‹ Le conseiller du peupleChapitre 12 sur 14 · XV11I · texte numérisé non relu

XV11I

L'opinion en France est la véritable souveraineté, insaisissable, mais irrésistible, sachez-le bien,

comme le destin. Appelez-vous royauté ou république, monarchie ou démocratie, légitimisme ou orléanisme, bonapartisme ou socialisme ! Appelezvous comme vous voudrez, le nom n'y fait rien. L'esprit public est roi en France. Voilà une vérité.

L'esprit public donc dans dix-huit mois dira : Je veux que la Constitution soit corrigée, tout le monde alors dira comme l'esprit public, l'Assemblée nationale comme tout le monde, malgré les factions, les coteries et les partis. Rien ne résiste au courant d'une crise d'opinion dans un pays comme celui-ci. C'est le pays de l'écho, comme aurait dit Pythagore. Il n'y a qu'une voix, quand la voix vraie a prononcé le mot du temps:

L'Assemblée constituante arrivera à Paris avec les pleins pouvoirs du Peuple.

Elle sera républicaine, parce que la France aura eu encore deux ans à réfléchir et que la réflexion qui démontre l'impossibilité de trois restaurations

en concurrence de droits est pour la République autant que l'instinct du Peuple.

Mais elle sera républicaine modérée, car le pays, les affaires, la prudence, le temps, démontrent que tout gouvernement violent ou extrême est illogique dans un peuple qui répugne avant tout à la guerre civile et au suicide. Elle revisera la Constitution sur trois ou quatre articles.

1° Elle rétablira la vérité du suffrage universel, l'unité de droits et la paix entre les classes, en rétablissant le suffrage universel froissé et mutilé par laloi qui vient de le violenter et de le scinder.

2° Elle épurera le suffrage universel des éléments réellement viciés ou trop flottants qui le dénaturent. Elle établira le vote à la commune ou par groupes rapprochés de communes. Elle . détruira l'exécrable système de l'élection par scrutin de liste qui aveugle systématiquement les yeux pour égarer la main.

3° Elle fera peut-être deux Chambres au lieu d'une, mais à titre égal ; un sénat électif à la place d'un conseil d'État qui occupe la place d'un pouvoir sans en avoir l'action. Je dis moi-même, en soutenant en 1848 l'unité de Chambre, que je ne défen-

d aisce système que pour cinq ans, et pendant la période révolutionnaire où une Chambre souveraine ést obligée de prendre à tout moment la dictature. La dictature ne se divise pas.

4° Elle examinera les dispositions de la France, le gouvernement plus ou moins heureux, plus ou moins républicain du pouvoir expirant, et elle décidera si elle veut ou non effacer de la Constitution de 1848 l'article qui interdit la rééligibilité ; elle examinera, en outre, si elle veut, ou non, prolonger la durée constitutionnelle des présidences, pendant les premières années de la République.

Si elle se décide pour la rééligibilité et la prolongation de la première magistrature, elle est souveraine, elle nommera un pouvoir exécutif intérimaire, et elle convoquera le pays à l'élection du nouveau président.

Si le pays nomme Bonaparte, il aura ainsi sanctionné sa Constitution révisée, et donné à son pouvoir exécutif une confirmation constitutionnelle

toute-puissante pour l'affermissement' de l'institution républicaine.

Si le pays en nomme un autre, le président se retirera comme se sont retirés, à l'expiration de leur m. 13

dictature forcée ou de leur pouyoir légal, le Gouvernement provisoire, la Commission exécutive, le général Cavaignac, l'Assemblée constituante, et la République conservatrice sera fondée.

Voilà une solution ! solution du bon sens public ! solution par la Constitution, solution par l'opinion, solution par la loi et par le patriotisme ! Pourquoi en rêvez-vous d'autres? D ne faut pour cela ni trahison, ni violence, ni coups d'État, ni corruption de l'armée, ni 18 brumaire, ni 15 mai de la baïonnette, ni appel téméraire aux révolutions. Il n'y faut que deux choses : un peuple exerçant sa souveraineté la main dans une urne, et un citoyen désintéressé et comprenant là véritable grandeur civique dans le président actuel delà République.

L'un et l'autre peuvent se rencontrer pour fonder ensemble la souveraineté pratique de la nation, et pour donner à la République le seul sentiment qui lui manque : le sentiment de sa praticabilité et de sa durée.

Les paroles que le président de la République vient de prononcer à Lyon semblent attester (ce que j'ai toujours préjugé de son sens élevé et de son honnêteté d'ambition) qu'il comprenait ainsi le

grand rôle que la République lui a offert et que son nom lui a rendu facile. Si ce nom a porté ombrage aux républicains prudents, si leur devoir a été de prémunir la nation contre un entraînement de gloire qui pouvait compromettre la liberté; ce nom aussi, il faut le reconnaître et je l'ai reconnu, pouvait prêter de la force au maintien des institutions libres dans le commencement. Le peuple vit de souvenirs et de préjdgés. Ce nom entourait de préjugés et de souvenirs le berceau de la République. Les hommes d'Etat bien inspirés se servent de tout, même d'un danger, pour enraciner les institutions qu'ils veulent laisser à leur siècle. Le nom de Bonaparte peut être un péril ou un salut, selon l'homme. Qu'il choisisse entre les battements de main d'une caserne, et l'estime sérieuse et durable de la postérité.

Tout fait croire qu'il a choisi le beau rôle, le rôle de la probité d'ambition, le rôle d'abnégation si on

la lui commande, le rôle de désintéressement si on le lui indique, le rôle de tuteur légal de la liberté s'il lui est continué, le rôle de citoyen, enfin, le premier, le seul rôle dans une République.

« Je serai tout entier au pays, quelque chose qu'il exige de moi , abnégation ou persévérance. Des bruits de coup d'État peut-être sont venus jusqu'à vous, mais vous n'y avez pas ajouté foi et je vous en remercie. Les surprises et les usurpations peuvent être le rêve des partis sans appui dans la nation ; mais l'élu de six millions de suffrages exécute les volontés du peuple et ne les trahit pas... Moi-même, s'il le faut, je me souviendrai de sacrifier toute ambition personnelle. Mais, d'un autre côté, si des prétentions coupables se ranimaient et menaçaient de troubler le repos de la France, je saurai les réduire à l'impuissance en invoquant encore la souveraineté du peuple , car je ne reconnais à personne le droit de se dire son représentant plus que moi ! »

Il n'y a rien à dire à de telles paroles, il n'y a qu'à les admirer et en prendre acte dans la mémoire des hommes de bien. Un mot seulement est de trop dans ce discours, c'e9t le dernier. Nul ne peut, en effet, se dire plus représentant de la souve-

raineté du peuple que le président delà République, dans Tordre de ses attributions , c'est-à-dire dans la sphère du pouvoir exécutif et dans les limites de pouvoirs et de temps fixées par les lois qui lui ont donné son titre. Mais la Constitution et le peuple n'ont point nommé en lui un dictateur , ils ont nommé un magistrat. Qu'il s'en souvienne aussi. La France ne s'est aliénée à personne. Si des circonstances comme celles dont il parle survenaient, elle reprendrait elle-même sa dictature. Il y a quelqu'un en France de plus souverain que son premier magistrat lui-même, c'est le pays qui le nomme ou qui le révoque, c'est sa représentation, c'est sa Constitution , c'est la République.

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