianisme opéra dans le monde romain , depuis son apparition jusqu'à sa possession incontestée de l'Occident ; telle fut celle par laquelle le mahométisme balaya etpurifia l'idolâtrie etle polythéisme dans une immense partie de l'Orient; telle fut ou sera, si nous ne nous trompons pas, la Révolution française , révolution qui paraît devoir être ia date de l'âge de raison dans les idées, dans les lois, dans les gouvernements et dans les cultes de l'avenir.
Dans ses desseins aussi, dont il n'est pas permis à Fhomme de sonder les profondeurs, Dieu paraît avoir assigné à chaque grande branche de la famille humaine, appelée nation, son caractère et sa fonction dans ce grand travail des révolutions, qui sont comme les périodes de croissance physique et morale de l'humanité, les nœuds de l'arbre social ! En sorte qu'aucun peuple n'étant, d'une manière absolue, supérieur aux autres, mais tous ayant un titre égal à l'amour et à la providence du Créateur, chacun d'eux, cependant, paraît entrer seul en scène à une certaine époque, dominer un moment le monde, lui imprimer l'impulsion, et se charger, pour ainsi dire, d'accomplir l'œuvre de perfectionnement sur la terre, sans que cette sublime fonction, dont il est passagèrement investi, doive lui inspirer ni sentiment de supériorité, ni orgueil; car Dieu appelle et congédie tour à tour les peuples et les fait passer successivement du premier au dernier rang des na-
tions, comme pour leur enseigner, par ces vicissitudes, qu'ils ne sont rien par eux-mêmes, mais tout par l'idée qu'ils représentent, qu'ils sèment ou qu'ils servent dans les plans divins. Conformément à ce rôle , que le souverain distributeur des destinées leur assigne, il donne à chaque peuple un caractère spécial, qui est comme la révélation de sa na- . ture et le signe de sa vocation. Et de même qu'il suscite dans le sein de chaque peuple un certain nombre d'hommes supérieurs et manifestés par l'élection du génie, pour éclairer, dominer, entraîner leur siècle dans ses voies , il sefnble susciter aussi parmi l'humanité certains peuples , manifestés par l'élection de leur grandeur, pour éclairer, dominer et entraîner le genre humain. C'est ce qu'on appelle la destinée, qui n'est, en effet, qu'un des noms de la Providence. C'est ainsi que ces divers génies des peuples, se dessinant à grands traits et à distance, dans leur civilisation, dans leurs monuments et dans leur histoire, leur donnent à chacun la forme, le sens, l'individualité qui distingue leurs ombres dans les fantômes des temps. C'est ainsi que l'Égypte nourrit dans ses mystères et dans ses colosses, le génie delà théocratie; que la Grèce, tout intellec-
tuelle et puissante, sur de petits territoires , par la seule action du sentiment et de la pensée , fait rayonner dans ses démocraties, dans ses académies et dans ses temples le génie de la liberté, de la parole et des arts; que Rome, ce camp aux tentes de pierre, ne cesse d'enrôler et de lancer son peuple en légions, à l'aide desquelles son génie, le génie de la guerre, sape en Europe, en Afrique, en Asie, les murailles des peuples, efface les frontières, éclaire les barbaries, prépare les fusions du genre humain ; que la Judée exalte en elle, au milieu de ses rochers et de ses servitudes, le génie lyrique de l'espérance obstinée et de la rédemption symbolique des nationalités ; que les peuples de l'Arabie, à la voix de Mahomet, se sentent possédés du génie de l'adoration pure, et se font les missionnaires armés de l'unité de Dieu qui donne en récompense à leur foi et à leurs armes le tiers du monde alors connu; que l'Espagne obéit, à travers l'Océan, au génie de la propagande catholique et du fanatisme, qui lui fait découvrir, ravager, convertir ou supplicier des continents tout entiers ; que l'Allemagne, terre de la réflexion et de la conscience, se lève la première à la voix du génie de la libre pensée et delà réformation
des cultes ; que l'Angleterre, île de navigateurs, de guerriers et de commerçants, suit l'instinct de la colonisation qui la répand sur toutes les mers et ressemble au génie cosmopolite du monde moderne, chargé de propager l'unité du globe par l'échange des intérêts, des langues, des civilisations et des idées ; c'est ainsi que la France, enfin* terre d'amour, d'héroïsme et de désintéressement, semble appelée à éblouir tour à tour les peuples par les armes, par le génie, par la liberté, à capter l'amitié et la popularité de l'univers, à conquérir les âmes plus que les territoires, et à avoir pour fortune dans l'histoire, et pour signe distinctif entre les nations, le génie de la sociabilité. Chacun de ces peuples paraît recevoir tour à tour, dans l'œuvre du perfectionnement général, une tâche conforme à sa nature, à sa situation sur le globe et aux mystérieux desseins de Dieu. Plus ces desseins sont grands, plus le rôle du peuple qui les accomplit grandit dans le temps et dans la postérité.
C'est à la clarté de ces vérités générales que j'essaye de comprendre et de raconter l'histoire de la Révolution française et la nouvelle période de cette Révolution que nous accomplissons depuis 1848.
La France est cette partie de la Gaule qui s'étend du rivage de la mer du Nord au pied des Alpes, du Rhin aux Pyrénées et de l'Océan à la Méditerranée. Ainsi deux chaînes de montagnes, grandes arêtes du globe., deux mers et un fleuve encadrent ce site d'une nation. Entre ces frontières, qui semblent tracées par la main de la nature, plus encore que par l'épée de la guerre ou par le compas de la politique, des plaines, des groupes ou des chaînes de montagnes aux pentes adoucies, des collines cultivables, des vallées larges, arrosées, fertiles sous des climats divers,» depuis les neiges éternelles jusqu'à l'éternel printemps, présentent leurs différentes expositions au soleil, leur sol varié, leurs zones de provinces , leurs sites de villes, à l'habitation, à la culture, au commerce de l'homme, et produisent, par une gradation continue et insensible de température, de l'ouest à l'est, du nord au midi, tous les fruits de la terre, depuis le froment jusqu'à la
vigne, depuis le lin jusqu'à la soie, depuis le sapin boréal jusqu'à l'oranger des tropiques. Des eaux courantes et intarissables, yastes suintements des Alpes d'un côté, des Pyrénées de l'autre, des groupes et des plateaux intérieurs partout, en s'accumulant par l'inclinaison douce des pentes dans les principaux bassins, s'y sont creusé des lits de fleuves. De ces fleuves, les uns, comme le Rhin, la Gironde, la Seine et la Loire, glissent lentement vers l'Océan ; les autres, comme le Rhône, se précipitent avec l'impulsion continuée des torrents des Alpes dans la mer intérieure du Midi. Ces rivières ou ces fleuves sont navigables presque jusqu'à leurs sources , et présentent des routes lentes, mais larges et gratuites à tous les transports, soit pour remonter de la mer au cœur du pays, soit pour descendre du cœur de la France à ses ports. A l'embouchure de ces fleuves, ou à leurs confluents avec d'autres courants d'eau , de grandes villes se sont assises comme d'elles-mêmes : Lyon, au nœud de jonction entre la Saône et le Rhône ; le Havre et Rouen, au dégorgement de la Seine ou à la limite où la marée de l'Océan se confond avec ses flots ; Nantes, au point où la Loire est une mer intérieure ; Bordeaux, où la
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Gironde porte vaisseaux ; Marseille, où le Rhône se répand dans le golfe du Lion ; Brest et Toulon, ces deux capitales de nos flottes, au fond de deux rades immenses qui abritent nos arsenaux et nos armements ; Strasbourg, comme une sentinelle armée qui surveille le cours du Rhin.
Le$ autres villes secondaires sont nées de cet instinct irréfléchi, mais continu, qui porte les hommes à se grouper selon les temps et selon les mœurs, tantôt sur les hauts plateaux inaccessibles à des voisins ambitieux et protégés par des défilés ou par des remparts, tantôt dans les principaux bassins, au bord des fleuves ou des rivières qui attirent les habitations humaines ; plus souvent à l'embouchure et au confluent de plusieurs vallées au pied de chaînes de montagnes et à l'entrée de vastes plaines. La raison fondamentale du site de toutes ces villes est visible presque partout à l'œil du géographe, du commerçant, de l'agriculteur, du militaire ou du politique. La capitale seule de la France, écartée du centre, privée de mer et de grand fleuve, découverte de montagnes, exposée au nord à l'invasion, n'ayant ni dans son ciel, ni dans ses eaux, ni dans son climat, ces séductions des lieux qui re-
tiennent l'homme, ne s'explique pas par la nature. Ce fut vraisemblablement une première halte du peuple conquérant du nord sur un sol gras au milieu des eaux; Paris se fonda où ils s'arrêtèrent et grandit depuis parce qu'il s'y était fondé. Le site de Rome est aussi inexplicable pour les dominateurs de l'Italie. Les nations ont leurs vices de conformation comme les hommes; ces irrégularités ne sont des mystères qu'à l'infirmité de notre intelligence qui ne voit pas tout. Quoi qu'il en soit, ce site défectueux de Paris comme capitale d'un vaste empire, répond peut-être aux nécessités de surveillance et de défense plus rapprochée du territoire au nord où rien ne couvre la nationalité. D'ailleurs le centre géographique n'est pas toujours le centre de vie d'un peuple. Rome était à l'extrémité, Constantinople au bord, Londres est à la base de l'empire; Paris, comme le cœur dans le tronc de l'homme, ne bat pas au centre, mais un peu haut et un peu au flanc de la France, peut-être pour en mieux sentir et pour en mieux diriger les membres et leur imprimer les impulsions et les mouvements.
La famille d'hommes qui peuple ce territoire se compose aujourd'hui de la réunion de plusieurs races successivement greffées sur le vigoureux tronc celtique ou gaulois, et qui, vivifiées toutes par la même séve nationale, gardent cependant dans l'unité de patriotisme les diversités d'aptitudes, de caractères et de génie. Chaque province est un peuple, et tous ces peuples ne sont qu'une nation ; aliuvions diverses de différents sangs et de différents siècles, déposées dans le bassin commun de la France et qui n'y forment cependant qu'un môme sol. C'est de cette diversité concordante que résulte cette ressemblance générale dans les sentiments et cette variété dans la physionomie de ce grand peuple. C'est de là aussi qu'émane cette intarissable fécondité d'hommes propres à la religion, à la guerre, à la navigation, à l'éloquence, aux arts, au gouvernement, et c'est le secret de ce^phénomène qui montre la France toujours rajeunie et toujours
prête, sous les circonstances les plus dissemblables, à sortir victorieuse et renouvelée des crises intérieures ou extérieures où périssent souvent les nations. En sorte que si l'éternité de Rome était dans le petit nombre et dans l'unité jalouse de ses citoyens, l'éternité de la France est au contraire dans la diversité de ses éléments nationaux, dans la facile accession de races étrangères, et dans la perpétuelle infusion de sang nouveau qui retrempe et vivifie sa population. La race italique et lombarde y déborde du haut des Alpes et répand en passant . son génie méridional, actif et lumineux dans la Provence, dans la vallée du Rhône, dans le Dauphiné et sur les deux rives de la Saône, jusqu'au pied des montagnes qui séparent la Saône de la Loire ou qui flanquent l'immense plateau de la Bourgogne. Ces provinces enfantent les hommes passionnés, poétiques, éloquents, habiles au maniement des affaire! humaines, comme les Grecs de la Gaule méridionale. Le Jura, la Franche-Comté, l'Alsace, population helvétique et germanique, mêlée de sang romain et de mœurs espagnoles, produisent les hommes probes, libres, réfléchis, rêveurs, propres à la méditation, enclins au surna-
turel, faciles à l'enthousiasme, purs de cœur comme les eaux de leur Rhin, nuageux d'imagination comme les sommets de leurs montagnes, enracinés profondément au sol comme leurs chênes, frontières vivantes, intrépides au feu, murailles d'hommes postés par le génie de la nature devant les défilés de la patrie. Les Lorrains, camp toujours sous les armes, les Vosges, autre bastion naturel, défendues par une population du nord à la fois pastorale, industrieuse, soldatesque, unissent la turbulence des Flamands à l'intrépidité des Alsaciens. Plus loin, les plaines de la Flandre, cette grande Lombardie du Nord, labourée et défendue par des tribus diverses, souvent conquises, mais conservant le sentiment fédératif et l'individualité municipale, associe dans ses mœurs la dignité inquiète d'un peuple libre à la soumission facile d'un peuple incorporé. Champ de bataille de la patrie française, ces provinces portent ses places fortes, . nourrissent ses camps, recrutent ses armées. Inépuisables en sol, en industrie et en peuples, la guerre semble les engraisser, au lieu de les appau- '
vrir. La Normandie, riche en sol, en pâturages, en fruits de la terre, en bestiaux, en chevaux, en in-
dustrie, en hommes; race agricole, trafiquante, avide de sol et d'or, entreprenante, litigieuse, conquérante, plus ambitieuse de la terre que d'idées ; la Bretagne, race primitive, héroïque, sacerdotale, féodale, imperméable aux mœurs étrangères; côte de granit fondée par la Providence sur une longue zone de notre littoral ; peuple ou plutôt tribu, fidèle au temps, rebelle aux nouveautés, immobile sur terre, aventureuse et intrépide sur mer. Au delà, Bordeaux, ville romaine par son génie et par son forum, moderne par son commerce. Après Bordeaux et Bayonne, les longues falaises qui étagent les flancs septentrionaux des Pyrénées, depuis Bayonne jusqu'aux plaines de Toulouse, de Narbonne, de Montpellier, population mêlée, alerte et brave comme les montagnards, poétique comme sa nature, chaude comme son ciel, impétueuse comme ses torrents; mais légère, facétieuse, exagérée, chimérique, plus jalouse d'être regardée que d'être respectée ; le sérieux lui manque, c'est l'imagination de la France, la gracieuse mais éternelle jeunesse d'une nation ! Telle est la ceinture du sol français.
Si de la circonférence on pénètre au centre, on y
parcourt les immenses plateaux de la Bourgogne, peuplés d'une race qui s'est laissé civiliser, jamais expulser par les conquérants; peuple martial entre
tous, sans besoins, sans commerce, sans luxe, sans goût et sans aptitude pour les arts qui efféminent
les âmes, au coeur franc, mais froid, sceptique, sans enthousiasme, parce qu'il est sans imagination, âpre comme le fer qui abonde dans les veines de ses montagnes ; de toutes les passions humaines, il n'a que. la guerre et la gloire. L'intelligence y est universelle, le génie rare; c'est surtout lesol des héros. A droite, les vastes plaines de la Champagne, terre froide, aride et sans physionomie, race stagnante, industrieuse et douce, luttant avec un sol ingrat et avec un site exposé aux ravages de la guerre ; du génie français elle manifeste surtout la nationalité. A gauche, les groupes montagneux de l'Auvergne et des plateaux adjacents : leur race inexpugnable a vu passer à ses pieds toutes les invasions et toutes les conquêtes, sans se laisser ni déposséder, ni altérer par d'autres races. Forteresses naturelles entre la Loire, la Saône, le Rhône et la Seine, elles sortent avec des armées pour balayer les plaines envahies. Au delà, les larges et
longs plateaux du milieu de la France, dominés par l'Auvergne et s'étendant d'un côté vers Bordeaux, de l'autre vers Paris, vieilles terres celtiques peuplées de chênes plus que d'hommes. Les descendants de l'antique population gauloise y cultivent la terre, y élèvent des troupeaux, y forgent le fer, y recrutent des soldats patients et sobres ; c'est la charpente centrale, osseuse et forte du grand corps de la patrie. La Touraine, Italie de la France, jardin abrité par ces mamelons et arrosé par la Loire, se ressent du voisinage et de l'influence d'une capitale. Longtemps province, capitale elle-même, peuplée, bâtie, policée par le passage des cours et des grandes féodalités, son peuple nombreux, riche, élégant et brave, imprégné des mœurs de la chevalerie, ressemble à une colonie toscane sur le sol français. Paris enfin, la capitale, et l'Ile-de-France qui l'entoure de plaines grasses et intarissables en froment; véritable Latium français.
Le peuple de cette zone centrale, endurci plus que policé par le frottement des grandes masses entre elles, n'a ni l'élévation de la taille, ni la noblesse mâle dçs traits, ni la dignité rustique, ni l'élégance naturelle, ni le génie inculte des races du midi, du
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nord, de Test ou de l'ouest de l'empire. Sa physionomie a un caractère d'intelligence vulgaire, d'irréflexion, de raillerie, d'audace et de provocation, qui frappe, étonne et parfois offense l'œil de l'étranger. On croit voir une race autrefois servile, longtemps écrasée par le voisinage des cours et par le poids des grands, qui se. venge de son avilissement par son insolence, et dont l'extérieur respire plus la révolte que la liberté.
Quant à la capitale elle-même, sa population c'est la France tout entière. Elle y fond perpétuellement toutes ses races, toutes ses physionomies, tous ses caractères, dans une population nomade, multiple, uniforme et pourtant sans cesse renouvelée. C'est l'Océan commun où tous les affluents des différentes races des provinces viennent se mêler, se confondre, se neutraliser par leur contact, et former par leur assimilation ce qu'on appelle le génie de la nation, génie dont le trait distinctif est de réunir tous les génies, et de faire tour à tour et souvent tout à la fois, de la France, le peuple de la guerre et le peuple de la paix, le peuple de la pensée et le peuple de l'action, le peuple de la tradition
et le peuple de l'initiative, le peuple de la raison et m. 10
le peuple du préjugé, le peuple de la cour et de la monarchie, et le peuple de la révolte et de la liberté ; tout selon l'heure ! race de l'à-propos, génie du moment, sujets de la circonstance, ouvriers du temps ! propre à toute œuvre pourvu qu'elle agite son activité et remue le monde. Peuple superstitieux sous ses prêtres, soldat sous ses chefs, courtisan sous ses rois, conquérant sous ses héros, penseur sous ses écrivains, réformateur sous ses philosophes, démagogue sous ses tribuns, faisant cependant éternellement planer sur cette mobilité de sa forme les trois traits permanents de sa nature : le courage, le bon sens et la sociabilité. Ce sont ces trois dons qui ont fait de lui, tour à tour la terreur ou l'amour, mais toujours le centre d'activité morale de l'Europe moderne. D'autres furent plus politiques, d'autres plus artistes, d'autres plus navigateurs, d'autres plus patients dans leurs desseins, d'autres plus heureux dans l'histoire ; aucun ne fut plus aimé des nations. Le cœur de l'Europe, c'est la France !
Ce peuple semblait avoir été façonné par la nature et par le temps à toutes les formes de civilisation et de gouvernement. Pastoral, agricole, fédératif, républicain, théocratique avec ses druides; municipal et civilisé avec les Romains ; féodal avec les Francs qui l'avaient conquis sangle dénationaliser ; partagé en petites monarchies par les fils de Ciovis, réuni en puissante unité par la main colossale de Charlemagne, brisé de nouveau comme les tronçons de la couronne de son successeur, reformé lentement en féodalité par les Capétiens; démembré, conquis, reconquis, acheté, vendu, hérité, troqué, tantôt par les armes, tantôt par les mariages, tantôt par les héritages : chacune de ses grandes provinces échappe, revient, adhère ou échappe encore au centre national, sans qu'il soit possible de savoir pendant des siècles où sera ce centre définitif et laquelle de ces puissantes vassalités emportera l'empire avec elle. Elles se subordonnent enfin une à
une et lentement à la monarchie féodale, mais en gardant chacune de son antique liberté des prétentions, des privilèges, des immunités, des vestiges qui résistent longtemps à l'incorporation et à l'assimilation nationale. Les seigneurs secondaires, les évôques, les abbés, l'Église ajoutent par leur indépendance et par leur inviolabilité à cette anarchie. La France a mille trônes au lieu d'un. Les rois sont suzerains plus que rois; les seigneurs, vassaux plus que sujets; la France, fédération plus que nation. Le peuple seul est serf partout; état intermédiaire entre l'esclavage et la liberté. Les rois enfin s'allient au peuple sous le nom de communes et s'en font un appui contre les grands. Les croisades, guerres de barbares insensés qui veulent venger un Dieu en répandant le sang des hommes, ruinent les seigneurs, déciment le peuple, enrichissent et fortifient les communes, popularisent les rois, forment l'esprit militaire. Le protestantisme, né en Allemagne des vices et des excès de la cour de Rome et de sa milice monacale, lutte en France contre le catholicisme corrompu et sanguinaire de l'Italie importé par les Médicis. Les guerres civiles aguerrissent le peuple et forment des héros. La liberté religieuse
commence à naître, Charles IX l'étouffé dans l'immense assassinat de la Saint-Barthélemy. Henri IV, né pour être le vengeur de la liberté de conscience, la trahit pour un trône et la vend à son ambition. Hardi soldat, rusé politique, adoré de la France parce qu'il a les vices français, transfuge de sa foi, il change d'amis comme de cause, apporte un État de plus à la couronne et donne à la France la paix, mais la paix de l'apostasie et de la servitude à Rome. Après lui, un ministre roi sous un roi imbécile, Richelieu, à la fois prêtre et tyran, abat les têtes qui dépassent le niveau des sujets d'un trône, impose la terreur du sceptre et de l'église, refoule la maison d'Autriche, consolide l'unité nationale et prépare le sol et les âmes à la monarchie absolue. Louis XIV hérite de ses attentats et de ses services. Idole plus que roi, et adoré d'abord de lui-même, il est l'Atiguste de la France, grand, parce que tous étaient à genoux autour de lui, fort de la lassitude de l'empire, nœud d'un temps qui finit, d'un temps qui commence. La guerre qu'il fait par ses généraux laisse tomber sans effort entre ses mains les places et les provinces échappées des mains de l'Espagne. Il n'a qu'à recueillir les dépouilles de la monarchie
universelle de Charles-Quint qui se dispersait en ruines avant lui. La nature lui donne un long règne comme pour lui laisser le temps de cimenter fortement l'unité monarchique. Son bon sens limité, mais juste, lui inspire le choix de ses ministres. Richelieu a créé le sol, Colbert crée l'administration.
Le génie de la France se développe dans une longue paix et semble une double émanation de la royauté et de l'Église. Racine, Bossuet, Fénelon, Molière, Condé, Turenne, Vauban, Lebrun, madame de Sévigné, entourent son trône de sainteté, de vertus, d'héroïsme, de gloire et de grâces. On dirait la floraison d'une nation au printemps d'un règne. Tous les peuples ont de ces végétations accumulées qu'on appelle leur siècle, avant lesquelles tout paraît stérile, après lesquelles tout paraît épuisé. La vie de Louis XIV a le bonheur d'en marquer un. La nature même, d'intelligence avec la monarchie, semble flatter son règne en lui prodiguant les grands hommes. Il ne voit en eux que des ornements de sa cour et des reflets de la majesté royale. Sa grandeur n'est que la dirqension de son égoïsme. Ses prêtres sanctifient jusqu'à son orgueil, en divinisant son titre de roi. Comme les Césars, à qui
Rome élevait des temples de leur vivant, il se laisse persuader sa propre divinité. Sa faiblesse d'esprit aide à l'illusion de sa grandeur. Il a la conviction de la supériorité des rois sur le reste de l'humanité. Il se met lui-même hors de la loi et hors des mœurs. Il étale ses adultères, il consacre ses vices, il les fait adorer. Il croit faire assez d'honneur à Dieu en se déclarant le vengeur de son Église. Sa faiblesse d'esprit prosterne sa vieillesse aux pieds d'une femme artificieuse et de prêtres impérieux. Il se fait, sous leur inspiration, le tyran des consciences, l'inquisiteur de la foi, le persécuteur des cultes dissidents. Il veut être le glaive du catholicisme dans la main de Dieu. Il proscrit du royaume, il dépouille de leurs biens, il emprisonne, il torture tout ce qui se refuse à professer le même culte que le roi ; il fait de la conscience un crime, et veut que le dogme soit uniforme comme la loi. Il meurt à cette œuvre, laissant la France appauvrie, odieuse, chancelante, et la postérité indécise entre l'admiration de ses premières années et le mépris de ses derniers jours. L'autorité de cette théocratie royale de Louis XIV se détend jusqu'à la mollesse et jusqu'au cynisme du trône sous la régence du duc d'Orléans, son neveu.
Le siècle de Louis XIV semblait avoir vieilli la France avec son vieux roi ; la légèreté du régent semble la rejeter dans les débauches de la jeunesse. Un règne de soixante ans sous l'insouciance pacifique et voluptueuse de Louis XV, l'avilit à ses propres yeux, l'abaisse au dehors, mais laisse naître, grandir et régner les idées ; la liberté qui doit la régénérer s'approche. Elle commence à briller dans les livres et dans les académies comme le crépuscule d'une nouvelle aurore ou comme les premières lueurs d'un volcan.