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LA SOLUTION DE LA NATURE

Du Lazaret de Marteille.

Salut, terre livrée à plus de vents et d'onde Que le frêle navire où flotte mon destin !

Terre qui porte en toi la fortune du monde, Ton étoile se lève à l'horizon lointain !

Août et septembre 1850.

Ces vers que j'écrivis il y a seize ans,en revoyant les côtes de Provence, après mon premier voyage en Orient, me reviennent naturellement à la mémoire en touchant de nouveau le sol de la patrie, après la courte absence que je viens de faire pour visiter de nouveau Constantinople et Smyrne. Je retrouve avec bonheur la France aussi calme et

plus active qu'au moment où je l'ai quittée. Les esprits ont eu deux mois de plus pour réfléchir. Les intérêts, qui ne souffrent pas longtemps l'interrègne des affaires, reprennent de jour en jour leurs entreprises languissantes ou suspendues. Le commerce impatient fatigue les mers et les routes. L'anarchie répugne de plus en plus aux intelligences éminemment gouvernementales de ce pays si bien organisé pour le gouvernement. La paix de l'Europe, heureusement maintenue par la large modération de la République, au moment où un coup de canon pouvait allumer le monde, repose désormais sur un. équilibre qu'une démence seule pourrait déranger. Tant que l'Angleterre sera un gouvernement libéral et que la France sera un gouvernement modéré, l'alliance tacite mais forcée entre la France, l'Angleterre, la Prusse, la Suisse, le Piémont et la Turquie, répondent au monde de la civilisation. Les démonstrations militaires du Nord, les armements exagérés, à supposer qu'ils fussent vrais, ne font peur qu'à ceux qui ne connaissent rien à l'état de l'Europe ou qui se font un système de feindre la peur pour la propager. Tant que laFrance aura un million et demi de baïonnettes à jeter sur ses frontières au

cri de coalition, tant que l'Angleterre aura de quoi couvrir à la fois la Baltique et la Méditerranée de ses flottes, tant que la Prusse aura à conserver son nom et son influence en Allemagne, tant que le Piémont sera une monarchie constitutionnelle et militaire au pied des Alpes, tant que la Turquie, régénérée par son jeune et patriotique souverain, aura trois cent mille hommes à échelonner sur les Balkans, tant que l'Allemagne s'appellera l'Allemagne, tant que la Pologne conservera dans ses souvenirs une étincelle de ce patriotisme qui couve, mais qu'un incendie de l'Europe rallumerait derrière une armée d'invasion russe, que craindre de la Russie ? 11 faudrait qu'elle fût folle pour jeter ainsi le gant à un système européen si fortement combiné pour la paix. Or le prince qui la gouverne peut avoir des arrière-pensées, grandes comme l'avenir de son empire, mais il a montré constamment aussi qu'il avait la patience de la politique de Catherine, et l'économie de sang humain de son frère et prédécesseur l'empereur Alexandre. Rien donc à craindre du côté de nos affaires extérieures : rien que les conséquences affligeantes, mais petites et réparables, de notre fausse conduite en Italie.

Digiti

A l'intérieur, l'Assemblée nationale se proroge pour près de trois mois. Quelques-uns s'en inquiètent : je m'en réjouis. Le silence complet de la tribune est de temps en temps nécessaire pour laisser reposer et penser les esprits. La nature, notre modèle, a pour loi l'intermittence dans toutes les fonctions de la vie. Le repos est nécessaire après le mouvement, le sommeil après la veille, le calme après l'agitation. La tribune quotidienne presse le pouls de la nation ; elle lui donne une lièvre souvent utile, quelquefois nuisible quand elle devient continue. Il faut une intermittence aussi à l'Assemblée nationale. Il en faut pour que le gouvernement puisse vaquer aux affaires, tracer ses lignes, préparer ses lois.^Il en faut, pour que l'opposition elle-même puisse consulter l'opinion, se retremper dans l'esprit public, reculer ou avancer dans sa marche, selon qu'elle se sent trop en avant ou trop en arrière du pays.

Pendant cet intervalle de repos législatif, que se passe-t-il ? Rien de sérieusement alarmant pour un esprit ferme, qui ne s'alarme pas pour des riens et qui comprend la République en grand, c'est-à-dire comme l'exercice large et libre de la pensée et des sentiments de chacun. On jouit de celte liberté sérieuse et mâle, que la vraie République a faite et ' doit faire de plus en plus aux opinions .

Les hommes d'État de la monarchie de 1830, les hommes comblés pendant dix-huit ans de sa con liance, de ses honneurs et de ses bienfaits, vont publiquement, et sans que personne s'en offense et les flétrisse, visiter le roi exilé de leur jeunesse, et lui porter des condoléances, des repentirs ou des respects. Ceux qui ont flétri naguère, dans une phrase fameuse, les pèlerinages des légitimistes de sentiment à Londres ; ceux qui, selon mon expression d'alors, ont fait un crime de l'espérance et de la reconnaissance aux amis du duc de Bordeaux, ceux-là m. 11

m LE CONSEILLER* DU PEUPLE.

sont forcés de reconnaître aujourd'hui que la République bien comprise est plus libérale et plus magnanime que le gouvernement de juillet, qu'elle n'emprisonne pas les ministres, qu'elle ne déshonore pas les dévouements, qu'elle ne prescrit pas l'ingratitude, qu'elle ne prend point ombrage de l'exercice des meilleurs sentiments de la nature, et qu'elle honore, au contraire, ceux qui affichent d'honorables souvenirs envers les princes de leurs cœurs.

Les autres vonten Allemagne porter au comte de Chambord la fidélité d'un principe, que les vicissitudes de trente ans n'ont point ébranlée en eux. Ils font à l'innocence et à l'exil une cour désintéressée d'affection. Ils ne se cachent pas, et ils ont raison ; la République ne commande pas l'hypocrisie. Ils descendent de la tribune républicaine où ils viennent de discuter les intérêts du Peuple et les affaires de l'État, pour aller dire à un jeune prince : « Vous êtes le roi de mes pères, le souverain de mes préfé-

rences, le monarque de mes désirs ; mais en vous quittant, je vais servir loyalement la République comme citoyen, tant que la République sera la loi, la volonté, la nécessité de mon pays ! »

Et la France regarde, écoute et ne s'offense pas.

Calomniateurs de la République, trouvez-moi dans l'histoire un autre exemple d'une tolérance aussi libérale et aussi noble d'un gouvernement ! La République, telle que nous l'entendons depuis 1848, n'a ni loi des suspects, ni ministres à Vincennes, ni Judas de la police, ni traîtres domestiques autour des princes, des princesses, des héritiers dynastiques, des prétendants exilés. Elle n'en a pas besoin : elle a le suffrage universel qui la dispense de tous ces immondices des gouvernements ombrageux.

Ah! dépêchez-vous bien de la travestir et de l'insulter, écrivains affamés d'un maître et impatients de servitude! dépêchez-vous de l'insulter pendant que vous tenez la plutfie, car je vous prédis que l'histoire ne tardera pas à la réhabiliter et à la venger de vos insultes en montrant quelle tolérance pratique elle avait rendue aux sentiments honorables et aux plus nobles libertés du cœur humain!

Quelques hommes, dit-on, plus profonds d'intrigue et plus implacables de ressentiments, profitent de cette tolérance républicaine et vont se concerter avec des fantômes d'hommes d'État, dans des ombres de congrès, pour tâcher de renouer ces toiles d'araignée déchirées parle coup de vent du siècle, et qu'ils avaient passé leur vie à tisser laborieusement pour y prendre et pour y retenir l'Europe asservie à tel ou tel système de Vérone, de Vienne ou de Laybach. Ils vont refaire une sainte- Alliance de Coblentz, comme on voulut y faire autrefois une coalition. Je n'en crois rien.

Les hommes d'État qui placeraient le levier de leur politique à l'étranger, ne 'seraient plus des hommes d'État, mais des hommes de trahison et de crime. Ce n'est plus la république qu'ils trahiraient, c'est la patrie. Rien dans leur passé, rien dans leurs cœurs , rien dans leur intelligence, n'autorise môme leurs adversaires à les accuser de pareilles infamies.

Ils peuvent détester la République, ils en ont le droit, ils en usent et ils en abusent à leur gré, sans que personne s'en indigne. Les opinions sont libres comme les consciences; mais aucun de ces hommes ne voudrait déshonorer son nom par des trames avec l'étranger contre son pays. Tranquillisez- vous ; ils ne vont point conspirer une coalition austrorusse contre la France. Ils vont causer, voilà tout. C'est le besoin des puissances en disponibilité. Ils vont maudire dans les salons de l'Europe la Révclution qui leur a fait ces insupportables loisirs ; ils vont se lrapper la poitrine des fautes qu'ils ont commises, et qui ont précipité, sous leurs propres mains, trois ou quatre monarchies de la vieille Europe. Ds vont médire du temps présent et vanter le temps passé. Ils vont faire une coalition de regrets, d'espérances, de commérages dynastiques. Ils vont colporter comme Annibal leur malveillance et leurs sarcasmes dans toutes les cours, contre cette maudite démocratie dontle courant tantôt rapide, tantôt bouillonnant, tantôt dormant, les emporte eux-mômes, pendant qu'ils la maudissent. Voilà tout : trouvez-vous cela mauvais? Alors, changez la nature humaine. Elle a le droit de s'impatienter contre ce

qui l'irrite, et de s'étonner contre ce qu'elle ne comprend pas.

« Mais, dites-vous, il y a cependant là quelque chose de grave et de menaçant. Si ces hommes consommés en fait de manœuvres diplomatiques, si ces Talleyrand et cesMetternich ambulants allaient réussir et réconcilier l'irréconciliable, sur la terre étrangère? S'ils allaient négocier, par pure charité monarchique, une franche et bonne réconciliation entre l'eau et le feu? entre la légitimité et l'illégitimité? entre l'oppresseur et l'opprimé? entre le proscripteur et le proscrit du trône ? entre le comte de Chambord et la branche d'Orléans ? Et si un beau matin vous voyiez apparaître dans les journaux, contre-signé par ces Bolingbroke du temps, un manifeste qui dise à l'Europe et à la France : — Nous avons fait un pacte de famille à Londres et à Baden par lequel nous avons enfin disposé de la France, de sa couronne, de ses institutions, de ses principes,

de ses idées, de sa Révolution, de sa République; nous étions deux royautés en opposition et en expectative, cela embarrassait les rouages de la contre-révolution que nous voulons faire de concert, et la passion de la France pour la monarchie. Maintenant nous voilà d'accord ; nous ne sommes plus qu'une royauté parfaitement légitime , l'un régnera; l'autre aura la survivance de cette couronne à deux. —

« Voyons, à l'apparition d'un tel manifeste, ne trembleriez-vous pas pour la République ? ou plutôt, y aurait-il encore une République ? La France entière, lasse des tyrans que vous savez et qui la couvrent, comme vous voyez, d'échafauds, de ruines et de sang, ne se lèverait-elle pas tout entière pour marcher processionnellement audevant du nouveau règne ?»

C'est possible : la France est capable de tout, et si la France, comme vous dites, la France entière, la France en immense majorité seulement, par l'organe du suffrage universel complet et régulier, disait : Je veux ; quel est donc celui qui dirait : Je ne veux pas? Ce ne serait pas moi. J'ai mes idées; mais je me soumets à la volonté de la majorité de mon

pays. Le pays est roi, et je ne suis que citoyen. Je dirai plus : si cette couronne que ma raison écarte, niais que mon cœur ne dégrade pas, tombait sur le front de l'enfant légitime de la maison, de ce jeune homme dont ma jeunesse a salué le berceau, de cet exilé dont je n'ai jamais voulu servir les compétiteurs pendant leurs dix-huit ans de règne; je pourrais gémir comme républicain de raison, mais je ne m'affligerais pas comme homme. La Providence a des réparations pour des catastrophes et des infortunes imméritées, les trônes ont des chutes et des retours. Je dirais : « La France est compromise, mais la fortune n'est pas inique, » et je souhaiterais, en m'éloignant, heureux règne au descendant de soixante rois, et bonheur à la France.

Mais croyez-vous que j'aie assez peu de sens politique pour me figurer qu'il suffirait pour cela d'un manifeste de réconciliation signé à l'étranger entre les deux branches héritières de nos folies ou de nos

faiblesses ? Croyez-vous que ce traité pour un règne . in partibus, lors même qu'il serait signé par les deux chefs des deux maisons et contre-signé par tous les plénipotentiaires de l'Europe, serait ratifié en France plus de huit jours par les légitimistes et les orléanistes ? par les enfants de Jacob et par ceux d'Ismaël? Non ; vous le savez bien, on réconcilie facilement deux hommes, surtout quand une ambition commune est le prix de la réconciliation; mais on ne réconcilie jamais deux situations et deux partis ! Deux partis ennemis de naissance , deux partis acharnés l'un contre l'autre depuis Louis XIV, depuis la révolution de 89, surtout! Deux partis, dont l'un a donné à l'autre des griefs, des compétitions, des usurpations, des proscriptions, des flétrissures même à dévorer ! Vous figurez- vous, le lendemain de ce manifeste de règne en commun, madame la duchesse de Berry, mère du nouveau roi, saluée dans la cour des Tuileries par ses proscripteurs de 1830 ? honorant dans les ministres de son fils les auteurs et les conseillers de ses exils ? Voyez- vous les portefeuilles et les faveurs et les confiances du nouveau trône, partagés en parts égales entre les fidèles de la légitimité, et les fidèles de la révolution et de fillé-

gitimité de 1830? Et si les parts étaient en effet égales, voyez-vous le gouvernement tiraillé en deux sens opposés, se déchirant tous les matins entre les partisans et les ambitions des deux maisons régnantes ? Et si elles étaient inégalement partagées, voyez-vous l'irritation, les plaintes, les accusations, les conspirations de la branche en expectative, contre l'ingratitude et l'oppression de la branche en jouissance du trône ? Entendez- vous dans les conseils de la couronne, dans les tribunes des chambres, dans les journaux des deux camps, dans les élections, dans les provinces, les imprécations des légitimistes subordonnés aux orléanistes, ou des orléanistes livrés par le roi de leur antipathie aux légitimistes ? N'apercevez-vous pas ces oppositions dynastiques donnant bientôt la main aux oppositions républicaines révolutionnaires et secouant l'État jusque dans ses fondements, comme nous l'avons vu pendant la coalition parlementaire de 1840, pour arracher le règne à leurs ennemis? Comprenez- vous les répercussions de toutes ces secousses dans les départements et dans l'esprit du peuple ? N'auriez-vous pas créé le gouvernement des rivalités, des antipathies, des convoitises et des haines ? La guerre, assoupie un

instant par l'ambition satisfaite entre orléanistes et légitimistes, ne serait-elle pas rallumée tous les jours par les ambitions insatiables et déçues ? Les situations, comme je vous le disais tout à l'heure, ne seraient-elles pas en deux mois aussi irréconciliables, aussi implacables que jamais ? Les hommes d'État prétendus qui travaillent à la réconciliation des deux branches d'une maison royale divisée par la nature et par la révolution, font un rêve qui peut amuser l'oisiveté et consoler l'exil, mais dont le réveil serait un déchirement quotidien du pouvoir et un troisième et plus terrible avènement de la démocratie qu'ils espéraient refouler ainsi. Cela se pose, cela se chuchote, cela ne se discute pas. C'est à la royauté ce que le communisme est à la République : l'utopie du trône.

Mais, ajoute-t-on : «Voilà le président de la République qui donne des rafraîchissements à des officiers et à des sous-officiers de l'armée ! Ce n'est pas

tout : Le voilà qui va visiter les principales villes de la République et se plonger autant qu'jl lui sera possible en pleine eau d'opinion publique, pour savoir si Ton est content ou mécontent de lui, et s'il gouverne plus ou moins dans le courant de la France. Ne voyez-vous pas là encore une conspiration qui jette le gant à la République? une amorce tendue à l'esprit militaire? une occasion offerte à dessein à cette intempérance de vocifération du peuple qui, fatigué de ne rien crier, s'avisera de ressusciter le cri de vive l'Empereur! comme un écho d'Austerlitz réveillé derrière une borne de carrefour ? N'avouez-vous pas enfin, cette fois, que le pouvoir exécutif est en pleine trahison contre la Constitution, et que l'explosion simultanée de quatre ou cinq mille caisses de vin de Champagne sera un jour ou l'autre la machine infernale qui renversera la République sous le nom de Napoléon ? »

Eh bien, non, je ne le crois pas plus aujourd'hui qu'hier, et cela par trois raisons.

La première, c'est que je ne crois pas la nation française assez descendue de son rang intellectuel dans les égouts du Bas-Empire, pour s'agenouiller dans la poudre d'un camp]de prétoriens sans prestige, et pour se précipiter dans une servitude qui n'aurait pas même l'éblouissement de la gloire pour excuse de sa lâcheté.

La seconde, c'est que je crois l'armée composée de citoyens et non de mercenaires, et que sa conduite à la fois patriotique, républicaine et modérée contre toutes les factions depuis février, ne donne à personne le droit de la déshonorer d'avance, en supposant qu elle tournerait contre les institutions de la France l'épée que la France a remise dans ses mains.

La troisième enfin, c'est que je crois le président de la République un nom dangereux, mais un honnête homme, et que je penserais faire injure non pas seulement à lui, mais à la nature humaine, si je supposais qu'un honnête homme et un homme d'un si beau nom préférât le rôle de trompeur au rôle de dépositaire fidèle de la liberté de son pays, et qu'il consentît à faire dire à l'histoire : a Le premier magistrat auquel le peuple a confié ses ins-

titutions a été le premier traître à la République. Et cet homme s'appelait Napoléon ! La liberté n'a pas pu trouver un honnête homme sur le sol de la révolution ! L'honneur est un mot, la nature humaine est viciée, la France est pourrie ! »

Non, je ne croirai jamais à une telle dégradation de la nature dans mon pays, et si je suis puni pour ne l'avoir pas cru, je me glorifierai de mon incrédulité. Ce sera l'obstination de l'estime pour le genre humain.

« Cependant, ajoutent les hommes simples, vous conviendrez, pour parler le langage des journaux des deux branches, qu'il faut, comme ils disent, une solution, car enfin nous nous sentirons dans le provisoire et dans le problème tant que nous ne nous sentirons pas derrière les épaules les lisières dans lesquelles nous avions la vieille habitude de marcher et de trébucher. Une nation qui marche toute seule, appuyée seulement sur la raison publique,

sur sa représentation souveraine, sur ses pouvoirs législatifs et exécutifs, électifs et temporaires, se renouvelant au gré de ses idées qui changent et de ses intérêts qui varient, nous appelons cela une monstruosité. Cela ne peut être toléré que pour un moment, comme un désordre inévitable, comme une transition tout au plus. Il nous faut du définitif. » Or, une solution pour ceux-ci, c'est un rappel de la monarchie légitime proscrite en 1830, et un bon ancien régime modifié par la bonté de cœur d'un Bourbon et par une charte octroyée aux barrières de Paris, aux applaudissements d'une soirée du peuple mobile de ses faubourgs. Ils ne s'inquiètent pas du lendemain ni des résistances organiques sourdes et bientôt explosives de trente millions d'hommesalarmés, huit jours après, sur leur révolution.

Une solution pour les autres, c'est le rappel, par le quartier de la Bourse et du Palais-Royal, de cette royauté illégitime qui présente pour titres, aux révolutionnaires, la révolution de 1830, et pour titres aux contre-révolutionnaires, un nom dynastique et des intérêts monarchiques personnifiés dans un trône personnel. Ils ne s'inquiètent pas non plus du lendemain de cette seconde usurpation, ni des in-

surmontables résistances que les légitimistes, les républicains et le Peuple réunis opposeraient huit jours après à cette monarchie sans principe. Tout leur est bon, pourvu qu'on usurpe sur la démocratie qui les offusque et qui les humilie ! Noblesse de Juillet, , conquise sur des barricades encore chaudes, qui ne peut tolérer ni la noblesse de l'ancienne aristocratie, ni la République, cette noblesse du Peuple, et à qui il faut les œils de bœuf de la bourgeoisie pour jouer à la cour et se draper dans ses dignités d'emprunt! Une solution pour eux, nous savons ce que c'est : c'est un bourg pourri électoral, un petit comité d'électeurs de leurs parents, de leurs clients et de leurs complaisants, dans un arrondissement inféodé de la France, un monopole d'exploitation d'industries privilégiées ou d'emplois publics, un pouvoir royal qu'on exalte quand il vous tend un portefeuille, qu'on insulte et qu'on ébranle quand on redescend dans l'opposition, une révolution qu'on prépare sans la voir et qu'on rejette sur d'autres après l'avoir faite ! Voilà la solution pour les pénitents tardifs de Juillet. Quelle solution pour une époque grosse des plus terribles questions d'un siècle !

Pour un petit nombre, enfin, une solution, c'est une garnison de Paris, une revue soufflée par quelques étourdis en uniforme, faisant réclamer je ne sais quelle dictature militaire, sous le nom de Consulat, de Protectorat ou d' Empire, un Cromwell de fantaisie sans le fanatisme religieux qui expliquait et qui portait le vrai Cromwell. Une doublure de premier consul sans la lassitude de huit ans de crimes et d'anarchie qui agenouillait la France sous la main d'un autre consulat. Un empire sans armée qui ait conquis sur les champs de bataille le droit coupable, mais le droit au moins explicable, de décerner l'empire à son chef, c'est-à-dire un contresens pour logique et un ridicule pour couronne!

Quelle solution ! la plus absurde et la plus criminelle de toutes, car de toutes les révolutions, les révolutions soldatesques sont les plus inexcusables et les plus démoralisantes pour un peuple. Elles sont à la fois des trahisons, des lâchetés et des brutalités de sabre : des trahisons, car elles tournent contre le pays l'épée que le pays a confiée à l'armée pour défendre ses institutions; des lâchetés, car elles surprennent le Peuple confiant et les lois désarmées ; des brutalités, car ce sont des révolutions

sans idées, des mouvements sans raison, des gestes sans intelligence, des cris de caserne jetant au hasard le nom d'un homme, jamais le mot d'une institution. Les révolutions par le Peuple sont quelquefois des anarchies; on les réfrène, on les dirige, on les ramène de leurs débordements à leur lit naturel et légitime. Les révolutions militaires sont des révolutions de décadence ; on y périt, on va aux prétoriens à Rome, aux janissaires à Constantinople, à la ruine de l'empire partout. Corrompre l'armée, pour un gouvernement c'est le dernier des attentats. Ce n'est pas livrer la patrie aux étrangers, mais c'est la livrer aux révoltes encouragées de ses propres enfants. C'est fomenter le parricide, le crime sans expiation. Quel gouvernement honnête et durable pourrait sortir d'une telle déloyauté?

Cette solution en est une, sans doute, mais c'est la solution par le suicide. Elle ne tuerait pas moins l'autorité que la liberté, la monarchie que la République.

Tout cela ne convertit pas au bon sens les chercheurs de solution. Il leur en faut une, ils le répètent, et une partie inquiète, ignorante et moutonnière du Peuple répète d'après eux : a Une solution! une solution nette, radicale et prompte ! prompte surtout, nous ne voulons pas attendre deux ans, terme fixé d'avance et légalement par la sagesse prévoyante de l'Assemblée constituante. Une solution à l'heure même ! une solution à tout prix ! »

Peuple irréfléchi ! Nation de peu de foi et de peu de mémoire! Mais savez-vous ce que vous demandez en demandant obstinément une solution aux crises des temps, aux incertitudes de l'avenir, aux difficultés de la société, au problème des gouvernements ? Vous demandez ce que Dieu n'a pas mis sur

la terre! Vous demandez ce qui n'existe pas à la portée de la main des hommes! Vous demandez une chimère ! Vous vous impatientez lorsqu'on ne vous donne pas ce que personne ne peut vous donner : l'impossible !

Une solution ! mais vous avez dit la même chose et crié le même cri en 1789. La révolution de 1789 est venue, et elle ne vous a donné pour solution que l'écroulement d'un vieil édifice monarchique, féodal et religieux, et de la poussière, des ténèbres, et des embarras nouveaux après !

En 1794, vous avez crié : solution ! Le 9 thermidor est venu, il vous a donné la fin du règne des bourreaux, la sécurité pour vos têtes, mais il vous a laissé dans toutes les aberrations des réactions, dans les embarras et dans les incertitudes du Directoire!

En 1800, vous avez crié : solution! Elle ne vous a donné qu'une administration ferme et absolue, la perte totale de vos libertés, la contre-révolution aveugle et brutale dans les lois, dans les cultes, dans la servitude de la pensée, dans les féodalités impériales renouvelées du moyen âge ; elle a fait de vous le Peuple du contre-sens ! Elle vous a lancé sur

le monde pour le ravager sans le conquérir, elle a amené deux fois les armées de l'Europe à Paris !

En 1814 et 1815, vous avez crié une solution ! La solution a été le retour des Bourbons et de la Charte. Cette solution vous a rendu le système constitutionnel et la paix. Mais elle vous a laissé les inextricables embarras d'une restauration, les prétentions de l'Eglise, les imprécations des bonapartistes détrônés, les licences de la presse, les orages de tribune, les vicissitudes de ministère, les conspirations de caserne, les agitations de rue, les assassinats de prince, les popularités de la branche cadette contre la branche légitime, enfin les coups d'État conseillés par des insensés comme ceux d'aujourd'hui, les ordonnances de juillet, l'insurrection des trois journées, l'exil de trois royautés en une, des morts et du sang dans les rues de Paris !

Le 27 juillet, vous avez crié : solution ! Elle vous a donné une royauté sans base dans les traditions, sans valeur dans les lois, sans prestige dans les yeux, sans dévouement dans les cœurs. Un prince habile et pacifique (il est vrai), une famille belle et respectable autour de ce faux trône, de l'ordre péniblement et lentement reconquis sur l'insurrection

qui lui servait de cause ! Mais elle vous a laissé Tinconséquence de principe d'une usurpation qui veut se légitimer en chassant d'une main cette légitimité qu'elle cherche de l'autre main ! Les insurrections' succédant pendant quatre ans aux insurrections, l'émeute en permanence dans les rues de Paris, le procès des ministres odieux et menaçant, les pillages de l'archevêché, le saccagement des églises au cœur de Paris, les deux soulèvements de Lyon conquis par l'émeute, reconquis à coups de canon par le gouvernement; un journalisme ou incendiaire ou opprimé, des sociétés secrètes armées sous les fondements de la France, des sectes comme le saintsimonisme, le fouriérisme, le communisme, pullulant dans l'ombre ou se propageant au grand jour ; des coalitions parlementaires formées par les ministres tombés, pour intimider et dominer l'autorité royale; la guerre intestine dans la Vendée, une princesse mère de roi pourchassée, emprisonnée, contaminée par un supplice peu digne de l'honneur et de la magnanimité d'un grand peuple ; des agitations électorales incessantes et envenimées par d'implacables ambitions ; enfin, des banquets imprudents, sonnant sur toute la surface du pays, par les mains

des hommes de Juillet eux-mêmes, le tocsin de l'insurrection morale; une fausse sécurité du pouvoir, puis une résistance intempestive du ministère ; une insolence de gouvernement, une réplique du Peuple, un hasard, un coup de feu, une désaffection générale, un abandon de la garde nationale, un étonnement de l'armée, une fuite des Tuileries, et tout est dit. La monarchie n'est plus qu'un souvenir!...

Vous criez : « Solution ! » au milieu des ruines, du sang et du feu ! Il n'y en avait qu'une entre tant de partis armés, prêts à s'entre-déchirer, si on avait donné l'empire à l'un de ces partis sur les autres ! C'était la République. C'était un terraiu neutre et commun offert à toufes les opinions qui reconnaissent la souveraineté de la nation au-dessus de leur propre souveraineté ! Elle est provisoirement proclamée. La France se calme, elle attend la solution véritable de l'Assemblée constituante dont le Gouvernement provisoire prépare l'élection et le règne.

Mais, en attendant, chaque jour de ces quatre mois de tempête appelle et amène une solution d'urgence aux périls extrêmes de chaque nuit. La nation vit des miracles pendant le tiers d'une année.

La démagogie, le terrorisme et le communisme, maîtres du terrain, veulent prendre 1848 pour 1793. La solution, c'est la journée du drapeau rouge qui donne la victoire au peuple honnête et à la République modérée !

Les clubs, soufflés par des ambitieux cachés dans l'ombre, lèvent, sous de faux prétextes, une armée de 200,000 ouvriers ignorant dans quel but on les a levés, et marchant pour précipiter le Gouvernement modéré de l'Hôtel-de- Ville. La solution, c'est la journée du 19 mars où ce complot avorte devant la fermeté désarmée du gouvernement.

Lel6 avril le parti rouge décide l'ajournement indéfini des élections, l'épuration du gouvernement des modérés qui le tiennent, et la nomination d'un comité de salut public ! La solution, c'est le combat accepté par nous à l'Hôtel-de-Ville, et l'appel des bons citoyens aux armes pour repousser cette mesure de dictature et de terreur ! Le Peuple entier y répond, et le soir, Paris, la France et l'Europe sont définitivement sauvés! L'Assemblée constituante arrive ; on lui demande solution, elle répond République !

Une écume du Peuple et non le Peuple se soulève

contre elle et l'envahit, on croit tout perdu pendant sept heures. On crie : une solution! là solution, c'est le rappel qui bat, la garde nationale, la garde mobile qui se lèvent, et la colonne qui marche avec nous à l'Hôtel-de-Ville pour arrêter les factieux !

Le 29 juin renouvelle cet assaut de quelques conspirateurs contre la société ! La solution, c'est le canon conduit aux barricades par des membres delà commission exécutive, et la victoire du vrai Peuple achevée et cimentée par le général Cavaignac, investi du commandement des deux premiers jours par nous-mêmes, et le troisième jour par l'Assemblée Constituante:

Tout se calme, mais on crie encore solution ! La Constitution délibérée et l'élection du 10 décembre en donnent une ! Une partie de la France applaudit, l'autre s'y soumet avec patriotisme. Tout marche... Ces sept ou huit solutions successives données en sept ou huit actes assurent à la fois, l'ordre, la paix du monde, la démocratie raisonnable, la République pratique et modérée, la propriété, les mœurs, la société civilisée. Des fautes sont commises, mais

quelles sont donc les trois années de convulsions du

monde dans l'histoire qui ne présentent pas plus de m. 12

fautes et plus de crimes que ces trois années d'une des crises les plus suprêmes où le monde se soit trouvé aux prises avec toutes les passions du présent, du passé et de l'avenir? Comparez-leur les trois années de 4790 à 1794 ! Et osez calomnier encore la Providence et le Peuple de 1848 à 1851 !...

Vous le voyez donc, il n'y a jamais dans la nature des choses humaines de solution complète, radicale, à rien. Tout est problème et tout est solution à la fois. Un fait en engendre un autre, le monde est une vicissitude sans fin ! La solution suprême ? La savez- vous, hommes de peu de réflexion ? La solution, c'est le temps qui marche, c'est le siècle qui flotte, c'est la difficulté succédant à la difficulté, c'est le combat perpétuel de l'homme contre les dangers, les imperfections du gouvernement qui le pressent, c'est le travail continu des peuples pour se défendre, s'organiser, s'améliorer dans leur condition de vie politique, pour se retourner sans repos et sans cesse

dans ce lit de vagues, d'argile, de bien ou de mal, où la Providence les condamne à s'agiter, pour fuir le mal et chercher le mieux! Prenez- vous en à Dieu et non à vous ou à nous ! C'est lui qui a fait ces conditions à l'humanité !

Les solutions ont donc été en définitive :

Le drapeau rouge de la terreur repoussé ;

L'échafaud révolutionnaire exécré et aboli ;

La paix européenne, ce patrimoine du sang des peuples, maintenue ;

Les factions démagogiques vaincues ;

La dictature de Paris déjouée ;

La représentation nationale appelée et installée dans sa souveraineté à Paris ;

Le communisme combattu et vaincu par les armes comme par le bon sens ;

La société, la famille, la propriété, le sentiment moral et religieux, défendus, sauvés, honorés ;

La Constitution d'une République modérée faite

et mise en action sans résistance, dans un seul département ;

Le Président de la République nommé et accomplissant paisiblement la période constitutionnelle du pouvoir ;

Enfin, la faculté réservée à la nation de réviser légalement sa Constitution essayée, et de la rectifier, s'il y a lieu, dans deux ans ! Voilà les solutions jusqu'ici !

Un peuple sensé et juste s'en contenterait et dirait : « Attendons l'heure où d'autres solutions nous paraîtront nécessaires ! Nous les feror\s pacifiquement alors, conseillés par l'heure, par la circonstance, par l'instinct national qui ne nous manquera pas plus demain qu'hier. »

Voilà le sens commun. Mais ce n'est pas le sens des impatients et des ambitieux. Écoulez-les :

« Il faut une campagne immédiate contre la République ! la guerre de Rome à l'intérieur !

« Il faut une violation hardie et prompte de la Constitution à peine en vigueur ! il faut passer la revue des opinions monarchiques et présenter le pavois aux troupes pour qu'elles y placent quelqu'un ! Il faut demander à un régiment de nous faire

une Constitution de caserne à la place de la Constitution nationale, faite par la représentation du pays.

« Il faut souffler des cris de vive l'Empereur ! au Peuple et faire une douce violence au pouvoir exécutif pour qu'il soit contraint de régner là où il ne doit que régir.

« Il faut souffler des motions factieuses aux conseils municipaux et aux conseils généraux, pour qu'ils déclarent l'insurrection des sentiments monarchiques, et qu'ils fassent la contre -révolution des pétitions sous le mot de stabilité !

« En un mot, il faut que la France entière se lève et pousse en. tumulte et en masse le cri convenu d'une solution. »

Cela est bien aisé ; il y a des voix stupides, des

voix à louer, des voix à vendre, des voix à prêter

pour toutes les acclamations tour à tour en

France!... Les uns n'ont-ils pas été assez abrutis

pour crier : « Vive la guillotine ! » d'autres n'ont-ils

pas été assez insensés pour crier hier : « Vive Vin-

quisition ! » Pourquoi donc ne s'entrouverait-ilspas

pour crier : « Vive la servitude ! vive l'apostasie !

vive la honte ! »

Oui, il s'en trouverait au besoin ; mais, hélas ! dé-

tournons les yeux du temps qui suivrait celte prétendue solution. Elle déchaînerait plus de tempêtes que la République et l'Assemblée constituante n'en ont conjuré depuis trois ans.

Raisonnons.. Vous êtes un grand Peuple; mais si vous êtes grand par les initiations et par vos audaces d'actions dans le monde, vous êtes grand aussi par vos découragements, grand par vos mobilités, grand par vos soudains et inconcevables retours sur vousmême. Vous étonnez l'Europe par vos timidités d'esprit, comme vous l'étonnez par votre courage de soldat. Vous aimez les grandes entreprises, mais vous n'y persistez pas du premier coup. Vous ouvrez de grandes routes, mais vous revenez sur vos pas. Vous dites de grands mots et vous faites de petites choses. Vous êtes le Peuple des principes et le Peuple des inconséquences. On vous admire et Ton ne vous comprend pas !

Une révolution qui pouvait être terrible vous a

surpris le 24 février. Vous aviez joué comme des enfants avec elle. Vous l'avez laissé faire, vous l'avez applaudie à la presque unanimité* A peine a-t-elle été devant vous, que vous en avez eu peur comme le magicien tremble devant le fantôme qu'il a évoqué. Heureusement il s'est trouvé d'autres magiciens qui ont transfiguré le fantôme et qui vous ont présenté la République libérale, morale et civilisée de 1848, à la place de la Révolution sanguinaire et

spoliatrice de 1793. Vous vous êtes jetés, sauvés,

abrités entre les bras de cette République transformée ! Vous n'avez pas péri et rien n'a péri parmi vous qu'un trône.

Mais une révolution est toujours un écroulement. Elle a toujours ses retentissements, ses contrecoups, sa poussière, ses paniques, ses crises financières, ses crises du crédit, de la confiance, du travail. On n'a pas à la fois le mouvement et le calme, la tempête et la sérénité ! Un temps est un temps, il

faut le prendre comme il est. Tout souffre en ce moment dans les rouages et tout gémit dans les membrures du bâtiment pendant que les flots le battent et qu'ils portent les passagers au port.

Au port ? Vous y êtes, vous y touchez du moins, si vous savez le reconnaître et y jeter votre ancre. Si vous vous rejetez par aveuglement ou par impatience dans la pleine mer des coups d'Etat et des révolutions par contre-révolution, n'accusez que vous dans vos prochains et inévitables naufrages.

Vous voulez, dites-vous, plus de stabilité dans les pouvoirs exécutifs, pour donner plus d'horizon à vos affaires industrielles et plus d'échéance à vos entreprises ? Bien, personne de sensé ne vous dit le contraire. Il faut condescendre à la nature d'un temps qui a dans ses intérêts matériels le contre- poids de ses idées, d'un pays qui veut à la fois penser, marcher et travailler ; mais vous avez votre sort dans vos propres mains. Dans deux ans vous deman-

derez par l'organe de votre majorité et de vos représentations naturelles que la Constitution soit révisée dans le sens de vos instincts laborieux, commerçants, propriétaires. L'Assemblée constituante, nommée par vous, fera droit à ces instincts et à ces intérêts légitimes dont elle sera l'expression, puisqu'elle émanera de vous-mêmes !

Vous êtes contents du gouvernement du président actuel, je suppose, vous trouvez que le nom de Bonaparte, que moi j'ai cru dangereux à une République naissante, comme tentation perpétuelle à l'usurpation de la souveraineté représentative, vous trouvez que ce nom a quelque chose de traditionnel, de martial, d'imposant, de prestigieux, qui donne quelque éclat et quelque consistance à un pouvoir exécutif encore faible et contesté par des excès de mobilité démocratique? Vous désirez, je le suppose encore, renouveler ou prolonger la période constitutionnelle de ce pouvoir ? Je ne dis ni oui, ni non ; cela sera peut-être bon, peut-être mauvais, cela dépendra de l'heure et de l'homme, de la marche républicaine ou contre-républicaine qu'il aura suivie d'ici là. Demain sait ce qu'aujourd'hui ne sait pas. Mais, si vous le voulez alors, vous le direz, et si vous

le dites haut et net par la voie de vos opinions et de votre représentation Constituante, votre Assemblée constituante dira comme vous, et ce que l'Assemblée constituante aura dit sera fait, n'en doutez pas. Car la France est militaire, sans doute, mais elle est encore plus représentative ; si la représentation dit oui, l'armée ne dira jamais non ; si la représentation du pays dit non, l'armée ne dira pas longtemps oui. Je suppose donc que dans deux ans la France ait le désir raisonné de donner plus de stabilité à son pouvoir exécutif et de faire marcher plus ferme, plus droit, plus régulièrement sa Constitution qui chancelle quelquefois, et sa République qui va plus vite que son pas naturel : que se passera-t-il, et comment sortira de la nécessité, cette solution naturelle que vous allez perdre, en croyant la saisir avant son moment ? Le voici selon moi.

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